Chapitre 36 La louve blessée
Au bout d’une heure, Bertha atteignit la forêt du Touvois ; là, force lui fut de renoncer à cette vitesse ; le chemin était si bien semé de fondrières, que deux fois le pauvre petit cheval breton s’abattit ; elle le mit au pas, en calculant qu’elle avait dû gagner une avance suffisante pour donner à Michel le temps de fuir.
Michel allait, une fois de plus, lui devoir la vie !
Il faut avoir aimé, il faut avoir éprouvé les ineffables joies du sacrifice, il faut savoir tout ce qu’il y a de bonheur dans cette immolation de soi-même au profit de l’être aimé, pour comprendre combien Bertha se sentit, pendant quelques minutes, joyeuse et fière, en songeant que l’existence de Michel, qu’elle allait sauver, lui coûterait peut-être si cher !
Elle était tout entière à ces pensées lorsque, aux rayons de la lune, elle vit briller les murs blancs de la métairie, encadrés dans les touffes noires des noisetiers.
La porte charretière était ouverte.
Bertha descendit de son cheval, l’attacha à un des anneaux du mur extérieur et pénétra dans la cour.
Le fumier dont elle était jonchée amortissait le bruit de son pas ; nul chien par ses aboiements ne signala son entrée aux habitants de la métairie.
À sa grande surprise, Bertha aperçut, attaché à la porte de la maison, un cheval tout sellé et tout bridé.
Le cheval pouvait être à Michel ; mais tout aussi bien pouvait-il être à un étranger.
Bertha voulut s’en assurer avant de pénétrer dans la maison.
Un des volets de cette même salle dans laquelle Petit-Pierre avait demandé au nom de Michel, la main de la jeune fille au marquis de Souday, était entrouvert ; Bertha s’en approcha doucement et regarda à l’intérieur.
À peine y eut-elle jeté les yeux, qu’elle poussa un cri étouffé et faillit tomber à la renverse.
Elle venait de voir Michel aux genoux de Mary ; un des bras du jeune homme entourait la taille de sa sœur ; la main de celle-ci jouait dans les cheveux du baron ; leurs lèvres se souriaient, leurs yeux rayonnaient de cette expression de bonheur à laquelle on ne se trompe plus une fois que l’on a aimé.
Le moment d’accablement qui suivit cette découverte ne dura chez Bertha qu’une seconde. Elle se précipita vers la porte, la poussa avec violence et parut sur le seuil, les cheveux épars, l’œil flamboyant, le visage livide, la poitrine haletante, comme la statue de la Vengeance.
Mary poussa un cri et tomba à genoux, le visage entre ses mains.
Elle avait tout deviné à première vue, tant Bertha paraissait profondément bouleversée.
Michel, épouvanté par le regard de Bertha, s’était relevé brusquement, et, comme s’il se trouvait en face d’un ennemi, avait machinalement porté la main à ses armes.
— Frappez ! s’écria Bertha, qui avait vu son mouvement, frappez donc, malheureux ! ce sera le digne complément de votre lâcheté et de votre trahison.
— Bertha… balbutia Michel, laissez-moi vous dire… laissez-moi vous expliquer…
— À genoux ! à genoux ! vous et votre complice ! s’écria Bertha. C’est à genoux qu’il faut prononcer les odieux mensonges que vous allez inventer pour votre défense… Oh ! l’infâme ! moi qui accourais pour sauver sa vie ; moi qui, à moitié folle de terreur, de désespoir, parce qu’un danger était suspendu sur sa tête, oubliais tout, honneur et devoir ; moi qui mettais ma vie à ses pieds, qui n’avais qu’un but, qu’un désir, qu’un souhait, celui de lui dire : « Tiens, Michel, regarde et vois si je t’aime ! » j’arrive, et je le trouve trahissant tous ses serments, parjurant toutes ses promesses, infidèle aux liens sacrés, je ne dirai pas de l’amour, mais de la reconnaissance ! et avec qui ? et pour qui ? Pour l’être que j’aimais le plus au monde après lui ! pour la compagne de mon enfance ! pour ma sœur ! Mais il n’y avait donc pas d’autre femme à séduire ! Dis, dis, misérable ! continua Bertha en saisissant le bras du jeune homme, et en le secouant avec violence. Ou voulais-tu donc, en me laissant désespérée, m’ôter encore les consolations que l’on doit trouver dans le cœur de cette seconde soi-même que l’on appelle une sœur ?
