‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 2 sur 48 · Partie 1 · Les leçons de M. Clément

Partie 1 · Les leçons de M. Clément

Peu de temps après cette aventure, j’entrai comme secrétaire titulaire chez M. Clément. Il m’est très difficile de le juger. Tant que je fus son inférieur, il me témoigna une extrême bienveillance ; dès que je fus commissaire de police, c’est-à-dire son égal, il montra contre moi une hostilité si accusée que, malgré tout mon désir de l’ignorer, un jour vint où je fus obligé de la constater.

Pourquoi cette inimitié ? Je n’en sais rien, ou plus exactement, je n’en connais qu’une raison assez bouffonne. Je ne me suis aperçu qu’il nourrissait contre moi de mauvais sentiments, qu’à la suite d’une aventure quasi burlesque que voici : j’étais chef de la Sûreté et je crois que j’interrogeais un assassin, quand mon ancien patron, solennel comme toujours, entra dans mon bureau et me demanda de lui servir de témoin pour une grave affaire.

— Qu’y a-t-il donc ? demandai-je, inquiet.

— Des journalistes se sont permis de se cacher dans un coffre à bois de mon antichambre pour voir les gens que je recevais, répondit M. Clément avec l’indignation d’un prêtre dont le sanctuaire aurait été violé.

Je partis, je l’avoue, d’un franc éclat de rire.

— Et vous voulez, lui dis-je, que j’aille constater cette violation de coffre à bois ? Mais ce n’est pas un délit prévu par le Code ! Voyons, laissez donc cela tranquille, vous seriez ridicule !

Clément partit furieux, et le lendemain, en venant au rapport quotidien, j’aperçus sur le bureau du préfet, bien en vue, une dénonciation écrite dudit Clément contre moi. Était-ce une malice de M. Lozé ? était-ce le hasard ? Toujours est-il que le papier était placé de telle façon qu’il m’était impossible de ne pas le voir, et que j’en fis l’observation.

— Ah ! dit M. Lozé, en souriant, je suis bien ennuyé que vous ayez aperçu cela ; enfin ! j’espère que vous n’en voudrez pas à Clément ; vous connaissez son caractère.

Néanmoins, Clément et moi sommes restés… brouillés depuis ce coffre à bois.

Je ne sais si mon ancien patron eut d’autres coffres à bois dans son existence, mais ce que je sais bien c’est qu’il était également brouillé avec mes prédécesseurs Kuhn et Macé. Je me garderai bien de reproduire ce que M. Macé écrivit sur son compte.

Mais revenons à l’époque déjà lointaine où je n’étais que son secrétaire et où il me témoignait de l’amitié.

En entrant aux Délégations judiciaires, j’espérais commencer enfin cette chasse aux criminels qui avait pour moi un attrait si grand. J’avais désiré devenir le collaborateur de M. Clément, croyant trouver près de lui un champ plus vaste pour mon activité et même en recevoir d’utiles leçons de police. Il passait, en effet, pour un des hommes connaissant le mieux les traditions, et sa solennité silencieuse lui avait donné la réputation d’un esprit très profond. Hélas ! il fallut beaucoup en rabattre. L’idéal de mon nouveau patron eût été de bien m’initier aux mystères de la vidange et de la politique « côté manche » ; mais, je l’avoue, je n’avais de dispositions ni pour l’une, ni pour l’autre.

M. Clément avait une spécialité, celle de vider les fosses. Dès qu’il s’agissait de rechercher un foetus, ou le couteau d’un assassin dans une tinette, c’était toujours lui que l’on chargeait de la besogne. Quand j’étais chef de la Sûreté, je me souviens qu’un jour un juge d’instruction très connu me dit, à propos d’une affaire quelconque : « Il faut prévenir Clément, puisqu’il est nécessaire de vider cette fosse ; il ne nous pardonnerait pas d’opérer sans lui. »

Le fait est que c’était devenu presque une spécialité dont il eût pu être jaloux. Je l’ai vu, d’ailleurs, mettre la main à l’ouvrage avec tant d’ardeur, qu’il était à croire que cela l’amusait. Les manches retroussées, il plongeait les mains… et il me gourmandait d’assister à son travail les bras croisés ; mais, sur ce point, je n’ai jamais rien voulu savoir, non plus, d’ailleurs, que pour les autopsies, pendant lesquelles Clément bourrait lui-même les bocaux… Je me contentais de prendre des notes.

Il en était à peu près de même pour les manifestations de la rue, dont M. Camescasse lui laissait la spécialité. La plupart du temps, je suivais mon patron en flâneur, les mains dans mes poches.

