Chapitre 22 Où Mme la baronne de la Logerie, en croyant faire les affaires de son fils, fait celles de Petit-Pierre
La baronne s’assit dans un fauteuil, entraînant Michel à genoux devant elle, lui prenant la tête et l’appuyant contre ses lèvres.
Enfin, les paroles qui ne pouvaient sortir de sa poitrine oppressée, parurent lui revenir.
— Comment ! demanda-t-elle, c’est ici que je te rencontre, à cent pas du château plein de soldats ?
— Plus je serai près d’eux, ma mère, dit Michel, moins on me cherchera où je suis.
— Mais tu ne sais donc pas ce qui s’est passé à Nantes ?
— Que s’est-il passé à Nantes ?
— Les commissaires militaires rendent jugements sur jugements.
— Cela regarde ceux qui sont pris, dit en riant Michel.
— Cela regarde tout le monde, lui répliqua sa mère, car ceux qui ne sont pas pris peuvent l’être d’un moment à l’autre.
— Bon ! pas quand ils sont cachés chez un digne maire connu pour ses opinions philippistes.
— Tu n’en es pas moins…
La baronne s’arrêta, comme si sa bouche se refusait à prononcer les mots suivants.
— Achève, ma mère.
— Tu n’en es pas moins condamné…
— Condamné à mort, je sais cela.
— Comment, tu sais cela, malheureux enfant, et tu es tranquille ? Je mourrai d’effroi si tu ne quittes pas la France !
— Comment cela ?
— J’ai fait fréter un petit bâtiment hollandais qui, dès à présent, t’attend dans la rivière, en face de Couéron ; rends-toi à son bord et pars !
Michel ne répondit pas.
— Voici, continua la baronne, une lettre qui te servira d’introduction près du capitaine ; voici pour cinquante mille francs de traites à ton ordre sur l’Angleterre et sur l’Amérique ; d’ailleurs, partout où tu seras, écris-moi, et je te ferai passer ce que tu me demanderas… Ou plutôt, mon enfant, mon cher enfant, partout où tu seras, j’irai te rejoindre… Mais qu’as-tu donc, et pourquoi ne pas me répondre ?
— Ma mère, lui dit Michel, je ne vous réponds point, parce que je ne saurais vous répondre selon mes désirs.
— Tu ne refuses point de partir, j’espère ?
— Je ne refuse point de partir, dit Michel ; mais je mets des conditions à mon départ. Je sais les devoirs que j’ai à remplir envers ma mère ; mais si je pars, je ne partirai pas seul.
— Tu partiras avec ta maîtresse ?
— Je partirai avec ma femme, ma mère.
— Et tu crois que je donnerai mon consentement à ce mariage ?
— Vous êtes libre de ne pas donner votre consentement, ma mère ; mais, moi, je suis libre de ne point partir.
— Oh ! le malheureux ! s’écria la baronne ; voilà donc la récompense de vingt ans de soins, de tendresse, d’amour !
— J’aime mieux mourir que vivre séparé de celle que j’aime. Je suis guéri, je me sens assez fort pour reprendre le mousquet ; les débris de l’insurrection, commandés par le marquis de Souday, sont dans la forêt de Touvois ; je vais les rejoindre, je combats avec eux et me fais tuer à la première occasion.
Et le jeune homme laissa tomber la lettre et les traites sur les genoux de sa mère.
Il y avait dans la voix et dans les gestes du baron une telle résolution et une si grande fermeté, que sa mère vit bien qu’elle nourrirait en vain l’espérance d’y rien changer.
Devant cette conviction, sa force se brisa.
— Eh bien, dit-elle, qu’il soit donc fait selon ta volonté, et que Dieu oublie que tu as forcé celle de ta mère !
— Dieu oubliera, soyez tranquille, ma mère, et, quand vous verrez votre fille, vous-même vous oublierez.
La baronne secoua la tête.
— Va, dit-elle, et marie-toi loin de moi, à une étrangère que je ne connais pas et que je n’ai pas vue.
— Je me marierai, je l’espère, avec une femme que vous aurez connue et appréciée, ma mère, et ce grand jour sera pour moi consacré par votre bénédiction. Vous m’avez offert de me rejoindre là où je serais ; là où je serai, je vous attendrai, ma mère.
La baronne se leva et fit quelques pas vers la porte.
— C’est vous qui partez sans me dire adieu, sans m’embrasser, ma mère !… Ne craignez-vous point que cela ne me porte malheur ?
— Viens donc, malheureux enfant, dans mes bras, sur mon cœur !
Et elle prononça ces paroles avec ce cri qui sort toujours tôt ou tard du cœur d’une mère.
Michel la pressa tendrement sur sa poitrine.
— Et quand partiras-tu, mon enfant ? demanda-t-elle.
— Cela dépendra d’elle, ma mère, répondit Michel.
— Le plus tôt possible, n’est-ce pas ?
— Cette nuit, je l’espère.
— Tu trouveras en bas un costume complet de paysan ; déguise-toi du mieux que tu pourras. Il y a huit lieues d’ici à Couéron ; tu peux y être vers cinq heures du matin. N’oublie pas, le Jeune Charles.
— Ne craignez rien, ma mère : du moment où je sais que mon but est le bonheur, je prendrai toutes mes précautions pour y arriver.
