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Chapitre 35 Les pantalons rouges

Bertha courut à l’écurie, choisit celui des deux chevaux qui lui parut le plus propre à faire promptement la route, jeta sur son dos une selle, et, la bride à la main, elle attendit que l’animal eût fini de manger.

Tandis qu’elle attendait, un bruit, bien connu dans ces temps de trouble, parvint jusqu’à elle.

C’était le retentissement régulier des pas d’une troupe en marche.

Au même instant, on frappa violemment à la porte de l’auberge.

À travers un châssis vitré qui donnait sur un fournil communiquant avec la cuisine, la jeune fille entrevit des soldats, et, aux premiers mots qu’ils prononcèrent, elle comprit qu’ils venaient demander un guide.

En ce moment, rien n’était indifférent à Bertha, qui avait à trembler à la fois pour son père, pour Michel et pour Petit-Pierre. Elle ne voulut donc point partir sans savoir précisément ce que désiraient ces hommes ; et, certaine de ne pas être reconnue sous le costume de paysanne qu’elle avait conservé, elle passa de l’écurie dans le fournil, et pénétra jusqu’à la cuisine.

Un lieutenant commandait à la petite troupe.

— Comment ! disait-il à la mère Chompré, il n’y a pas un homme dans cette maison ?… pas un seul ?

— Non, monsieur, répondit la vieille femme ; ma fille est veuve, et le seul garçon d’écurie que nous ayons, est, à ce qu’il paraît, allé je ne sais où.

— Eh ! c’est justement votre fille que j’eusse voulu trouver, dit le lieutenant ; si elle était là, elle nous servirait de guide, comme elle a fait la fameuse nuit du saut de Baugé, ou, si elle ne pouvait pas nous en servir elle-même, elle nous en choisirait un de sa main, et, celui-là, on pourrait s’y fier, tandis qu’avec les misérables paysans que nous racolons de force et qui sont à moitié chouans, il n’y a pas moyen de voyager tranquille.

— La maîtresse Picaut est absente ; mais peut-être y a-t-il moyen de la remplacer, dit Bertha en s’avançant résolument. Allez-vous loin, messieurs ?

— Tudieu ! voilà une jolie fille ! dit le jeune officier en s’approchant. Conduisez-moi où vous voudrez, la belle enfant, et du diable si je ne vous suis pas !

Bertha baissa les yeux en tordant le coin de son tablier, comme eût pu le faire une naïve villageoise.

— Si ce n’est pas bien loin d’ici, messieurs, et que la maîtresse le permette, je puis vous accompagner. Je connais assez bien les alentours.

— Accepté ! dit le lieutenant.

— Mais ce serait à une condition, continua Bertha : c’est que quelqu’un me ramènerait ici ; j’aurais peur, toute seule par les chemins.

— Dieu me garde de céder ce soin-là à un autre, ma belle fille ! dit l’officier, quand même cette complaisance devrait me coûter mes épaulettes. Voyons, connais-tu la Banlœuvre ?

Au nom de cette métairie qui appartenait à Michel, et qu’elle avait habitée pendant quelques jours avec le marquis et Petit-Pierre, Bertha sentit un frisson courir par tout son corps ; une sueur froide lui monta au front ; son cœur battit avec violence ; cependant, elle domina son émotion.

— La Banlœuvre ? répéta-t-elle. Non, ce n’est pas de chez nous, cela. Est-ce un bourg ou un château, la Banlœuvre ?

— C’est une métairie.

— Vous allez en logement à la Banlœuvre ?

— Non, nous y allons en expédition.

— Qu’est-ce que cela veut dire, en expédition ? demanda Bertha.

— Eh bien, à la bonne heure ! dit le lieutenant, voilà une belle enfant qui ne demande pas mieux que de s’instruire.

— C’est tout naturel : si je vous conduis ou vous fais conduire à la Banlœuvre, il faut au moins que je sache ce que vous allez y faire.

— Nous allons, dit le sous-lieutenant se mêlant à la conversation pour placer sa plaisanterie, nous allons passer un blanc à la lessive de plomb, afin que, de blanc, il devienne bleu.

— Ah ! fit Bertha, ne pouvant retenir une exclamation de terreur.

— Tudieu ! qu’avez-vous ? demanda le lieutenant. Si l’on vous avait dit le nom de celui que nous allons arrêter, je croirais que vous en êtes amoureuse.

