‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 1 sur 48 · Partie 1 · L’apprentissage de la police

Partie 1 · L’apprentissage de la police

Je descendis à Anvers, et j’avoue qu’après avoir fait partir pour Rennes, chez mes parents, ma femme et mes enfants, n’ayant plus en poche pour toute fortune que quelques centaines de francs, j’arpentais mélancoliquement les quais, nouveau Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale. C’est à peine si je m’apercevais de la curiosité qu’éveillaient chez les enfants sortant de l’école mon sombrero et mes bottes molles de gaucho.

Je n’avais plus, du reste, une garde-robe bien montée, et c’est à peu près dans cet accoutrement que j’arrivai à Paris le 31 décembre 1880. J’allai immédiatement frapper à la porte de M. Martin-Feuillée, député de Rennes, qui connaissait ma famille et fut, avec M. Lebastard, sénateur et maire de Rennes, le seul appui que je trouvai.

Je n’étais point guéri tout à fait de ma passion pour les voyages, et quand M. Martin-Feuillée demanda quelle place je voulais solliciter, je parlai de celle de commissaire à bord des paquebots transatlantiques. Mon protecteur écrivit pour moi une lettre de recommandation très chaude, et, en attendant la réponse, j’allai habiter chez un officier de mes amis, en garnison à Paris.

J’étais très actif, et très décidé à lutter avec énergie pour gagner la vie des miens. J’avais bien confiance dans la protection puissante de M. Martin-Feuillée, mais je savais aussi qu’il fallait encore plus compter sur mon courage.

Un soir, en attendant mon ami au café, je lus par hasard, dans un journal, une annonce ainsi conçue : « L. B., rue Saint-Denis, procure place à tous ceux qui s’adressent à lui. »

Le lendemain matin, à huit heures, j’étais rue Saint-Denis et je me trouvai en présence d’un jeune homme élégamment mis et d’apparence distinguée, qui regarda en souriant mon costume de sauvage, et parut s’intéresser au récit de mes aventures.

— Un homme comme vous, me dit-il, trouve cent places pour une ; je vais vous faire gagner au moins cinq cents francs par mois ; mais il faut tout d’abord verser vingt francs de cautionnement.

Je jetai sur le bureau un de mes derniers louis avec une joie extrême, trouvant que cet homme était fort honnête, et que vraiment il demandait bien peu aux gens qu’il comblait de ses bienfaits. Il me semblait que j’étais déjà sur le chemin de la fortune, régisseur d’une grande propriété, dans la Sologne, avec des chevaux à ma disposition et une chasse splendide !

Néanmoins, je suivais avec persévérance la piste que m’avait donnée mon député. Un beau jour, il me communiqua une lettre qu’il avait reçue : on avait pris bonne note de sa demande, et l’on me considérait déjà comme faisant partie de l’administration des Transatlantiques ; mais il n’y avait pas de places vacantes, et il fallait attendre plusieurs mois !

Cela ne faisait point mon affaire.

— Commissaire ? dit tout à coup M. Martin-Feuillée, mais j’y pense, il y a aussi des commissaires de police ! Si je vous recommandais à mon ami M. Andrieux, préfet de police ? Il pourrait peut-être vous donner tout au moins une place d’officier de paix.

Je ne vis tout d’abord que l’uniforme galonné d’argent qui satisfaisait mes goûts militaires. J’acceptai avec joie et j’allai trouver M. Andrieux, qui me reçut avec une extrême affabilité. En même temps, j’étais recommandé par un de mes amis à M. Caubet, alors chef de la police municipale.

— Comment donc, me dit M. Caubet, riant dans sa barbe, mais je vais vous faire entrer tout de suite dans l’administration. J’ai une place d’inspecteur qui vous ira fort bien.

Dans mon ignorance de tout ce qui concernait la police, j’étais tout fier d’être ainsi nommé inspecteur d’emblée, c’est-à-dire à un grade qui me semblait supérieur aux autres.

M. Boissenot, alors chef du personnel et aujourd’hui contrôleur général, me reçut aussi bien que M. Caubet, mais partit d’un éclat de rire quand je lui racontai la proposition que ce dernier m’avait faite.

— Inspecteur, me dit-il, vous ! un capitaine adjudant-major de l’armée territoriale ! C’est impossible : un inspecteur, c’est un simple agent, quelque chose comme un gardien de la paix ! Non, ce qu’il faut, c’est que vous passiez l’examen de secrétaire.

Je me laissai faire, et passai l’examen, mais sans enthousiasme cette fois, me disant que décidément je ne réussirais pas dans la police, et que je n’étais point fait pour un métier où les titres répondaient si peu aux fonctions. Aussi, M. B…, le directeur de l’agence de la rue Saint-Denis, qui me semblait mon seul espoir, recevait-il chaque jour ma visite. C’était de lui seulement que j’attendais une position acceptable, pouvant assurer l’existence des miens.

Les premiers jours, je fus assez bien accueilli. Le jeune homme élégant avait toujours un aimable sourire et une promesse consolante… pour le lendemain. Mais le lendemain, je revenais, demandant à quelle heure j’avais rendez-vous avec le noble duc, dont je devais être le régisseur. J’impatientai, à la fin, l’honorable placeur, qui me dit :

— Allez au diable, je n’ai pas de situation pour vous.

Je n’étais pas très patient ; je me contins pourtant :

— Fort bien, j’irai où je voudrai, répondis-je ; mais rendez-moi d’abord mes 20 francs.

Jamais je n’oublierai le regard de pitié que laissa tomber sur moi l’élégant jeune homme, et la sonorité de son rire, quand il m’eut brusquement poussé dehors et que la porte se fut refermée. Je faillis m’élancer et rentrer me faire justice moi-même. Je ne pouvais avoir oublié tout à fait les habitudes de l’Amérique du Sud ; néanmoins, ma raison fut la plus forte, et je m’en allai, décidé à avoir recours à cette justice dont je serais bientôt, peut-être, l’un des auxiliaires.

Pourtant, avant d’aller déposer ma plainte, je fis porter au placeur, par l’ordonnance de mon ami l’officier, une lettre ainsi conçue :

« Monsieur, si vous ne remettez pas immédiatement au porteur de cette lettre les 20 francs que vous m’avez escroqués, ce soir une plainte sera déposée au parquet. »

Le soldat me rapporta mon argent à ma grande joie, car je commençais à apercevoir le fond de ma bourse, et j’avais l’amour-propre de ne point demander d’argent à ma famille qui avait fait déjà, pour moi, d’assez gros sacrifices.

Le lendemain, je recevais de la préfecture de police une lettre de service me disant de me présenter rue de Viarmes, à la Halle aux blés, au commissariat de M. Dodieau, où j’étais admis comme secrétaire suppléant. Enfin, j’allais donc avoir une position sociale, si modeste fût-elle !

M. Dodieau, qui fut pendant tant d’années commissaire des Halles, et qui était le meilleur homme du monde, me reçut avec une grande bonté, mais ne put dissimuler, lui aussi, un sourire en voyant mon accoutrement bizarre de brigand calabrais, que mes ressources ne m’avaient pas encore permis de modifier. Il désira connaître mon histoire, et quand j’eus terminé le récit de mes aventures, il me dit doucement :

— Voyez-vous, mon ami, la police n’est pas votre affaire. Vous avez des habitudes d’indépendance incompatibles avec la carrière que vous voulez embrasser. Je vous donne deux jours de congé ; réfléchissez et, croyez-moi, ne revenez pas.

Je partis l’oreille basse et réfléchis beaucoup, pendant deux jours et deux nuits, car vous pensez bien que je ne dormis guère. Le matin du troisième jour, néanmoins, ma résolution fut prise. Je ne devais pas laisser échapper l’occasion qui m’était offerte de gagner honorablement ma vie. Je me sentais assez de courage et de force de volonté pour modifier jusqu’à mon caractère s’il était nécessaire.

