Chapitre 19 Sur la grande route
Cependant, Mary n’avait pas de nouvelles de Bertha.
Depuis le soir où celle-ci avait quitté le moulin Jacquet en lui annonçant sa détermination de retrouver Michel, Mary ne savait pas ce que sa sœur était devenue.
Le renoncement que sa vertu, que sa tendresse pour sa sœur lui avaient conseillé lui paraissait au-dessus de ses forces ; elle s’en voulait de s’être imposé une tâche surhumaine, et l’amour reprenait si vigoureusement possession du cœur qui s’était donné à lui, que Mary, ordinairement si pieuse, habituée à chercher, dans la pensée de la vie future, la patience et le courage, Mary n’avait pas la force de tourner ses regards vers le Ciel ; elle restait accablée, ou, dans l’emportement de sa passion, elle s’abandonnait à un désespoir impie, elle se demandait si cette impression fugitive que lui rappelaient ses lèvres était tout ce que Dieu voulait qu’elle connût du bonheur d’être aimée, et si c’était la peine de vivre lorsqu’on était ainsi déshéritée.
Le marquis de Souday avait fini par s’apercevoir de l’altération profonde que le chagrin produisait sur les traits de Mary ; mais il l’avait attribuée aux fatigues excessives qu’éprouvait la jeune fille.
Mary avait averti son père du départ de Bertha ; le digne gentilhomme avait judicieusement deviné que l’inquiétude qu’elle éprouvait sur la destinée et sur la conduite de son fiancé n’avait pas été étrangère à la résolution que sa fille avait prise.
Comme des témoins oculaires lui avaient rapporté que, loin de manquer à son devoir, le jeune de la Logerie avait héroïquement contribué à la défense de la Pénissière, le marquis – qui supposait que Jean Oullier, sur la sollicitude et la prudence duquel il pouvait compter, se trouvait entre sa fille et son futur gendre – n’avait pas jugé à propos de s’inquiéter de l’absence de Bertha plus que ne l’eût fait un général du sort d’un de ses officiers envoyé en expédition. Seulement, le marquis ne s’expliquait pas pourquoi Michel avait préféré si bien faire aux côtés de Jean Oullier plutôt qu’aux siens, et il lui en voulait un peu de cette prédilection.
Entouré de quelques chefs légitimistes, le soir même du combat du Chêne, Petit-Pierre avait été contraint de quitter le moulin Jacquet, où les sujets d’alarme étaient trop fréquents. La route qui n’était pas éloignée, avait permis de voir et d’entendre pendant la soirée les militaires qui conduisaient des prisonniers.
On partit de nuit.
En voulant traverser la grande route, la petite troupe rencontra un détachement et fut forcée, pour le laisser défiler, de se blottir dans un fossé couvert de halliers, où elle resta pendant plus d’une heure.
Tout le pays était tellement sillonné de colonnes mobiles, que ce ne fut qu’en suivant des sentiers impraticables que l’on put échapper à leur surveillance.
Dès le lendemain, il fallut se remettre en route ; l’inquiétude de Petit-Pierre était extrême ; son physique trahissait ses douleurs morales ; mais sa parole, son attitude, jamais. Au milieu d’une vie si agitée et parfois si sombre, brillaient toujours les éclairs d’une gaieté qui faisait tête à celle qu’affectait le marquis de Souday.
Poursuivis comme ils l’étaient, les fugitifs n’avaient pas une nuit de sommeil complète, et, le jour arrivé, le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu’eux.
Les compagnons de Petit-Pierre commençaient à se préoccuper des conséquences que cette vie d’émotions incessantes et de fatigues continues pouvait avoir pour sa santé ; ils délibérèrent sur les moyens les plus sûrs à adopter pour le mettre à l’abri de toute recherche. Les avis furent partagés : les uns voulaient qu’il se rendît à Paris, où il eût été perdu au milieu de l’immense population de la capitale ; les autres parlaient de le faire entrer à Nantes, où un asile lui avait été ménagé ; d’autres conseillaient de le faire embarquer au plus vite, et ne le jugeaient en sûreté que lorsqu’il aurait quitté le pays, où les recherches allaient devenir d’autant plus actives, que le danger était moins grand.
Le marquis de Souday était de ces derniers ; mais à ceux-là on objectait la surveillance rigoureuse exercée sur la côte et l’impossibilité où l’on était de s’embarquer sans passeport dans un port de mer, si petit qu’il fût.
Petit-Pierre coupa court à la délibération en annonçant qu’il irait à Nantes, qu’il y entrerait au grand jour, à pied, vêtu en paysanne et proposa à M. de Souday de lui donner sa fille pour l’accompagner.