— Moi ! dit Bertha, faisant appel à toute l’énergie de son caractère pour dissimuler l’effroi qui lui comprimait le cœur, moi, amoureuse d’un monsieur ?

— On a vu des rois épouser des bergères, dit le sous-lieutenant, qui paraissait décidément être d’humeur bouffonne.

— Bon ! dit le lieutenant ; et voilà, sur ma foi, la bergère qui va s’évanouir comme une grande dame.

— Moi ! fit Bertha, en essayant de sourire ; moi, m’évanouir ? Allons donc ! Ce sont des manières que l’on apprend à la ville, et non pas ici.

— Il n’en est pas moins vrai que vous êtes devenue pâle comme votre linge, ma belle fille.

— Dame, vous parlez de fusiller un homme comme de tirer un lapin au coin d’une haie.

— Tandis que ce n’est pas du tout la même chose, dit le sous-lieutenant. Un lapin fusillé est bon à rôtir, tandis qu’un chouan n’est bon à rien.

Bertha ne put empêcher son fier et énergique visage de trahir, par son expression, le dégoût que lui inspirait la plaisanterie du jeune officier.

— Voyons, dit Bertha, si je vous demandais, par exemple, le nom de celui que vous allez arrêter, me le diriez-vous ?

— Ma foi, dit le jeune officier, je n’aurais pas grand mérite à vous le dire, car je ne crois pas qu’il y ait le moindre inconvénient à ce que vous le sachiez.

— Mais, s’il y en avait un, enfin ?

— Le nom de celui que nous allons arrêter est M. de Vincé.

Bertha se recula et regarda l’officier. Un pressentiment lui disait qu’il s’était joué d’elle et l’avait trompée.

— Allons, allons, en route ! dit le lieutenant, je vais demander au maire ce que nous n’avons pu trouver ici.

Puis, se retournant vers Bertha :

— Ah ! quel que soit le guide qu’il me donne, ajouta-t-il, il ne m’en fournira point qui m’agrée autant que vous, la belle enfant !

Et il poussa un soupir affecté.

Enfin, s’adressant aux soldats :

— Allons, vous autres, en route ! dit le lieutenant.

Le sous-lieutenant et les quelques soldats qui étaient entrés avec l’officier, sortirent pour reprendre leurs rangs.

Celui-ci demanda une allumette pour allumer son cigare. Bertha chercha en vain l’objet demandé sous le chambranle de la cheminée. L’officier, alors, prit un papier dans sa poche et l’alluma à la lampe ; Bertha, qui suivait tous ses mouvements, jeta un regard sur ce papier que la flamme commençait à tordre, et entre ses plis jaunissants, elle lut distinctement le nom de Michel.

« Ah ! je m’en doutais, pensa-t-elle ; il a menti ! Oui, oui, c’est bien Michel qu’ils vont arrêter ! »

— Chut ! lui dit-il en posant un doigt sur sa bouche, vous n’êtes pas une paysanne. Veillez sur vous si vous avez à vous cacher ; car, si vous jouez aussi mal votre rôle avec ceux qui vous cherchent qu’avec moi qui n’ai point mission de vous chercher, vous êtes perdue !

Et, sur ces mots, il sortit vivement, de peur sans doute de se perdre lui-même.

Bertha n’attendit même pas que la porte fût refermée derrière lui ; elle saisit le débris du papier.

C’était la dénonciation que Courtin avait envoyée à Nantes par le paysan dont il avait fait son messager, et que celui-ci avait remise, pour abréger la course, au premier poste qu’il avait rencontré sur la route.

Ce poste était celui de Saint-Martin, village voisin de Saint-Philbert.

Il restait assez de l’écriture du maire de la Logerie pour éclairer Bertha sur la destination de la troupe qui marchait vers la Banlœuvre.

Et, courant à l’écurie, elle passa la bride au cheval, s’élança sur son dos, le fit sortir de la maison, et, lui cinglant les flancs d’un vigoureux coup de houssine, elle parvint à le mettre tout d’abord à une allure qui n’était ni le trot, ni le galop, mais grâce à laquelle elle pouvait cependant gagner une demi-heure sur les soldats.

Lorsqu’elle traversa la place de Saint-Philbert, elle entendit sur sa droite, et dans la direction du pont, le bruit de la petite troupe qui s’éloignait.

Elle s’orienta, prit une ruelle, dépassa les maisons, lança son cheval dans la Boulogne, la passa à la nage, et vint rejoindre le chemin un peu au-dessus de la forêt de Machecoul.

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