II
Il faut pourtant que je raconte les antécédents de François et de son oncle. François était le fils unique d'un ancien tabletier du passage du Saumon, appelé M. Thomas. La tabletterie est un bon commerce; on y gagne cent pour cent sur presque tous les articles. Depuis la mort de son père, François jouissait de cette aisance qu'on appelle honnête, sans doute parce qu'elle nous dispense de faire des bassesses, peut-être aussi parce qu'elle nous permet de faire des honnêtetés à nos amis: il avait trente mille francs de rente.
Ses goûts étaient extrêmement simples, comme je crois vous l'avoir dit. Il avait une préférence innée pour ce qui ne brille pas, et il choisissait naturellement ses gants, ses gilets et ses paletots dans cette série de couleurs modestes qui s'étend entre le noir et le marron. Il ne se souvenait pas d'avoir rêvé panache même dans sa plus tendre enfance, et les rubans qu'on envie le plus n'avaient jamais troublé son sommeil. Il ne portait pas de lorgnon, par la raison, disait-il, qu'il avait de bons yeux; ni d'épingle à sa cravate, parce que sa cravate tenait sans épingle; mais le fait est qu'il avait peur de se faire remarquer. Le vernis de ses bottes l'éblouissait. Il aurait été fort en peine si le hasard de la naissance l'eût affligé d'un nom remarquable. Si pour l'achever, son parrain l'eût appelé Améric ou Fernand, il n'aurait signé de sa vie. Heureusement ses noms étaient aussi modestes que s'il les eût choisis lui-même.
Sa timidité l'empêcha de prendre une carrière. Après avoir franchi le seuil du baccalauréat, il s'adossa à cette grande porte qui conduit à tout, et il resta en contemplation devant les sept ou huit chemins qui lui étaient ouverts. Le barreau lui semblait trop bruyant, la médecine trop remuante, l'enseignement trop imposant, le commerce trop compliqué, l'administration trop assujettissante.
Quant à l'armée, il n'y fallait pas songer: ce n'est pas qu'il eût peur de l'ennemi; mais il tremblait à l'idée de l'uniforme. Il s'en tint donc à son premier métier, non comme au plus facile, mais comme au plus obscur: il vécut de ses rentes.
Comme il n'avait pas gagné son argent lui-même, il prêtait volontiers. En retour d'une vertu si rare, le ciel lui donna beaucoup d'amis. Il les aimait tous sincèrement, et faisait leurs volontés de très-bonne grâce. Lorsqu'il en rencontrait un sur le boulevard, c'était toujours lui qui se laissait prendre le bras, faisait un demi-tour sur lui-même et cheminait où l'on voulait le conduire. Notez qu'il n'était ni sot, ni borné, ni ignorant. Il savait trois ou quatre langues vivantes; il possédait le latin, le grec et tout ce qu'on apprend au collége; il avait quelques notions de commerce, d'industrie, d'agriculture et de littérature, et il jugeait sainement un livre nouveau, lorsque personne n'était là pour l'écouter.
Mais c'est avec les femmes que sa faiblesse se montrait dans toute sa force. Il fallait toujours qu'il en aimât quelqu'une, et si le matin, en se frottant les yeux, il n'avait pas vu quelque lueur d'amour à l'horizon, il se serait levé maussade et il eût mis infailliblement ses bas à l'envers. Lorsqu'il assistait à un concert ou à un spectacle, il commençait à chercher dans la salle un visage qui lui plût, et il s'en éprenait jusqu'au soir. S'il avait trouvé, le spectacle était beau, le concert délicieux; sinon, tout le monde parlait mal ou chantait faux. Son cœur avait une telle horreur du vide, qu'en présence d'une beauté médiocre, il se battait les flancs pour la trouver parfaite. Vous devinerez sans moi que cette tendresse universelle n'était point débauche, mais innocence. Il aimait toutes les femmes sans le leur dire, parce qu'il n'avait jamais osé parler à aucune. C'était le plus candide et le plus inoffensif des roués; don Juan, si vous voulez, mais avant dona Julia.
Lorsqu'il aimait, il rédigeait en lui-même des déclarations hardies qui s'arrêtaient régulièrement sur ses lèvres. Il faisait sa cour: il montrait le fond de son âme; il poursuivait de longs entretiens, des dialogues charmants dont il faisait les demandes et les réponses. Il trouvait des discours assez énergiques pour amollir des rochers, assez brûlants pour fondre la glace; mais aucune femme ne lui sut gré de ses aspirations muettes: il faut vouloir pour être aimé. La différence est grande entre le désir et la volonté, le désir qui vogue mollement sur les nuages, la volonté qui court à pied dans les cailloux; l'un qui attend tout du hasard, l'autre qui ne demande rien qu'à elle-même; la volonté qui marche droit au but à travers les haies et les fossés, les ravins et les montagnes; le désir qui reste assis à sa place et crie de sa voix la plus douce:
.... Clocher, clocher, arrive, ou je suis mort!