Le marquis accepta avec reconnaissance.
Mary ne s’y résigna pas aussi facilement ; dans l’enceinte d’une ville, pourrait-elle recevoir des nouvelles de Bertha et de Michel que, de seconde en seconde, elle attendait avec tant d’anxiété ? D’un autre côté, le refus était impossible ; elle céda.
Le lendemain, qui était un samedi et un jour de marché, Petit-Pierre et Mary, sous leurs habits de paysanne, se mirent en route vers les six heures du matin.
Ils avaient environ trois lieues et demie à faire.
Après une demi-heure de marche, les sabots, mais surtout les bas de laine auxquels Petit-Pierre n’était pas habitué, lui blessèrent les pieds ; il essaya de marcher encore ; mais, jugeant que, s’il gardait sa chaussure, il ne pourrait continuer sa route, il s’assit sur le bord d’un fossé, ôta ses sabots et ses bas, les fourra dans ses grandes poches et se mit à marcher pieds nus.
Au bout de quelque temps, il remarqua, en voyant passer des paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de ses jambes pourraient bien le trahir ; il s’approcha alors d’un des côtés de la route, il prit de la terre noirâtre, se brunit les jambes avec cette terre et se remit en marche.
Ils étaient arrivés à la hauteur des Sorinières, lorsque, en face d’un cabaret, situé sur la route, ils aperçurent deux gendarmes qui causaient avec un paysan à cheval comme eux.
En ce moment, Petit-Pierre et Mary marchaient au milieu d’un groupe de cinq ou six paysannes, et les gendarmes ne firent aucune attention à ces femmes ; mais il sembla à Mary, qui, dans sa préoccupation habituelle, dévisageait tous les passants, anxieuse qu’elle était de savoir si quelqu’un d’entre eux ne serait pas en mesure de lui apprendre ce que Bertha et Michel étaient devenus, il lui sembla, disons-nous, que ce paysan la regardait avec une attention particulière.
Quelques instants après, elle retourna la tête et elle aperçut le paysan qui avait quitté les gendarmes et qui accélérait le trot de son bidet pour rejoindre le groupe des villageoises.
— Prenez garde à vous ! dit-elle à Petit-Pierre, voici un homme que je ne connais pas et qui, après m’avoir examinée avec une grande attention, s’est mis à nous suivre ; éloignez-vous de moi et n’ayez pas l’air de me connaître.
— Bien ; et s’il vous aborde, Mary ?
— Je lui répondrai de mon mieux, soyez tranquille.
— Dans le cas où nous serions forcées de nous séparer, vous savez où nous devons nous retrouver ?
— Sans doute ; mais attention ! ne causons plus ensemble… Il arrive.
Effectivement, on entendait les sabots du cheval qui retentissaient sur le pavé de la route. Sans affectation aucune, Mary se sépara de ses compagnes et resta de quelques pas en arrière. Elle ne put s’empêcher de tressaillir en entendant la voix de l’homme qui lui parlait.
— Nous allons donc à Nantes, ma belle fille ? dit cet homme en retenant son cheval à la hauteur de Mary et en se remettant à l’examiner avec une curiosité attentive.
Celle-ci fit semblant de prendre la chose gaiement.
— Dame, vous le voyez bien, dit-elle.
— Voulez-vous de ma compagnie ? demanda le cavalier.
— Merci, merci, fit Mary en affectant le parler et la prononciation des paysannes vendéennes ; laissez-moi cheminer avec celles de chez nous.
— Avec celles de chez vous ? Vous pouvez passer pour une paysanne aux yeux d’un gendarme ; mais, pour moi, c’est autre chose, et vous n’êtes pas ce que vous voulez paraître, mademoiselle Mary de Souday.
— Si vous n’avez pas de méchantes intentions contre moi, pourquoi me nommer ainsi tout haut ? demanda la jeune fille en s’arrêtant.
— Bon ! dit le cavalier, quel mal y a-t-il à cela ?
— Il y a que ces femmes auraient pu vous entendre, et, si vous me voyez sous ces habits, c’est sans doute que mon intérêt et ma sûreté l’exigent.
— Oh ! fit l’homme en clignant de l’œil et en affectant un air bonasse, elles sont bien un peu dans votre confidence, ces femmes dont vous avez l’air de vous méfier.
— Non, je vous jure.
— Il y en a bien au moins une…
Mary frémit malgré elle ; mais, appelant à son secours toute sa force de volonté :
— Ni une ni plusieurs. Mais pourquoi, je vous prie, me faites-vous toutes ces questions ?
— Parce que, si vous êtes effectivement seule, comme vous le dites, je vais vous prier de vous arrêter quelques instants.
— Moi ?
— Oui.
