‹ Les Louves de Machecoul Tome IIChapitre 3 sur 40 · Chapitre 3 Comment Jean Oullier prouva que, lorsque le vin est tiré, il n’y a rien de mieux à faire que de le boire

Chapitre 3 Comment Jean Oullier prouva que, lorsque le vin est tiré, il n’y a rien de mieux à faire que de le boire

Quelques instants après, Gaspard, Louis Renaud et le marquis de Souday entrèrent dans la pièce.
En apercevant Petit-Pierre, qui restait abîmé dans sa méditation et dans sa prière, ils s’arrêtèrent sur le seuil, et le marquis de Souday, qui, comme au bon temps, avait cru à propos de saluer la diane par une chanson, s’interrompit respectueusement.

Mais Petit-Pierre avait entendu ouvrir la porte ; il se releva, et, s’adressant aux nouveaux venus :

— Approchez, messieurs, et pardonnez-moi d’avoir interrompu votre sommeil ; mais j’avais à vous communiquer des déterminations importantes.

— C’est nous qui avons à demander pardon à Votre Altesse royale de n’avoir pas prévenu sa volonté, d’avoir dormi lorsque nous pouvions lui être utile, dit Louis Renaud.

— Trêve de compliments, mon ami, interrompit Petit-Pierre ; cet apanage de la royauté triomphante est mal venu au moment où elle s’abîme pour la seconde fois.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire, mes bons et chers amis, reprit Petit-Pierre en tournant le dos à la cheminée, tandis que les Vendéens faisaient cercle autour de lui, je veux dire que je vous ai appelés pour vous rendre votre parole et vous faire mes adieux.

— Nous rendre notre parole ! nous faire vos adieux ! s’écrièrent les jeunes partisans étonnés. Votre Altesse royale songerait-elle à nous quitter ?

— Il le faut, cependant. On me le conseille, on m’en conjure.

— Mais qui ?

— Des gens dont je ne puis suspecter ni l’intelligence, ni le dévouement, ni la fidélité.

— Mais sous quel prétexte ? pour quelles raisons ?

— Il paraît que la cause royaliste est désespérée même en Vendée ; que le drapeau blanc n’est plus qu’un haillon que la France répudie ; qu’il est faux que nous ayons des sympathies dans l’armée, que le Bocage soit une seconde fois prêt à se lever comme un seul homme pour défendre les droits d’Henri V !

— Mais, interrompit le noble Vendéen qui avait momentanément changé un nom illustré dans la première guerre contre celui de Gaspard, de qui viennent ces avis ? qui parle de la Vendée avec cette assurance ?

— Différents comités royalistes, de l’opinion desquels nous avons à tenir compte.

— Les comités royalistes ! s’écria le marquis de Souday. Ah ! parbleu ! je connais cela, et, si madame veut m’en croire, nous ferons de leur avis ce que feu M. le marquis de Charette faisait de l’avis des comités royalistes de son temps !

Petit-Pierre ne put s’empêcher de sourire.

— M. de Charette était un souverain absolu dans son camp, et la régente Marie-Caroline ne sera jamais qu’une régente très constitutionnelle. Le mouvement projeté ne doit réussir qu’à la condition d’une entente complète entre tous ceux qui peuvent souhaiter son succès ; or, cette entente existe-t-elle, je vous le demande, lorsque, la veille du combat, on vient prévenir le général que les trois quarts de ceux sur lesquels il croyait pouvoir compter ne se trouveront point au rendez-vous ?

— Eh ! qu’importe ! s’écria le marquis de Souday ; moins nous serons à ce rendez-vous, plus la gloire sera grande pour ceux qui s’y trouveront.

— De combien d’hommes croyez-vous que nous puissions disposer en ce moment ? demanda Petit-Pierre à Gaspard.

— Dix mille au premier signal.

— Hélas ! dit Petit-Pierre, c’est beaucoup et ce n’est point assez : le roi Louis-Philippe, outre la garde nationale, dispose de quatre cent quatre-vingt mille hommes de troupes !

— Mais les défections, mais les officiers démissionnaires ! objecta le marquis.

— Eh bien ! reprit Petit-Pierre, en se tournant vers Gaspard, je mets entre vos mains mes destinées et celles de mon fils. Dites-moi, assurez-moi, et cela sur votre honneur de gentilhomme, que, contre dix chances contraires, nous en avons deux favorables, et, loin de vous ordonner de déposer les armes, je reste au milieu de vous pour partager vos périls et votre sort.

