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Chapitre 34 Qui finit tout autrement que s’y attendait Mary

La petite chambre n’était éclairée que par la réverbération de la lanterne, dont la lumière, comme celle d’un réflecteur, se portait tout entière sur la porte d’entrée et laissait dans l’obscurité, ou à peu près, le reste de la chambre, – si toutefois on peut appeler une chambre l’espèce de pigeonnier où se trouvaient nos deux jeunes gens.

Ce que Michel voulait maintenant, c’était un moyen quelconque de dire à Mary qu’il l’aimait.

Il cherchait lequel employer ; mais il eut beau chercher, il trouva que le plus simple était de lui prendre la main et de la porter à ses lèvres.

Ce fut ce qu’il fit tout à coup, sans même avoir la conscience de ce qu’il faisait.

— Monsieur Michel ! monsieur Michel ! lui dit Mary plus étonnée que colère, que faites-vous donc ?

Et la jeune fille se releva vivement.

Michel comprit qu’il s’était trop avancé, et qu’il fallait maintenant tout dire.

Ce fut lui à son tour qui prit la posture que venait de quitter Mary, c’est-à-dire qui tomba à genoux, et qui, dans ce mouvement, parvint à ressaisir la main qui lui avait échappé.

Il est vrai que la main ne chercha point à se retirer.

— Oh ! vous aurais-je offensée ? s’écria le jeune homme. Si cela était, je serais bien malheureux et je vous demanderais bien humblement pardon à genoux.

— Michel ! dit Mary d’une voix dans laquelle il y avait au moins autant de compassion que de tendresse, vous m’aimez donc bien ?

— Oh ! mademoiselle Mary. Ne le voyez-vous pas, avec vos yeux et avec votre cœur ? Passez votre main sur mon front que la sueur inonde, posez-la sur mon cœur tout bouleversé ; voyez le tremblement qui agite tout mon corps, et demandez encore si je vous aime !

La fiévreuse exaltation qui avait si subitement transformé le jeune homme s’était communiquée à Mary : elle n’était ni moins émue ni moins tremblante que lui-même ; elle avait tout oublié, et la haine de son père pour le nom que portait Michel, et les répulsions de Mme de la Logerie pour sa famille, et même les illusions que Bertha s’était faites sur l’amour de Michel, qu’elle, Mary, s’était tant de fois promis à elle-même de respecter. Elle allait répondre à cet amour passionné, par un amour plus passionné encore peut-être lorsqu’un léger bruit qu’elle entendit du côté de la porte lui fit retourner la tête.

Alors elle aperçut Bertha, qui se tenait droite et immobile sur le seuil.

L’ouverture de la lanterne faisait face à la porte ; en sorte que la lumière qui s’en échappait était toute concentrée sur le visage de Bertha.

Mary put donc juger combien sa sœur était pâle, combien il y avait de douleur et de colère amassées sur ces sourcils froncés et dans ces lèvres contractées violemment.

Elle fut si effrayée de cette apparition inattendue et presque menaçante, qu’elle repoussa le jeune homme, dont la main n’avait point quitté la sienne, et s’avança vers sa sœur.

Mais celle-ci, qui, de son côté, entrait dans la tourelle, ne s’arrêta point à Mary, et, l’écartant de la main comme elle eût fait d’un obstacle inerte, elle marcha droit à Michel.

— Monsieur, lui dit-elle d’une voix vibrante, ma sœur ne vous a-t-elle point dit que Me Loriot, le notaire de madame la baronne, vient de sa part vous chercher et désire vous parler ?

Michel balbutia quelques paroles.

— Vous le trouverez au salon, dit Bertha de la même voix dont elle eût formulé un ordre.

Michel, rendu à toutes ses timidités, à toutes ses terreurs, se redressa en vacillant, et si confus, qu’il ne put trouver un mot pour répondre, et gagna la porte.

