Chapitre 5 Où la brebis, croyant rentrer au bercail, tombe dans une chausse-trape
C’était un jour de marché et l’affluence des campagnards était considérable dans les rues et sur les quais de Nantes ; au moment où Michel se présenta au pont Rousseau, le passage était littéralement obstrué par une file compacte de lourdes voitures chargées de grains, de charrettes pleines de légumes, de chevaux, de mulets, de paysans, de paysannes, ayant tous, dans leurs paniers, sur leurs bâts, dans leurs vases de fer-blanc, les denrées qu’ils apportaient pour l’approvisionnement de la ville.
L’impatience de Michel était si vive, qu’il n’hésita point à s’engager dans cette cohue ; mais, comme il venait d’y pousser son cheval, il aperçut, débouchant du côté opposé à celui qu’il suivait, une jeune fille dont l’aspect le fit tressaillir.
Elle était, ainsi que les autres paysannes, vêtue d’une jupe à raies rouges et bleues et d’un mantelet d’indienne à capuchon ; elle était coiffée d’un mantelet à barbes tombantes des plus communs ; mais, sous cet humble costume, elle ressemblait si fort à Mary, que le jeune baron ne put retenir le cri de surprise qui lui échappa.
Il voulait rebrousser chemin ; par malheur, le mouvement qui se fit dans la foule, lorsqu’il arrêta son cheval, souleva une tempête de jurons et de cris qu’il ne se sentit pas le courage de braver ; il laissa sa monture poursuivre son chemin, maugréant lui-même contre la lenteur que tant d’obstacles apportaient à sa marche ; mais, aussitôt le pont franchi, il sauta à bas de son cheval et chercha des yeux à qui il pourrait le confier, tandis qu’il retournerait pour s’assurer que ses yeux ne l’avaient pas trompé et tâcher de savoir ce que Mary pouvait être venue faire à Nantes.
En ce moment, une voix nasillarde, comme l’est celle des mendiants de tous les pays, lui demanda l’aumône.
Il se retourna brusquement, car il lui sembla que cette voix ne lui était pas inconnue.
Il aperçut alors, appuyés contre la dernière borne du pont Rousseau, deux individus à la physionomie trop caractéristique pour qu’elle ne fût pas gravée dans sa mémoire : c’était Aubin Courte-Joie, et Trigaud la Vermine, dont, pour l’instant, l’association paraissait n’avoir d’autre but que d’exploiter la pitié des passants, mais qui, selon toute probabilité, étaient là dans un but qui n’était pas étranger aux intérêts politiques et même commerciaux de maître Jacques.
Michel alla vivement à eux.
Aubin Courte-Joie cligna de l’œil.
— Mon bon monsieur, dit-il, ayez pitié d’un pauvre voiturier qui a eu les deux jambes coupées par les roues de sa voiture, à la descente du saut de Baugé.
— Oui, oui, mon brave homme, dit Michel qui comprenait.
Et le jeune homme descendit de sa monture, comme pour faire l’aumône au pauvre voiturier.
Cette aumône était une pièce d’or qu’il glissa dans la large patte de Trigaud.
— Je suis ici par l’ordre de Petit-Pierre, dit-il tout bas au vrai et faux mendiant ; gardez-moi mon cheval pendant quelques minutes ; je vais faire une course importante.
Le cul-de-jatte fit un signe d’assentiment ; le baron Michel lui jeta au bras la bride de son cheval et s’élança dans la direction de la ville.
En tournant l’angle de la rue du Château, il aperçut, à vingt pas de lui, la jupe à raies rouges et bleues, et le mantelet de laine grise qui avaient si fort excité son attention.
Il n’y avait pas à s’y tromper, la jeune campagnarde et Mary ne faisaient qu’une seule et même personne.
Que venait faire Mary à Nantes ? Pourquoi, venant à Nantes, avait-elle pris ce déguisement ?
Voilà la question que Michel s’adressait sans pouvoir la résoudre, et il allait, après avoir fait un violent effort sur lui-même, se décider à aborder la jeune fille, lorsque, en arrivant en face du numéro 17 de cette même rue du Château, il la vit pousser la porte de la maison, et, comme cette porte n’était pas fermée, entrer dans une allée, repousser la porte derrière elle, et disparaître.
Michel alla vivement à cette porte ; cette fois, elle était fermée.
Le jeune baron resta debout sur le seuil dans une stupéfaction profonde et douloureuse, ne sachant quel parti prendre et croyant avoir rêvé.
