Chapitre 7 La clef des champs
Environ deux heures après l’incarcération d’Aubin Courte-Joie, la sentinelle du petit poste entendit une charrette qui montait le chemin de l’intérieur des terres ; selon sa consigne, elle cria « Qui vive ? » et, lorsque la charrette ne fut plus qu’à quelque distance, elle lui ordonna d’arrêter.
La charrette ou plutôt le charretier obéit.
Le caporal et quatre soldats sortirent du poste pour reconnaître charretier et charrette.
La charrette était une honnête voiture chargée de foin qui ressemblait à toutes celles qui avaient défilé sur la route de Nantes pendant la soirée ; un homme seul la conduisait : il expliqua qu’il allait à Saint-Philbert porter ce foin à son propriétaire ; il ajouta qu’il avait pris sur sa nuit pour économiser un temps précieux à cette époque de l’année, et le sous-officier ordonna de le laisser passer.
Mais cette bonne volonté sembla complètement perdue pour le pauvre homme ; sa charrette, attelée d’un seul cheval, s’était arrêtée sur le point le plus vertical de la montée, et, quelques efforts que fissent le cheval et le charretier, il fut impossible à la voiture de faire un pas de plus.
— S’il y a du bon sens, dit le caporal, d’accabler ainsi une pauvre bête ! Vous voyez bien que votre cheval en a deux fois plus qu’il n’en peut porter. Voulez-vous que nous vous donnions un coup de main ? demanda le caporal.
— Attendez, que j’essaye encore, répondit le conducteur.
Il fouetta vigoureusement sa bête en l’actionnant de la voix et en tirant sur le bridon ; les soldats joignirent leurs excitations aux siennes ; tout à coup, la charrette pencha à gauche et versa le long du bâtiment.
Les soldats se précipitèrent sur le devant et s’empressèrent à dégager le cheval du harnais. Ils n’aperçurent pas Trigaud, qui, en se glissant sous la voiture, en la soulevant avec ses épaules herculéennes et enfin en lui faisant perdre son centre de gravité, se retirait tranquillement et disparaissait derrière une haie.
— Veux-tu que nous t’aidions à remettre ton chariot sur sa quille ? dit le caporal au paysan. Seulement, il faudra que tu ailles chercher un cheval de renfort.
— Ah ! par ma foi, non, dit le charretier. Demain, il fera jour ! C’est le bon Dieu qui ne veut pas que je continue ma route : il ne faut pas aller contre sa volonté.
Et, en achevant ces mots, le paysan jeta les traits sur la croupe de son cheval, repoussa la sellette, monta sa bête, et s’éloigna après avoir souhaité le bonsoir aux soldats.
À deux cents pas du corps de garde, Trigaud le rejoignit.
— Eh bien ! lui demanda le paysan, est-ce bien manœuvré et es-tu content ?
— Oui, répondit Trigaud ; c’est bien ainsi que le gars Aubin Courte-Joie l’avait ordonné.
— Bonne chance, alors ! Moi, je vais remettre le cheval où je l’avais pris ; c’est plus commode que la charrette. Mais, quand le charretier s’éveillera, demain, et qu’il cherchera son foin, il sera bien étonné de le trouver là-haut !
— Bon ! tu lui raconteras que c’est pour le bien de la chose, repartit Trigaud, et il ne dira rien.
Les deux hommes se quittèrent.
Trigaud, seulement, ne s’éloigna point ; il continua de rôder dans les environs jusqu’à ce qu’il entendît sonner onze heures à Saint-Colombin ; alors, il remonta vers le poste, ses sabots à la main, et, sans faire aucun bruit, sans éveiller l’attention de la sentinelle, il se rapprocha du soupirail de la prison.
Alors, il tira doucement le foin de la voiture et le renversa sur le sol de façon à en former un lit très épais ; puis, sur ce lit, il abaissa doucement la meule qui fermait le soupirail du cachot, se pencha vers cette ouverture, brisa les planches qui la fermaient intérieurement, tira à lui Courte-Joie que Michel poussait par-derrière, amena ensuite le jeune baron en lui tendant les mains ; après quoi, plaçant chacun d’eux sur une de ses épaules, et toujours pieds nus, Trigaud s’éloigna du poste sans faire de bruit.