À cet appel direct, non plus à ses sentiments, mais à sa conviction, Gaspard courba la tête et resta muet.

— Vous le voyez, reprit Petit-Pierre, votre raison n’est point d’accord avec votre cœur, et ce serait presque un crime de profiter d’une chevalerie que le bon sens condamne. Ne discutons donc plus de ce qui a été décidé, et peut-être bien décidé ; prions Dieu pour qu’il me renvoie près de vous dans un temps et dans des conditions meilleurs, et ne pensons plus qu’au départ.

Les gentilshommes ne répondirent rien, se contentant de se détourner pour cacher leurs larmes.

— Oui, continua Petit-Pierre, après un silence et avec amertume, oui, les uns ont dit comme Pilate : « Je m’en lave les mains », et mon cœur, si fort contre le danger, si fort contre la mort, a plié ; car il ne saurait envisager de sang-froid la responsabilité de l’insuccès et le sang inutilement versé qu’ils rejettent d’avance sur ma tête ; les autres…

— Le sang qui coule pour la foi ne sera jamais du sang perdu ! fit une voix qui partait de l’angle de la cheminée. C’est Dieu qui l’a dit, et, si humble que soit celui qui parle, il ne craint point de le répéter après Dieu : tout homme qui croit et qui meurt est un martyr ; son sang féconde la terre qui le reçoit et hâte le jour de la moisson.

— Qui a dit cela ? s’écria vivement Petit-Pierre, en se haussant sur la pointe du pied.

— Moi, dit simplement Jean Oullier, se levant de l’escabeau sur lequel il se tenait accroupi et entrant dans le cercle des nobles et des chefs.

— Toi, mon brave ? s’écria Petit-Pierre, enchanté de trouver ce renfort au moment où il se croyait abandonné de tous. Alors, tu n’es pas de l’avis de ces messieurs de Paris ? Voyons, approche et parle. Donne-nous tes raisons.

— Mes raisons ! c’est que vous êtes notre drapeau, et que, tant qu’un soldat est debout, fût-il le dernier de l’armée, il a droit de le tenir haut et ferme jusqu’à ce que la mort le lui donne pour linceul.

— Après, après, Jean Oullier ? Parle, tu parles bien.

— Mes raisons ! c’est que vous êtes la première de votre race qui soit venue combattre au milieu de ceux qui combattaient pour elle, et qu’il sera mauvais que vous vous retiriez avant d’avoir sorti l’épée.

— Va, va, toujours, Jacques Bonhomme ! dit Petit-Pierre en se frottant les mains.

— Mes raisons, enfin, continua Jean Oullier, c’est que votre retraite avant le combat ressemble à une fuite, et que nous ne pouvons pas vous laisser fuir.

— Mais, interrompit Louis Renaud alarmé par l’attention avec laquelle Petit-Pierre écoutait Jean Oullier, mais les défections que l’on vient de nous signaler ôteront au mouvement toute son importance ; ce ne sera plus qu’une échauffourée.

— Non, non, cet homme a raison ! s’écria Gaspard, qui n’avait cédé qu’à son grand regret aux raisons de Petit-Pierre. Une échauffourée vaut mieux que le néant dans lequel nous allons retomber ; une échauffourée, c’est une date, elle témoigne dans l’histoire, et, madame, j’ai grande envie, je vous l’avoue, de faire ce que nous a conseillé ce brave paysan.

— Et votre conclusion de tout cela, mon brave Oullier ? demanda Petit-Pierre.

— Ma conclusion, répondit le Vendéen, est que, quand le vin est tiré, il faut le boire ; que nous avons pris les armes, et que, du moment où nous les avons prises, il faut nous battre sans perdre de temps à nous compter.

— Battons-nous donc ! s’écria Petit-Pierre avec exaltation. La voix du peuple est la voix de Dieu ! j’ai foi dans celle de Jean Oullier. À quel jour fixons-nous la prise d’armes ?

— Mais, fit Gaspard, n’a-t-il pas été décidé qu’elle aurait lieu le 24 ?

— Oui ; mais ces messieurs ont envoyé un contre-ordre.

— Quels messieurs ?

— Ces messieurs de Paris.

— Sans vous en prévenir ? s’écria le marquis. Savez-vous que l’on en fusille pour moins que cela ?