— Bertha, écoutez-moi, dit Michel, écoutez-moi, je vous en conjure ! Nous ne sommes pas, Dieu merci, aussi coupables que vous le croyez… Oh ! si vous saviez, Bertha !
— Je n’écoute rien ! je n’écoute que mon cœur, que la douleur brise et que le désespoir étreint ! je n’écoute que la voix de ma conscience, qui me dit que tu es un lâche !… Mon Dieu, mon Dieu, cria-t-elle en tordant ses cheveux noirs dans ses mains crispées, mon Dieu, est-ce donc là le prix de ma tendresse pour lui, de cette tendresse qui a été si aveugle, que mes yeux se fermaient, que mes oreilles se bouchaient lorsqu’on me disait que cet enfant, que cette femmelette tremblante, timide, indécise, n’était pas digne de mon amour ? Oh ! pauvre folle que j’étais ! j’espérais que la reconnaissance l’attacherait à celle qui prenait en pitié sa faiblesse, à celle qui bravait les préjugés, l’opinion publique pour l’aller chercher dans sa fange, pour faire, enfin, de son nom souillé, un nom honorable et honoré !
— Ah ! s’écria Michel en se redressant, assez ! assez !
— Oui, d’un nom souillé, répéta Bertha. Ah ! cela te touche ? Tant mieux ! je le redis alors… Oui, d’un nom souillé par ce qui est le plus odieux, le plus lâche, le plus infâme, par la trahison ! Oh ! famille de trahisseurs ! le fils continue l’œuvre du père ; je devais m’attendre à cela.
— Mademoiselle, mademoiselle, dit Michel, vous abusez du privilège de votre sexe pour m’insulter, non seulement en moi, mais encore dans ce que l’homme a de plus sacré, dans la mémoire de mon père.
— Un sexe, un sexe ! ai-je un sexe à cette heure ? Ah ! je n’en avais pas tout à l’heure, quand tu te jouais de moi aux pieds de cette pauvre folle ! je n’en avais pas, quand tu faisais de ma sœur la plus misérable des créatures ! Et parce que je ne me lamente pas, parce que je ne me traîne pas à tes pieds en m’arrachant les cheveux et en me frappant la poitrine, voilà que, tout à coup, tu découvres que je suis une femme, un être que l’on doit respecter parce qu’il est timide, auquel on doit épargner la douleur parce qu’il est faible ! Non, non, pour toi, je n’avais pas, et je n’ai plus de sexe ; tu n’as devant toi, maintenant, à partir de cette heure, qu’une créature que tu as mortellement offensée et qui t’insulte !… Baron de la Logerie, je t’ai déjà dit qu’il était cent fois traître et lâche, celui qui séduisait la sœur de sa fiancée ; – car j’étais sa fiancée, à cet homme ! – baron de la Logerie, non seulement tu es un traître et un lâche, mais encore tu es fils de traître et de lâche ; ton père était un infâme qui a vendu et livré Charette, et qui a, du moins, expié son crime, lui, car il l’a payé de sa vie ! On t’a dit qu’il s’était tué lui-même à la chasse, ou qu’il y avait été tué par accident ; mensonge bénévole, et que je démens, moi ; il a été tué par celui qui lui avait vu accomplir sa lâche action, il a été tué par…
— Ma sœur ! s’écria Mary, en se redressant et en mettant sa main sur la bouche de Bertha ; ma sœur, vous allez vous rendre coupable d’un de ces crimes que vous reprochez aux autres ; vous allez disposer d’un secret qui ne vous appartient pas.