— Comment, c’est vous ? s’écria avec étonnement M. Dodieau, quand j’entrai dans son bureau. Je croyais bien ne vous revoir jamais. Enfin, mon ami, puisque vous voilà, vous allez vous mettre aussitôt à la besogne. Vous allez avoir un début intéressant. Sous la dictée du secrétaire titulaire, il s’agit d’écrire le premier interrogatoire d’un escroc habile qu’on vient d’arrêter…

Je m’inclinai, j’entrai dans le bureau des secrétaires, où je m’assis avec une solennité involontaire, tout pénétré de la gravité du rôle que j’allais jouer dans les affaires de l’État. Presque au même instant, la porte s’ouvrit et qui vis-je paraître entre deux agents ? M. B…, le directeur de l’agence de la rue Saint-Denis, l’élégant jeune homme qui, quelques jours auparavant, m’avait envoyé au diable !

Lui aussi me reconnut, et, croisant les bras, s’écria, en me regardant avec admiration :

— Ah ! maintenant, je comprends tout ! Vraiment, vous êtes très fort ; c’est pour cela que vous étiez venu chez moi ? Mes compliments !

Je restai tout interloqué et je répondis qu’il se méprenait, qu’il y avait à peine une heure que j’étais entré à la police.

M. B… haussa les épaules :

— On la connaît, celle-là, dit-il ; cette fois je ne tomberai pas dans le panneau !

Quand M. Dodieau rentra, je lui racontai l’histoire ; il en rit beaucoup et me dit : « Mon pauvre garçon, vous n’avez pas de chance pour vos débuts ; je vous l’avais bien dit que vous n’étiez pas fait pour la police. »

M. B… eut alors l’honneur d’être interrogé par le magistrat lui-même et il n’y gagna rien, car il fut condamné à un an de prison, mais resta persuadé que c’était moi qui l’avais fait prendre.

L’année suivante, comme je passais rue Montmartre, il se mit à tomber une pluie torrentielle et je me réfugiai sous une porte cochère. J’aperçus, à côté de moi, un individu maigre, hâve, qui me regardait. Je reconnus tout de suite B…, mon ancien placeur de la rue Saint-Denis. Je m’approchai de lui et lui dis :

— Eh bien ! mon pauvre garçon, vous voilà sorti ? Qu’allez-vous faire, maintenant ?

— Ah ! monsieur, me répondit-il avec amertume, dire que c’est vous qui m’avez perdu ! Vous qui m’avez tendu un piège, et m’avez fait condamner !

— Mon pauvre ami, lui répondis-je, votre opinion m’est tout à fait indifférente. Mais je vous donne ma parole que je ne suis pour rien dans votre arrestation.

L’homme me regarda avec stupéfaction. Il y avait tant de franchise dans mon attitude et dans mes paroles qu’il baissa la tête et s’en alla en murmurant :

— Est-il possible qu’il y ait de ces hasards ?

Eh oui ! la vie n’est faite que de coïncidences et de hasards ! Le hasard ou la providence, comme on voudra, est le véritable dieu de la police. C’est sur lui qu’il faut toujours compter, et c’est lui seul, souvent, qui déjoue les plans criminels les plus machiavéliques.

Je trouvais qu’il faisait bien froid dans cette Halle aux blés, si triste, sur laquelle donnaient les fenêtres de mon bureau, et le commissariat de M. Dodieau m’apparaissait comme une sorte de prison. Mais je m’étais mis au travail avec une ardeur extrême, et je noircissais chaque jour des rames de papier blanc que je remplissais des interrogatoires des voleurs de carottes, si nombreux aux Halles, et dont on me laissait la spécialité. M. Dodieau avait une administration si paternelle, et les affaires que je voyais arriver au commissariat étaient si simples, que toutes mes idées sur la police furent bouleversées.

Je venais de lire le premier volume des mémoires de M. Claude, qui débute par de romanesques aventures, et je me disais que la réalité est beaucoup moins compliquée, et que les hommes, après tout, valent mieux qu’on ne le dit dans les livres. Cet optimisme, du reste, ne s’est pas beaucoup modifié depuis, et si j’ai appris que la réalité dépasse parfois ce que les romanciers ont imaginé de plus horrible, je sais aussi que la grande masse des hommes ne fait pas le dixième du mal qu’elle pourrait faire.

Enfin, un soir, M. Dodieau me prit à part, et me donna rendez-vous pour neuf heures et demie ; nous allions faire une expédition mystérieuse et grave. Il me confia que nous devions surprendre au nid toute une troupe de conspirateurs dont le lieu de réunion était un café de la rue Montorgueil, tenu alors par une personnalité dont la célébrité chorégraphique est devenue universelle, Valentin le Désossé, la gloire du Moulin-Rouge.

J’étais, dans ce temps-là, un grand liseur, et j’avais l’imagination remplie des romans russes, alors en vogue ; je me représentais quelque sombre réunion de nihilistes surprise par la police ; le brouhaha, les cris, la lutte désespérée, les coups de revolver.

J’eus une désillusion. M. Dodieau ne se fit accompagner que de forces peu importantes ; deux gardiens de la paix furent chargés de garder la porte du café, et mon patron entra très simplement dans la salle du premier étage, où se tenaient les conspirateurs, sanglé de son écharpe et suivi de quelques agents en bourgeois. Il se fit un silence complet à notre arrivée, et ce silence fut la seule protestation contre notre visite. M. Dodieau s’assit tranquillement devant une table et moi en face ; tour à tour, les assistants défilèrent très respectueusement devant nous, donnant leur état civil et vidant leurs poches ; de temps en temps, un revolver tombait d’une blouse ou d’un paletot, et on le confisquait. Ce furent les seuls incidents dramatiques de cette descente de police, dans le cabaret de Valentin le Désossé, qui nous regardait faire avec tranquillité et donna les meilleurs renseignements sur ses clients.

Nous saisîmes quelques ballots de papiers rouges en tête desquels il y avait : Manifeste du Comité révolutionnaire, plus un projet d’affiche qu’on était en train de rédiger au moment où nous étions apparus.

Nous n’arrêtâmes personne. Mais, avant d’aller me coucher, je dus recopier la liste complète des conspirateurs dressée par M. Dodieau. On ne parlait pas encore d’anarchistes. Le mot révolutionnaire suffisait à désigner les violents. Je crois bien cependant que cette liste fut l’embryon du fameux livre des anarchistes, conservé depuis si précieusement à la Préfecture de police.

J’éprouvai un vague sentiment d’ennui, de cette première incursion forcée dans la politique. Autant c’est le devoir de la police d’intervenir, quand un crime ou un attentat est commis, me semble-t-il, autant il me paraît absurde de déranger des gens qui se contentent de distribuer des bouts, de papier. Rien n’est plus dangereux que les coups d’épée dans l’eau.

J’ai eu bien souvent l’occasion de m’apercevoir, depuis, que ces opérations de police, faites avec solennité, ainsi que les arrestations opérées en masse, n’ont d’autre résultat que de monter l’imagination des exaltés et de leur donner la folie du martyre. Il est vrai, je l’ai déjà dit, que je n’entends rien à la politique.

Je repris, le lendemain, ma besogne quotidienne et j’oubliai bien vite le Comité révolutionnaire dans la hâte du travail de chaque jour. Car nous ne chômions pas au commissariat des Halles, et j’aidais le mieux que je pouvais, dans la rédaction des rapports et l’expédition des pièces de procédure, en nombre infini dans ce quartier, le secrétaire titulaire, mon camarade Viguier, dont le nom ne peut revenir sous ma plume sans me rappeler un douloureux souvenir. Ce jeune homme, loyal, brave, intelligent, qui avait devant lui le plus brillant avenir, fut la première victime enterrée sous le monument des victimes du devoir.

