Chapitre 21 Les batteries de maître Courtin
L’état de siège était promulgué dans les quatre départements de la Vendée ; le général qui les commandait lança une proclamation par laquelle il invitait les habitants des campagnes à faire leur soumission en leur promettant de les recevoir avec indulgence ; mais l’autorité civile n’accepta point cette composition et les fit arrêter ; bon nombre furent jetés en prison, et cette rigueur impolitique paralysa les dispositions pacifiques de ceux qui, plus prudents, avaient voulu attendre.
Maître Jacques dut à ces procédés une augmentation considérable dans le personnel de sa troupe ; il exploita si habilement la conduite de ses adversaires, qu’il parvint à rallier autour de lui un nombre d’hommes assez considérable pour tenir encore dans les forêts au moment même où la Vendée désarmait.
Gaspard, Louis Renaud, Bras-d’Acier et les autres chefs avaient mis la mer entre eux et les rigueurs du gouvernement ; seul, le marquis de Souday n’avait pas pu s’y décider ; depuis que Petit-Pierre l’avait quitté, ou plutôt depuis que Petit-Pierre l’avait quitté, l’infortuné gentilhomme avait complètement perdu la joyeuse humeur par laquelle il avait, avec un véritable point d’honneur, combattu jusqu’au dernier moment la tristesse de ses compagnons ; mais, aussitôt que le devoir ne lui fit plus une loi d’être gai, le marquis tomba dans l’excès opposé et devint triste à mourir.
Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’il rencontra maître Jacques, flânant dans les environs de Grand-Lieu pour épier la marche d’une colonne mobile. Celui-ci fut touché de la misère où il vit le vieux gentilhomme réduit, dans la chaumière où le lendemain du départ de Petit-Pierre pour Nantes, M. de Souday avait cherché un asile, et il lui offrit de le cacher dans la forêt de Touvois, où, en outre de l’abondance qui régnait dans son petit camp et qu’il lui proposa de partager, le marquis pourrait trouver la distraction de quelques horions à échanger avec les soldats du roi Louis-Philippe.
Il va sans dire que le marquis appelait le roi Louis-Philippe Philippe tout court.
Ce fut la dernière considération exposée par nous qui détermina M. de Souday à accepter les offres de maître Jacques.
Quant à Bertha, dès le surlendemain de sa retraite chez Courtin, et aussitôt qu’elle eut recouvré quelques forces, elle comprit que sa présence sous le même toit que celui qu’elle aimait, pouvait être interprétée d’une manière fâcheuse pour sa réputation ; elle quitta donc la métairie, et s’installa, avec Rosine, dans la maison de Tinguy. Elle était là à un demi-quart de lieue de distance à peine du logis où elle laissait Michel, et, tous les jours, elle se rendait près de lui pour lui donner ses soins.
La convalescence de Michel ne marchait nullement au gré des désirs de Courtin, qui voyait avec une profonde inquiétude le temps s’écouler sans qu’il lui fût possible de rien découvrir sur la retraite actuelle de Petit-Pierre, et qui attendait avec impatience le moment où il pourrait lancer le jeune Michel sur la trace de Mary.
Bertha, désormais dégagée des inquiétudes que lui avait données la blessure de Michel, avait, en compagnie de Rosine, fait plusieurs courses dans la forêt de Touvois, où le marquis lui avait fait savoir qu’il s’était réfugié ; deux ou trois fois, à son retour, Courtin avait mis la conversation sur les personnes auxquelles les deux jeunes filles devaient le plus vivement s’intéresser ; mais Bertha était demeurée impénétrable, et le maire de la Logerie avait trop bien compris à quel point le terrain était brûlant, et combien facilement une imprudence de sa part pouvait réveiller les soupçons assoupis, pour s’appesantir sur cette question ; seulement, comme Michel allait de mieux en mieux, dès que Michel restait seul, il le pressait de prendre une détermination, et lui laissait pressentir que, s’il voulait le charger d’une lettre pour Mary, il faisait son affaire d’amener d’abord celle-ci à lui répondre, et, ensuite, de la faire revenir sur sa détermination première.