— J’ai pardonné, dit Petit-Pierre, en étendant la main. D’ailleurs, ceux qui ont fait cela ne sont pas des gens de guerre.

— Oh ! cette remise est un bien grand malheur ! dit Gaspard à demi-voix.

— Bah ! dit Petit-Pierre, vous l’avez entendu, mon cher Gaspard, le vin est tiré, il faut le boire ! Buvons-le donc gaiement, messieurs ! Allons, marquis de Souday, tâchez de me trouver une plume, de l’encre et du papier, dans la métairie où votre futur gendre a bien voulu m’offrir l’hospitalité.

Le marquis s’empressa de chercher ce que Petit-Pierre venait de lui demander. Puis, ayant trouvé ce qu’il cherchait, il se hâta de le porter devant Petit-Pierre.

Celui-ci écrivit alors ce qui suit :

Mon cher maréchal,

Je reste parmi vous !

Veuillez vous rendre auprès de moi.

Je reste, attendu que ma présence a compromis un grand nombre de mes fidèles serviteurs ; il y aurait donc, en pareille circonstance, lâcheté à moi de les abandonner. D’ailleurs, j’espère que, malgré ce malheureux contre-ordre, Dieu nous donnera la victoire.

Adieu, monsieur le maréchal ; ne donnez pas votre démission, puisque Petit-Pierre ne donne pas la sienne.

Petit-Pierre.

— Et maintenant, continua Petit-Pierre, tout en pliant la lettre, quel jour fixons-nous pour le soulèvement ?

— Le jeudi 31 mai, dit le marquis de Souday, pensant que le terme le plus rapproché était le meilleur, si cela vous convient toutefois.

— Non, non, dit Gaspard. Excusez, monsieur le marquis, mais il me semble que mieux vaut choisir la nuit du dimanche au lundi 4 juin. Le dimanche, après la grand-messe, dans toutes les paroisses, les paysans se rassembleront sous le porche des églises, et les capitaines, sans éveiller les soupçons, auront le loisir de leur communiquer l’ordre de la prise d’armes.

— Votre connaissance des mœurs du pays vous sert à merveille, mon ami, dit Petit-Pierre, et je me rallie à votre avis. Va donc pour la nuit du 3 au 4 juin.

Et, immédiatement, il se mit à rédiger l’ordre du jour suivant :

Ayant pris la résolution de ne pas quitter les provinces de l’Ouest, et de me confier à leur fidélité si longtemps éprouvée, je compte sur vous, monsieur, pour prendre toutes les mesures nécessaires à la prise d’armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4 juin.

Et, cette fois, Petit-Pierre signa : Marie-Caroline, régente de France.

— Allons, le sort en est jeté ! s’écria Petit-Pierre. Maintenant, il faut vaincre ou mourir ! Vous, Gaspard, chargez-vous de prévenir les divisionnaires du haut et du bas Poitou. M. le marquis de Souday en fera autant dans le pays de Retz et de Mauges. Vous, mon cher Louis Renaud, entendez-vous de cela avec vos Bretons. Ah ! mais qui va se charger maintenant de porter ma dépêche au maréchal ? Il est à Nantes, et vos visages y sont un peu trop connus, messieurs, pour que j’expose aucun de vous à cette mission.

— Moi, dit Bertha, qui, de l’alcôve où elle reposait avec sa sœur, avait entendu le bruit des voix et s’était levée ; n’est-ce point là un des privilèges de mes fonctions d’aide de camp ?

— Oui, certes ; mais votre costume, ma chère enfant, répondit Petit-Pierre, ne sera peut-être pas du goût de messieurs les Nantais, tout charmant que je le trouve.

— Aussi n’est-ce point ma sœur qui ira à Nantes, madame, dit Mary en s’avançant à son tour ; ce sera moi, si vous voulez bien le permettre. Je prendrai des habits de paysanne et je laisserai à Votre Altesse royale son premier aide de camp.

Bertha voulut insister ; mais Petit-Pierre, se penchant à son oreille, lui dit tout bas :

— Restez, ma chère Bertha ! nous parlerons de M. le baron Michel, et nous ferons ensemble de beaux projets qu’il ne contredira pas, j’en suis sûr.

Bertha rougit, baissa la tête et laissa sa sœur s’emparer de la lettre destinée au maréchal.

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