Comme tant d’autres de cette police parisienne où l’héroïsme est de tradition, où tout le monde est soldat, depuis le commissaire jusqu’au dernier gardien de la paix, il fut victime de son courage et fut tué en 1884, lors de l’explosion de l’Écrevisse, rue Saint-Denis. Le pauvre garçon venait, depuis quelques jours à peine, d’être nommé officier de paix du deuxième arrondissement. Une première explosion s’était produite ; on croyait à une explosion de gaz. Viguier descendit à la cave, en tête de ses hommes ; une détonation terrible se fit entendre ; il tomba frappé mortellement. À côté de lui, gisait, sans vie, un sergent-major des sapeurs-pompiers, ces autres vaillants dont le mot d’ordre est le mépris de la mort. M. Brissaud, commissaire de police, et M. Grillères, officier de paix du X arrondissement, furent, eux aussi, grièvement blessés.

Dans leur garde vigilante de la vie et des biens des citoyens, officiers et soldats de la police vont tous les jours au danger. Et jamais la population parisienne n’aura assez de reconnaissance pour ceux qui se dévouent pour elle. Tout n’est peut-être pas encore parfait dans la police, et nul mieux que moi ne déplore les vieilles routines qui empêchent les progrès nécessaires, routines dont j’aurai à parler longuement ; des réformes d’administration et d’habitudes sont indispensables. Il faut moderniser les vieux rouages, s’il est possible de se servir de cette expression ; mais le personnel de la police, à de rares exceptions près, est admirable de dévouement et de discipline. Il y a des brebis galeuses dans toutes les troupes. Là, elles sont peut-être plus rares que partout ailleurs. Ces gardiens de la paix, qui distribuent, avec trop de prodigalité peut-être, les coups de poing lors d’une manifestation, un quart d’heure après, se jetteront héroïquement dans les flammes pour sauver des femmes et des enfants.

Ce qui me séduisit dès mon entrée dans la police, ce fut le côté héroïque de ceux qui ont la charge de défendre la société et contre les éléments et contre les malfaiteurs.

Peu à peu, en même temps, je m’initiais à tous les côtés hideux ou tristes de la grande ville. Dans les rondes nocturnes, je visitai pour la première fois tous ces établissements des environs des Halles, avec lesquels j’ai fait plus ample connaissance, quand je fus chef de la Sûreté. Mais je fis dès lors une constatation curieuse. Je fus frappé du petit nombre de crimes qui se commettent dans ce milieu d’hommes et de femmes, travaillant la nuit, obligés, pour se réchauffer l’hiver, d’absorber des boissons alcooliques. Toute cette population de crève-la-faim et de filles qui viennent la nuit s’abriter aux Halles, et manger les soupes à deux sous, n’est même pas criminelle par instinct ou par besoin.

Dans le quartier des Halles, les sages-femmes sont plus nombreuses que dans la plupart des autres quartiers. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir la rue Montmartre ou la rue Saint-Honoré. J’avais la charge d’aller recueillir les déclarations des mères qui abandonnaient leurs enfants à l’Assistance publique. Alors, je fus témoin de scènes navrantes et il m’arriva parfois, en dressant ces procès-verbaux de la misère, d’être contraint de détourner la tête pour cacher mon émotion. La plupart des filles-mères pourtant n’avaient pas au dernier moment, comme on pourrait le croire, un mouvement de révolte alors qu’elles abandonnaient pour toujours le petit être sorti de leur chair. Celles qui, se voyant dans l’impossibilité de nourrir leur enfant, prenaient avant leur délivrance la résolution ferme de le laisser à la charité publique, ne voulant même pas l’apercevoir, se bouchaient les oreilles pour ne point entendre les premiers vagissements.

Celles, au contraire, qui prenaient le petit être dans leurs bras, n’avaient plus le courage de s’en séparer. Il y avait là une curieuse psychologie de l’amour maternel qui ne s’éveille, en quelque sorte, qu’au contact de ce qui est sa chair et son sang.

Mais ce qui me causa les plus douloureuses émotions, ce fut le récit de leurs malheurs, fait par toutes ces femmes, alors que je leur donnais à signer l’acte d’abandon. J’apprenais à connaître les drames de la misère, du vice, parfois aussi du crime. Peu à peu, je pénétrai dans les coulisses et les dessous de la ville féerique, où l’étranger n’aperçoit d’abord que la splendeur des lumières, mais dont le luxe et la joie bruyante cachent tant de détresses.

Je me passionnais pour mon nouveau métier. J’étais entré dans la police par hasard, alors que j’étais à la recherche d’une position sociale, et maintenant mon métier m’empoignait. Je vivais sans cesse le drame qui m’intéressait tant à lire jadis quand j’avais la passion des romans, et la chasse aux malfaiteurs, plus émouvante que celle des bêtes fauves dans l’Amérique du Sud, me tentait. Je commençai à comprendre la grandeur philosophique du rôle de l’homme de police, s’il est honnête. Ce dévouement de toute une vie à la défense de ses semblables, et cette lutte de tous les instants contre ce que toutes les morales humaines ont toujours appelé le mal, m’enthousiasmait.

Je me suis aperçu depuis que les plus belles. médailles ont un revers.

Je passai au commissariat de Saint-Germain-l’Auxerrois, où je travaillai quelque temps avec M. Féninger, dont le nom est resté célèbre dans l’administration par la très intéressante collection de circulaires qu’il a réunies et publiées. De là, j’allai au quartier de la Sorbonne, où le secrétaire titulaire était M. Méténier, un homme instruit et aimable, dont j’ai gardé le meilleur souvenir, le père d’Oscar Méténier, le romancier naturaliste, le puissant évocateur que chacun connaît. Le « patron », comme nous disions alors, était M. Cotton d’Englesqueville, qui avait été, sous l’Empire, procureur impérial en Corse et conseiller à la cour de Caen.

C’était incontestablement un magistrat distingué et un homme d’un cœur excellent. Mais il avait les habitudes d’esprit et les goûts d’un soldat : il menait militairement son commissariat, et c’était une joie pour lui quand il devait partir en expédition pour arrêter un voleur réfugié sur un toit. Ce bon M. Cotton d’Englesqueville avait toujours envie de monter à l’assaut.

Enfin, je fus nommé secrétaire titulaire à Neuilly. Le commissaire était un homme plus jeune que moi, mais un magistrat d’avenir, M. Lejeune, dont la ville de Paris a eu trop tôt à déplorer la perte. Fils d’un homme qui, pendant de longues années, avait occupé la place de chef de bureau à la préfecture de police et qui avait laissé dans l’administration la réputation d’une probité rigide, M. Lejeune avait reçu de son père toutes les traditions de l’ancienne police ; mais, avec un grand bon sens, il avait su moderniser les vieilles doctrines, et c’était l’homme le plus droit, le plus humain que j’aie connu. Je puis dire que c’est lui, mieux que tout autre, qui compléta mon éducation policière. Il me laissait volontairement une grande initiative, et j’appris là-bas ce que je n’avais pu connaître aux Halles.

Les « mystères du Bois de Boulogne », comme on dit dans les romans, n’eurent bientôt plus de secrets pour moi, et ce fut avec une grande curiosité que je visitai l’île des Ravageurs, l’esprit rempli des récits d’Eugène Sue, et l’île de la Grande-Jatte, le nouveau Pré-aux-Clercs des duellistes.

Dans la constatation du premier suicide que j’eus à faire, je fus indigné des conséquences terribles que peuvent avoir les préjugés de la foule. On avait trouvé pendu dans une maison en construction un ouvrier maçon. On vint me prévenir, j’accourus ; quand j’arrivai et fis détacher le corps, il était encore chaud. Il est certain que si la corde eût été coupée plus tôt, on aurait pu sauver le malheureux ; mais non, le préjugé populaire, la vieille légende, basée sur je ne sais quelle tradition absurde, qui veut qu’on ne détache point un pendu avant l’arrivée de la police, avait été plus forte que les sentiments d’humanité de tous ces braves gens, qui regardaient bouche bée le pauvre diable se balancer dans l’espace, pendant que le vent gonflait sa blouse.

On hésite quelquefois à flétrir les routines administratives, quand on s’aperçoit du danger des préjugés populaires. En réalité, les unes sont aussi dangereuses que les autres et l’intérêt de la société est qu’on parvienne à les supprimer en même temps.