Cela dura ainsi pendant six semaines.
Au bout de ces six semaines, Michel allait infiniment mieux ; sa blessure était cicatrisée, et ses forces à peu près revenues.
Le voisinage du poste que le général avait établi à la Logerie empêchait le jeune homme de se montrer pendant le jour ; mais, la nuit venue, il se promenait sous les arbres du verger, en s’appuyant sur le bras de Bertha.
Puis l’heure de rentrer chacun chez soi arrivait ; Michel remontait dans son pigeonnier, et Rosine et Bertha, que les sentinelles s’étaient habituées à voir aller et venir à toute heure du jour et de la soirée, retournaient à la maison de Tinguy, d’où Bertha sortait le lendemain, après déjeuner, pour revenir trouver Michel.
Ces promenades du soir contrariaient Courtin, qui, lorsque la causerie qui s’établissait entre Michel et Bertha avait lieu dans la maison ou dans leur chambre, espérait toujours attraper au passage quelques-uns des renseignements qu’il guettait ; aussi faisait-il tout ce qu’il pouvait pour y mettre obstacle, et ce fut dans l’intention de les faire cesser qu’il affecta de communiquer tous les soirs à Michel et à Bertha la liste des condamnations enregistrées dans les feuilles publiques qu’il recevait à titre de maire.
Un jour, il leur annonça qu’il fallait absolument renoncer aux courses nocturnes ; et, lorsqu’ils lui en demandèrent la raison, il leur fit lire le jugement par contumace qui condamnait Michel de la Logerie à la peine de mort.
Cette communication ne produisit qu’un très médiocre effet sur Michel, mais Bertha en fut épouvantée ; un instant elle eut l’idée de se jeter aux genoux du jeune homme pour lui demander pardon de l’avoir entraîné dans cette funeste équipée, et, lorsqu’elle quitta le soir la métairie, elle était dans une agitation profonde.
Le lendemain, elle fut de très bonne heure près de Michel.
La journée passa comme d’habitude, pleine de charmes mêlé d’angoisse pour Bertha, pleine de mélancolie et d’aspirations extérieures pour Michel.
Le soir vint, un beau soir d’été.
Bertha était appuyée contre la petite fenêtre ouvrant sur le verger ; elle regardait le soleil se coucher au-dessus des grands arbres de la forêt de Machecoul. Michel était assis sur son lit lorsque tous deux entendirent le bruit d’une voiture qui venait du côté de l’avenue.
Le jeune homme se précipita vers la fenêtre.
Tous deux virent alors une calèche débouchant dans la cour de la métairie ; Courtin courut à cette calèche, son chapeau à la main ; une tête passa par la portière ; c’était celle de la baronne Michel.
Le jeune homme, à la vue de sa mère, sentit un frisson lui passer par les veines.
Il était évident que c’était lui qu’elle venait chercher.
Bertha l’interrogea des yeux pour savoir ce qu’elle devait faire.
Michel lui indiqua un recoin obscur, une espèce de cabinet sans porte, où elle pouvait se cacher et tout entendre sans être vue.
Il puiserait de la force dans cette présence ignorée.
Michel ne se trompait pas ; cinq minutes après, il entendit craquer l’escalier de planches sous les pas de la baronne.
Bertha courut à sa cachette.
La porte s’ouvrit, et la baronne entra.
Peut-être était-elle venue avec l’intention d’être rude et sévère comme de coutume ; mais, en voyant Michel à la lumière pâlissante du jour, pâle lui-même comme ce crépuscule, elle oublia toutes ses résolutions de sévérité, et ne put que lui tendre les bras en s’écriant :
— Oh ! malheureux enfant, te voilà donc !
Michel, qui ne s’attendait pas à cette réception, en fut ému, et, de son côté, se jeta dans les bras de la baronne, en criant :
— Ma mère !
C’est qu’elle aussi était fort changée ; on voyait sur son visage la double trace des larmes incessantes et des nuits sans sommeil.
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