Tout à coup, il se sentit frapper doucement sur le bras ; il tressaillit, tant son esprit se trouvait ailleurs qu’où se trouvait son corps, et il se retourna.
C’était le notaire Loriot qui l’abordait.
— Comment ! vous ici ? lui demanda ce dernier avec un accent qui dénotait la surprise.
— Et qu’y a-t-il d’étonnant à ce que je sois à Nantes, Me Loriot ? demanda Michel.
— Voyons, parlez plus bas et ne restez pas planté devant cette porte comme si vous vouliez y prendre racine ; c’est un conseil que je vous donne.
— Ah çà ! quelle mouche vous pique donc, maître Loriot ? Je vous savais prudent, mais pas à ce point-là.
— On ne saurait jamais l’être trop. Marchons en causant, c’est le moyen de ne pas être remarqué.
Puis passant son mouchoir à carreaux sur son front baigné de sueur :
— Allons, continua le notaire, voilà encore que je me compromets horriblement !
— Je vous jure, Me Loriot, que je ne comprends pas un mot de ce que vous voulez me dire, fit Michel.
— Vous ne comprenez pas ce que je veux dire, malheureux jeune homme ? Mais vous ne savez donc pas que vous êtes compris sur la liste des personnes suspectes, et que l’on a donné l’ordre de vous arrêter ?
— Eh bien, que l’on m’arrête ! reprit Michel avec impatience, en essayant de ramener le notaire en face de la maison où il avait vu disparaître Mary.
— Ah ! qu’on vous arrête ? Eh bien, vous prenez gaiement la nouvelle, monsieur Michel ! Je dois cependant vous dire que cette même nouvelle a produit sur madame votre mère une telle impression, que, si le hasard ne vous avait pas placé sur mon chemin à Nantes, aussitôt après mon retour à Légé, je me fusse mis en quête pour vous rejoindre.
— Ma mère ! s’écria le jeune homme.
— Vous savez tout ce que vous étiez pour elle, monsieur le baron. Jugez donc ce que doivent être ses tortures lorsqu’elle vous sait exposé tous les jours à des dangers aussi terribles que ceux qui vous environnent ! Je ne dois pas vous cacher qu’il était de mon devoir de l’avertir de ce que je suppose vos intentions et que, ce devoir, je l’ai rempli.
— Oh !… et que lui avez-vous donc dit, Me Loriot ?
— Je lui ai dit en toutes lettres que je vous croyais fort épris de Mlle Bertha de Souday… et que, vous pensiez à l’épouser.
— Qu’a répondu ma mère ? demanda Michel avec une anxiété visible.
— Parbleu ! ce que répondent toutes les mères lorsqu’on leur parle d’un mariage qu’elles désapprouvent. Mais, voyons, avez-vous bien réfléchi à ce que vous allez faire ?
— Partagez-vous, demanda Michel, les préventions de ma mère, ou savez-vous quelque chose de fâcheux touchant la réputation de Mlles de Souday ?
— En aucune façon, mon jeune ami, répondit Me Loriot, tandis que Michel regardait avec inquiétude la fenêtre de la maison où était entrée Mary ; en aucune façon ! Je tiens, au contraire, ces jeunes filles, que je connais depuis leur enfance, pour les plus pures et les plus vertueuses du pays, et cela, comprenez-vous, malgré la réputation que quelques méchantes langues leur ont faite et malgré le ridicule sobriquet dont on les a affublées.
— Eh bien alors, demanda Michel, comment se fait-il que, vous aussi, vous me désapprouviez ?
— Mon jeune ami, répliqua le notaire, souvenez-vous que je n’émets aucun avis ; seulement, je crois devoir vous engager à beaucoup de prudence…
— Mon cher monsieur Loriot, reprit Michel, le marquis de Souday a bien voulu m’accorder la main de sa fille ; il n’y a donc pas à revenir là-dessus.
— Oh ! ceci, c’est autre chose, dit Me Loriot. Du moment que vous en êtes là, je n’ai plus qu’un conseil à vous donner et qu’une chose à vous dire : c’est que c’est toujours un acte grave qu’un mariage conclu en dépit de la volonté des parents. Persistez dans vos idées, rien de mieux ; mais allez voir votre mère, ne lui donnez pas le droit de se plaindre de votre ingratitude, tâchez de la faire revenir de ses injustes préventions.
— Hum ! fit Michel, qui sentait la justesse de ces observations.
— Voyons, insista Loriot, ce que je vous demande là, me promettez-vous de le faire ?
