‹ Les mariages de ParisChapitre 8 sur 22 · III

III

Le docteur entra en s'excusant. François se leva, remit son livre sur le bureau, et exposa l'affaire avec une grande volubilité, en se promenant à grands pas.

«Monsieur, dit-il, c'est mon oncle maternel que je viens confier à vos soins. Vous voyez un homme de quarante-cinq à cinquante ans, endurci au travail manuel et aux privations d'une vie laborieuse; du reste, né de parents sains, dans une famille où l'on n'a jamais vu un cas d'aliénation mentale. Vous n'aurez donc pas à lutter contre une maladie héréditaire. Son mal est une des monomanies les plus curieuses que vous ayez eu l'occasion d'observer: il passe avec une incroyable rapidité de l'extrême gaieté à l'extrême tristesse, c'est un mélange singulier de monomanie proprement dite et de mélancolie.

--Il n'a pas complétement perdu la raison?

--Non, monsieur, il n'est pas en démence; il ne déraisonne que sur un point; et il appartient bien à votre spécialité.

--Quel est le caractère de sa maladie?

--Hélas! monsieur, le caractère de notre siècle, la cupidité! Le pauvre malade est bien de son temps. Après avoir travaillé depuis l'enfance, il se trouve sans fortune. Mon père, parti du même point que lui, m'a laissé un bien assez considérable. Le cher oncle a commencé par être jaloux; puis il a songé qu'étant mon seul parent, il deviendrait mon héritier en cas de mort, et mon tuteur en cas de folie, et comme un esprit faible croit aisément ce qu'il désire, le malheureux s'est persuadé que j'avais perdu la tête. Il l'a dit à tout le monde, il vous le dira à vous-même. Dans la voiture, quoiqu'il eût les mains liées, il croyait que c'était lui qui m'amenait chez vous.

--A quelle époque remonte le premier accès?

--A trois mois environ. Il est descendu chez mon concierge et lui a dit d'un air effaré: «Monsieur Emmanuel, vous avez une fille.... laissez-la dans votre loge et venez m'aider à lier mon neveu.»

--Juge-t-il bien de son état? sait-il qu'il est malade?

--Non, monsieur, et je crois que c'est bon signe. Je vous dirai, de plus, qu'il y a des dérangements notables dans les fonctions de la vie de nutrition. Il a perdu complétement l'appétit, et il est sujet à de longues insomnies.

--Tant mieux! un aliéné qui dort et qui mange régulièrement est à peu près incurable. Permettez-moi de le réveiller.»

M. Auvray secoua doucement l'épaule du dormeur, qui se dressa en pieds. Son premier mouvement fut de se frotter les yeux. Lorsqu'il vit ses mains liées, il devina ce qui s'était passé durant son sommeil, et il partit d'un grand éclat de rire. «La bonne plaisanterie!» dit-il.

François tira le docteur à part.

«Vous voyez! Eh bien, dans cinq minutes, il sera furieux.

--Laissez-moi faire. Je sais comment il faut les prendre.» Il sourit au malade comme à un enfant qu'on veut amuser. «Mon ami, lui dit-il, vous vous éveillez de bonne heure; avez-vous fait de bons rêves?

--Moi! je n'ai pas rêvé. Je ris de me voir lié comme un fagot. On dirait que c'est moi qui suis le fou.

--Là! dit François.

--Ayez la bonté de me débarrasser, docteur; je m'expliquerai mieux quand je serai à mon aise.

--Mon enfant, je vais vous délier; mais vous promettez d'être bien sage?

--Ah çà, monsieur, est-ce qu'en bonne foi vous me prenez pour un fou?

--Non, mon ami, mais vous êtes malade. Nous vous soignerons, nous vous guérirons. Tenez! vos mains sont libres, n'en abusez pas.

--Que diable voulez-vous que j'en fasse? Je vous amenais mon neveu....

--Bien! dit M. Auvray; nous parlerons de cela tout à l'heure. Je vous ai trouvé endormi; vous arrive-t-il souvent de dormir le jour?

--Jamais! c'est ce bête de livre....

--Oh! oh! fit l'auteur, le cas est grave. Ainsi vous croyez que votre neveu est fou?