J’avais beaucoup à m’occuper du repêchage des macchabées, comme disent les mariniers de la Seine dans leur argot sinistre. Je ne sais si jadis on payait moins le sauvetage d’un vivant que le repêchage d’un mort, comme le racontent les vieux bateliers, mais ce que je sais bien, c’est que pour toucher la prime, plus forte dans le département de la Seine que dans celui de Seine-et-Oise, j’ai vu des bateliers remonter jusqu’à Neuilly, ayant un cadavre à la remorque. Et je me vois encore sur la berge, obligé souvent de monter dans une barque pour procéder aux constatations, car un préjugé veut que les repêcheurs de cadavres ne les tirent jamais complètement du fleuve et leur laissent tout au moins les pieds dans l’eau ! Pourquoi ? Personne ne l’a jamais su. Mais le préjugé persiste toujours.

Ainsi va le monde.

Le champ d’expériences qui m’intéressa le plus, je dois le dire, fut le Bois de Boulogne. Cette année-là, il y eut comme une épidémie de suicides. À chaque instant, on retrouvait dans un fourré un pendu, ou un cadavre, la tempe percée d’une balle. Pendant l’été le Bois semble avoir un attrait étrange pour tous ceux qui veulent s’échapper de la vie comme d’une prison. Avant de se lancer dans le grand inconnu, ils éprouvent le besoin d’aspirer encore une fois l’air du soir à travers les arbres, ils veulent s’endormir loin du bruit de la ville, dans le silence de cette apparence de forêt.

J’assistai successivement aux dénouements les plus sinistres des romans les plus bizarres. Un matin on vint me chercher pour constater le suicide d’un jeune homme de vingt ans, un garçon épicier, dont un garde du Bois avait aperçu la blouse blanche accrochée à un taillis.

Quand j’arrivai, le malheureux respirait encore. Son souffle ne s’éteignit que quelques minutes après. Or, ce jeune homme, imberbe, presque un enfant, avait eu le courage le plus farouche que j’aie jamais rencontré. Il s’était tiré successivement dans la tête six coups du méchant revolver qu’il tenait à la main. Jamais, dans ma carrière assez longue pourtant, je n’ai trouvé chez aucun désespéré un entêtement aussi héroïque dans la mort, et pourquoi ? Parce qu’il avait fait la noce la veille, dépensé 25 francs qu’il avait touchés pour le compte de son patron, et qu’il ne pouvait rendre. Ce qui effraye, tout d’abord, celui qui, par devoir, est obligé de constater les suicides, c’est la légèreté des motifs qui peuvent, la plupart du temps, décider les désespérés à quitter la vie.

Les suicides viennent par série, et une sorte de fatalité semble s’attacher à certains endroits. Ainsi, j’ai connu un taillis du Bois de Boulogne où, successivement, cinq ou six miséreux sont venus mourir.

Un jour, j’allai dépendre un malheureux en haillons qui n’avait sur lui qu’un chiffon de papier sur lequel il y avait écrit au crayon un nom qu’il m’est impossible de reproduire ici, car c’est celui d’une très honorable famille, d’une famille presque illustre. On fit une enquête et on arriva à connaître l’histoire fantastique de ce malheureux, histoire qu’un procès anglais scandaleux m’a rappelée récemment… Cet homme, dont je revois toujours la longue barbe inculte et la redingote effilochée aux manches, avait occupé une haute situation, à Londres, et il avait été précipité, en quelque sorte, d’échelon en échelon, par la haine d’une femme, la sienne, laquelle s’était aperçue que son mari était l’amant de sa mère. Alors, cette femme, avec une imagination diabolique, un mépris extraordinaire du nom qu’elle portait, avait tendu un piège infernal à son mari, qui avait été condamné à deux ans de travaux forcés. Ruiné, déshonoré, au sortir de la maison centrale, il s’était mis à boire et était venu à Paris. Sa femme fut appelée pour constater l’identité du mort. Jamais je n’oublierai le ton dont elle dit : « C’est bien lui » ! ni la flamme de triomphe qui passa dans ses yeux.

Enfin, j’eus à conduire, sous les ordres de M. Lejeune, une première battue dans le Bois de Boulogne. Avec l’aide des agents de la Sûreté nous fîmes, une nuit, une rafle de filles, de vagabonds et de tous ceux qui furent trouvés en leur compagnie. Il y avait, parmi ces derniers, deux vieux messieurs décorés qui, en se perdant dans les profondeurs du Bois, n’avaient pas pensé qu’il fût nécessaire de retirer leur ruban rouge. Je n’avais guère d’expérience et les conservai à ma disposition dans la maison du garde, près du Jardin d’Acclimatation. Le commissaire de police, dès qu’il les eut interrogés, les remit en liberté après la petite semonce d’usage. Ils n’ont point été corrigés, car je les ai retrouvés, quand j’étais chef de la Sûreté et du service des mœurs. C’étaient deux malheureux que tentait toujours le vice le plus ignoble. Ils suivaient par une sorte d’instinct plus fort que leur volonté les petites bouquetières au chignon filasse, à la robe crottée, qui les entraînaient dans les fourrés du bois… Combien d’autres ai-je trouvés par la suite, combien même qui, volés et battus par les souteneurs, refusaient de porter plainte ! À Paris, la complicité du vice assure trop souvent l’impunité du crime, et la police, qui toujours doit craindre un scandale inutile, est contrainte de fermer les yeux.

Ces battues dans le Bois de Boulogne, avec le concours des gardes et des gardiens de la paix, avaient pour moi l’attrait des grandes chasses de l’Amérique du Sud. On cernait une partie du Bois, celle où les gardiens signalaient depuis la veille une agglomération de rôdeurs, et puis on avançait à travers les taillis, se heurtant aux branches et aux fils de fer. Du pied, on faisait lever les couples endormis sur le gazon. Quel étrange et parfois burlesque déballage de la misère parisienne, quand, au commissariat, hommes et femmes défilaient devant moi ! Nous avons ramassé des fillettes de treize ans qu’il était impossible de rendre à leurs familles, par la raison qu’elles n’en avaient point. Je me souviens aussi d’avoir arrêté une vieille femme dont les cheveux blancs étaient noircis avec de la suie et que tous les souteneurs désignaient sous le nom de la « Gironde » — la belle — en argot. Elle avait soixante-sept ans et avait été, en effet, une des cocottes en vogue, une des lionnes à la mode sur le boulevard de Gand, du temps du bon roi Louis-Philippe.

— Eh oui, monsieur, me dit-elle, j’avais le cœur trop bon. Quand j’ai commencé à me décatir, j’ai commencé à dégringoler. Il y a trente ans que je suis inscrite à la police, et, après tout, j’peux pas me plaindre : je fais encore mes trois francs par jour !

C’est aussi au Bois de Boulogne que je découvris, dans une carrière abandonnée, près de Bagatelle, deux espèces de sauvages, un gamin de quatorze ans et une fillette de douze qui, nouveau Daphnis et nouvelle Chloé, vivaient si près de la grande ville comme les Indiens du Paraguay.

Mon apprentissage avançait beaucoup. Je commençais à en savoir plus long sur les faiblesses de l’humanité, en quelques mois de police parisienne, que pendant les quelques années qu’avaient duré mes explorations en Afrique et en Amérique.

La foire de Neuilly est aussi dans les attributions du commissariat de Neuilly. Là, j’appris à connaître quelle population de braves gens sont, en majorité, les forains. Je ne me souviens pas d’avoir eu à enregistrer une plainte sérieuse contre aucun, et ils me rendaient bien la sympathie que m’inspiraient leur bonhomie et leur loyauté. Il ne s’est pas fait un mariage dans la famille Bidel, ou dans la famille Pezon, sans que j’y fusse invité.

Mais à côté des véritables forains, il y a tout un monde particulier exploitant le goût de la foule pour les jeux de tous genres. Il m’est arrivé, avec l’un de ces industriels, une aventure assez originale qui m’apprit quelque chose que je ne savais pas encore.