— Oui, oui, répondit le jeune homme, qui avait hâte de se débarrasser du notaire, croyant avoir entendu du bruit dans l’allée, et craignant que Mary ne vînt à sortir tandis qu’il causait avec Me Loriot.
— Bien, fit celui-ci. Songez-y, d’ailleurs, c’est toujours à la Logerie que vous serez en sûreté ; le crédit de madame votre mère peut seul vous sauvegarder des conséquences de votre conduite. Vous commettez, depuis quelque temps, bien des étourderies dont on ne vous aurait pas cru capable, jeune homme, convenez-en.
— J’en conviens, fit Michel impatienté.
— C’est tout ce que je voulais. Pécheur qui se confesse est à moitié repentant. Çà ! maintenant, je vous quitte ; je dois partir à onze heures.
— Vous retournez à Légé ?
— Oui, avec une jeune dame que l’on doit amener tout à l’heure à mon hôtel, et à laquelle je donnerai une place dans mon cabriolet, une place que, sans cela, je me fusse empressé de vous offrir.
— Mais vous vous détournerez bien d’une demi-lieue, n’est-ce pas, pour me rendre un service ?
— Certainement, et avec le plus grand plaisir, mon cher monsieur Michel, répondit le notaire.
— Alors, allez à la Banlœuvre, et remettez, je vous en supplie, cette lettre à mademoiselle Bertha.
— Soit ; mais, pour Dieu, dit le notaire avec effroi, donnez-la donc avec quelques précautions ! Vous oubliez toujours les circonstances dans lesquelles nous sommes, et cet oubli me fait mourir de peur. Tenez, monsieur Michel, tel que vous me voyez, on m’a fourré, malgré moi, quatre livres de poudre dans les poches ! et je ne marche qu’en tremblant sur le pavé ; chaque cigare que je vois passer près de moi me donne la fièvre. Allons, adieu ! Retournez à la Logerie, croyez-moi.
Michel, dont les angoisses augmentaient à chaque instant, comme celles de Me Loriot, laissa celui-ci s’éloigner. Il en avait tiré tout ce qu’il désirait, c’est-à-dire la certitude que sa lettre serait portée à la Banlœuvre.
Puis, le notaire parti, il s’éloigna dans la direction du quai, et se cacha derrière un angle de maison, de manière à ne rien perdre de ce qui se passait dans la rue du Château.
En effet, bientôt la porte se rouvrit et la jeune paysanne reparut.
Seulement, elle n’était pas seule.
Un jeune homme vêtu d’une longue blouse et affectant des manières rustiques l’accompagnait. Si rapidement que tous deux eussent passé devant Michel, il remarqua que cet individu était jeune et que la distinction de sa physionomie faisait un contraste étrange avec son costume. La jalousie le mordit au cœur, et, convaincu, surtout d’après ce que lui avait dit tout bas Mary, que ces déguisements simultanés étaient peut-être aussi bien une intrigue amoureuse qu’une intrigue politique, il s’éloigna précipitamment, se dirigeant vers le pont Rousseau, c’est-à-dire suivant une ligne parfaitement opposée à celle que les deux jeunes gens avaient prise.
L’encombrement n’était plus le même ; il traversa donc facilement le quai ; mais, arrivé à son extrémité, il chercha inutilement des yeux Courte-Joie, Trigaud et son cheval – tous trois avaient disparu.
Michel était si bouleversé, qu’il prit donc son parti de cheminer à pied et se dirigea du côté de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu.
Maudissant Mary, pleurant la trahison dont il était la victime, il ne songeait plus qu’à suivre le conseil de Me Loriot, c’est-à-dire à regagner la Logerie.
Il était arrivé à la hauteur de Saint-Colombin, et n’entendit pas venir deux gendarmes qui avaient marché derrière lui.
— Vos papiers, monsieur ! lui demanda le brigadier après l’avoir examiné des pieds à la tête.
— Mes papiers ? fit avec étonnement Michel, auquel, pour la première fois de sa vie, une pareille question était adressée. Mais je n’en ai pas.
— Et pourquoi n’en avez-vous pas ?
— Parce que je n’ai pas cru que, pour venir de mon château à Nantes, j’eusse besoin de passeport.
— Et quel est votre château ?
— Le château de la Logerie.
— Et votre nom ?
— Le baron Michel.
— Le baron Michel de la Logerie ?
— Le baron Michel de la Logerie, oui.
— Alors, si vous êtes le baron Michel de la Logerie, dit le brigadier, je vous arrête.
Et, sans plus de cérémonie, avant que le jeune homme songeât même à prendre la fuite, le brigadier lui mit la main sur le collet, tandis que le gendarme, partisan de l’égalité devant la loi, lui passait des menottes.