--A lier, monsieur; et la preuve, c'est que j'ai dû lui attacher les mains avec cette corde.

--Mais c'est vous qui aviez les mains attachées. Vous ne vous souvenez pas que je viens de vous délivrer?

--C'était moi, c'était lui. Laissez-moi donc vous expliquer toute l'affaire!

--Chut! mon ami, vous vous exaltez, vous êtes très-rouge: je ne veux pas que vous vous fatiguiez. Contentez-vous de répondre à mes questions. Vous dites que votre neveu est malade?

--Fou! fou! fou!

--Et vous êtes content de le voir fou?

--Moi?

--Répondez-moi franchement. Vous ne voulez point qu'il guérisse, n'est-ce pas?

--Pourquoi?

--Pour que sa fortune reste entre vos mains. Vous voulez être riche? Il vous fâche d'avoir travaillé si longtemps sans faire fortune? Vous pensez que votre tour est venu?»

M. Morlot ne répondait pas. Il avait les yeux fichés en terre. Il se demandait s'il ne faisait pas un mauvais rêve, et il cherchait à démêler ce qu'il y avait de réel dans cette histoire de mains liées, cet interrogatoire, et les questions de cet inconnu qui lisait à livre ouvert dans sa conscience.

«Entend-il des voix?» demanda M. Auvray.

Le pauvre oncle sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il se souvint de cette voix acharnée qui lui parlait à l'oreille, et il répondit machinalement: «Quelquefois.»

--Ah! il est halluciné.

--Mais non! je ne suis pas malade! Laissez-moi sortir! Je perdrais la tête ici. Demandez à tous mes amis, ils vous diront que j'ai tout mon bon sens. Tâtez-moi le pouls, vous verrez que je n'ai pas la fièvre.

--Pauvre oncle! dit François. Il ne sait pas que la folie est un délire sans fièvre.

--Monsieur, ajouta le docteur, si nous pouvions donner la fièvre à nos malades, nous les guéririons tous.

M. Morlot se jeta sur son fauteuil. Son neveu continuait à arpenter le cabinet du docteur.

«Monsieur, dit François, je suis profondément affligé du malheur de mon oncle, mais c'est une grande consolation pour moi de pouvoir le confier à un homme tel que vous. J'ai lu votre admirable livre de la Monomanie raisonnante: c'est ce qu'on a écrit de plus remarquable en ce genre depuis le Traité des maladies mentales du grand Esquirol. Je sais, du reste, que vous êtes un père pour vos malades, je ne vous ferai donc pas l'injure de vous recommander M. Morlot. Quant au prix de sa pension, je m'en rapporte absolument à vous.» Il tira de son portefeuille un billet de mille francs qu'il posa lestement sur la cheminée. «J'aurai l'honneur de me présenter ici dans le courant de la semaine prochaine. A quel moment est-il permis de visiter les malades?

--De midi à deux heures. Quant à moi, je suis toujours à la maison. Adieu, monsieur.

--Arrêtez-le, cria l'oncle Morlot, ne le laissez pas partir! C'est lui qui est fou; je vais vous expliquer sa folie.

--Du calme, mon cher oncle! dit François en se retirant. Je vous laisse aux mains de M. Auvray; il aura bien soin de vous.»

M. Morlot voulut courir après son neveu, le docteur le retint:

«Quelle fatalité! criait le pauvre oncle; il ne dira pas une sottise! S'il pouvait seulement déraisonner un peu, vous verriez bien que ce n'est pas moi qui suis fou.»

François tenait déjà le bouton de la porte. Il revint sur ses pas comme s'il avait oublié quelque chose, marcha droit au docteur et lui dit:

«Monsieur, la maladie de mon oncle n'est pas le seul motif qui m'amène.

--Ah! ah!» murmura M. Morlot, qui vit luire un rayon d'espérance.

Le jeune homme poursuivit:

«Vous avez une fille.

--Enfin! cria le pauvre oncle. Vous êtes témoin qu'il a dit: «Vous avez une fille!»

Le docteur répondit à François: «Oui, monsieur. Expliquez-moi....

--Vous avez une fille, Mlle Claire Auvray.

--L'y voilà! l'y voilà! Je vous l'avais bien dit.

--Oui, monsieur, dit le docteur.