C’est ainsi, qu’à la manifestation des affamés sur la place de l’Opéra, j’ai appris à connaître les douceurs du passage à tabac. Il m’arriva d’être pris par un remous de foule, au moment où les gardiens de la paix chargeaient. Un grand diable de brigadier, une sorte d’hercule, m’empoigna et se mit en devoir de me passer sérieusement au tabac en question.

— Laissez-moi, criai-je, je suis le secrétaire de M. Clément.

Enfin, il entendit, et, retirant son képi, se confondit en excuses pendant que j’essayais de faire reprendre sa forme à mon chapeau.

Je me suis toujours demandé ce qui serait advenu de moi si je n’avais pas eu la chance d’être le secrétaire d’un commissaire de police, d’autant plus, je dois l’avouer, que j’avais fait de la « rouspétance ».

Et pourtant, il ne faut pas leur en vouloir, à ces malheureux agents, de leur contact souvent un peu vigoureux envers une foule qui les déborde, et que leur consigne est de maintenir. Ils font leur devoir, et si, dans la chaleur de l’action, ils s’emballent, on ne doit point oublier qu’ils font ce que le soldat fait sur le champ de bataille, et que pour eux, le manifestant, c’est l’ennemi. Et puis, quand on reçoit des coups, on a toujours la tentation de les rendre. Moi aussi, je fus pris de cette fièvre, au mois d’août 1885, à l’inauguration du monument de Blanqui, qui fut une grande manifestation socialiste à laquelle j’assistai forcément, puisque M. Clément, mon chef, commandait une partie du service d’ordre. Je revois encore cette poussée d’hommes autour du cimetière, et Séverine, un peu pâle, mais souriante, de grosses fleurs rouges à la main.

Tout à coup, il se fit une poussée dans la foule, et Aragon, qui est encore commissaire de police, s’empara d’un drapeau rouge. Mais les porteurs du drapeau voulurent le reprendre. Aragon n’avait autour de lui que son secrétaire et quelques agents ; brusquement, il fut entouré, et nous vîmes, tout à coup, lui, le drapeau rouge, et les agents disparaître dans la foule. M. Clément, les agents que nous avions sous la main, nous courûmes à la défense d’Aragon, comme nous courions à la défense des camarades quand les Prussiens les entouraient, à Montbéliard ou à Héricourt. Toute lutte revient toujours à être l’image de la guerre. Heureusement que, dans les manifestations de ce genre, ce n’était guère que des coups de poing qui étaient échangés. Je crois bien que ce jour-là, moi, qui n’aimais pas cet exercice, j’ai cependant tapé comme les autres. Il faut avoir la franchise de le dire : cet instinct qui pousse l’homme à répondre à la violence par la violence est peut-être ce qui le rapproche le plus de la bête, mais c’est aussi ce qui l’élève jusqu’aux dévouements héroïques. Le gardien de la paix qui défend son camarade dans une manifestation n’a pas un idéal différent du soldat qui court à l’ennemi pour dégager son bataillon ou son régiment. C’est toujours, sous une forme ou sous une autre, la défense du drapeau. Ce sont des vérités que la passion politique empêche d’avouer, mais, qu’au fond, tout le monde comprend. C’est aussi pour cela qu’on a vu si souvent ceux qui, jadis, tapaient sur les sergents de ville, leur ordonner, par la suite, de taper sur leurs anciens amis. Il n’y a guère que mon ancien patron Clément qui, lui, est invariablement resté du côté du plus fort.

Clément, du reste, n’est pas un homme, c’est une institution. En lui, se résument toutes les idées, toutes les doctrines des anciens policiers. Bientôt il sera, je crois, le dernier agent de la police ancienne, et quand on lui aura donné la croix de commandeur qu’il espère toujours, quand il prendra sa retraite, on pourra dire que cette institution aura disparu pour jamais.

Avec cela, très énergique et très brave. Je l’ai vu dans un incendie, faubourg Saint-Denis, et j’avais très chaud, en le suivant, je vous l’assure.

Àl’inauguration du monument de Blanqui, à l’enterrement d’Amouroux et d’Arnould, il était toujours le premier en tête de ses hommes. On peut dire qu’il a toutes les qualités de ses défauts.

Si je fis avec lui une véritable opération politique, ce fut bien la fameuse manifestation Van Zandt. Ce jour-là, mon inexpérience admira la façon dont la police sait se servir de la badauderie des Parisiens. Toute la journée, on avait eu à la préfecture de police les inquiétudes les plus grandes, non pas pour mademoiselle Van Zandt, dont on ne s’occupait guère, mais pour M. Jules Ferry qu’on savait menacé d’une manifestation tumultueuse.