Lorsque Trigaud eut fait environ cinq cents pas, il s’arrêta, sur l’ordre d’Aubin Courte-Joie.
Michel se laissa glisser à terre, et, fouillant dans sa poche, il y prit une poignée de monnaie qu’il déposa dans la main de Trigaud.
Mais Aubin dit à Trigaud :
— Rends cela à monsieur, dit-il, nous ne recevons pas des deux mains.
— Comment ! des deux mains ? demanda Michel.
— Oui, mon jeune monsieur, dit Courte-Joie, je dois vous confesser maintenant que vous n’avez fait qu’échanger votre captivité contre une autre.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Cela signifie que vous êtes toujours prisonnier.
— Prisonnier de qui ?
— De moi ! Jusqu’à ce que je vous aie consigné aux mains qui vous réclament. Je m’acquitte de ma mission, rien de plus.
— Mais enfin ?…
— Eh bien ! au nom de services qui m’avaient été rendus, et en payant grassement mon pauvre diable de Trigaud, on m’a dit : « Délivrez M. le baron Michel de la Logerie et amenez-le-moi. » Je vous ai délivré, monsieur le baron, et je vous amène.
— Écoutez, dit le jeune homme, qui ne comprenait absolument rien à ce que lui disait l’hôtelier de Montaigu, cette fois, voici ma bourse tout entière ; seulement, mettez-moi sur le chemin de la Logerie, où je veux rentrer ce soir, et recevez mes remerciements.
Michel pensait que ses deux libérateurs n’avaient point trouvé la récompense à la hauteur du service qu’ils lui avaient rendu.
— Monsieur, répondit Courte-Joie, mon compère Trigaud ne peut accepter de vous cette récompense, puisqu’il a été payé pour faire exactement le contraire de ce que vous lui demandez ; quant à moi, je ne sais si vous me connaissez ; en tout cas, je vais me faire connaître. Je suis un honnête négociant que quelques différences d’opinion avec le gouvernement ont contraint de quitter son établissement ; mais, si misérable que soit en ce moment mon extérieur, sachez que je rends des services et que je n’en vends pas.
— Mais où diable allez-vous me conduire ? demanda Michel.
— Veuillez nous suivre, et, avant une heure, je vous promets que vous le saurez.
Un froid mortel passa dans le cœur de Michel.
Il songeait à Bertha.
Le pauvre garçon pensait que Mlle de Souday avait reçu sa lettre, que la louve offensée l’attendait, et, bien que l’explication qui devait résulter de l’entrevue lui fût pénible, il sentait que sa délicatesse ne pouvait s’y refuser.
— Bien, dit-il, je sais qui m’attend.
— Vous le savez ?
— Oui ! c’est Mlle de Souday.
Aubin Courte-Joie ne répondit pas ; mais il regarda Trigaud d’un air qui voulait dire : « Il a, par ma foi, deviné ! »
Michel surprit et comprit ce regard.
— Marchons, dit-il.
— Et vous n’essayerez plus de vous sauver ?
— Non.
— Parole d’honneur ?
— Parole d’honneur.
— Eh bien ! puisque vous voilà raisonnable, nous allons vous rendre les moyens de ne pas vous écorcher les pieds dans les ronces et de ne pas les engluer dans cette maudite terre glaise, qui nous fait des bottes de sept livres.
Michel eut bientôt l’explication de ces paroles, car, ayant traversé la route à la suite de Trigaud, il n’eut pas fait une centaine de pas dans le bois qui bordait cette route qu’il entendit le hennissement d’un cheval.
— Mon cheval ! s’écria le jeune baron, sans même essayer de dissimuler sa surprise.
— Croyiez-vous donc que nous vous l’avions volé ? demanda Aubin Courte-Joie.
— Alors, comment se fait-il que je ne vous aie pas retrouvé à l’endroit où je vous l’avais confié ?