Un soir, en flânant dans la foire, je m’étais arrêté devant une petite boutique où se trouvait un jeu de billard dit américain. On lançait la bille et il fallait qu’elle fît tomber deux quilles. Je remarquai que, lorsque le marchand jouait, les deux quilles tombaient toujours, la seconde étant entraînée par la première. Quand c’était un client qui lançait la bille, la seconde quille ne tombait jamais. Toute une bande de jeunes étrangers, des Espagnols, accompagnés de quelques femmes aussi élégantes que bruyantes, s’entêtaient et faisaient faire au patron une recette magnifique. Enfin vint le moment où je pus jouer à mon tour. Le bonhomme voulait, comme il l’avait fait pour les autres, placer lui-même les quilles.

— Pardon, dis-je, quand je joue, j’aime bien m’assurer par moi-même que tout est comme je le désire : je veux placer les quilles.

Le patron de la baraque pâlit : il comprenait que j’avais « débiné son truc », comme il me le dit le lendemain. Mais tous ceux qu’il avait volés tout à l’heure nous regardaient, et il n’osa rien dire. Alors, je plaçai les quilles en ayant bien soin de mettre la seconde sur le petit bouton de cuivre qui indiquait sa place, sans la reculer de quelques millimètres, comme faisait l’homme afin que la première ne pût l’atteindre. Je gagnai tous les lots qui se trouvaient dans la boutique ; le malheureux fut obligé d’aller chercher un supplément de lapins. La foule me faisait presque une ovation.

— Oh ! monsieur, comme vous êtes adroit, me dit en souriant la compagne d’un Espagnol.

Je jugeai que le moment était venu de dissiper cette légende d’adresse merveilleuse qu’on allait me faire.

— Non, madame, répondis-je, je ne suis pas adroit ; je me suis seulement aperçu d’une filouterie de cet homme.

Et comme le marchand protestait, m’offrant de faire porter chez moi tous les lots que j’avais gagnés, y compris les lapins :

— Gardez vos lapins, lui dis-je. Je suis le secrétaire du commissaire de police. Ne manquez pas de venir demain à mon bureau, ou je vous enverrai chercher par deux agents.

On voulut alors démolir la baraque, et je fus obligé de faire venir des gendarmes pour protéger ce teneur de jeux indélicat.

Le lendemain, en arrivant au commissariat, je le trouvai m’attendant avec tranquillité. Il n’avait point du tout l’attitude d’un coupable ému et repentant. Il me salua d’un sourire amical, et, venant familièrement s’asseoir devant mon bureau, il me dit, avant même que j’eusse commencé à l’interroger :

— Monsieur le secrétaire s’est trompé hier.

— Comment, m’écriai-je, furieux, vous niez que je vous aie pris en flagrant délit ? vous niez que votre jeu soit maquillé et que vous voliez le public ?

L’homme continua à sourire et, haussant les épaules dédaigneusement, il répondit :

Ce n’est pas de cela dont il s’agit. J’ai un « condé ».

Et l’homme souriait toujours.

J’étais tout à fait ignorant de l’argot.

— Eh bien ! repris-je, quand vous auriez deux Condés et même dix Turennes, cela n’empêche pas que vous soyez un filou.

— Allons, monsieur veut rire. Il est de la police, et il ne sait pas ce que c’est qu’un « condé » ?

Alors, il tira une carte de sa poche, une carte du service des jeux, dont il était une sorte d’indicateur. En échange des renseignements qu’il fournissait, il se faisait délivrer une des meilleures places dans les foires. Il profitait de cela pour escompter une sorte d’impunité à laquelle cette carte, d’ailleurs, ne lui donnait aucun droit.

— C’est bien, répondis-je durement. Je ne vous poursuivrai pas ; mais vous allez quitter la foire aujourd’hui même.

Cette vieille tradition de police qui consiste à avoir pour agents secrets des filous comptant sur l’impunité, non seulement est immorale, mais absurde. Du reste, on y a renoncé aujourd’hui. Est-ce que les individus qui complotent pour changer la forme du gouvernement vont aller raconter leurs petites affaires devant une baraque de foire ? Est-ce qu’on peut ajouter aucune foi aux renseignements fournis par un voleur qui peut avoir intérêt à perdre un ennemi ou un concurrent ?

Certes, quand j’étais chef de la Sûreté, je me suis servi des indicateurs qui venaient me dénoncer un crime, comme c’était mon devoir, mais je sais quelle est la nature exacte des services qu’ils peuvent rendre.

Il ne faut jamais faire d’un indicateur une sorte d’agent secret privilégié. Sans cela, il vient un jour où le gaillard combine lui-même le vol qu’il va ensuite dénoncer, afin d’avoir double profit. Ce n’est pas très rare, et quand j’ai mis la main sur des gredins de cet acabit, je ne les ai pas ménagés.

Du reste, cette question des indicateurs est une des plus intéressantes de la police, et j’y reviendrai quand je parlerai du service de la Sûreté.

Peu à peu, j’apprenais ainsi tout ce qu’il faut connaître de bien et de mal pour être un parfait policier.

J’obtins un rapide avancement, grâce aux notes excellentes que me donna M. Lejeune. Je fus nommé secrétaire titulaire au quartier Saint-Vincent-de-Paul, dont M. Collas était commissaire. Celui-ci fut, également, plein de bienveillance pour moi. C’était un magistrat expérimenté et bon, comme il est désirable que le soient tous ceux qui ont la charge de défendre, à Paris, l’ordre et la société.

J’étais depuis deux jours à mon nouveau poste, quand on vint me chercher, en l’absence du commissaire, pour constater un suicide dans un hôtel des environs de la gare du Nord.

J’arrivai aussitôt et la caissière me raconta qu’un vieux monsieur, d’apparence correcte, était entré demander une chambre « bon marché », et qu’on lui avait donné un petit cabinet au dernier étage, du prix de 4 francs par jour. À peine enfermé chez lui, des voisins, sans avoir même le temps d’appeler au secours, l’avaient vu monter sur la fenêtre, avaler le contenu d’un flacon et se tirer un coup de revolver dans la tête. Le malheureux était venu s’abattre dans la cour, où il gisait au milieu d’une mare de sang. Le patron de l’hôtel était rentré presque derrière moi ; on l’avait mis au courant du drame, et ce fut avec de grands gestes de colère qu’il m’emmena auprès du mort.

— J’espère bien, me dit-il en regardant le cadavre aplati sur le pavé, et dont le paletot boueux, le chapeau défoncé, avaient un assez triste aspect, j’espère bien que vous allez me débarrasser au plus vite de cette charogne ! Vous allez me conduire ça à la Morgue. En voilà une crapule ! Venir se tuer chez moi !

Au même instant, l’inspecteur qui m’avait accompagné retourna le mort, et à sa boutonnière apparut une grosse rosette rouge. L’hôtelier se pencha vivement, ne pouvant en croire ses yeux. Puis brusquement il se releva, s’écriant :

— Un officier de la Légion d’honneur ! Qui aurait pu penser cela ? Le pauvre homme ! Mais c’est une indignité de le laisser dans la boue !

— Marie ! Marie ! cria-t-il, appelant sa femme, qu’on mette vite des draps blancs au 48 !

Une demi-heure après, quand je revins voir le suicidé pour continuer nos constatations, je le trouvai bien lavé, dormant son dernier sommeil sur un lit bien blanc, avec un crucifix sur la poitrine.

C’est ainsi, j’ai appris à le reconnaître par des expériences personnelles, qu’un ruban ou un titre font un honnête homme de celui qui, la veille, passait pour un gredin. Les plus arrogants devant une infortune deviennent les plus plats devant une apparence de puissance ou de notoriété.

Ce récit, d’ailleurs, ne serait point complet si je n’ajoutais que l’hôtelier fit payer à la famille du pauvre suicidé — un ancien haut fonctionnaire qui s’était tué dans un accès de fièvre chaude, — cent francs pour ses peines et soins, et que la cuisinière de l’hôtel réclama une somme égale pour la perturbation qu’avait apportée dans son organisme cette émotion inattendue !