Cette opération achevée, et elle ne dura que quelques secondes, les deux agents de la force armée conduisirent le baron Michel à Saint-Colombin, où ils l’enfermèrent dans une sorte de caveau attenant au poste qu’avaient là les troupes cantonnées, et qui servait de prison provisoire.
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Il était à peu près quatre heures de l’après-midi lorsque Michel, introduit dans le violon du poste de Saint-Colombin, put apprécier tous les agréments du logement qui lui était destiné.
En entrant dans cette espèce de cachot, les yeux du jeune homme, habitués à la lumière éclatante de l’extérieur, ne surent d’abord rien distinguer autour de lui ; il fallut que, peu à peu, ils s’accoutumassent à l’obscurité, et ce fut alors seulement que le prisonnier put reconnaître l’endroit qui lui avait été donné pour gîte.
C’était un ancien cellier ou pressoir, d’une douzaine de pieds carrés. Il était situé moitié au-dessous, moitié au-dessus du sol ; ses murs étaient d’une maçonnerie épaisse.
La terre nue formait, bien entendu, le plancher, et, en raison de l’humidité du lieu, cette terre était presque boueuse ; le plafond était fait de solives extrêmement rapprochées les unes des autres.
Ordinairement, le jour arrivait dans ce réduit par un large soupirail ménagé au niveau du sol ; mais, pour les nécessités de la circonstance, ce soupirail avait été fermé en dedans par de fortes planches, et en dehors par une énorme meule de moulin posée verticalement le long et précisément en face de l’ouverture du cellier.
Un trou qui existait à l’axe de la meule, et qui correspondait avec la partie supérieure du soupirail, laissait seul arriver un faible rayon de lumière dont la barricade en planches interceptait encore les deux tiers, et qui n’éclairait de sa lumière fauve que le milieu du cellier.
Précisément dans ce milieu se trouvaient les débris d’un pressoir à cidre, c’est-à-dire un reste d’arbre équarri par un bout, à moitié vermoulu, et une auge circulaire en pierre de taille.
Michel s’assit sur l’auge du pressoir, cherchant quel pouvait être ce jeune homme en blouse qui accompagnait Mary, ne faisant trêve à ses transports jaloux que pour s’abandonner au souvenir des premiers jours de ses relations avec les deux sœurs.
Le poste était occupé depuis quelques jours par un détachement de troupes de ligne, et consistait en un vaste bâtiment dont la façade regardait la cour, et dont les derrières se trouvaient sur le chemin vicinal qui va de Saint-Colombin à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, à un kilomètre environ du premier de ces deux villages, à deux cents pas de la route de Nantes aux Sables-d’Olonne.
Ce bâtiment, construit sur les ruines et avec les débris d’une vieille forteresse féodale, était placé sur une éminence qui dominait tous les alentours.
Les avantages de la situation avaient attiré l’attention de Dermoncourt, lorsqu’il revenait de son expédition dans la forêt de Machecoul.
Il avait laissé là une vingtaine d’hommes. C’était comme une espèce de blockhaus, dans lequel les colonnes expéditionnaires pouvaient trouver, au besoin, un gîte ou un refuge, et en même temps une sorte de dépôt, où les prisonniers attendaient que la correspondance régulièrement établie entre Saint-Philbert et Nantes permît de les envoyer dans cette dernière ville, avec une escorte assez imposante pour qu’ils fussent à l’abri d’un coup de main.
Les bâtiments du poste de Saint-Colombin consistaient en une vaste chambre et dans une grange.
La chambre, située précisément au-dessus du cellier où Michel était enfermé, et par conséquent à cinq ou six pieds du sol, servait de corps de garde ; on y arrivait par un escalier confectionné avec les débris du donjon, et placé parallèlement à la muraille.
La grange servait de caserne aux soldats ; ils y couchaient sur la paille.
Le poste était gardé militairement ; il y avait une sentinelle devant le porche de la cour, porche qui ouvrait sur le chemin, et une vigie au haut d’une tour couronnée de lierre, et qui était le seul débris resté debout du vieux château féodal.
Or, vers six heures du soir, les soldats qui composaient la petite garnison du poste s’étaient assis sur des rouleaux à fouler la terre que l’on avait abandonnés le long des murs extérieurs de la maison. C’était l’endroit favori de leur sieste.
— Tiens ! dit l’un tout à coup, qu’est-ce que je vois donc là-bas ?
— Un joueur de biniou qui nous arrive, dit l’autre.