— Dame ! répondit Aubin, je vais vous dire ; nous avons vu rôder autour de nous des gens qui nous regardaient avec un intérêt qui nous a paru trop profond pour ne pas être inquiétant, et, ma foi, comme les curieux ne sont pas de notre goût, et que les heures se passaient, sans vous voir revenir, nous nous sommes décidés à reconduire votre bête à la Banlœuvre, où nous supposions que vous retourneriez si vous n’étiez pas arrêté, et c’est en route que nous avons vu que vous ne l’étiez pas… encore.
— Pas encore ?
— Oui ; mais vous n’avez point tardé à l’être.
— Vous étiez donc près de moi lorsque les gendarmes m’ont arrêté ?
— Mon jeune monsieur, reprit Aubin Courte-Joie avec son air goguenard, il faut que vous soyez vraiment bien inexpérimenté, pour rêver à vos affaires lorsque vous vous trouvez sur les grands chemins, au lieu de regarder, autour de vous, qui va, qui vient, qui passe ! Il y avait plus de dix minutes que vous eussiez dû entendre le trot des chevaux de ces messieurs, puisque nous l’entendions bien, nous, et rien n’était plus facile que de vous jeter dans le bois comme nous l’avons fait.
Mais Michel n’avait garde de dire ce qui absorbait si complètement sa pensée au moment que lui rappelait Aubin Courte-Joie ; il se contenta de pousser un gros soupir à ce souvenir de toutes ses douleurs, et d’enfourcher sa monture, que Trigaud avait détachée et lui présentait gauchement, tandis que Courte-Joie essayait d’indiquer à celui-ci comment il fallait s’y prendre pour tenir l’étrier d’une façon convenable.
Puis ils rejoignirent la route, et le mendiant, sa main sur le garrot du cheval, suivit parfaitement l’allure que Michel fit prendre à ce dernier.
À une demi-lieue de là, ils prirent un sentier de traverse, et bientôt on arriva à un carrefour dont la vue fit tressaillir le jeune homme ; il y avait passé le soir où, pour la première fois, il reconduisait Bertha.
Au moment où, après avoir traversé ce carrefour, les voyageurs allaient s’engager dans le sentier qui menait à la chaumière de Tinguy, où, malgré l’heure avancée de la nuit, on voyait étinceler une lumière, un petit cri d’appel partit de derrière la haie d’un jardin qui longeait le chemin.
Courte-Joie répondit aussitôt.
— Est-ce vous, maître Courte-Joie ? demanda une voix de femme, en même temps qu’une forme blanche apparaissait au-dessus de la haie.
— Oui ; mais qui êtes-vous vous-même ?
— Rosine, la fille de Tinguy ; ne me remettez-vous pas ?
— Rosine ! fit Michel, que la présence de la jeune fille confirmait dans l’idée qu’il était attendu par Bertha.
Courte-Joie se laissa glisser, avec son habileté de singe, le long du corps de Trigaud, et s’avança vers l’échalier, d’un mouvement pareil à celui d’un crapaud qui saute, tandis que Trigaud restait à la garde de Michel.
— Dame ! petiote, fit Courte-Joie, la nuit est si noire, qu’on prendrait volontiers du blanc pour du gris. Mais, continua-t-il en baissant la voix, comment n’es-tu pas chez toi, où l’on nous a donné rendez-vous ?
— Parce qu’il y a du monde à la maison, et que vous n’y pouvez pas conduire monsieur Michel.
— Du monde ? Ah çà ! ces damnés bleus ont donc mis garnison partout ?
— Ce ne sont point des soldats qui sont chez nous : c’est Jean Oullier, qui a passé la journée à courir le pays, et qui est là avec des gens de Montaigu.
— Qu’est-ce qu’ils y font ?
— Ils jasent. Allez les retrouver ; vous boirez un coup avec eux, et vous vous chaufferez un brin.
— Eh bien ! oui ; mais, notre jeune monsieur, qu’en ferons-nous, la belle fille ?
— Vous me le laisserez. N’est-ce pas convenu, maître Courte-Joie ?
