L'ONCLE ET LE NEVEU. - I
Je suis sûr que vous avez passé vingt fois devant la maison du docteur Auvray, sans deviner qu'il s'y fait des miracles. C'est une habitation modeste et presque cachée, sans faste et sans enseigne; on ne lit pas même sur la porte cette inscription banale: Maison de santé. Elle est située vers l'extrémité de l'avenue Montaigne, entre le palais gothique du prince Soltikoff et le gymnase du grand Triat, qui régénère l'homme par le trapèze. Une grille peinte en bronze s'ouvre sur un petit jardin de lilas et de rosiers. La loge du concierge est à gauche: le pavillon de droite contient le cabinet du médecin et l'appartement de sa femme et de sa fille. Le corps de logis principal est au fond; il tourne le dos à l'avenue et ouvre toutes ses fenêtres au sud-est, sur un petit parc bien planté en marronniers et en tilleuls. C'est là que le docteur soigne et souvent guérit les aliénés. Je ne vous introduirais pas chez lui, si l'on courait risque d'y rencontrer tous les genres de folie; mais ne craignez rien, vous n'aurez pas le spectacle navrant de l'imbécillité, de la folie paralytique, ou même de la démence. M. Auvray s'est créé, comme on dit, une spécialité: il traite la monomanie. C'est un excellent homme, plein de savoir et d'esprit, philosophe et élève d'Esquirol et de Laromiguière. Si vous le rencontriez jamais avec sa tête chauve, son menton bien rasé, ses habits noirs et sa physionomie terne, vous ne sauriez s'il est médecin, professeur, ou prêtre. Lorsqu'il ouvre ses lèvres épaisses, vous devinez qu'il va vous dire: «mon enfant!» Ses yeux ne sont pas laids pour des yeux à fleur de tête; ils promènent autour d'eux un large regard limpide et serein; on aperçoit au fond tout un monde de bonnes pensées. Ces gros yeux sont comme des jours ouverts sur une belle âme. La vocation de M. Auvray s'est décidée lorsqu'il était encore interne à la Salpêtrière. Il étudia passionnément la monomanie, cette curieuse altération des facultés de l'esprit qui s'explique rarement par une cause physique, qui ne répond à aucune lésion visible du système nerveux, et qui se guérit par un traitement moral. Il fut secondé dans ses observations par une jeune surveillante de la division Pinel, assez jolie et fort bien élevée. Il se prit d'amour pour elle, et, aussitôt docteur, il l'épousa. C'était entrer modestement dans la vie. Cependant il avait un peu de bien, qu'il employa à fonder l'établissement que vous savez. Avec un peu de charlatanisme, il eût fait sa fortune; il se contenta d'y faire ses frais. Il évite le bruit, et, lorsqu'il a obtenu une cure merveilleuse, il ne le dit pas sur les toits. Sa réputation s'est faite toute seule, presque à son insu. En voulez-vous une preuve? Le traité de Monomanie raisonnante, qu'il a publié chez Baillière en 1842, en est à sa sixième édition, sans que l'auteur ait envoyé un seul exemplaire aux journaux. Certes la modestie est bonne en soi, mais il n'en faut pas abuser. Mlle Auvray n'a pas plus de vingt mille francs de dot, et elle aura vingt-deux ans en avril.
Il y a quinze jours environ (c'était, je crois, le jeudi 13 décembre), un coupé de louage s'arrêta devant la grille de M. Auvray. Le cocher demanda la porte, et la porte s'ouvrit. La voiture s'avança jusqu'au pavillon habité par le docteur, et deux hommes entrèrent vivement dans son cabinet. La servante les pria de s'asseoir et d'attendre que la visite fût terminée. Il était dix heures du matin.
L'un des deux étrangers était un homme de cinquante ans, grand, brun, sanguin, haut en couleur, passablement laid, et surtout mal tourné; les oreilles percées, les mains épaisses, les pouces énormes. Figurez-vous un ouvrier revêtu des habits de son patron: voilà M. Morlot.
Son neveu, François Thomas, est un jeune homme de vingt-trois ans, difficile à décrire, parce qu'il ressemble à tout le monde. Il n'est ni grand ni petit, ni beau ni laid, ni taillé comme un hercule, ni ciselé comme un dandy, mais moyen en toutes choses, modeste des pieds à la tête, châtain de cheveux, d'esprit et même d'habit. Lorsqu'il entra chez M. Auvray, il semblait fort agité: il se promenait avec une sorte de rage, il ne tenait pas en place, il regardait vingt choses à la fois, et il aurait touché à tout s'il n'avait eu les mains liées.
«Calme-toi, lui disait son oncle; ce que j'en fais, c'est pour ton bien. Tu seras heureux ici, et le docteur va te guérir.
--Je ne suis pas malade. Pourquoi m'avez-vous attaché?