Cependant, au mois d'août de cette année, quatre mois avant de lier les bras de son oncle, François avait osé aimer en face. Il avait rencontré aux eaux d'Ems une jeune fille presque aussi farouche que lui, et dont la timidité frissonnante lui avait donné du courage: c'était une Parisienne frêle et délicate, pâle comme un fruit mûri à l'ombre, transparente comme ces beaux enfants dont le sang bleu coule à ciel ouvert sous l'épiderme. Elle tenait compagnie à sa mère, qu'un mal invétéré (une laryngite chronique, si je ne me trompe) condamnait à prendre les eaux. Il fallait que la mère et la fille eussent vécu loin du monde, car elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs un long regard étonné. François leur fut présenté à l'improviste par un convalescent de ses amis qui se rendait en Italie par l'Allemagne. Il les vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour ainsi dire, leur unique compagnie. Pour les âmes délicates, la foule est une grande solitude; plus le monde fait de bruit autour d'elles, plus elles se serrent dans leur coin pour se parler à l'oreille. La jeune Parisienne et sa mère entrèrent de plain-pied dans le cœur de François, et s'y trouvèrent bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux trésors, comme les premiers navigateurs qui mirent le pied en Amérique; elles foulaient avec délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles ne s'enquirent jamais s'il était riche ou pauvre: il leur suffisait de le savoir bon, et nulle trouvaille ne pouvait leur être plus précieuse que celle de ce cœur d'or. De son côté, François fut ravi de sa métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment le printemps éclôt dans les jardins de la Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd'hui arrive un rayon de soleil qui met l'hiver en déroute. A midi les arbres sont en fleur, le soir ils se couvrent de feuilles, le lendemain ils ont presque des fruits. Ainsi fleurit et fructifia l'amour de François. Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les glaçons dans une débâcle; l'enfant honteux et pusillanime se fit homme en quelques semaines. Je ne sais qui prononça d'abord le mot de mariage, mais qu'importe? il est toujours sous-entendu lorsque deux cœurs honnêtes parlent d'amour.
François était majeur et maître de sa personne, mais celle qu'il aimait dépendait d'un père dont il fallait obtenir le consentement. C'est ici que la timidité du malheureux jeune homme reprit le dessus. Claire avait beau lui dire: «Écrivez hardiment; mon père est averti: vous recevrez son consentement par le retour du courrier.» Il fit et refit sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l'envoyer. Cependant la tâche était facile, et l'esprit le plus vulgaire s'en fût tiré glorieusement. François connaissait le nom, la position, la fortune et jusqu'à l'humeur de son futur beau-père. On l'avait initié à tous les secrets de la famille; il était presque de la maison. Que lui restait-il à faire? A indiquer en quelques mots ce qu'il était et ce qu'il avait; la réponse n'était pas douteuse. Il hésita si longtemps, qu'au bout d'un mois Claire et sa mère furent réduites à douter de lui. Je crois qu'elles auraient encore pris quinze jours de patience, mais la sagesse paternelle ne le leur permit pas. Si Claire aimait, si son amant ne se décidait pas à déclarer officiellement ses intentions, il fallait, sans perdre de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr, à Paris. Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le parti de venir la demander en mariage: il savait où la trouver.
Un matin que François allait prendre ces dames pour la promenade, le maître d'hôtel lui annonça qu'elles étaient parties pour Paris. Leur appartement était déjà occupé par une famille anglaise. Un si rude coup, tombant à l'improviste sur une tête si faible, égara sa raison. Il sortit comme un fou, et se mit à chercher Claire dans tous les endroits où il avait l'habitude de la conduire. Il rentra chez lui avec une violente migraine qu'il soigna Dieu sait comment! Il se fit saigner, il prit des bains d'eau bouillante, il s'appliqua des sinapismes féroces; il vengeait sur son corps les souffrances de son âme. Lorsqu'il se crut guéri, il repartit pour la France, bien décidé à demander la main de Claire avant même de changer d'habit. Il court à Paris, saute hors du wagon, oublie ses bagages, monte dans un fiacre, et crie au cocher:
«Chez Elle, et au galop!
--Où cela, bourgeois?
--Chez monsieur..., rue.... Je ne sais plus!»
Il avait oublié le nom et l'adresse de celle qu'il aimait. «Allons chez moi, pensa-t-il; je retrouverai....» Il tendit sa carte au cocher qui le conduisit chez lui.
