Chapitre 18 Où les secours arrivent d’où on ne les attendait guère
Pendant la semaine qui venait de s’écouler, maître Courtin s’était tenu très prudemment coi et tranquille derrière les murailles de sa métairie de la Logerie.
Mme de la Logerie, dans l’accablement où la plongeait la fuite de Michel, avait deux fois fait demander son métayer ; mais celui-ci se prétendit souffrant, si bien que ce fut la fière baronne qui, cédant à son inquiétude, se rendit au logis du paysan.
Elle avait entendu dire que Michel avait été fait prisonnier.
Elle partait pour Nantes et elle allait employer tout son crédit pour faire rendre son fils à la liberté, et toute son autorité de mère pour l’entraîner loin de ce malheureux pays.
En aucun cas, elle ne reviendrait à la Logerie, dont le séjour lui semblait dangereux en raison du conflit qui se préparait, et c’était pour recommander à Courtin de veiller sur son habitation qu’elle avait désiré le voir.
Courtin lui promit de se montrer digne de sa confiance, mais d’une voix si triste et si dolente, que la baronne, au milieu de ses inquiétudes personnelles, quitta la métairie avec un cœur rempli de commisération pour le pauvre diable.
Puis étaient venus les combats du Chêne et de la Pénissière.
Lorsqu’il apprit l’issue de ces deux combats, il se leva parfaitement guéri.
Le lendemain, il se sentait si fort à son aise que, malgré les représentations de sa servante, il voulut se rendre à Montaigu, son chef-lieu, pour prendre les ordres de monsieur le sous-préfet, relativement à la conduite qu’il devait tenir.
À Montaigu, maître Courtin apprit qu’il avait fait un voyage inutile. Le département venait d’être placé sous la direction de l’autorité militaire. Le sous-préfet l’engagea donc à aller chercher des instructions à Aigrefeuille, auprès du général, qui s’y trouvait en ce moment.
Dermoncourt reçut d’un air fort distrait les dénonciations que celui-ci se croyait obligé de transmettre sous prétexte de renseignements, et se montra vis-à-vis de lui d’une froideur qui glaça le maire de la Logerie.
Il accepta, cependant, la proposition que lui fit Courtin de placer une garnison dans le château, dont la position lui semblait excellente pour tenir en bride le pays, entre Machecoul et Saint-Colombin.
Le Ciel devait un dédommagement au métayer pour la médiocre sympathie que lui avait témoignée le général.
Ce dédommagement, il ne tarda point, dans sa justice, à le lui octroyer.
En sortant de la maison qui servait de quartier général, maître Courtin fut abordé par un personnage qu’il avait la conscience de n’avoir jamais rencontré jusqu’alors, et qui cependant se montra vis-à-vis de lui d’une politesse on ne peut plus parfaite et d’une obligeance tout à fait touchante.
Ce personnage était un homme d’une trentaine d’années, vêtu d’habits noirs, dont la coupe se rapprochait assez de celle des vêtements ecclésiastiques à la ville ; son front était bas, son nez recourbé comme un bec d’oiseau de proie. Ses lèvres étaient minces et, malgré leur exiguïté, fortement saillantes par suite d’une disposition particulière de la mâchoire ; son menton pointu s’avançait à angle plus qu’aigu ; ses cheveux, d’un noir plombé, étaient collés le long de ses tempes ; ses yeux gris et souvent voilés semblaient voir à travers des paupières clignotantes. C’était la physionomie d’un jésuite greffée sur la face d’un Juif.
Quelques mots dits à Courtin par l’inconnu semblèrent avoir raison de la méfiance avec laquelle il avait accueilli des prévenances qui lui avaient tout d’abord paru fort suspectes ; il accepta de bonne grâce le dîner que celui-ci lui offrit à l’Hôtel Saint-Pierre, et, après deux heures passées en tête à tête dans la chambre où l’individu dont nous avons tracé le portrait avait fait dresser la table, une sympathie mutuelle avait si bien opéré, qu’ils se traitaient, Courtin et lui, comme de vieux amis, qu’ils échangèrent, en se quittant, de nombreuses poignées de main, et qu’en donnant le premier coup d’éperon à son bidet, le maire de la Logerie renouvela à l’inconnu la promesse qu’il ne resterait pas longtemps sans avoir de ses nouvelles.
Vers neuf heures du soir, maître Courtin cheminait, la tête de sa monture tournée du côté de la Logerie et la croupe du côté d’Aigrefeuille ; il semblait tout joyeux et tout allègre et faisait voler de droite à gauche et de gauche à droite, sur les flancs de son petit cheval, son bâton à manche de cuir, avec une aisance et une crânerie qui n’étaient pas dans ses habitudes.
Soudain, Courtin aperçut dans l’ombre une paysanne qui, les vêtements en désordre, les cheveux épars, tendait vers lui des mains suppliantes.