— Ça, un joueur de biniou ? fit un troisième. Ah çà ! mais tu te crois donc encore en Bretagne ? Ici, il n’y a pas de joueur de biniou, apprends cela ; il n’y a que des diseurs de complaintes.
— Eh bien ! alors, que porte-t-il sur son dos, si ce n’est son instrument ?
— C’est, en effet, son instrument, dit un quatrième soldat ; mais cet instrument est un orgue.
— Drôle d’orgue ! répliqua le premier. Je te dis que c’est sa besace, moi ; c’est un mendiant, tu le vois bien à son uniforme.
— Oh ! une besace qui a des yeux et un nez comme toi et moi pourrions en avoir. Mais regarde donc, Limousin !
— Limousin a les bras gros, mais n’a pas la vue longue, dit un autre ; on ne peut pas tout avoir.
— Allons, allons, dit le caporal, résumons : c’est tout bonnement un homme qui en porte un autre sur ses épaules.
— Le caporal a raison, firent en chœur les soldats.
— J’ai toujours raison, dit l’homme aux galons de laine, d’abord comme votre caporal, ensuite comme votre supérieur ; et, s’il y en a qui doutent encore quand j’ai dit une chose, ils vont être convaincus, car voilà nos hommes qui s’en viennent par ici.
Effectivement, le mendiant qui avait donné lieu à la discussion que nous venons de rapporter, et dans lequel nos lecteurs ont déjà reconnu Trigaud, comme dans le biniou, dans l’orgue, dans la besace, ils ont reconnu son guide Aubin Courte-Joie, avait tourné à gauche et suivait la rampe qui conduisait au poste de Saint-Colombin.
Quelques instants plus tard, le mendiant se trouvait à quatre pas des soldats, et leur tendait la main, tandis que Courte-Joie, en sa qualité d’orateur de l’association, répétait invariablement, de son ton nasillard :
— La charité, s’il vous plaît, mes bons messieurs ! la charité à un pauvre voiturier.
— Faut-il qu’ils soient sauvages, dit l’un des soldats, de demander la charité à des tourlourous ! Mais, gueux finis que vous êtes ! en fouillant toutes nos poches, peut-être qu’on n’y trouverait pas la moitié de ce que contiennent les vôtres.
Ce qu’entendant Aubin Courte-Joie, il modifia la formule et, précisant l’objet de ses sollicitations :
— Un petit morceau de pain, s’il vous plaît, mes bons messieurs, dit-il. Si vous n’avez pas d’argent, vous devez bien avoir un pauvre morceau de pain.
— Le pain, repartit le caporal, tu l’auras, mon bonhomme, – et, avec le pain, la soupe, et, avec la soupe, un morceau de carne, s’il en reste. – Voilà ce que nous donnerons. Mais, à présent, voyons, que nous offres-tu, toi ?
— Mes bons messieurs, je prierai Dieu pour vous, répondit Courte-Joie de sa voix nasillarde, qui était la basse continue du chant de son compagnon.
— Ça ne peut pas nuire, répliqua le caporal, certainement ça ne peut pas nuire ; mais ça ne suffit pas. Voyons, as-tu quelque drôlerie dans ta giberne ?
— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Courte-Joie.
— Je veux dire que, tout vilains merles que vous êtes, vous savez peut-être siffler quelques jolis airs. Alors, dans ce cas, en avant la musique ! c’est ce qui payera le pain, la soupe et la viande.
— Ah ! bon ! bon ! j’entends.
« Eh bien ! ça n’est pas de refus, au contraire, mon officier ! dit Aubin, flattant son interlocuteur. Si vous nous faites la charité du bon Dieu, n’est-ce pas le moins qu’en revanche nous tâchions de vous amuser un peu, vous et votre société ? »
— Amuse-nous, et tant que tu pourras ! Il n’y aura rien de trop, car nous nous ennuyons drôlement, dans ton coquin de pays !
— Pour lors, dit Courte-Joie, nous allons tâcher de vous faire voir quelque chose que vous n’avez jamais vu.
Toute vulgaire qu’était cette promesse, exorde ordinaire des saltimbanques, elle piqua vivement la curiosité des soldats, qui firent silence et entourèrent les deux mendiants avec un empressement que la curiosité rendait presque respectueux.
Courte-Joie, qui, jusqu’alors, était resté sur les épaules de Trigaud, fit un mouvement des jambes qui indiquait qu’il voulait être déposé à terre, et Trigaud, avec cette obéissance passive qu’il professait pour les volontés de son maître, l’assit sur un reste de créneau à moitié couvert par les orties, et gisant à droite du rouleau qui servait de siège aux soldats.