— Nous devions le remettre dans ta maison, oui, à la bonne heure ! là, on aurait trouvé un coin de cave ou de grenier pour le serrer, et cela, d’autant plus facilement qu’il n’est pas méchant, mon Dieu ! Mais, en plein champ, nous risquons fort de le perdre ; il est glissant comme une anguille !
— Bon ! dit Rosine, en essayant un de ces sourires qui, depuis la mort de son père et de son frère, éclairaient si rarement ses lèvres ; croyez-vous qu’il fera plus de façon pour suivre une jolie fille que deux vieux bonshommes comme vous ?
— Et si le prisonnier enlève son gardien ? demanda maître Courte-Joie.
— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela ; j’ai bon pied, bon œil et le cœur droit ; d’ailleurs, le baron Michel est mon frère de lait ; nous nous connaissons il y a vieux temps, et je ne le crois pas plus capable de forcer la vertu des filles que les verrous de la geôle. Et puis, en somme, que vous a-t-on dit de faire ?
— De le délivrer, si nous pouvions, et de l’amener, bon gré mal gré, à la maison de ton père, où nous te trouverions.
— Eh bien ! me voilà ; la maison est devant vous, et l’oiseau hors de cage ; c’est tout ce que l’on voulait de vous, convenez-en.
— Dame ! je crois.
— Alors, bonsoir.
— Dis donc, Rosine, tu ne veux pas que, pour plus grande sûreté, nous lui mettions un fil à la patte ? fit Courte-Joie en ricanant.
— Merci, merci, gars Courte-Joie, dit Rosine en s’avançant du côté où Michel attendait ; tâchez d’en mettre un, vous, à votre langue.
Michel, malgré la distance à laquelle il était demeuré pendant ce colloque, avait distingué le nom de Rosine, et, comme nous l’avons dit, reconnu la connivence qui existait entre elle et ses deux libérateurs, devenus subséquemment ses gardiens.
Il se confirmait donc de plus en plus dans l’idée que c’était à Bertha qu’il devait sa délivrance.
Les procédés de Courte-Joie, l’espèce de violence dont il avait usé envers lui par l’intermédiaire de Trigaud, le mystère dont le cabaretier avait entouré l’origine et la cause de son dévouement à un homme qu’il connaissait à peine, tout cela s’accordait à merveille avec l’irritation que la lettre remise par lui au notaire Loriot avait pu faire naître dans le cœur irascible et violent de la jeune fille.
— C’est toi, Rosine ! c’est toi ! dit Michel en haussant la voix lorsqu’il vit sa sœur de lait, qui, dans l’obscurité, se dirigeait vers lui.
— À la bonne heure ! fit Rosine ; vous n’êtes pas comme ce vilain Courte-Joie, qui ne voulait pas à toute force me reconnaître ; vous me reconnaissez tout de suite, vous, n’est-ce pas, monsieur Michel ?
— Oui, certainement. Et, maintenant, dis-moi, Rosine ?… Mademoiselle Bertha, où est-elle ?
— Je ne sais pas, moi, dit Rosine avec une simplicité que Michel apprécia à l’instant même à sa juste valeur.
— Comment ! tu ne sais pas ? répéta le jeune homme.
— Mais elle est à Souday, je crois.
— Tu ne l’as donc pas vue aujourd’hui ?
— Pour cela, non, monsieur Michel ! Je sais seulement qu’elle a dû aller au château aujourd’hui, avec monsieur le marquis ; mais, moi, j’étais à Nantes, pendant ce temps-là.
— À Nantes ! s’écria le jeune homme ; tu as été à Nantes, aujourd’hui ?
— Certes, oui.
— Et à quelle heure y étais-tu, Rosine ?
— Neuf heures du matin sonnaient comme nous traversions le pont Rousseau.
— Tu dis nous ? Tu n’étais donc pas seule ?
— Mais non, puisque j’y allais pour accompagner mademoiselle Mary ; c’est même cela qui a retardé le voyage, parce qu’il a fallu m’envoyer chercher au château.
— Mais, où est-elle, mademoiselle Mary ?
— À présent ?
— Oui.