Peu de temps après, j’eus une autre constatation à faire qui m’apprit qu’il y avait parfois pour un magistrat de bien répugnantes besognes dans l’accomplissement de son devoir. Rue Cail, dans le nouveau quartier Saint-Denis, habitait une fille galante, mademoiselle X… ; un soir que j’étais seul au bureau, le concierge vint me prévenir que depuis près d’une semaine il n’avait pas vu reparaître sa locataire et qu’il venait de s’apercevoir qu’un liquide nauséabond filtrait sous la porte d’entrée. J’ai toujours eu une répulsion invincible pour les cadavres. Les longues nuits passées sur les champs de bataille, mes voyages dans l’Amérique du Sud, où il fallait parfois de si loin ramener le corps d’un camarade tué par un Indien, n’avaient pu m’aguerrir, et, chose étrange, je dois avouer qu’aujourd’hui j’éprouve encore cette répulsion toute physique, après avoir passé tant d’années dans la police. Cette faiblesse chez moi était telle que je devais me raisonner assez longuement, et me dominer pour entrer à la Morgue, où j’avais affaire si souvent, pour constater un crime ou un suicide. Je suis parvenu à dominer cette répulsion, parce qu’il le fallait, parce que c’était le devoir, mais je n’ai jamais pu échapper à cette première impression.

Je partis donc sans grand enthousiasme pour la rue Cail ; mais intéressé tout de même par l’anxiété de la découverte, me demandant si cette femme disparue s’était tuée ou avait été tuée. Allais-je donc avoir enfin le beau crime qui hante l’imagination de tous les débutants dans la police ?

On était au mois de juillet, et il faisait une chaleur torride. Un serrurier avait été réquisitionné ; quand il ouvrit la porte d’entrée, une odeur nauséabonde nous prit tous à la gorge, bien que la chambre à coucher restât fermée.

— À vous l’honneur, monsieur le secrétaire, me dit le serrurier, un peu goguenard.

Le magistrat ou celui qui le représente est comme l’officier, il doit toujours donner l’exemple.

Je mis la main sur le bouton de la porte et la poussai ; il me vint alors une bouffée d’air méphitique tel qu’il me sembla que c’était la mort même que j’aspirais. Le hasard voulut que dans l’obscurité, titubant, n’ayant plus connaissance de mes actes, au lieu d’aller tomber sur le lit, où gisaient deux cadavres putréfiés, j’allai tomber devant la fenêtre, qui se brisa, et je fis ainsi pénétrer dans cette pièce un peu d’air vital. Grandamy, le garçon de bureau du commissariat, me saisit et me porta sur le balcon.

J’étais dans un état tel que j’eus toutes les peines du monde à achever mes constatations. Il y avait quinze jours et non huit jours, comme l’avait dit le concierge, que mademoiselle X… avait disparu.

C’était l’épilogue d’un drame touchant qui avait failli me coûter la vie ! Mademoiselle X… était fort belle — ce dont je ne pus juger, car je me souviens de n’avoir vu qu’une figure noire et grimaçante, dans laquelle grouillaient des vers. Mademoiselle X…, en outre, était romanesque, elle aimait passionnément un tout jeune homme que la famille de celui-ci avait voulu forcer à la quitter. Dans un accès de désespoir, les deux amoureux s’étaient asphyxiés classiquement, avec le réchaud de Jenny l’ouvrière.

Je n’avais pas encore mon premier crime, mais bientôt j’eus la charge de débrouiller une affaire criminelle qui me passionna, et me donna l’occasion d’essayer mes facultés d’induction.

Un matin, un ouvrier habitant passage Brady vint déposer une plainte terrible contre un homme chez lequel il travaillait et qui était un des plus gros industriels du quartier, en même temps qu’un de ceux dont l’honorabilité était la plus incontestée. La plainte de l’ouvrier était formelle. Il accusait son patron d’avoir attiré chez lui sa petite fille, une enfant de cinq ans, et d’avoir consommé sur elle le plus odieux des attentats. M. Collas, immédiatement, avait envoyé chercher l’enfant. C’était une drôle de petite créature, extraordinairement grande pour son âge, qui nous regardait avec des yeux sérieux, et répondit avec netteté à toutes les questions. Elle nous donna même, à M. Collas et à moi, la description complète de la chambre de l’industriel, en indiquant bien la place de tous les meubles, le sujet des gravures et des tableaux accrochés aux murailles, et fit la description des menus objets qui se trouvaient sur la cheminée.

Nous fûmes frappés, comme on peut le croire, par cette précision, et, toutes affaires cessantes, nous voulûmes mener cette affaire jusqu’au bout.

Le père avait consulté un médecin qui lui avait donné un certificat terrible. Aucun doute n’était possible, l’enfant avait bien été victime d’un attentat ignoble, et la brute qui avait commis ce crime avait très probablement blessé pour toujours la malheureuse petite créature. S’il se fût agi d’un homme connu pour un dépravé, M. Collas n’eût pas hésité un instant à procéder à l’arrestation de l’inculpé sur lequel semblaient peser des charges aussi graves, quelle que fût sa position sociale. Mais, par hasard, nous avions été amenés à faire sur M. X… une enquête minutieuse, à la suite d’une faveur particulière qu’il demandait au gouvernement, et nous n’avions recueilli sur lui que des renseignements excellents : c’était un homme d’une probité commerciale incontestée, et un patron s’occupant du sort de ses ouvriers avec une bonté presque paternelle. Enfin, il avait la vie la plus régulière qu’il fût possible d’imaginer, ne sortant jamais sans sa femme et ses filles. Avait-il donc été pris d’un accès de folie subite ?

M. Collas, après de longues réflexions, se décida à ne pas procéder à une arrestation immédiate. Un inspecteur passa au bureau de M. X… et le priait de venir au commissariat pour une affaire qui l’intéressait. Le malheureux, qui connaissait un peu M. Collas, arriva au bureau très gai ; il tendit amicalement la main au commissaire qui le reçut avec la réserve qu’imposait la situation, et en deux mots le mit au courant de l’accusation infâme qui pesait sur lui.

— Mais c’est impossible !… s’écria M. X… devenu très pâle. Une accusation semblable contre moi, ce n’est pas sérieux !

— Si sérieux pourtant, repartit M. Collas, que voici la déposition qu’a faite l’enfant.

Et il lut le récit précis de la fillette.

— Oui, c’est vrai, répondit l’infortuné fabricant, cette petite était très gentille, et plusieurs fois, quand elle venait chercher son père à la sortie de l’atelier, je lui ai donné des bonbons. Mais, jamais, je le jure, elle n’est entrée dans ma maison !

— Pourtant, fit le commissaire, cette description qu’elle donne de votre chambre, est-elle exacte ?

M. X…, affaissé, livide, ne put que répondre :

— Oui, c’est bien cela. Mais je vous le jure sur la tête de mes enfants, jamais je ne l’ai emmenée chez moi !

Le pauvre homme semblait accablé sous le poids d’une fatalité terrible.

M. X… rentra chez lui, et, sans qu’il s’en doutât, un service de surveillance fut établi à sa porte, pour qu’il lui fût impossible de prendre la fuite s’il en avait envie.

Le lendemain, à l’heure dite, il revenait au commissariat afin d’être confronté avec la petite fille. Cette confrontation fut terrible pour lui. L’enfant, avec un grand accent de sincérité, répéta tout ce qu’elle avait dit la première fois, sans omettre un détail. Atterré comme un criminel, M. X… ne savait que répondre :

— C’est infâme. Je ne suis pas coupable !

Et, circonstance aggravante, le malheureux déclarait que le père de l’enfant n’était jamais venu dans son appartement. M. Collas hésitait, cette fois, à laisser en liberté M. X… Il semblait que sa culpabilité fût certaine.