— Hein ! comme c’est dressé, dit le caporal ; j’ai envie de m’emparer de ce gaillard-là, et de le vendre au gros major, qui ne peut pas trouver un poulet d’Inde à son idée.
Pendant ce temps, Courte-Joie avait ramassé une pierre et l’avait présentée à Trigaud.
Celui-ci, sans qu’il fût besoin d’autres instructions, la serra entre ses doigts, rouvrit la main et montra la pierre réduite en poudre.
— Tiens, c’est un hercule ! Voilà ton affaire, Pinguet, dit le caporal au soldat que nous avons déjà deux ou trois fois désigné sous le nom de Limousin.
— Ah bien ! alors, nous allons voir, répondit celui-ci en s’élançant dans la cour.
Trigaud, sans s’arrêter aux paroles ni à l’action de Pinguet, continua flegmatiquement ses exercices.
Il saisit deux soldats par le ceinturon de leur giberne, les souleva doucement et les tint pendant quelques secondes à bout de bras, puis les reposa à terre avec une aisance parfaite.
Les soldats éclatèrent en bravos.
— Pinguet ! Pinguet ! crièrent-ils. Eh bien ! où es-tu donc ? Ah ! par exemple, en voilà un qui te dégomme joliment !
Trigaud continuait toujours, comme si ces expériences sur sa force eussent été réglées à l’avance. Il avait invité deux autres soldats à s’asseoir à califourchon sur les épaules des deux premiers, et il les avait enlevés tous les quatre avec presque autant de facilité que lorsqu’ils n’étaient que deux.
Comme il les reposait à terre, Pinguet arriva, portant un fusil sur chaque épaule.
— Bravo, Limousin ! bravo ! dirent les soldats.
Encouragé par les acclamations de ses camarades :
— Tout cela est de la Saint-Jean ! dit Pinguet. Tiens, toi, le mangeur d’hommes, fais seulement ce que je vais faire.
Et, introduisant un doigt de chacune de ses mains dans chacun des canons de fusil, il les souleva tous deux à bras tendu.
— Bah ! dit Courte-Joie, tandis que Trigaud regardait, avec un mouvement des lèvres qui pouvait passer pour un sourire, le tour de force du Limousin ; bah ! allez-en donc chercher deux autres !
Effectivement, les deux autres fusils apportés, Trigaud les enfila tous les quatre aux doigts d’une seule de ses mains, et les fit monter à la hauteur de son œil sans qu’une contraction de muscles trahît chez lui le moindre effort.
Du premier coup, Pinguet était distancé au point d’abandonner à tout jamais la lutte.
Alors, fouillant dans sa poche, Trigaud en tira un fer à cheval, qu’il ploya en deux aussi aisément qu’un homme ordinaire eût fait d’une lanière de cuir.
Après chacune de ces expériences, Trigaud tournait vers Courte-Joie des yeux qui mendiaient un sourire, et, d’un signe de tête, Courte-Joie lui indiquait qu’il était content.
— Voyons, dit ce dernier, tu n’as encore gagné que notre souper ; maintenant, il s’agit de nous mériter un gîte pour la nuit. N’est-ce pas, mes bons messieurs, que, si mon camarade fait quelque chose de plus merveilleux encore que tout ce que vous avez vu, n’est-ce pas que vous nous donnerez bien une botte de paille et un coin dans l’étable pour nous reposer ?
— Oh ! quant à cela, c’est respectivement impossible, dit le sergent, qui, attiré par les cris et par les bravos des soldats, était venu prendre sa part du spectacle ; la consigne est formelle.
Cette réponse sembla tout à fait décontenancer Courte-Joie, et sa figure de fouine devint sérieuse.
— Bah ! reprit un des militaires, nous nous cotiserons pour vous faire dix sous, avec lesquels, dans la première auberge venue, vous vous payerez un lit qui sera autrement doux que de la plume de seigle.
— Et si l’espèce de bœuf qui te sert de monture, ajouta un autre, a les jambes aussi solides que les bras, ce n’est pas un kilomètre ou deux qui doivent vous embarrasser.
— Voyons d’abord le tour ! voyons d’abord le chef-d’œuvre ! crièrent en chœur les soldats.
Il eût été d’un mauvais camarade de laisser Trigaud perdre le bénéfice de cet enthousiasme, et Courte-Joie se rendit à ces instances avec une facilité qui prouvait sa confiance dans les biceps de son compagnon.