— Elle est à l’îlot de la Jonchère, où je vais vous mener la rejoindre. Mais, comme vous êtes drôle en disant tout cela, monsieur Michel !
— Tu dois me conduire auprès d’elle ? s’écria Michel, au comble de la joie. Mais viens donc vite ! ma petite Rosine !
— Voulez-vous me prendre en croupe ?
— Je crois bien ! dit Michel. Viens !
— Donnez-moi la main, fit Rosine, en appuyant son sabot sur le pied du jeune homme.
Et, prenant son élan :
— Là ! m’y voilà, continua-t-elle en s’asseyant sur le portemanteau. Maintenant, prenez à droite.
Le jeune homme obéit, sans plus s’inquiéter de Trigaud et de Courte-Joie que s’ils n’existaient pas.
Pour lui, depuis un instant, il n’y avait au monde que Mary.
On fit quelques pas.
— Mais, dit le jeune baron, comment mademoiselle a-t-elle donc su que j’avais été arrêté par les gendarmes ?
— Ah ! dame, c’est qu’il faut vous reprendre cela de plus haut, monsieur Michel.
— Reprends d’aussi haut que tu voudras, ma bonne Rosine ; mais parle ! je brûle d’impatience. Ah ! que c’est bon d’être libre, dit le jeune homme, et d’aller revoir mademoiselle Mary !
— Il faut donc vous dire, monsieur Michel, que, ce matin, au petit point du jour, mademoiselle Mary était arrivée à Souday ; elle m’avait emprunté mon déshabillé des dimanches, et m’avait dit : « Rosine, tu m’accompagneras… » Alors, nous sommes parties comme cela, avec des œufs dans nos paniers, comme de vraies paysannes. À Nantes, et pendant que je vendais mes œufs, mademoiselle a été faire ses commissions.
— Et quelles étaient ces commissions, Rosine ? demanda Michel, devant les yeux duquel la figure du jeune homme déguisé en paysan venait de passer comme un spectre.
— Ah ! dame, cela, monsieur Michel, je ne sais point.
Et, sans s’arrêter au soupir par lequel Michel lui répondait.
— Alors, continua Rosine, comme mademoiselle était fatiguée, on avait demandé à M. Loriot, le notaire de Légé, de nous ramener dans sa carriole. Nous nous sommes arrêtées en route pour faire manger le cheval, et, tandis que le notaire jasait avec l’aubergiste du cours des denrées, nous étions allées dans le jardin. Là, elle se mit à lire une lettre qui la fit pleurer à chaudes larmes.
— Une lettre ? demanda Michel.
— Oui, une lettre que M. Loriot lui avait remise en route.
— Ma lettre ! murmura Michel, elle a lu ma lettre à sa sœur !… oh !
Rosine reprit son récit :
— Elle pleurait donc sur cette lettre, lorsque voilà qu’on nous appelle de l’autre côté de la haie : c’était Courte-Joie et Trigaud ; ils nous racontent votre aventure, ils demandent à mademoiselle comment ils doivent faire pour votre cheval, que vous leur aviez laissé. Alors, pauvre demoiselle, ce fut bien pis que lorsqu’elle lisait ! Elle était toute bouleversée, et elle en dit tant et tant à Courte-Joie, – qui, du reste, a bien des obligations à M. le marquis – qu’elle le décida à essayer de vous tirer des mains des soldats. C’est une fière amie que vous avez là, monsieur Michel !
Michel écoutait dans le ravissement ; il ne se sentait pas d’aise et de bonheur ; il eût payé d’une pièce d’or chacune des syllabes du récit de Rosine.
— Mais, demanda-t-il, pourquoi ne m’avoir pas attendu dans la maison de ton père, Rosine ?
