‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 18 sur 48 · Partie 2 · Le rêve

Partie 2 · Le rêve

Un ancien magistrat qui est aujourd’hui député, M. Bérard, a raconté, dans je ne sais plus quel journal, une fantastique aventure.

Au moment où il débutait dans la magistrature, il s’en alla faire une longue excursion dans les montagnes des Cévennes et coucha un soir dans une auberge perdue au milieu d’une gorge sauvage.

La nuit, la fatigue, sans doute, lui donna un cauchemar affreux. Il voyait l’aubergiste et sa femme s’approcher de son lit sans qu’il eût la force de se relever et de crier.

L’homme tenait un grand couteau de cuisine à la main et lui coupait la gorge pendant que la femme, cramponnée à ses bras, l’empêchait de se défendre.

Quand il ne remua plus, les deux assassins le prirent l’un par les pieds, l’autre par la tête, et le portèrent dans le trou à fumier.

Il ne se réveilla que sous l’impression douloureuse, plus douloureuse que celle du couteau, du fumier qui pesait sur sa poitrine et l’étouffait.

Le cauchemar avait été si horrible que le jeune magistrat s’éveilla baigné de sueur, en proie à un trouble nerveux indicible.

Il s’habilla à la hâte et partit.

Mais en quittant l’auberge où il avait passé une si mauvaise nuit, il regarda longuement l’hôte et sa femme. Et, sans doute sous l’impression du rêve affreux qui l’avait tourmenté, il lui parut que tous deux avaient des têtes de bandits.

Un an après, M. Bérard était nommé substitut justement au chef-lieu d’arrondissement de ce pays sauvage où il avait si mal dormi.

En arrivant au parquet, il fut mis au courant d’une instruction judiciaire qui depuis l’année précédente passionnait la contrée.

Un officier ministériel, notaire ou huissier, je ne me souviens plus exactement, avait disparu l’année précédente, un jour qu’il était allé toucher une grosse somme.

On était certain que le malheureux avait été assassiné et on ne parvenait pas à trouver les assassins.

Cependant, au moment où arriva M. Bérard, des dénonciations anonymes avaient prévenu le parquet que, le soir de sa disparition, l’huissier ou le notaire s’était attardé dans une auberge d’où on ne l’avait pas vu sortir.

Le juge d’instruction, sur cette simple indication, avait arrêté les aubergistes, l’homme et la femme, et conviait M. Bérard, pour ses débuts au parquet, à assister à leur interrogatoire.

Quel ne fut pas l’étonnement du substitut en reconnaissant, dans les deux personnes arrêtées, l’hôte et l’hôtesse de l’auberge du « mauvais rêve ! »

Il lui vint aussitôt comme une intuition et il demanda au juge d’instruction la permission d’interroger à son tour cet homme et cette femme qui niaient avec la dernière énergie.

— Vous êtes les coupables, leur dit-il, et je le sais d’autant mieux que je vous ai vus commettre votre crime. C’est vous, l’homme, qui avez coupé la gorge de la victime avec votre grand couteau, et tous deux vous avez porté le cadavre dans le trou à fumier où il doit être encore !

Les deux aubergistes furent pris d’un tremblement nerveux ; il leur semblait sans doute qu’ils voyaient apparaître devant eux le spectre de l’homme qu’ils avaient assassiné ; ils se jetèrent à genoux, éperdus, et avouèrent leur crime. On retrouva le cadavre de l’assassiné dans le trou à fumier indiqué.

Je ne me charge pas d’expliquer ce phénomène, pas plus du reste que M. Bérard ne s’en est chargé lui-même.

De tout temps, il semble que le rêve a été pour certains individus une sorte de prescience ou de divination. Les savants, du reste, s’accordent maintenant pour reconnaître au sommeil magnétique, au somnambulisme, des facultés divinatoires particulières.