--Parce que tu m'aurais jeté par la portière. Tu n'as pas ta raison, mon pauvre François; M. Auvray te la rendra.
--Je raisonne aussi bien que vous, mon oncle, et je ne sais ce que vous voulez dire. J'ai l'esprit sain, le jugement rassis et la mémoire excellente. Voulez-vous que je vous récite des vers? Faut-il expliquer du latin? Voici justement un Tacite dans cette bibliothèque.... Si vous préférez une autre expérience, je vais résoudre un problème d'arithmétique ou de géométrie.... Vous ne voulez pas?.. Eh bien! écoutez ce que nous avons fait ce matin....
«Vous êtes venu à huit heures, non pas m'éveiller, puisque je ne dormais point, mais me tirer de mon lit. J'ai fait ma toilette moi-même, sans l'aide de Germain; vous m'avez prié de vous suivre chez le docteur Auvray, j'ai refusé; vous avez insisté, je me suis mis en colère. Germain vous a aidé à me lier les mains, je le chasserai ce soir. Je lui dois treize jours de gages, c'est-à-dire treize francs, puisque je l'ai pris à raison de trente francs par mois. Vous lui devrez une indemnité, vous êtes cause qu'il perd ses étrennes. Est-ce raisonner, cela? et comptez-vous encore me faire passer pour fou?... Ah! mon cher oncle, revenez à de meilleurs sentiments! souvenez-vous que ma mère était votre sœur! Que dirait-elle, ma pauvre mère, si elle me voyait ici?... Je ne vous en veux pas, et tout peut s'arranger à l'amiable. Vous avez une fille, Mlle Claire Morlot....
--Ah! je t'y prends! tu vois bien que tu n'as plus ta tête! J'ai une fille, moi? Mais je suis garçon, et très-garçon!
--Vous avez une fille, reprit machinalement François.
--Mon pauvre neveu!... Voyons, écoute-moi bien. As-tu une cousine?
--Une cousine? non, je n'ai pas de cousine. Oh! vous ne me trouverez pas en défaut. Je n'ai ni cousins ni cousines.
--Je suis ton oncle, n'est-il pas vrai?
--Oui, vous êtes mon oncle, quoique vous l'ayez oublié ce matin.
--Si j'avais une fille, elle serait ta cousine; or, tu n'as pas de cousine, donc je n'ai pas de fille.
--Vous avez raison... J'ai eu le bonheur de la voir cet été aux eaux d'Ems avec sa mère. Je l'aime; j'ai lieu de croire que je ne lui suis pas indifférent, et j'ai l'honneur de vous demander sa main.
--La main de qui?
--La main de Mlle votre fille.
--Allons! pensa l'oncle Morlot, M. Auvray sera bien habile s'il le guérit! Je payerai six mille francs de pension sur les revenus de mon neveu. Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me voilà riche. Pauvre François!»
Il s'assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi là, dit-il au jeune homme, je vais te lire quelque chose. Tâche d'écouter, cela te calmera.» Il lut:
«La monomanie est l'opiniâtreté d'une idée, l'empire exclusif d'une passion. Son siége est dans le cœur, c'est là qu'il faut la chercher et la guérir. Elle a pour cause l'amour, la crainte, la vanité, l'ambition, les remords. Elle se trahit par les mêmes symptômes que la passion; tantôt par la joie, la gaieté, l'audace et le bruit; tantôt par la timidité, la tristesse et le silence.»
Pendant cette lecture, François parut se calmer et s'assoupir: il faisait chaud dans le cabinet du docteur. «Bravo! pensa M. Morlot; voici déjà un prodige de la médecine: elle endort un homme qui n'avait ni faim ni sommeil.» François ne dormait pas, mais il jouait le sommeil dans la perfection. Il penchait la tête en mesure, et réglait mathématiquement le bruit monotone de sa respiration. L'oncle Morlot y fut pris: il poursuivit sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis il cessa de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma les yeux, puis il s'endormit de bonne foi, à la grande satisfaction de son neveu, qui le lorgnait malicieusement du coin de l'œil.
François commença par remuer sa chaise; M. Morlot ne bougea pas plus qu'un arbre; François se promena en faisant craquer ses bottes sur le parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le fou s'approche du bureau, trouve un grattoir, le pousse dans un angle, l'appuie solidement par le manche et coupe la corde qui attachait ses bras. Il se délivre, rentre en possession de ses mains, retient un cri de joie et vient à petits pas vers son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté solidement, mais avec tant de délicatesse, que son sommeil n'en fut pas même troublé.
François admira son ouvrage et ramassa le livre, qui avait glissé jusqu'à terre. C'était la dernière édition de la Monomanie raisonnante. Il l'emporta dans un coin et se mit à lire, comme un sage, en attendant l'arrivée du docteur.