— C’était bien notre idée aussi, monsieur le baron, et nous nous étions fait descendre là, en disant que nous irions à pied à Souday ; mademoiselle avait bien recommandé à Courte-Joie de vous y reconduire et de ne pas vous laisser aller à la Banlœuvre avant que vous m’ayez vue ; mais c’était comme un guignon ! Notre maison, si solitaire depuis la mort de mon pauvre père, a été pleine comme une auberge toute la soirée. D’abord, ça été le marquis et mademoiselle Bertha, qui s’y sont arrêtés en allant à Souday ; puis Jean Oullier, qui y a rassemblé les chefs de paroisse ! Aussi, à la brune, mademoiselle Mary, qui s’était cachée dans le grenier, m’a priée de la conduire dans un endroit où elle pût vous parler sans témoins si Courte-Joie vous délivrait. Mais nous voilà tout à l’heure à la hauteur du moulin de Saint-Philbert et nous ne tarderons pas à voir l’eau de Grand-Lieu.
— Arrivons-nous ? demanda-t-il à Rosine.
— Oui, répliqua celle-ci en se laissant couler à bas du cheval. Et, maintenant, suivez-moi.
Michel descendit à son tour ; tous deux entrèrent dans les oseraies, où Michel attacha son cheval au tronc d’un saule ; puis ils firent encore une centaine de pas à travers ce fourré de branches flexibles, et se trouvèrent au bord d’une espèce de crique qui ouvrait sur le lac.
Rosine sauta dans un petit batelet à fond plat amarré sur la rive. Michel voulut prendre les rames ; mais Rosine, devinant qu’il était assez novice dans la manœuvre, le repoussa et s’assit à l’avant, un aviron dans chaque main.
— Laissez-donc ! dit-elle, je m’en tirerai mieux que vous. Que de fois j’ai conduit mon pauvre père lorsqu’il allait jeter ses filets dans le lac !
— Mais, demanda Michel avec l’égoïsme de l’amour, sauras-tu trouver dans l’obscurité l’îlot de la Jonchère ?
— Regardez, dit-elle, sans même se retourner ; ne voyez-vous rien sur l’eau ?
— Si fait, répondit le jeune homme, je vois comme une étoile.
— Eh bien ! cette étoile, c’est mademoiselle Mary qui la tient dans sa main ; elle a dû nous entendre, et elle vient au-devant de nous.
Michel eût voulu se jeter à la nage pour devancer la barquette, qui, malgré la science nautique de Rosine, avançait assez lentement ; il lui semblait qu’on n’arriverait jamais à franchir la distance qui le séparait encore de la lumière, que cependant on voyait de minute en minute augmenter de volume et d’éclat.
Mais, contre l’espoir que lui avaient donné les paroles de la fille de Tinguy, lorsqu’il fut assez près de l’îlot pour distinguer l’unique saule qui en faisait l’ornement, il n’aperçut point Mary sur la rive : c’était un jeu de roseaux qu’elle avait allumé sans doute et qui brûlait doucement au bord de l’eau.
Michel sauta à terre.
L’îlot de la Jonchère pouvait avoir deux ou trois cents mètres carrés ; il était couvert de joncs dans toutes les parties basses, qui sont inondées lorsque, par les grandes pluies d’hiver, montent les eaux du lac ; seul, un espace d’une cinquantaine de pieds se trouve, par son élévation, à l’abri de l’inondation. C’était sur cet espace, au bord de l’eau, que le vieux Tinguy avait construit une petite hutte où, pendant les longues nuits d’hiver, il venait affûter les canards.
C’était dans cette hutte que Rosine avait conduit Mary.
Quelles que fussent ses espérances, le cœur de Michel battait à lui rompre la poitrine lorsqu’il approcha de la hutte.
Au moment de poser la main sur le loquet de bois qui fermait la porte, cette oppression devint si vive, qu’il hésita.
Alors, ses yeux se fixèrent sur un morceau de vitre enchâssé dans la partie supérieure de cette porte, et par lequel on pouvait voir dans la cabane.
Il y aperçut Mary, assise sur une botte de joncs et la tête penchée sur sa poitrine.
À la lueur d’une mauvaise lanterne brûlant sur un escabeau, il lui sembla voir deux larmes étinceler aux paupières frangées de la jeune fille, et la pensée que, ces deux larmes, c’était à cause de lui qu’elles étaient là, lui firent perdre toute sa timidité.
Il poussa la porte et se précipita aux pieds de la jeune fille en criant :
— Mary, Mary, je vous aime !
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