La nouvelle de la retraite de Lang-Son s’était répandue dans Paris, depuis le matin, et avait produit une émotion énorme dans la population. On craignit une émeute, et l’on avait pris les précautions les plus minutieuses pour garder le ministre des affaires étrangères.

Depuis plusieurs jours, d’un autre côté, des protestations contre mademoiselle Van Zandt se produisaient à l’Opéra-Comique. Je ne sais quelles furent les instructions que M. Camescasse donna à mon patron chargé, ce soir-là, du maintien de l’ordre à l’Opéra-Comique, mais ce que je sais bien, c’est qu’on profita de l’incident Van Zandt pour attirer la foule et empêcher la manifestation d’aller jusqu’au quai d’Orsay.

Nul, plus que moi, n’est soucieux du secret professionnel. Je l’ai bien prouvé quand je fus appelé à témoigner dans le procès Dupas-Royère ; mais j’ai du secret professionnel une conception qui n’est peut-être pas tout à fait celle des hommes politiques. J’estime qu’il n’y a secret professionnel, en matière de police, que pour les questions intéressant la sûreté de l’État, ou l’honneur des particuliers. Le secret professionnel serait une immoralité s’il devait exister pour le fonctionnaire décidé à signaler une pratique mauvaise, dangereuse, parfois contraire à la morale que toutes les philosophies et toutes les religions s’accordent à enseigner.

Mais en ce qui concerne l’incident Van Zandt, je n’ai pas de secret à garder, pour la bonne raison qu’on ne m’en a point confié. Je me contente de raconter ce que j’ai vu et ce qui était fort pittoresque.

Comment tout à coup les manifestations parties de la rue Montmartre, pour aller chez M. Jules Ferry, se trouvèrent-elles à l’Opéra-Comique ? Je n’en sais rien, mais je sais comment on les garda autour de ce théâtre. Toutes les dix minutes, un agent en bourgeois sortait précipitamment. On criait : « Voilà Van Zandt ! » La foule s’élançait. M. Clément et ses agents la maintenaient ; il s’en suivait une bagarre et le tour était joué. Cela dura jusqu’à la fin du spectacle. Il était alors trop tard pour que les manifestants pussent aller chez M. Ferry. C’est ainsi que les événements les plus retentissants ont parfois des dessous ignorés du public. C’est ainsi que la dernière victime de Lang-Son fut cette pauvre mademoiselle Van Zandt, qui, à partir de ce moment, ne put reparaître sur la scène de l’Opéra-Comique.

Chaque jour, dans ce temps-là, apportait sa manifestation nouvelle et M. Clément était de toutes les fêtes.

Les élections de 1885, surtout, nous donnèrent bien du mal, et quand le Gaulois, dont les bureaux étaient alors situés boulevard des Italiens, illumina pour célébrer l’apparente victoire des monarchistes, M. Clément fut chargé de protéger contre la foule le journal de M. Meyer.

Nous passâmes quelques soirées peu agréables sur le boulevard, qu’éclairaient seuls les lampions du Gaulois. Là aussi, je perdis patience, comme à l’inauguration du monument Blanqui, et j’arrêtai de ma main un ou deux manifestants qui m’avaient grossièrement insulté. Cette besogne ne m’amusait guère, mais le policier est un soldat, comme je l’ai dit plus haut ; je faisais respecter ma consigne.

Il m’arriva, à l’occasion de ces élections de 1885, une assez plaisante aventure qui me prouva d’une façon pittoresque le peu de confiance des Parisiens en la stabilité des gouvernements.

Le soir du lundi, alors que les dépêches venues de tous les coins de la France annonçaient une défaite des candidats républicains dans un grand nombre de départements, M. Clément m’emmena vers deux heures du matin chez M. Gragnon, le nouveau préfet de police. Les circonstances étant graves, il venait, dit-il, se mettre à la disposition de son préfet.

M. Gragnon, qui avait déjà autour de lui ses principaux chefs de service, nous reçut avec une extrême amabilité, en nous déclarant qu’il nous gardait à souper. Mais, comme il était garçon et qu’il venait à peine d’emménager boulevard du Palais, il n’avait point une cuisine et une table organisées. Il me pria donc d’aller avec mon camarade Rouquier, secrétaire aux délégations, chercher, dans un restaurant, des huîtres, de la viande froide et des bouteilles de champagne. Nous avions tous deux été fourriers et nous nous acquittâmes de notre mission à la satisfaction générale. Nous revînmes bientôt en fiacre chargés de provisions, et M. Gragnon constata que le souper que nous avions apporté était exquis.