Je ne suis pas plus un savant qu’un homme de lettres, et je ne puis, quant à moi, constater qu’une chose, c’est qu’au cours de ma carrière, il m’est advenu une aventure qui rappelle par plus d’un côté celle de M. Bérard.

Au mois de janvier 1891, j’appris qu’on avait trouvé étranglée chez elle, dans le modeste appartement qu’elle habitait rue du Terrier, à Vincennes, une vieille femme nommée madame Bazire.

J’arrivai à Vincennes immédiatement avec M. Guillot, juge d’instruction, et M. Grimal, le commissaire de police, nous conduisit dans la maison où tout avait été laissé en place.

Dans une étrange chambre à coucher tapissée de bannières et ornée d’une foule d’objets religieux, le corps de la pauvre vieille femme était étendu sur le parquet, au pied du lit, la face contre terre.

L’assassin l’avait étranglée, puis sur le dos avait placé une lourde malle, une malle d’un très vieux modèle, aussi vieux sans doute que sa propriétaire, recouverte en peau de sanglier, et dont des nervures de chêne consolidaient le couvercle. De plus, elle était garnie de quatre roulettes.

Madame Bazire était une brave femme, vivant exclusivement d’une petite rente viagère de 800 francs. C’était le type même de la vieille dévote ; depuis plus de trente ans qu’elle habitait Vincennes, elle n’avait jamais manqué chaque matin d’assister à la messe, et l’après-midi à tous les offices, vêpres, saluts, neuvaines et le reste.

La dernière fois qu’on l’avait vue, elle était sortie pour aller à la messe de neuf heures, disant qu’elle reviendrait bientôt sans doute, parce qu’elle voulait faire faire quelques réparations à son appartement, sinon qu’elle irait, dans la journée, toucher à la Nationale les arrérages de sa rente.

On ne s’occupa pas d’abord dans la maison de sa disparition. On crut qu’elle avait été faire une longue course dans Paris, et qu’elle était rentrée tard sans qu’on l’eût vue.

Cependant, le lendemain, les voisins commencèrent à s’inquiéter. Madame Bazire recevait, tous les matins, un petit journal religieux, le Messager de Sainte Philomène, qui indiquait aux personnes dévotes les prières qu’elles devaient dire dans la journée. Même quand elle était malade et alitée, la pauvre vieille, se traînant sur les mains, venait chercher son journal.

On remarqua que le Messager de Sainte Philomène était resté sous la porte. On frappa sans obtenir de réponse et on alla prévenir le commissaire de police, qui envoya chercher un serrurier et fit ouvrir.

Le vol paraissait être le mobile du crime ; toutes les armoires avaient été fouillées et par terre on voyait de petits paquets de linge et de vêtements que la mère Bazire avait la manie d’accumuler dans ses armoires et que l’assassin semblait ne pas avoir voulu emporter. Seule une grosse pendule qui ornait la cheminée, et qui, au dire des voisins, pesait plus de vingt kilos, avait disparu.

Sur le marbre de la cheminée, dans la poussière que la veuve Bazire ne semblait pas enlever trop souvent, on retrouvait, dessinée, la place qu’avait occupée cette pendule.

En revanche, la montre en or de madame Bazire était restée accrochée au-dessus de son lit. Comment l’assassin, s’il était venu réellement pour voler, avait-il négligé la montre et emporté la pendule qui avait une valeur bien moindre et était plus embarrassante ?

Il suffit d’aller à la Nationale pour savoir que madame Bazire n’avait pas touché les arrérages de sa rente. Une courte enquête dans le quartier nous apprit également que la pauvre vieille n’avait certainement pas d’argent dans ses tiroirs, car elle, qui était très ordonnée, avait renvoyé au lendemain le paiement de petites notes, disant qu’elle s’acquitterait dès qu’elle aurait touché sa rente.

M. Guillot et moi, nous étions très perplexes ; mais nous avions remarqué que, parmi les voisines, une vieille femme, madame X…, mettait un empressement extraordinaire à nous donner des renseignements… Avec la méfiance que donne une longue pratique de la police, je demandai à un employé du commissariat qui elle était.