— Avez-vous ici, dit-il, une pierre de taille, un madrier, quelque chose qui pèse douze ou quinze cents ?
— Il y a le bloc sur lequel vous êtes assis, dit un soldat.
Courte-Joie haussa les épaules.
— Si cette pierre avait une poignée, dit-il, Trigaud vous la soulèverait d’une seule main.
— Il y a encore la meule que nous avons placée devant le soupirail du cachot, fit un soldat.
— Pourquoi pas la maison, tout de suite ? dit le caporal. Que vous étiez préalablement six hommes pour la mouvoir, et que vous aviez de la peine, et avec le levier, encore ! que j’enragerais même que mon grade ne me permettait de vous donner un coup de main, et que je vous appelais tas de fainéants !
— D’ailleurs, il ne faut pas y toucher, à la meule, dit le sergent ; c’est encore dans la consigne, vu qu’il y a un prisonnier dans le cachot.
Courte-Joie cligna de l’œil en regardant Trigaud, et celui-ci, sans s’inquiéter de ce que venait de dire le sergent, se dirigea vers la masse de pierre.
— Entendez-vous ce que je vous fais l’honneur de vous dire ? reprit le sergent, en haussant la voix et en arrêtant Trigaud par le bras ; on ne touche pas à cela !
— Pourquoi pas ? dit Courte-Joie. S’il ôte la meule de sa place, il l’y remettra, soyez tranquille.
— Au surplus, dit un soldat, quand on a vu la souris qui est dans la ratière, on n’a pas peur qu’elle ne s’évade ; un pauvre petit monsieur que l’on prendrait pour une femme déguisée ; j’ai cru d’abord que c’était la duchesse de Berry.
— Sans compter qu’il est trop occupé à pleurer pour que l’idée lui vienne de s’en sauver, reprit à son tour le caporal, qui évidemment grillait d’envie de voir l’expérience ; quand nous avons été lui porter sa pitance, Pinguet et moi, c’est-à-dire moi et Pinguet, il fondait en larmes, que l’on eût dit que ses deux yeux avaient deux robinets.
— Allons, voyons, dit le sergent, qui n’était sans doute pas moins curieux que les autres de voir comment le mendiant viendrait à bout de cette tâche titanique, je permets, sous ma responsabilité.
Trigaud profita de la permission ; en deux pas, il fut près de la meule, et, la saisissant entre ses bras vers la base, il appuya son épaule sur le centre, et, d’un vigoureux effort, essaya de la soulever.
Mais le poids de cette énorme masse de pierre avait défoncé le sol peu compact sur lequel elle reposait, de sorte qu’elle y était entrée de quatre à cinq pouces, et que l’adhérence de l’alvéole qu’elle s’était ainsi creusée paralysait les forces de Trigaud.
Courte-Joie, qui s’était approché du cercle formé par les soldats, en rampant sur les mains et les genoux à la façon d’un gros scarabée, fit remarquer ce qui s’opposait à ce que les efforts du géant fussent couronnés de succès ; il alla chercher une large pierre plate, et, moitié avec cette pierre, moitié avec ses mains, il dégagea la meule de la terre qui l’entourait.
Alors Trigaud se remit à l’œuvre, et, plus heureux cette fois, il souleva le bloc, et, pendant quelques secondes, il le tint appuyé contre son épaule, pressé contre le mur et suspendu à un pied du sol.
L’enthousiasme des soldats ne connaissait plus de bornes ; ils se pressaient autour de Trigaud, en l’accablant de félicitations auxquelles le géant paraissait parfaitement insensible.
Les deux mendiants furent conduits à la cantine, et, là, Trigaud fournit un nouveau texte à l’admiration des soldats.
Après qu’il eut avalé un énorme bidon de soupe, on mit devant lui quatre rations de bœuf et deux pains de munition.
On se hâta de lui apporter un troisième pain, et, quoique sec, Trigaud le traita comme les deux premiers.
Les soldats ne se sentaient pas d’aise ; ils eussent volontiers sacrifié tous leurs vivres pour pousser l’expérience jusqu’au bout ; mais le sergent jugea prudent de mettre des bornes à leur curiosité scientifique.
Courte-Joie était redevenu pensif, et son attitude attira l’attention des soldats.
— Ah çà ! tu manges et tu bois, lui dit le caporal, et cela aux frais de ton camarade ; ce n’est pas juste, et il me semble que tu nous devrais bien un bout de chanson, ne fût-ce que pour payer ton écot.
