Chapitre 4 Où il est expliqué comment et pourquoi le baron Michel avait pris le parti d’aller à Nantes
Nous avons annoncé que Michel avait quitté la Banlœuvre ; mais nous ne nous sommes point suffisamment appesantis, ce nous semble, sur les causes de cette fugue et les circonstances qui l’avaient accompagnée.
Pour la première fois de sa vie, Michel avait agi de ruse et avait montré quelque duplicité.
Sous le coup de l’émotion profonde qu’avaient produite sur lui les paroles de Petit-Pierre, en voyant s’évanouir, par la déclaration inattendue de Mary, les espérances qu’il avait si complaisamment caressées chez maître Jacques, il était resté anéanti.
Il comprenait que le penchant que Bertha avait si librement manifesté pour lui le séparait de Mary mieux que ne l’eût pu faire l’aversion de cette dernière. Il se reprochait de l’avoir encouragé par son silence et par sa sotte timidité ; mais il avait beau se gourmander lui-même, il ne trouvait pas dans son âme la force nécessaire pour couper court à un imbroglio qui le frappait dans une affection plus chère pour lui que la vie.
Il chercha bien à parler à Mary ; mais Mary mettait à l’éviter autant de soin qu’il en apportait à s’approcher d’elle, et il dut renoncer à en faire son intermédiaire, comme il y avait pensé un moment.
Il profita donc d’un instant où personne, pas même Bertha, n’avait les yeux sur lui pour se retirer, ou plutôt s’enfuir dans sa chambre.
Il se jeta sur le lit de paille et réfléchit sur ce qu’il convenait de faire.
La conséquence des réflexions de Michel fut donc qu’il s’éloignerait de la Banlœuvre, momentanément, bien entendu, car, une fois que la position serait nettement dessinée, une fois que le terrain serait déblayé autour de Mary, rien n’empêcherait plus le baron de revenir prendre sa place auprès de celle qu’il aimait.
Pourquoi, d’ailleurs, le marquis de Souday, qui lui avait accordé la main de Bertha, lui refuserait-il celle de Mary lorsqu’il apprendrait que c’était Mary, et non Bertha, qu’aimait le protégé de Petit-Pierre ?
Mais, au moment où, après avoir enlevé et déposé le long du mur la première de ces barres, il faisait jouer la seconde, il avait aperçu, sous un hangar situé à droite de cette porte, un tas de paille qui s’agitait, et, de ce tas de paille, il avait vu sortir une tête qu’il reconnut pour celle de Jean Oullier.
— Peste ! lui dit celui-ci avec son accent le plus bourru, vous êtes matinal, monsieur Michel !
Et en effet, au même instant, deux heures sonnaient à l’église du village.
— Avez-vous donc, continua Jean Oullier, quelque message à remplir ?
— Non, répondit le jeune baron, car il lui semblait que l’œil du Vendéen perçait dans les plus profonds replis de son âme ; non, mais j’ai un grand mal de tête, et je voulais voir si l’air de la nuit ne le calmerait pas.
— Voyez… mais je vous préviens que nous avons des sentinelles au-dehors, et que, si vous n’êtes pas muni du mot d’ordre, il pourra bien vous arriver malheur.
— Ce mot d’ordre, vous le connaissez, monsieur Jean ?
— Sans doute.
— Dites-le-moi.
Jean Oullier secoua la tête.
— C’est le marquis de Souday que cela regarde : montez à sa chambre ; dites-lui que vous voulez sortir ; que, pour sortir, vous avez besoin du mot d’ordre, et il vous le dira… s’il juge à propos de vous le dire.
Michel n’avait garde d’employer ce moyen, et il était resté la main sur la seconde barre.
Quant à Jean Oullier, il s’était renfoncé dans sa paille.
Michel, tout décontenancé, alla s’asseoir sur une auge renversée qui faisait banc à la porte intérieure de la cour de la métairie.
Là, il eut le loisir de continuer ses méditations et trouver un prétexte pour quitter convenablement la Banlœuvre. Ce prétexte, Michel le cherchait encore lorsque les premiers rayons du jour s’allumèrent à l’horizon. Tout à coup une fenêtre située juste au-dessus du banc où Michel était assis, s’ouvrit doucement, et la tête de Petit-Pierre parut à cette fenêtre.
Mais Petit-Pierre n’aperçut pas Michel ; il avait les yeux au ciel et semblait complètement absorbé, soit par ses pensées intérieures, soit par la grandeur du spectacle que lui offrait l’horizon.
Pendant quelque temps, Petit-Pierre s’abandonna à la contemplation de ce magique tableau, puis, appuyant sa tête sur sa main, il murmura avec mélancolie :
— Hélas ! dans le dénuement de cette pauvre maison, ceux qui l’habitent sont cependant plus heureux que moi !
Cette phrase fut le coup de baguette magique qui éclaira le cerveau du jeune baron et y fit luire l’idée ou plutôt le prétexte qu’il avait inutilement cherché pendant deux heures.
Il se tint coi le long du mur, où il s’était collé, au bruit qu’avait fait la fenêtre en s’ouvrant, et il ne se détacha de la muraille que lorsque le bruit qu’elle fit en se refermant lui indiqua qu’il pouvait quitter sa place sans être vu.
Il alla droit au hangar.