Son concierge était un vieillard sans enfants, appelé Emmanuel. En arrivant devant lui, François le salua profondément et lui dit:
«Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Emmanuel. Je voulais vous écrire pour vous demander sa main; mais j'ai pensé qu'il serait plus convenable de faire cette démarche en personne.»
On reconnut qu'il était fou, et l'on courut chercher son oncle Morlot au faubourg Saint-Antoine.
L'oncle Morlot était le plus honnête homme de la rue de Charonne, qui est une des plus longues de Paris. Il fabriquait des meubles anciens avec un talent ordinaire et une conscience extraordinaire. Ce n'est pas lui qui aurait donné du poirier noirci pour de l'ébène, ou livré un bahut de sa fabrique pour un meuble du moyen âge! Et cependant il possédait, tout comme un autre, l'art de fendiller le bois neuf et de simuler des piqûres de vers, dont les vers étaient innocents. Mais il avait pour principe et pour loi de ne faire tort à personne. Par une modération presque absurde dans les industries de luxe, il limitait ses bénéfices à cinq pour cent en sus des frais généraux de sa maison: aussi avait-il gagné plus d'estime que d'argent. Lorsqu'il écrivait une facture, il recommençait l'addition jusqu'à trois fois, tant il avait peur de se tromper à son profit.
Après trente ans de ce commerce, il était à peu près aussi riche qu'en sortant d'apprentissage: il avait gagné sa vie comme le plus humble de ses ouvriers, et il se demandait avec un peu de jalousie comment M. Thomas s'y était pris pour amasser des rentes. Si son beau-frère le regardait d'un peu haut, avec la vanité des parvenus, il le regardait de bien plus haut encore, avec l'orgueil d'un homme qui n'a pas voulu parvenir. Il se drapait superbement dans sa médiocrité, et disait avec une morgue plébéienne: «Au moins, je suis sûr de n'avoir rien à personne.»
L'homme est un étrange animal: je ne suis pas le premier qui l'ait dit. Cet excellent M. Morlot, dont l'honnêteté méticuleuse amusait tout le faubourg, sentit au fond du cœur comme un chatouillement agréable lorsqu'on vint lui annoncer la maladie de son neveu. Il entendit une petite voix insinuante qui lui disait tout bas: «Si François est fou, tu deviens son tuteur.» La probité se hâta de répondre: «Nous n'en serons pas plus riches.--Comment! reprit la voix: mais la pension d'un aliéné n'a jamais coûté trente mille francs par an. D'ailleurs nous prendrons de la peine; nous négligerons nos affaires; nous méritons une compensation; nous ne faisons tort à personne.--Mais, répliqua le désintéressement, on se doit gratis à sa famille.--Vraiment! murmurait la voix. Alors, pourquoi notre famille n'a-t-elle jamais rien fait pour nous? nous avons eu des moments de gêne, des échéances difficiles: ni le neveu François, ni feu son père n'ont jamais songé à nous.--Bah! s'écria la bonté d'âme, cela ne sera rien; c'est une fausse alerte, François guérira en deux jours.--Peut-être aussi, poursuivit la voix obstinée, la maladie tuera son malade, et nous hériterons sans faire tort à personne. Nous avons travaillé trente ans pour le souverain qui règne à Potsdam; qui sait si un coup de marteau sur la tête d'un étourdi ne fera pas notre fortune?»
Le bonhomme se boucha l'oreille; mais cette oreille était si large, si ample, si noblement évasée en forme de conque marine, que la petite voix subtile et persévérante s'y glissait toujours malgré lui. La maison de la rue de Charonne fut confiée aux soins du contre-maître; l'oncle prit ses quartiers d'hiver dans le bel appartement de son neveu. Il dormit dans un bon lit, et s'en trouva bien. Il s'assit à une table excellente, et les crampes d'estomac dont il se plaignait depuis nombre d'années furent guéries par enchantement. Il fut servi, coiffé, rasé par Germain, et il en prit l'habitude. Peu à peu il se consola de voir son neveu malade; il se fit à l'idée que François ne guérirait peut-être jamais. Tout au plus s'il se répétait de temps en temps, par acquit de conscience: «Je ne fais tort à personne!»
Au bout de trois mois, il s'ennuya d'avoir un fou au logis, car il croyait être chez lui. Le perpétuel radotage de François et sa manie de demander Claire en mariage lui parurent un fléau intolérable: il résolut de faire maison nette et d'enfermer le malade chez M. Auvray. «Après tout, se disait-il, mon neveu sera mieux soigné et je serai plus tranquille. La science a reconnu qu'il était bon de dépayser les fous pour les distraire: je fais mon devoir.»
C'est dans ces pensées qu'il s'était endormi, lorsque François s'avisa de lui lier les mains: quel réveil!