— Et dans quel but ?
— Dans le but de m’épargner une fière course que j’aurais eu à faire demain si je ne vous eusse pas rencontrée.
— Laquelle ?
— Celle de vous chercher, donc !
— Vous vouliez me chercher ?
— Pas pour mon compte, vous entendez bien.
— Mais qui vous avait chargé de cette commission ?
— Ceux qui vous aiment.
Puis, baissant la voix :
— Mademoiselle Bertha et monsieur Michel.
— Bertha et Michel ?
— Oui.
— Alors, il n’est pas mort ? s’écria Mary. Oh ! parlez, parlez, monsieur ! dites-moi, je vous en supplie, ce qu’ils sont devenus.
L’anxiété terrible que traduisait l’accent avec lequel Mary avait prononcé ces paroles, le bouleversement de sa physionomie en attendant la réponse, qui semblait devoir être son arrêt de mort, furent curieusement observés par Courtin, sur les lèvres duquel passa un sourire diabolique.
Il se plut à prolonger son silence pour prolonger en même temps les angoisses de la jeune fille.
— Oh ! non, non, rassurez-vous, dit-il enfin, il en reviendra !
— Mais alors, il est donc blessé ? demanda vivement Mary.
— Comment ! vous ne le saviez donc pas ?
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! blessé ! s’écria Mary, dont les yeux se remplirent de larmes.
Mary n’avait plus rien à apprendre à Courtin, il en avait assez vu.
— Bah ! dit-il, cette blessure-là ne le tiendra pas longtemps au lit et ne l’empêchera point d’aller à la noce.
Mary se sentit pâlir malgré elle.
Ce mot de Courtin l’avait fait souvenir qu’elle n’avait point encore demandé des nouvelles de sa sœur.
— Et Bertha, reprit-elle, vous ne m’en dites rien ?
— Votre sœur ! Ah ! par exemple, voilà une fière luronne, celle-là ! Quand elle crochera un mari à son bras, elle pourra dire que c’est du bien qu’elle aura joliment gagné.
— Mais elle n’est point malade ? elle n’est point blessée, elle ?
— Dame, elle est un peu souffrante, mais voilà tout.
— Pauvre Bertha !
Courtin reprit :
— Puisque je vais aussi à Nantes, nous allons faire route ensemble, à moins que… Si vous y allez pour une commission et que je puisse faire cette commission, je m’en chargerai volontiers, et ce sera autant de fatigue épargnée.
Mary, malgré sa droiture naturelle, se vit contrainte de répondre par un mensonge ; car il était important que personne ne connût la cause de son voyage.
— Non, dit-elle, c’est impossible. Je vais rejoindre mon père, qui est réfugié et caché à Nantes.
— Ah ! fit Courtin. Tiens, tiens, tiens, M. le marquis est caché à Nantes ! c’est bien inventé tout de même, et les autres qui vont le chercher là-bas, qui parlent de retourner le château de Souday jusque dans les fondations.
— Qui vous a dit cela ? demanda Mary.
Courtin vit qu’il avait commis une faute en ayant l’air de connaître les projets des agents du gouvernement ; il chercha à réparer cette faute de son mieux.
— Dame, fit-il, c’était principalement pour vous prévenir de ne pas y retourner que mademoiselle votre sœur m’envoyait à votre recherche.
— Eh bien, vous le voyez, dit Mary, on ne trouvera à Souday ni mon père ni moi.
— Ah çà ! mais j’y pense, fit Courtin, comme si cette pensée traversait en effet naturellement son esprit, si mademoiselle votre sœur et M. de la Logerie veulent vous donner de leurs nouvelles, il faudra qu’ils sachent votre adresse.
— Je ne la sais pas encore moi-même, répondit Mary. Un homme que je dois trouver au bout du pont Rousseau me conduira à la maison où est mon père. Une fois arrivée, et réunie à lui, j’écrirai à ma sœur.
L’inconnu d’Aigrefeuille lui avait dit qu’il était probable que les chefs de l’insurrection légitimiste chercheraient un asile à Nantes. M. de Souday – Courtin du moins le croyait – y était déjà ; Mary s’y rendait ; Petit-Pierre s’y rendrait probablement lui-même. L’amour de Michel pour la jeune fille serait le fil d’Ariane qui le conduirait jusqu’à sa retraite, laquelle, selon toute probabilité, serait aussi celle de Petit-Pierre, ce qui était le but réel des préoccupations politiques et ambitieuses de maître Courtin. Insister pour accompagner Mary, c’était lui donner des soupçons, et, quelque désir qu’il eût de mener dès le jour même son entreprise à bonne fin, le parti de la prudence et de la temporisation l’emporta, et il se décida à donner à Mary quelque preuve qui la rassurât complètement sur ses intentions.