— Monsieur, dit-il à Jean Oullier, Petit-Pierre vient de se mettre à la fenêtre.
— Je l’ai vu, dit le Vendéen.
— Il a parlé ; avez-vous entendu ce qu’il disait ?
— Cela ne me regardait pas, et, par conséquent, je n’ai point écouté.
— Plus rapproché que j’étais de lui, j’ai entendu, moi, sans le vouloir. Notre hôte trouve sa demeure incommode ; en effet, elle manque de ce que ses habitudes aristocratiques font pour lui des objets de première nécessité. Ne pouvez-vous – moi vous donnant l’argent, bien entendu, – vous charger de lui procurer ces objets ?
— Et où cela, s’il vous plaît ?
— Dame ! au bourg ou à la ville la plus proche, à Légé ou à Machecoul.
Jean Oullier secoua la tête.
— Et pourquoi cela ? demanda Michel.
— Parce que acheter en ce moment des objets de luxe dans les endroits que vous me désignez, où pas un geste de certaines gens n’est perdu, ce serait éveiller de dangereux soupçons.
— Ne pourriez-vous donc, alors, pousser jusqu’à Nantes ? demanda Michel.
— Non pas, répondit sèchement Jean Oullier ; la leçon que j’ai reçue à Montaigu m’a rendu prudent, et je ne quitterai pas mon poste ; mais, continua-t-il avec un accent légèrement railleur, vous qui avez besoin de prendre l’air pour guérir votre mal de tête, que n’y allez-vous, à Nantes ?
En voyant sa ruse couronnée d’un si grand succès, Michel se sentit rougir jusqu’au blanc des yeux ; et, cependant, il tremblait en approchant du moment où il allait mettre cette ruse à exécution.
— Vous avez peut-être raison, balbutia-t-il ; mais, moi aussi, j’ai peur.
— Mais alors… dit Michel.
— Quoi encore ? demanda Jean Oullier impatient.
— Vous vous chargerez de dire les motifs de mon départ à monsieur le marquis, et de présenter mes excuses à…
— Mademoiselle Bertha ? dit Jean Oullier, d’un ton ironique. Soyez tranquille.
— Je reviendrai demain, dit Michel, en franchissant le seuil.
— Oh ! ne vous gênez pas, prenez votre temps, monsieur le baron. Si ce n’est pas demain, ce sera après-demain, continua Jean Oullier en refermant la lourde porte derrière le jeune homme.
Le bruit de la porte qui se rebarricadait derrière lui serra douloureusement le cœur de Michel ; il songea moins aux difficultés de la position qu’il voulait fuir qu’à sa séparation d’avec celle qu’il aimait.
Comme il suivait la route de Légé, un bruit de roues lui fit tourner la tête ; il aperçut la diligence qui allait des Sables-d’Olonne à Nantes, elle se dirigeait sur lui ; il la fit arrêter, monta dans un de ses compartiments, et, quelques heures après, il était à Nantes.
Là, dans la chambre de l’auberge qu’il avait choisie, il s’assit devant sa table, et écrivit la lettre suivante, qu’il destinait à Bertha :
Mademoiselle,
Je devrais être le plus heureux des hommes, et cependant mon cœur est brisé ! et cependant je me demande s’il ne vaudrait pas mieux être mort que de souffrir ce que je souffre !
Qu’allez-vous penser, qu’allez-vous dire lorsque cette lettre vous apprendra ce que je ne puis vous cacher plus longtemps sans me montrer tout à fait indigne de vos bontés pour moi ? Et pourtant il me faut tout le souvenir de votre bienveillance, il me faut toute la certitude de la grandeur et de la générosité de votre âme, il me faut surtout la pensée que c’est l’être que vous aimez le plus au monde qui nous sépare, pour que j’ose me décider à cette démarche.
Oui, mademoiselle, j’aime votre sœur Mary ; je l’aime de toute la puissance de mon cœur ! je l’aime à ne vouloir, à ne pouvoir vivre sans elle ! Je l’aime tant, qu’au moment où je me rends coupable envers vous de ce qu’un caractère moins élevé que le vôtre prendrait peut-être pour une sanglante injure, j’étends vers vous des mains suppliantes et je vous dis : « Laissez-moi espérer que je pourrai acquérir le droit de vous aimer comme un frère aime sa sœur ! »
Ce n’est que lorsque cette lettre fut pliée et cachetée que Michel pensa aux moyens par lesquels il pourrait la faire parvenir à Bertha.
Il ne fallait pas songer à en charger personne à Nantes ; c’était ou trop dangereux pour le messager s’il était fidèle, ou trop dangereux pour celui qui expédiait le messager si le messager était un traître ; seulement Michel pouvait regagner la campagne, trouver, dans les environs de Machecoul, un paysan sur la discrétion duquel il pût compter, et attendre dans la forêt cette réponse qui allait décider de son avenir.
Ce fut là le parti auquel s’arrêta le jeune homme. Il employa le reste de la soirée aux différentes emplettes qui lui restaient à faire, enferma tous ces objets dans une valise et remit au lendemain matin l’acquisition d’un cheval qui lui était nécessaire s’il avait, comme il l’espérait, à continuer la campagne qu’il avait commencée.
Le lendemain, en effet, vers neuf heures, Michel, un excellent normand entre les jambes et sa valise en croupe, se disposait à rentrer dans le pays de Retz.
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