Mais, vers cinq heures du matin, au moment où le préfet, entre la poire et le fromage, décachetait les dernières dépêches du ministère de l’intérieur, il se fit, dans l’antichambre, un bruit tel que M. Gragnon me pria d’aller voir ce qui se passait.

Je trouvai le garçon du restaurant, qui était venu ouvrir les huîtres, en violente discussion avec le valet de chambre du préfet.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je.

— Il y a, monsieur, répondit le garçon, que j’ai l’ordre de mon patron de ne pas m’en aller sans que ma note soit payée.

— Revenez demain, mon ami, répondis-je. On vous payera à la caisse. J’espère que vous avez confiance dans le préfet de police.

— Confiance ? fit l’homme avec cet accent traînard que l’on connaît. Ah ! non, alors… Demain ! Mais le préfet n’y sera plus. On dit partout que le gouvernement est battu.

Malgré toute mon éloquence, je ne parvins pas à faire comprendre à cet homme que les gouvernements, même en tombant, payent leurs dettes où les font payer par leurs successeurs ; il ne voulut point démordre de sa consigne. Je revins rendre compte de l’incident à M. Gragnon qui rit beaucoup, et paya la note du restaurateur.

Clément, en dehors de la vidange et de la politique, avait encore une autre spécialité qui fut, pour moi, l’occasion d’études intéressantes sur les dessous de la vie parisienne, et aussi de réflexions philosophiques sur la mission moralisatrice de la police, et les besognes auxquelles, parfois, elle est contrainte de s’employer.

Clément avait la charge d’aplanir les difficultés que les personnages occupant un certain rang pouvaient avoir avec leurs maîtresses.

J’ai vu défiler de bien jolies filles dans le bureau de mon chef, et j’ai écrit sous sa dictée des interrogatoires suggestifs ;… mais ceci relève du secret professionnel tel que je le comprends.

Certes, la besogne dont mon patron était chargé était honorable, puisqu’elle était dans l’intérêt des familles et qu’il l’accomplissait avec une très grande honnêteté. Je dois dire, pourtant, que si j’ai vu souvent des femmes galantes essayant d’exploiter des fils de famille, il m’est arrivé d’assister à des scènes peu édifiantes, où il apparaissait, clair comme le jour, que certains hommes prétendent se servir de la police comme d’un moyen de chantage, se conduisant vis-à-vis de leurs maîtresses d’une façon indigne et abusant des droits que la loi leur donne.

Ce qui m’indignait le plus, c’est l’abus que j’ai vu faire de la faculté que la loi donne à la police d’expulser les étrangers, par simple mesure administrative. Ce que j’ai entendu de dialogues de ce genre :

— Mais, monsieur, il m’a fait un enfant ; qu’il paye les mois de nourrice.

— Mademoiselle, ceci ne nous regarde pas. Nous ne voulons pas de scandale. Vous êtes étrangère : si vous continuez à faire du tapage à la porte de M. X…, nous vous expulsons.

Et quand les pauvres filles bravaient le danger, quand elles continuaient leurs réclamations, on les reconduisait à la frontière.

Eh bien ! cela me semblait et me semble toujours monstrueux. Quand le comte de X…, ou le marquis de Z…, faisait un enfant à la bonne de madame sa mère, il ne s’inquiétait guère de savoir si la femme qu’il désirait était luxembourgeoise ou suissesse. Pourquoi donc s’en préoccupait-il le jour où il fallait payer les mois de nourrice ?

Quand M. X… avait fait des billets à mademoiselle X…, qu’il aimait passionnément, il n’avait point trouvé que sa nationalité belge ou italienne refroidissait son ardeur. Pourquoi donc s’avisait-il tout à coup, le jour de l’échéance, que cette nationalité l’empêchait de payer la dette qu’il avait souscrite ? Et ces maris qui, le lendemain du divorce, faisaient expulser leur femme ?

Ce sont, à mon avis, de dangereux errements, et quand il s’agit d’intérêts privés aussi délicats, la police doit éviter l’apparence même de l’arbitraire. Sans doute, il est des cas, et même des cas nombreux, où le devoir de la police est d’intervenir dans l’intérêt des familles ; mais il faut alors au magistrat une délicatesse et un tact extrêmes. M. Clément, malgré sa bonne volonté, semblait peu fait pour ce rôle de diplomate. Il apparaissait trop comme un simple croquemitaine.

J’avoue que je fus enchanté de quitter les Délégations judiciaires quand, peu de temps après les élections de 1885, je pus passer mes examens pour le grade de commissaire de police, et que j’eus la chance d’être reçu premier. M. Gragnon me nomma commissaire de police à Pantin.

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