Aussitôt que Michel eut disparu dans la spirale de l’escalier, et que, de son oreille tendue vers la porte, Bertha l’eut senti s’éloigner, elle saisit la main de sa sœur, et, la serrant avec une force qui témoignait de la violence de ses sensations :

— Que vous disait-il ainsi, à vos genoux ? demanda-t-elle d’une voix étranglée. Voyons, parle ! Que te disait-il ? Je te demande ce qu’il te disait ! s’écria la rude jeune fille en secouant si violemment le poignet de sa sœur, que Mary poussa un cri et s’affaissa sur elle-même comme si elle allait s’évanouir.

Ce cri rendit à Bertha tout son sang-froid.

Cette nature impétueuse et violente, mais souverainement bonne, se fondit à cette expression de la douleur et du désespoir qu’elle causait à sa sœur ; elle ne la laissa point tomber jusqu’à terre ; elle la reçut dans ses bras, elle l’enleva comme elle eût fait d’un enfant et la coucha sur l’établi, tout en la tenant toujours étroitement embrassée ; enfin, elle la couvrit de ses baisers, et quelques larmes vinrent tomber sur les joues de Mary.

— Pauvre petite ! pauvre petite ! disait Bertha parlant à sa sœur comme à un enfant que l’on a blessé par mégarde, pardonne-moi ! je t’ai fait du mal… je t’ai fait de la peine, ce qui est bien pis ! pardonne-moi !

Puis, faisant un retour sur elle-même :

— Pardonne-moi ! répéta-t-elle. C’est ma faute aussi : j’aurais dû t’ouvrir mon cœur avant de te faire voir que l’étrange amour que j’éprouve pour cet homme… pour cet enfant, ajouta-t-elle avec une nuance de dédain, a si bien su me dominer tout entière, qu’il a pu me rendre jalouse de celle que j’aime plus que tout au monde, plus que ma vie, plus que lui !… Ah ! Mary, tout à l’heure, je te demandais de me pardonner ; maintenant, je te dis : « Plains-moi, ma sœur ! ma sœur, aie pitié de moi ! » mais l’anxiété dans laquelle je suis est cent fois plus cruelle que ne le serait la douleur. Dis ! dis ! il ne te parlait pas d’amour ?

Mary ne savait pas mentir, ou, du moins, le dévouement ne lui avait point encore appris le mensonge.

— Si, dit-elle.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fit Bertha, en s’arrachant de la poitrine de Mary, et en allant se jeter, les bras ouverts et étendus, la face contre la muraille.

Il y avait un tel accent de désespoir dans ces deux exclamations, que Mary en fut épouvantée ; elle oublia Michel, elle oublia son amour, elle oublia tout pour ne songer qu’à sa sœur. Ce sacrifice en face duquel son cœur hésitait depuis le moment où elle avait appris que Bertha aimait Michel, elle l’accomplit vaillamment et avec une abnégation sublime, en ce qu’elle souriait le cœur brisé.

— Folle que tu es ! s’écria-t-elle en s’élançant au cou de Bertha ; mais laisse-moi donc achever !

— Oh ! ne m’as-tu pas dit qu’il te parlait d’amour ? répliqua la louve blessée.

— Sans doute ; mais je ne t’ai pas dit qui était l’objet de cet amour.

— Mary, Mary, aie pitié de mon pauvre cœur !

— Bertha ! chère Bertha !

— C’était de moi qu’il te parlait ?

Mary n’eut pas la force de répondre ; elle fit avec la tête un signe affirmatif.

Bertha respira avec bruit, passa plusieurs fois sa main sur son front brûlant ; la secousse avait été trop violente pour qu’elle rentrât immédiatement dans son état normal.

— Mary, dit-elle à sa sœur, ce que tu viens de me dire me paraît si fou, si impossible, si insensé, que j’ai besoin que tu me rassures par serment. Jure-moi…

La jeune fille hésita.

— Tout ce que tu voudras, ma sœur, dit Mary, qui avait hâte elle-même de mettre entre son cœur et son amour un abîme infranchissable.

— Jure-moi que tu n’aimes pas Michel et que Michel ne t’aime pas.

Elle lui mit une main sur l’épaule.

— Jure-le-moi par la tombe de notre mère.

— Par la tombe de notre mère, dit résolûment Mary, je ne serai jamais à Michel.

Et elle se jeta dans les bras de sa sœur, cherchant dans les caresses de celle-ci la récompense de son sacrifice.

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