Je lui demandai, pourtant, de différer encore, et je restai seul, dans son cabinet, avec l’inculpé, pendant qu’on reconduisait l’enfant à son père, que nous n’avions point voulu laisser assister à la confrontation, de crainte que, dans son indignation bien légitime, il ne se livrât à quelque acte de violence.

Je suis perdu, me dit M. X…, s’écroulant sur une chaise. Je n’ai plus qu’à me tuer.

— Alors, vous êtes coupable ? lui répliquai-je vivement.

— Moi, fit-il, se relevant, je suis innocent de ce crime répugnant, je vous le jure, monsieur, sur la tête de tous les êtres qui me sont chers ; sur la tête de mes filles, sur la tête de ma femme, sur la tête de ma vieille mère qui mourra de ce coup terrible !

Jusqu’à la fin de ma carrière de policier, j’ai été un sentimental, et je crois qu’au fond, cette sentimentalité est la meilleure défense contre les entraînements professionnels. Je fus profondément ému de l’accent de sincérité de cet homme, et pourtant sa culpabilité semblait certaine.

— Puisque vous êtes innocent, dis-je à M. X…, vous n’avez pas le droit de vous tuer. Votre devoir est de prouver votre innocence. Rentrez chez vous, et attendez que le commissaire vous convoque de nouveau.

— Cet homme est innocent, dis-je à M. Collas, quand je restai seul avec le commissaire.

— Peut-être, répondit mon patron, qui avait un sens très droit ; mais comment le prouver ? Comment expliquer cette accusation ?

Nous avions eu le temps de recueillir des renseignements sur le père de l’enfant et ces renseignements avaient été bons. Il était gêné, avait la réputation auprès de ses camarades d’être un peu sournois, mais il était sobre, ne fréquentait point les cabarets, et jamais il n’avait commis un acte malhonnête.

— Voulez-vous me permettre d’interroger le père comme il me conviendra ? demandai-je à M. Collas.

— Faites, dit-il ; il est encore là, dans le bureau des inspecteurs.

Je fis venir l’ouvrier et lui dis à brûle-pourpoint :

— Plusieurs fois vous êtes allé dans la chambre de votre patron ?

— Oh ! non, monsieur, répondit-il étourdiment. Une seule fois, il y a longtemps, pour porter un paquet qui avait été oublié à l’atelier !

Mais ce fut tout ; l’homme reprit la litanie de ses injures contre M. X…, le misérable ! qui avait commis un crime plus lâche qu’un assassinat !

Je jugeai que le moment n’était pas venu de pousser plus loin cet interrogatoire, et, sans lui permettre de la revoir, je fis venir la petite fille, après avoir donné l’ordre à Grandamy, mon garçon de bureau, d’aller m’acheter quelques bonbons.

L’enfant, toute joyeuse, suçait un sucre d’orge et me regardait en souriant, quand je lui dis doucement :

— Tu sais, ce que tu as fait est bien mal. Le bon Dieu te punira. Tu as menti, tu n’es jamais allée dans la chambre du monsieur.

— Le bon Dieu ne peut pas me punir, répondit l’enfant, puisque j’ai obéi à papa.

— Après tout, tu as raison, repris-je, il faut toujours obéir à ses parents. Sapristi, tu as une bonne mémoire. Tu savais bien ta leçon !

— N’est-ce pas ? dit la petite, joyeuse. Aussi, vous me récompensez en me donnant des bonbons.

J’étais entré dans la confiance de l’enfant ; ce ne fut plus qu’un jeu de lui faire raconter comment son père lui avait appris ce qu’il fallait dire et surtout la description de la chambre, sans omettre aucun détail.

Cependant, le rapport du médecin établissait la réalité d’un attentat. Cet attentat, qui l’avait commis ?

L’enfant ne fit aucune difficulté de me le dire. Un soir qu’elle était seule à la maison, sa mère étant sortie pour faire quelques emplettes, un camarade de son père était venu, et cette brute avait commis sur elle le crime dont on accusait M. X… Elle ne savait même pas comment s’appelait le misérable.

Le père, toujours sans avoir revu sa fille, comparut de nouveau devant M. Collas et moi.

— Vous êtes un misérable, lui dit le commissaire ; votre fille a tout avoué : c’est vous qui lui avez fait la leçon. Le coupable n’est pas M. X…, c’est un de vos camarades d’atelier.

L’homme alors éclata en sanglots. C’était vrai, M. X… était innocent ; c’était un camarade d’atelier, un Belge, reparti en hâte pour son pays, qui avait souillé l’enfant. Alors, il lui était venu l’idée de profiter de ce malheur pour se faire donner un peu d’argent par M. X… que tout le monde disait riche. Jusqu’alors il avait espéré que le fabricant viendrait lui offrir une grosse somme pour retirer sa plainte.

On peut juger de la joie de M. X… quand il connut l’épilogue de cette sinistre aventure, qui avait failli lui coûter l’honneur. Ce fut lui qui nous demanda de ne pas pousser plus loin l’affaire.

Son ouvrier pouvait être poursuivi pour dénonciation calomnieuse, mais le seul résultat de cette poursuite eût été un peu de boue sur le malheureux fabricant ; car telle est la puissance du fameux dicton : « Il n’y a pas de fumée sans feu », que les gens les plus raisonnables hésitent à confondre la plus odieuse des calomnies, craignant toujours que les imbéciles ne murmurent : « Tout cela est louche. Qui sait s’il n’était pas coupable ? »

D’un autre côté, le père se refusait obstinément à donner le nom du vrai coupable. Il n’y avait qu’à le mettre à la porte en le gratifiant de toutes les épithètes qu’il méritait.

Cet exemple de ce que valent en justice les témoignages d’enfants m’a, depuis, beaucoup servi. Jamais je n’ai accepté une accusation portée par un enfant, de la façon la plus simple, la plus naïve même, sans la contrôler avec plus de soin encore que si c’eût été le témoignage d’un voleur ou d’un complice.

Les enfants savent jouer tous les rôles, et ils les jouent avec sincérité, car ils croient bien faire en obéissant à leurs parents. Ne les voyez-vous pas, d’ailleurs, tous les jours, au théâtre, étonner le public par la sincérité de leur jeu ? On frissonne en songeant au nombre d’erreurs judiciaires que des témoignages d’enfants ont dû faire commettre.

L’erreur judiciaire qui pourrait faire tomber la tête d’un innocent, dans l’état actuel de notre législation, l’erreur judiciaire, cette chose épouvantable, dont la perspective terrifie le magistrat ou le policier soucieux du devoir, l’erreur judiciaire est presque impossible à éviter d’une façon absolue ; et, tant que je suis resté à la Sûreté, je me suis efforcé, dans les limites de mes attributions, d’obtenir que la peine de mort, la peine irréparable, ne fût appliquée qu’aux criminels dont la culpabilité non seulement était démontrée, mais encore avouée. Cette impression était telle que jamais je n’ai pu assister à une exécution sans un violent serrement de cœur, même quand celui que le bourreau allait frapper s’appelait Prado ou Pranzini.

Plus j’avançais dans ma carrière de magistrat, plus je me demandais si la peine irréparable n’excède pas le droit de la justice des hommes !

Mais cette question de la peine de mort soulève de si redoutables problèmes que je lui consacrerai un chapitre spécial, quand je parlerai des assassins que j’ai été réveiller dans leurs cellules, à l’heure où l’aube se levait, où les oiseaux chantaient dans les arbres, pendant que les grands bras de la guillotine se dressaient place de la Roquette.

Si la loi, parfois, paraît plus terrible qu’elle n’a peut-être le droit de l’être, il est d’autres cas où sa mansuétude est une injustice. L’affaire que je vais raconter, et qui fut mon début dans les crimes passionnels, en est la preuve bien certaine.