— Que voulez-vous ? cria maître Courtin à la paysanne.
— Que vous veniez à mon aide, mon brave homme ; je vous le demande au nom du bon Dieu ! Je veux que vous m’aidiez à secourir un malheureux qui va mourir de fatigue et de froid ; je veux que vous me prêtiez votre cheval pour le transporter dans quelque métairie du voisinage.
— Et quel est celui qu’il s’agit de secourir ?
— C’est un officier royaliste.
— Et qui êtes-vous donc vous-même ?
— Que vous importe ?
— Pourquoi voulez-vous que je prête mon cheval à des gens que je ne connais pas ?…
— Votre réponse me prouve que j’ai eu tort de vous parler comme à un ami ou comme à un ennemi loyal… Je vois bien qu’il faut employer un autre système. Vous allez me donner votre cheval à l’instant.
— Et si je refuse ?
— Je vous fais sauter la cervelle, continua la paysanne en dirigeant vers maître Courtin le canon d’un pistolet.
— Ah ! bon ! je vous reconnais à présent ! dit Courtin ; vous êtes mademoiselle de Souday.
Et, sans laisser son interlocutrice insister davantage, le maire de la Logerie descendit de sa monture.
— Bien ! reprit Bertha, – car c’était elle – maintenant, dites-moi votre nom, et, demain, le cheval sera reconduit à votre porte.
— Il n’en est pas besoin, car je vais vous aider.
— Vous ! et pourquoi ce changement ?
— Parce que je devine que la personne que vous me demandiez de secourir est le propriétaire de ma métairie : M. Michel de la Logerie.
— Ah ! vous êtes un de ses tenanciers. Bon ! nous aurons maison pour asile.
— Mais, balbutia Courtin, qui n’était rien moins que rassuré à l’idée de se retrouver en présence du jeune baron, et surtout en songeant que, lorsque celui-ci serait avec Bertha sous son toit, Jean Oullier ne pouvait manquer d’y venir ; mais c’est que je suis maire, et…
— Vous craignez de vous compromettre pour votre maître ! fit Bertha avec l’accent d’un profond mépris.
— Oh ! non pas ; je donnerais mon sang pour le jeune homme ; mais nous allons avoir, au château même de la Logerie, une forte garnison de soldats.
— Tant mieux ! on ne soupçonnera pas que des Vendéens, des insurgés aient cherché asile si près d’eux.
Bientôt Bertha et Courtin arrivèrent à l’endroit où la jeune fille avait laissé Michel. Le jeune homme, le dos appuyé contre une pierre, la tête inclinée sur la poitrine, sans être positivement évanoui, se trouvait sous le coup de cette prostration absolue qui ne laisse arriver aux sens qu’une perception confuse de ce qui se passe ; il ne fit pas la moindre attention à Courtin, et, lorsque celui-ci, aidé par Bertha, l’eut hissé sur le cheval, il serra la main du maire de la Logerie, comme il serrait celle de Bertha, sans savoir ce qu’il faisait.
Courtin et Bertha se placèrent de chaque côté du bidet et soutinrent Michel, dont, sans ce secours, le corps fût tombé à droite ou à gauche.
On arriva à la Logerie ; Courtin réveilla sa servante, sur laquelle on pouvait compter, assura-t-il, comme sur toutes les paysannes du Bocage ; il prit à son propre lit l’unique matelas de la maison, et installa le jeune homme dans une espèce de soupente, au-dessus de sa chambre, et cela, avec tant de zèle, d’abnégation et de protestations d’intérêt, que Bertha finit par regretter le jugement qu’elle avait tout d’abord porté sur Courtin en l’abordant sur la route.
Lorsque la blessure de Michel eut été pansée, lorsqu’il reposa dans le lit qu’on lui avait improvisé, Bertha alla dans la chambre de la servante prendre à son tour un peu de repos.
Resté seul, maître Courtin se frotta joyeusement les mains ; la soirée était bonne.
La violence ne lui avait point réussi jusqu’alors ; et il pensait que la douceur aurait plus de succès. Il avait fait mieux que pénétrer dans le camp ennemi, il avait établi le camp ennemi dans sa propre maison, et tout lui faisait espérer qu’il arriverait à surprendre les secrets des blancs, et surtout ceux qui concernaient Petit-Pierre.
Il repassa dans sa cervelle les recommandations que lui avait faites l’inconnu à Aigrefeuille, et dont la principale était de l’avertir directement, s’il parvenait à découvrir la retraite de l’héroïne de la Vendée, et de ne rien communiquer aux généraux, gens peu curieux des finesses de la diplomatie et tout à fait au-dessous des grandes machinations de l’ordre politique.
Par Michel et par Bertha, il semblait possible à Courtin d’arriver à connaître l’asile de Madame.
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