— Moi, je retourne à Paris, où j’emploie tout ce que je puis avoir de crédit à faire révoquer cette fatale sentence. Toi, je te le répète, veille sur ta vie et tâche de te rappeler que c’est veiller en même temps sur la mienne.
La mère et le fils échangèrent encore un baiser ; Michel conduisit sa mère jusqu’à la porte.
Courtin, en fidèle serviteur, veillait au bas de l’escalier. Mme de la Logerie le pria de l’accompagner au château.
Lorsque Michel, après avoir fermé la porte, se retourna, il vit Bertha, le sourire du bonheur sur les lèvres, le rayonnement de l’amour sur le front.
Elle attendait le moment où elle serait seule avec le jeune homme pour se jeter dans ses bras.
Michel l’y reçut ; mais, si l’obscurité n’eût point complètement envahi la petite chambre, sans doute l’expression de l’embarras qui se peignait sur le visage du jeune baron n’eût point échappé à Bertha.
— Ainsi, dit-elle, mon ami, rien ne peut plus nous séparer ; nous avons tout : le consentement de mon père, celui de ta mère. Nous partons cette nuit, n’est-ce pas ?
— J’ai dit à ma mère : « Cela dépendra d’elle. »
— Eh bien, elle, n’était-ce pas moi ? demanda Bertha.
— Comment ! dit Michel, Bertha, si royaliste, si dévouée, quitterait ainsi la France sans songer à ceux qu’elle y laisse ?
— Que voulez-vous dire ? demanda Bertha qui le regarda avec étonnement.
— Que je rêve la liberté et le salut de madame, ajouta le jeune homme. Ce bâtiment que ma mère a frété pour moi, dit Michel, ne peut-il pas, en même temps que nous, emporter hors de France la princesse, votre père… ?
Puis, plus bas :
— Votre sœur ? ajouta-t-il.
— Oh ! Michel, Michel, s’écria la jeune fille, pardonne-moi de ne pas avoir pensé à cela ! Tout à l’heure, je t’aimais ; maintenant, je t’admire !… Oh ! mon grand ami, que vous êtes bon ! que vous êtes grand d’avoir songé à tout cela !
Le jeune homme balbutia quelques mots inintelligibles.
— Ah ! continua Bertha dans son enthousiasme, je savais bien que vous étiez ce qu’il y avait de plus brave et de plus loyal au monde ; mais, aujourd’hui, Michel, vous vous élevez au-dessus de toutes mes espérances. Pauvre enfant ! blessé, condamné à mort, il s’occupe des autres avant de penser à lui ! Ah ! mon ami, j’étais heureuse ; maintenant, je suis fière de mon amour.
Cette fois, si la chambre eût été éclairée, Bertha eût pu voir la rougeur succéder à l’embarras sur le visage de Michel.
Et, en effet, ce dévouement du jeune baron n’était pas aussi désintéressé que le croyait Bertha.
Après s’être fait donner par sa mère son consentement à épouser celle qu’il aimait, Michel avait rêvé autre chose.
C’était de rendre à Petit-Pierre le plus grand service qu’il pût recevoir en ce moment de son serviteur le plus dévoué, de lui tout avouer alors, et de lui demander, pour prix de ce service, la main de Mary.
On peut comprendre maintenant l’embarras et la rougeur de Michel en face de Bertha.
Aussi, à ces démonstrations de la jeune fille, le baron, froid malgré lui, se contenta-t-il de répondre :
— À présent que tout est arrêté, Bertha, je crois que nous n’avons pas de temps à perdre.
— Non, dit celle-ci ; vous avez raison, mon ami. Ordonnez ! Maintenant que j’ai reconnu non seulement la supériorité de votre cœur, mais encore celle de votre esprit, je suis prête à obéir.
— Eh bien, dit Michel, nous allons nous séparer. Vous allez partir, vous Bertha, pour la forêt de Touvois, où vous préviendrez votre père de ce qui s’est passé ; de là, vous gagnerez avec lui la baie de Bourgneuf, où le Jeune Charles vous prendra en passant. Moi, je vais à Nantes, prévenir la duchesse.
— Vous, à Nantes ? Oubliez-vous que vous êtes condamné à mort, désigné, surveillé ? C’est moi qui dois aller à Nantes, et vous à Touvois.
— C’est moi qu’attend le Jeune Charles, Bertha ; c’est à moi seul que, selon toute probabilité, le capitaine consentira à obéir ; sans doute, voyant une femme au lieu d’un homme, craindra-t-il quelque piège, et nous jettera-t-il dans d’inextricables difficultés.
Et la belle et fière jeune fille, soumise comme un enfant, attendit les ordres de celui qui, grâce aux apparences du dévouement, venait d’acquérir à ses yeux des proportions gigantesques.
Rien de plus simple que la décision prise et son mode d’exécution. Bertha allait donner à Michel l’adresse de la duchesse à Nantes, et les différents mots d’ordre à l’aide desquels on pouvait parvenir jusqu’à elle.
Sous l’habit de Rosine, elle gagnerait la forêt de Touvois, tandis que, sous l’habit de paysan apporté par Mme de la Logerie, Michel gagnerait Nantes.
Dix minutes après, Michel enfourchait le cheval de Courtin, et d’un dernier geste prenait congé de Bertha, laquelle regagnait la chaumière de Tinguy, d’où elle devait immédiatement se diriger, par des chemins de traverse, vers la forêt de Touvois.
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