— Ah ! dit-il, savez-vous bien que cela me damne, de voir vos petits pieds se meurtrir sur les cailloux ? Vraiment, vous ne voulez pas monter en croupe derrière moi ?
— Non, tout ce qui peut provoquer l’attention à mon endroit me fait peur ; laissez-moi donc aller seule et rejoindre les paysannes que voilà à un quart de lieue devant nous ; c’est dans leur compagnie que je suis le moins en danger.
— Vous avez raison, fit Courtin, d’autant plus raison que voici les gendarmes qui arrivent derrière nous et qui vont nous rejoindre.
Mary fit un mouvement.
Deux gendarmes suivaient, en effet, à trois cents pas environ.
— Oh ! n’ayez pas peur, continua Courtin ; je vais les arrêter à un bouchon. Partez donc ; mais, auparavant, que faut-il dire à mademoiselle votre sœur ?
— Dites-lui que toutes mes pensées, que toutes mes prières sont pour son bonheur.
— Et c’est là tout ce que vous avez à me recommander ? demanda Courtin.
La jeune fille hésita ; elle regarda le métayer ; mais sans doute la physionomie de celui-ci trahit ses secrètes pensées, car elle baissa la tête et dit :
— Oui, tout !
Le métayer arrêta son cheval.
Mary, de son côté, doubla le pas et rejoignit les paysannes. Elle raconta à Petit-Pierre ce qui s’était passé entre elle et le métayer, en supprimant, bien entendu, de cette conversation tout ce qui avait rapport au jeune baron de la Logerie.
Petit-Pierre jugea prudent de se dérober à la curiosité de cet homme dont le nom lui rappelait vaguement de fâcheux souvenirs.
Il resta en arrière avec Mary, un œil sur le métayer, qui, ainsi qu’il l’avait promis, avait arrêté les gendarmes, et l’autre sur les paysannes qui continuaient leur chemin vers Nantes, et, lorsque celles-ci furent hors de vue, grâce à un accident du chemin, les deux fugitives se jetèrent dans un bois situé à une centaine de pas de la route, et de la lisière duquel elles pouvaient voir ceux qui les suivaient.
Au bout d’un quart d’heure, elles virent arriver Courtin, hâtant, autant qu’il le pouvait, l’allure de son cheval.
Lorsque le métayer eut disparu, Petit-Pierre et sa compagne reprirent le chemin de Nantes. Au fur et à mesure qu’ils approchaient de la ville où l’on avait promis un sûr asile à Petit-Pierre, leurs craintes diminuaient.
Enfin, on découvrit Nantes.
Petit-Pierre reprit ses bas et ses souliers, et se chaussa pour entrer dans la ville.
Mais une chose inquiétait Mary ; c’est que Courtin, ne les ayant pas rejointes, eût pris le parti de les attendre ; aussi, au lieu de rentrer par le pont Rousseau, les deux fugitives profitèrent-elles d’un bateau, qui les mit de l’autre côté de la Loire.
Parvenu en face du Bouffai, Petit-Pierre se sentit frapper sur l’épaule.
Il tressaillit et se retourna.
La personne qui venait de se permettre cette inquiétante familiarité était une bonne vieille femme qui allait au marché, et qui, ayant posé à terre un panier de pommes, ne pouvait, seule, le replacer sur sa tête.
— Mes petits enfants, dit-elle à Petit-Pierre et à Mary, aidez-moi, s’il vous plaît, à recharger mon panier et je vous donnerai à chacun une pomme.
Petit-Pierre s’empara aussitôt d’une anse, fit signe à Mary de prendre l’autre, et le panier fut replacé en équilibre sur la tête de la bonne femme, qui s’éloignait sans donner la récompense promise, lorsque Petit-Pierre l’arrêta par le bras en lui disant :
— Dites donc, la mère, et ma pomme ?
La marchande la lui donna.
Petit-Pierre mordait dedans avec un appétit excité par trois lieues de marche, lorsque, en levant la tête, ses yeux tombèrent sur une affiche portant en grandes lettres ces trois mots :
État de siège
C’était l’arrêté ministériel qui mettait quatre départements de la Vendée hors de la loi commune.
Petit-Pierre s’approcha de cette affiche, et la lut tranquillement d’un bout à l’autre, malgré les instances de Mary, qui le pressait de se rendre à la maison où on l’attendait ; Petit-Pierre lui fit observer avec raison que la chose l’intéressait assez pour qu’il en prît complète connaissance.
Quelques instants après, les deux paysannes se remettaient en route et s’enfonçaient dans les rues étroites et obscures de la vieille cité bretonne.
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