— Soit ; mais qu’il parle donc, cet homme ! que le mépris que je lui témoigne lui fasse donc relever la tête ; qu’il trouve donc, dans sa honte ou dans son orgueil, la force de m’ôter une existence dont je ne veux plus, qui m’est odieuse, qui ne sera plus qu’un long délire, qu’un désespoir éternel ; qu’il achève au moins ce qu’il a commencé ! Mon Dieu, mon Dieu ! poursuivit Bertha, dans les yeux de laquelle les larmes commençaient à se frayer un passage, comment permettez-vous aux hommes de briser ainsi le cœur de vos créatures ? Mon Dieu, mon Dieu ! qui donc me consolera, désormais ?
— Moi ! dit Mary, moi, ma sœur, ma bonne sœur, ma sœur chérie ! si tu veux m’entendre ; moi, si tu veux me pardonner !
— Vous pardonner, à vous ? s’écria Bertha en repoussant sa sœur. Non ; vous êtes la compagne de cet homme : je ne vous connais plus ! Seulement, veillez mutuellement l’un sur l’autre ; car votre trahison doit vous porter malheur à tous deux.
— Bertha, Bertha ! au nom du Ciel, ne me parle pas ainsi ! ne nous maudis pas, ne nous insulte pas.
En ce moment, sur le seuil de la porte, que Bertha avait laissée toute grande ouverte, parurent des soldats, et l’officier que nous avons vu à l’auberge de Saint-Philbert s’avança au milieu de la chambre et, posant la main sur l’épaule de Michel :
— Vous êtes monsieur Michel de la Logerie ? lui dit-il.
— Oui, monsieur.
— Alors, au nom de la loi, je vous arrête.
— Grand Dieu ! s’écria Bertha, qui revenait à elle ; grand Dieu ! j’avais oublié !… Ah ! c’est moi qui le tue !… Et là-bas, là-bas, que se passe-t-il ?
— Michel, Michel, dit Mary, qui, à l’aspect du danger que courait le jeune homme, oublia ce qu’elle venait de dire à sa sœur, Michel, si tu meurs, je mourrai avec toi !
— Non, non, il ne mourra pas, je te le jure, sœur, et vous serez heureux ! Place, monsieur ! place ! continua-t-elle en s’adressant à l’officier.
— Mademoiselle, répliqua celui-ci avec une douloureuse politesse, comme vous, je ne sais pas transiger avec mes devoirs. À Saint-Philbert, vous n’étiez pour moi qu’une inconnue suspecte ; mais je ne suis pas commissaire de police, et je n’avais rien à vous dire ; ici, je vous trouve en rébellion flagrante contre la loi, et je vous arrête.
— M’arrêter ! m’arrêter en ce moment ! Vous me tuerez, monsieur, vous ne m’aurez pas vivante.
Et, avant que l’officier fût revenu de sa surprise, Bertha escalada la fenêtre, sauta dans la cour et courut vers la porte.
Elle était gardée par des soldats.
En promenant ses regards autour d’elle, la jeune fille aperçut le cheval de Michel, qui, épouvanté par l’apparition des soldats et par le bruit, courait çà et là dans la cour.
Profitant de la confiance que le lieutenant avait dans la précaution qu’il avait prise d’entourer la maison, et qu’il empêchait d’user de violence pour saisir une femme, elle alla droit à l’animal, d’un bond s’assit sur la selle, et, passant comme une tempête devant l’officier stupéfait, elle arriva à un endroit où le mur d’enceinte était légèrement écrêté et, de la bride et du talon, enleva si vigoureusement l’animal – qui était un excellent cheval anglais – qu’elle lui fit franchir l’obstacle, qui avait encore près de cinq pieds, et le lança dans la plaine.
— Ne tirez pas ! ne tirez pas sur cette femme ! cria l’officier, qui ne regardait pas la prise comme assez importante pour que, ne pouvant l’avoir vive, il se décidât à l’arrêter morte.
Mais les soldats qui formaient un cordon autour du mur extérieur n’entendirent pas ou ne comprirent pas cet ordre, et une grêle de balles siffla autour de Bertha, que les bonds puissants du vigoureux anglais portaient rapidement du côté de Nantes.
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