— Puisque j’ai mangé de votre pain et bu de votre vin, dit Courte-Joie, je n’ai pas le droit de vous refuser ; mais, je vous le répète, vous ne trouverez probablement pas mes chansons de votre goût.
Et il entonna le couplet suivant :
Alerte ! alerte ! À l’horizon, là-bas,
Voyez-vous l’infernale bande ?
Pour la surprendre, égaillez-vous, les gars,
À vau les bois, à vau la lande !
Eh gai ! eh gai ! égaillez-vous, les gars !
Fusil au poing, l’œil au guet, en silence,
Attendez le bataillon bleu,
Comme un serpent, il avance, il avance...
Soldats du roi, soldats de Dieu,
Enfermez-les dans un cercle de feu !...
Courte-Joie n’alla pas plus loin. Au mouvement de surprise qu’avaient excité ses premières paroles avaient succédé des cris d’indignation ; dix soldats s’étaient élancés sur lui, et le sergent, le saisissant à la gorge, l’avait renversé sur le carreau.
— Ah ! canaille ! lui dit celui-ci, je vais t’apprendre à venir chanter au milieu de nous les louanges des brigands !
Mais, avant que le sous-officier eût achevé sa phrase, phrase dans laquelle il n’eût pas manqué d’introduire un des adverbes qui lui étaient familiers, Trigaud, l’œil étincelant de colère, se fit jour à travers les assaillants, repoussa le sous-officier et se plaça devant son compagnon, dans une attitude si menaçante que, pendant quelques instants, les militaires demeurèrent muets et incertains.
Mais, rougissant d’être tenus en échec par un homme sans armes, ils tirèrent leurs sabres et se précipitèrent sur les deux mendiants.
— Tuons-les ! tuons-les ! criaient-ils ; ce sont des chouans.
— Vous m’avez demandé une chanson ; je vous ai prévenus que les chansons que je savais pourraient ne pas vous plaire ! s’écria Courte-Joie d’une voix qui domina le tumulte. Il ne fallait pas insister. De quoi vous plaignez-vous ?
— Si tu ne sais que des chansons pareilles à celle que nous venons d’entendre, répondit le sergent, tu es un rebelle, et, je t’arrête ! Vous coucherez au violon ! Vous étiez embarrassés d’un gîte pour la nuit, mes jolis garçons ; je vais vous en donner un, moi ! Allons, allons, qu’on les saisisse, qu’on les fouille et qu’on les encage incontinent.
On fouilla les deux mendiants, et l’on ne trouva sur eux que quelques pièces de menue monnaie.
— Au fait, dit le sergent en désignant Trigaud, ce gros butor-là n’est pas coupable, et je ne vois pas pourquoi je l’enfermerais intérieurement.
— Sans compter, reprit le Limousin, que, s’il lui prend, comme à son aïeul Samson l’envie de secouer les murs, il nous les fera tomber sur la tête.
— Tu as raison, Pinguet, dit le sergent, d’autant plus que tu es du même avis que moi. Ce serait un embarras que nous nous mettrions conjointement sur les bras. Allons, dehors, l’ami, et lestement !
— Oh ! mon bon monsieur, ne nous séparez pas, fit Courte-Joie, d’une voix larmoyante ; nous ne saurions nous passer l’un de l’autre ; il marche pour moi, j’y vois pour lui.
— En vérité, dit un soldat, c’est pis que des amoureux.
— Non, dit le sergent à Courte-Joie, je veux te faire passer la nuit au violon pour te punir, et demain l’officier de ronde décidera ce qu’il faudra faire de ta carcasse. Allons, en route, et rondement !
Deux soldats s’approchaient pour saisir Courte-Joie ; mais celui-ci, avec une agilité que l’on devait peu s’attendre à trouver dans ce corps incomplet, sauta sur les épaules de Trigaud, qui s’achemina paisiblement du côté du cellier, sous l’escorte des soldats.
Chemin faisant, Aubin appuya sa bouche à l’oreille de son compagnon et lui dit quelques mots à voix basse. Trigaud le déposa à la porte du cellier, dans lequel le sergent poussa l’invalide et où celui-ci fit son entrée en roulant comme une énorme boule.
Puis, on conduisit Trigaud hors de la porte charretière, que l’on referma sur lui.
Trigaud resta debout pendant quelques minutes, immobile et abasourdi, comme s’il ne savait à quel parti se résoudre ; il essaya d’abord de s’asseoir sur le rouleau où nous avons vu les soldats faire leur sieste ; mais la sentinelle lui fit observer qu’il était impossible qu’il restât là, et le mendiant s’éloigna dans la direction du bourg de Saint-Colombin.
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