--Elle était, il y a trois mois, aux eaux d'Ems avec sa mère.

--Bravo! bravo! hurla M. Morlot.

--Oui, monsieur,» répondit M. Auvray.

M. Morlot courut au docteur et lui dit: «Vous n'êtes pas le médecin; vous êtes un pensionnaire de la maison!

--Mon ami, répondit le docteur, si vous n'êtes pas sage, nous vous donnerons une douche.»

M. Morlot recula d'épouvante. Son neveu poursuivit:

«Monsieur, j'aime mademoiselle votre fille, j'ai quelque espoir d'en être aimé, et pourvu que ses sentiments n'aient pas changé depuis le mois de septembre, j'ai l'honneur de vous demander sa main.»

Le docteur répondit: «C'est donc à monsieur François Thomas que j'ai l'honneur de parler?

--A lui-même, monsieur, et j'aurais dû commencer par vous apprendre mon nom.

--Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous vous êtes bien fait attendre.»

A ce moment, l'attention du docteur fut attirée par M. Morlot, qui se frottait les mains avec une sorte de rage.

«Qu'avez-vous, mon ami? lui demanda-t-il de sa voix douce et paternelle.

--Rien, rien; je me frotte les mains.

--Et pourquoi?

--J'ai quelque chose qui me gêne.

--Montrez: je ne vois rien.

--Vous ne voyez pas? là, là, entre les doigts. Je le vois bien, moi!

--Que voyez-vous?

--L'argent de mon neveu. Otez-le, docteur! Je suis un honnête homme; je ne veux rien à personne.»

Tandis que le médecin écoutait attentivement les premières divagations de M. Morlot, une étrange révolution s'opérait dans la personne de François. Il pâlissait, il avait froid, ses dents claquaient avec violence. M. Auvray se retourna vers lui pour lui demander ce qu'il éprouvait.

«Rien, répondit-il; elle vient, je l'entends; c'est la joie.... mais j'en suis accablé. Le bonheur tombe sur moi comme de la neige. L'hiver sera rigoureux pour les amants. Docteur, regardez donc ce que j'ai dans la tête.»

M. Morlot courut à lui en criant:

«Assez! ne déraisonne plus! Je ne veux plus que tu sois fou. On dirait que c'est moi qui t'ai volé ta raison. Je suis honnête. Docteur, voyez mes mains; fouillez dans mes poches; envoyez chez moi, rue de Charonne, au faubourg Saint-Antoine; ouvrez tous les tiroirs; vous verrez que je n'ai rien à personne!»

Le docteur était fort embarrassé entre ses deux malades, lorsqu'une porte s'ouvrit, et Claire vint annoncer à son père que le déjeuner était sur la table.

François se leva comme par ressort; mais sa volonté seule courut au-devant de Mlle Auvray. Son corps retomba lourdement sur le fauteuil. A peine s'il put balbutier quelques mots.

«Claire! c'est moi. Je vous aime. Voulez-vous?...»

Il passa la main sur son front. Sa face pâle se colora d'un rouge vif. Les tempes battaient avec force; il sentait au-dessus des sourcils une compression violente. Claire, aussi morte que vive, s'empara de ses deux mains: il avait la peau sèche et le pouls si dur que la pauvre fille en fut épouvantée. Ce n'est pas ainsi qu'elle espérait le revoir. En quelques minutes, une teinte orangée se répandit autour des ailes du nez; les nausées vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous les symptômes d'une fièvre bilieuse. «Quel malheur, dit-il, que cette fièvre ne soit pas échue à son oncle; elle l'aurait guéri!»

Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray, que François reconnut à peine, tant il était accablé. Il fallut coucher le malade, et sans retard. Claire offrit sa chambre et son lit. C'était un charmant petit lit de pensionnaire avec des rideaux blancs; une chambre mignonne et chastement coquette, tendue de percale rose, et fleurie de grandes bruyères dans des vases de porcelaine bleuâtre. On voyait sur la cheminée une grande coupe d'onyx: c'était le seul présent que Claire eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre, ami lecteur, je vous souhaite une pareille infirmerie.