Un médecin bellâtre, le docteur Z…, avait pour maîtresse une modiste dont la boutique se trouvait dans les environs de l’Opéra. En sa qualité de bellâtre, Z… était extrêmement volage : il abandonna un beau jour la modiste pour une gentille fleuriste qui demeurait dans le quartier Saint-Vincent-de-Paul. Quand la modiste, qui adorait son amant, sut quelle était la rivale qui l’avait supplantée, elle voulut tirer de celle-ci une épouvantable vengeance ; elle remplit de vitriol une cafetière qu’elle cacha sous son manteau, et vint l’attendre à la porte de son atelier.

Les passants indignés voulaient lyncher cette misérable. Les agents eurent de la peine à la mener jusqu’au bureau du commissariat. La malheureuse fleuriste était épouvantablement brûlée et, un instant, on craignit pour sa vie. On courut chercher le docteur Z… qui arriva en habit noir, en cravate blanche, sortant peut-être de sa soirée de fiançailles, car il se maria peu après. Cet homme qui, en réalité, était la cause d’un drame affreux, semblait se rengorger et dire : « Regardez ! admirez-moi ! C’est pour moi qu’une femme vient d’en défigurer une autre. » On aurait dit qu’il était fier d’être le héros de cette sinistre aventure. M. Collas le reçut avec une dureté méritée.

La modiste criminelle ne fut condamnée qu’à un an de prison. On a de ces indulgences pour les héroïnes du vitriol. Mais si les jurés qui se montrent si sensibles pour ces crimes dits passionnels avaient vu le spectacle auquel j’assistai l’année suivante, il est probable que leur sensibilité aurait eu à s’exercer autrement.

Dix-huit mois après ce crime, j’étais secrétaire de M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires, qui m’avait envoyé à l’hôpital Beaujon pour je ne sais quelles constatations. Je vis alors, dans la lingerie, une malheureuse créature, se tenant à peine, le visage entièrement enveloppé dans des bandelettes, les bras creusés par des blessures affreuses, qui s’avança vers moi, en m’appelant par mon nom.

— Vous ne me reconnaissez pas, me dit-elle, et c’est bien naturel ; moi, je me souviens de la façon dont vous me consoliez lors de cet accident affreux. Je suis mademoiselle X…, qui fut vitriolée. Pourquoi la misérable ne m’a-t-elle pas tuée ? Maintenant, je suis un monstre si horrible à voir, que je ne puis me décider à quitter l’hôpital. On m’y garde par charité. Ce que j’ai de mieux à faire, c’est d’y finir ma misérable destinée, m’employant à toutes les besognes, et surtout ne montrant jamais aux malades mon visage qui leur ferait horreur.

Et la répulsion instinctive de l’homme pour toutes les difformités de la nature est telle, que je détournai les yeux, quand elle retira ses bandelettes pour me montrer son visage rongé par le vitriol. Involontairement, je songeai au lépreux de la cité d’Aoste. Comme lui, cette malheureuse était désormais retranchée de l’humanité. Et la misérable qui l’avait mise dans cet état, cent fois pire que la mort, n’avait été condamnée qu’à une année de prison. Elle était libre déjà ; elle pouvait vivre de la vie de tous, elle était belle toujours : la victime était condamnée à l’éternel supplice de faire horreur à tous ceux qui l’approcheraient.

Ne vous semble-t-il pas qu’il y a une disproportion terrible entre le crime et le châtiment ? Les vitrioleurs et les vitrioleuses sont condamnés pour coups et blessures, et quand la victime n’a point tout à fait perdu l’usage d’un de ses membres, la peine ne saurait être grave. Et pourtant il n’y a pas de crime où la préméditation soit plus lâche.

J’estime, quant à moi, que la femme qui attend son amant ou son mari un revolver à la main, et qui lui tire six balles dans la tête, est moins coupable que celle qui, lâchement, cache un bol de vitriol sous son manteau.

Sur ce point, il est nécessaire qu’une réforme législative intervienne. Condamner un être humain à une vie plus affreuse que la mort est un crime plus odieux qu’un meurtre. Il ne faut point oublier que ces attentats au vitriol étaient inconnus quand la loi a été faite. Sans cela, il est certain que le législateur les aurait prévus.

Après cette étude forcée du droit criminel et des crimes passionnels, un hasard me fit apercevoir qu’il y a réellement un triste revers à cette belle médaille de la police, qui m’était apparue superbe, défendant la société et se dévouant pour elle.

J’avais été pris par la fièvre de ce métier ; je désirais quitter le poste paisible que j’occupais, et entrer aux délégations judiciaires. Mon camarade Fabre, qui était secrétaire de M. Clément, et qui allait être nommé commissaire de police, m’avait promis de me présenter à son patron, et j’allai un jour le trouver. C’était la première fois que je pénétrais dans le bâtiment du quai des Orfèvres.

— Attends-moi un peu dans ce couloir, dit Fabre ; le patron est occupé en ce moment. Je viendrai te chercher tout à l’heure.

Je me promenais dans la vaste galerie mal éclairée par un bec de gaz, et je m’amusais à regarder les écriteaux placés sur les portes : « Délégations judiciaires ; — service de Sûreté, permanence… »

Tout à coup, je sentis une lourde main s’appesantir sur mon épaule.

— Que faites-vous ici ? me dit une voix dure. Suivez-moi. Allons, et plus vite que cela.

Et un robuste gaillard me prenant au collet m’entraînait.

Je n’étais pas encore patient, et mon premier mouvement fut de résister brutalement à cette brutale étreinte ; mais je réfléchis très vite qu’il était assez amusant, pour un secrétaire de commissaire de police, d’être arrêté comme un malfaiteur. Je me laissai faire, et tout à coup je me trouvai transporté dans un cabinet que j’ai bien connu depuis, puisqu’il fut le mien, en face d’un homme blond, un peu chauve, à la figure intelligente et fine, qui, très courtoisement, me fit asseoir et me déclara qu’il était M. Macé, chef de la Sûreté. M. Macé, depuis M. Claude, était le premier chef de la Sûreté qui s’était fait une réputation d’habileté et d’énergie. Les journaux ne s’occupaient que de lui. On ne parlait que de lui dans les commissariats de police, et je le regardais avec le respect admiratif du soldat pour son chef victorieux.

— Je vous demande bien pardon, monsieur, me dit M. Macé sans se départir de sa courtoisie un peu froide, mais je vous serais très obligé de me dire qui vous êtes et ce que vous veniez faire dans cette galerie ?

J’avais repris tout mon sang-froid et je répondis :

— J’avoue, monsieur, que je suis un peu étonné de la façon inattendue dont je suis admis à l’honneur de faire votre connaissance. J’ai été amené devant vous avec une rapidité qui ne m’a pas laissé le temps de vous demander audience. Je me nomme Goron, je suis le secrétaire de M. Collas, et j’attendais mon ami Fabre, qui doit me présenter à M. Clément.

M. Macé me regardait par-dessus ses lunettes d’or ; il sourit en entendant cette explication, et, venant à moi la main tendue, me dit :

— Excusez-moi, monsieur ; je regrette vivement la maladresse de cet agent. Mais je suis en ce moment obligé de prendre des précautions extraordinaires. Depuis que je suis en lutte avec la police municipale, je suis l’objet d’une véritable persécution. À chaque instant, des agents du contrôle viennent m’espionner. C’est pour cela que j’ai donné l’ordre de conduire dans mon bureau toute personne qu’on verrait stationner dans cette galerie. Cette consigne n’était pas pour vous, évidemment, mais vous avez trop d’esprit pour ne point comprendre la douloureuse nécessité à laquelle je suis réduit.

M. Macé me reconduisit jusqu’à la porte, et les hasards de la vie ont fait que, depuis, nous ne nous sommes jamais rencontrés, à mon grand regret, d’ailleurs, car j’ai toujours eu une estime profonde pour son caractère… Mais quand je revins vers le bureau de mon ami Fabre, je ne pouvais m’empêcher de faire de tristes réflexions.

Ainsi, ce ne sont pas les malfaiteurs seulement qu’espionnent les gens de police ? Ils se mouchardent même entre eux !

La vie n’est qu’une longue suite de désillusions.

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