Pendant qu'on donnait les premiers soins à François, son oncle exaspéré s'agitait dans la chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade, saisissant la main de Mme Auvray, et criant à tue-tête: «Sauvez-le vite, vite! je ne veux pas qu'il meure; je mettrai opposition à sa mort, c'est mon droit: je suis son oncle et son tuteur! Si vous ne le guérissez pas, on dira que c'est moi qui l'ai tué. Vous êtes témoins que je ne demande pas sa succession. Je donne tous ses biens aux pauvres. Un verre d'eau, s'il vous plaît, pour laver mes mains!»

On le transféra dans la maison de santé. Là, il s'agita tellement, qu'il fallut lui mettre une veste de forte toile qui se lace par derrière et dont les manches sont cousues à l'extrémité: c'est ce qu'on appelle la camisole de force. Les infirmiers prirent soin de lui.

Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec amour, quoique les détails du traitement ne fussent pas toujours agréables; mais le sexe le plus délicat se complaît dans l'héroïsme. Vous me direz que ces deux femmes voyaient dans leur malade un gendre et un mari, mais je crois que s'il eût été un étranger il n'y aurait presque rien perdu. Saint Vincent de Paul n'a inventé qu'un uniforme, car il y a dans la femme de tout rang et de tout âge l'étoffe d'une sœur de charité.

Assises nuit et jour dans cette chambre pleine de fièvre, la mère et la fille employaient leurs moments de repos à deviser ensemble de leurs souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s'expliquaient ni le long silence de François, ni son brusque retour, ni l'occasion qui l'avait conduit à l'avenue Montaigne. S'il aimait Claire, pourquoi s'être fait attendre pendant trois mois? Avait-il donc besoin, pour s'introduire chez M. Auvray, de la maladie de son oncle? S'il avait oublié son amour, pourquoi n'avait-il pas conduit son oncle chez un autre médecin? On en trouve assez dans Paris. Peut-être avait-il cru sa passion guérie, jusqu'au moment où la présence de Claire l'avait détrompé? Mais non, puisque, avant de la revoir, il l'avait demandée en mariage.

A toutes ces questions, ce fut François qui répondit dans son délire. Claire, penchée sur ses lèvres, recueillait avidement ses moindres paroles; elle les commentait avec sa mère et le docteur, qui ne tarda pas à entrevoir la vérité. Pour un homme exercé à démêler les idées les plus confuses et à lire dans l'âme des fous comme dans un livre à demi effacé, les rêvasseries d'un fiévreux sont un langage intelligible, et le délire le plus confus n'est pas sans lumières. On sut bientôt qu'il avait perdu la raison et dans quelles circonstances; on s'expliqua même comme il avait causé innocemment la maladie de son oncle.

Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle série de craintes. François avait été fou. La crise terrible qu'elle avait provoquée sans le savoir guérirait-elle le malade? Le docteur assurait que la fièvre a le privilége de juger, c'est-à-dire de terminer la folie: cependant il n'y a pas de règle sans exception, en médecine surtout. Supposé qu'il guérît, n'aurait-on pas à craindre les rechutes? M. Auvray voudrait-il donner sa fille à un de ses malades?

«Pour moi, disait Claire en souriant tristement, je n'ai peur de rien: je me risquerais. Je suis la cause de tous ses maux; ne dois-je pas le consoler? Après tout, sa folie se réduisait à demander ma main: il n'aura plus rien à demander le jour où je serai sa femme; nous n'aurons donc rien à craindre. Le pauvre enfant n'était malade que par un excès d'amour; guéris-le bien, cher père, mais pas trop. Qu'il reste assez fou pour m'aimer comme je l'aime!

--Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends que la fièvre soit passée. S'il est honteux d'avoir été malade, si je le vois triste ou mélancolique après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au contraire, il se souvient de sa maladie sans honte et sans regrets, s'il en parle avec résignation, s'il revoit sans répugnance les personnes qui l'ont soigné, je me moque des rechutes!

--Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux d'avoir aimé jusqu'à l'excès? C'est une noble et généreuse folie, qui n'entrera jamais dans les petites âmes. Et comment aurait-il de la répugnance à revoir ceux qui l'ont soigné?... C'est nous!

Après six jours de délire, une sueur abondante emporta la fièvre, et le malade entra en convalescence. Lorsqu'il se vit dans une chambre inconnue, entre Mme et Mlle Auvray, sa première idée fut qu'il était encore à l'hôtel des Quatre-Saisons, dans la grande rue d'Ems. Sa faiblesse, sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent à d'autres pensées: il se souvint, mais vaguement. Le docteur lui vint en aide. Il lui versa la vérité avec prudence, comme on mesure les aliments à un corps affaibli par la diète. François commença par écouter son histoire comme un roman où il ne jouait aucun rôle; il était un autre homme, un homme tout neuf, et il sortait de la fièvre comme d'un tombeau. Peu à peu les lacunes de sa mémoire se comblèrent. Son cerveau était plein de cases vides qui se remplirent une à une, sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit; il rentra en possession du passé. Cette cure fut œuvre de science et surtout de patience. C'est là qu'on admira les ménagements paternels de M. Auvray. L'excellent homme avait le génie de la douceur. Le 25 décembre, François, assis sur son lit, lesté d'un bouillon de poulet et de la moitié d'un jaune d'œuf, raconta sans interruption, sans trouble et sans divagation, sans honte, sans regrets, et sans autre émotion qu'une joie tranquille, l'histoire des trois mois qui venaient de s'écouler. Claire et Mme Auvray pleuraient en l'écoutant. Le docteur avait l'air de prendre des notes ou d'écrire sous la dictée, mais il tombait autre chose que de l'encre sur son papier.

Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta en forme de conclusion:

«Aujourd'hui, 25 décembre, à trois heures de relevée, j'ai dit à mon excellent docteur, à mon bien-aimé père, M. Auvray, dont je n'oublierai plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Auvray; je l'ai vue cet été aux eaux d'Ems, avec sa mère; je l'aime; elle m'a bien assez prouvé qu'elle m'aimait, et, si vous ne craignez pas que je retombe malade, j'ai l'honneur de vous demander sa main.»

Le docteur ne fit qu'un petit signe de tête, mais Claire passa ses bras autour du cou du malade et le baisa sur le front. Je ne désire pas une autre réponse lorsque je ferai pareille demande.

Le même jour, M. Morlot, plus calme et délivré de la camisole, se leva à huit heures du matin. En sortant du lit, il prit ses pantoufles, les tourna, les retourna, les sonda soigneusement, et les passa à l'infirmier en le suppliant de voir si elles ne contenaient pas trente mille livres de rente. C'est alors seulement qu'il consentit à se chausser. Il se peigna pendant une bonne demi-heure en répétant: «Je ne veux pas qu'on dise que la fortune de mon neveu est passée sur ma tête.» Il secoua chacun de ses vêtements par la fenêtre, après les avoir fouillés jusque dans leurs derniers replis. Habillé, il demanda un crayon et écrivit sur les murs de sa chambre:

BIEN D'AUTRUI NE DÉSIRERAS.

Puis il commença à se frotter les mains avec une incroyable vivacité, pour se convaincre que la fortune de François n'y était pas attachée. Il se gratta les doigts avec son crayon, en les comptant depuis le premier jusqu'au dixième, tant il avait peur d'en oublier un. M. Auvray lui fit sa visite quotidienne: il se crut en présence d'un juge d'instruction, et demanda instamment à être fouillé. Le docteur se fit reconnaître et lui apprit que François était guéri. Le pauvre homme demanda si l'argent était retrouvé. «Puisque mon neveu va sortir d'ici, disait-il, il lui faut son argent: où est-il? Je ne l'ai pas. A moins qu'il ne soit dans mon lit!» Et il culbuta son lit si lestement qu'on n'eut pas le temps de l'en empêcher. Le docteur sortit en lui serrant la main; il frotta cette main avec un soin scrupuleux. On lui apporta son déjeuner; il commença par explorer sa serviette, son verre, son couteau, son assiette, en répétant qu'il ne voulait pas manger la fortune de son neveu. Le repas fini, il se lava les mains à grande eau. «La fourchette est en argent, disait-il; s'il m'était resté de l'argent après les mains!»

M. Auvray ne désespère pas de le sauver, mais il faudra du temps. C'est surtout en été et en automne que les médecins guérissent la folie.

TERRAINS A VENDRE.

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