— Oh ! me dit-il, c’est la plus brave femme du monde ; son mari, employé dans une grande administration, est très à son aise. D’ailleurs, monsieur le chef de la Sûreté, ajouta-t-il, M. et madame X… étaient les amis intimes du père Z…, votre ancien patron.

Malgré cette confiance que des relations avec un de mes anciens chefs inspiraient à la police de Vincennes, je restai taquiné par une sorte d’obsession.

Je n’insistai pas, néanmoins, et écoutai avec toute l’attention nécessaire la déposition de madame X…

Elle signala d’abord à mon attention un personnage mystérieux qui venait souvent, disait-elle, voir madame Bazire, une sorte de récolteur d’aumônes, sordidement vêtu, et bien reconnaissable à la sacoche qu’il portait toujours en bandoulière.

Nous eûmes le plus grand mal à retrouver cet homme ; enfin, un beau soir, mes agents vinrent m’avertir qu’il était à Notre-Dame-des-Victoires, où il faisait une neuvaine. Je le pris par le bras à la sortie de l’église et le priai de me conduire chez lui. Très docile, il nous mena au fond des Batignolles, dans une chambre étrange qu’il habitait avec son frère, lequel nous trouvâmes en train de faire cuire, sur un petit poêle, un maigre fricot.

Je commençais pourtant à être blasé sur les surprises, mais je fus stupéfié du spectacle inoubliable que j’eus alors sous les yeux. Une odeur âcre et cependant écœurante en même temps m’avait saisi à la gorge, et le long des murailles, sous le lit, autour du poêle, j’apercevais des montagnes de vieilles chaussures sur lesquelles la moisissure faisait courir une horrible végétation.

Avec placidité, avec résignation, les deux pauvres vieux, sans protester contre la possibilité d’une accusation portée contre eux, sans grandes phrases ni grands gestes, me racontèrent qu’en effet, ils connaissaient madame Bazire, — une personne bien charitable — qui les aidait dans leurs bonnes œuvres ! Il était vrai que l’un d’eux était allé la voir, mais la veille du crime et non le jour, comme l’avait dit la voisine bavarde.

Simplement, comme s’il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde, tous deux me racontèrent alors quelle étrange existence ils menaient, me mettant au courant de petits dessous de la vie parisienne que j’ignorais encore.

Tous deux étaient profondément religieux et s’étaient dévoués à une œuvre de charité et de propagande dont le nom est sorti de ma mémoire, quelque chose comme l’œuvre de la Sainte-Enfance. L’aîné était garçon de bureau dans un ministère, et les deux vieux non seulement vivaient sur ses modestes appointements, mais encore économisaient de quoi acheter de vieilles chaussures que le cadet allait vendre ensuite dans les foires au profit de la Sainte-Enfance ou de toute autre œuvre de charité.

Ils n’avaient d’autres joies sur la terre que d’aller s’agenouiller dans les églises et de soulager des misérables !

Ils communiaient tous les dimanches et, pendant que je faisais une perquisition dans leur taudis, ils égrenaient leur chapelet.

Une rapide enquête me convainquit de la vérité absolue de ce qu’ils m’avaient dit et de la droiture parfaite de ces âmes naïves. Tous deux, d’ailleurs, avaient un alibi complet, un alibi indiscutable.

Il nous fallut chercher d’un autre côté.

Nous apprîmes alors que la mère Bazire avait une nièce qu’elle ne voyait plus depuis longtemps, parce qu’elle trouvait qu’elle n’avait pas assez de religion.

Une dénonciation (c’était même peut-être encore la voisine qui l’avait faite) nous révéla que cette jeune fille était fiancée à une sorte de garçon boucher, qui vendait de la viande de cheval dans les rues de Paris, mais travaillait rarement et avait une mauvaise réputation dans le quartier qu’il habitait.

Dans ces conditions, on arrête d’abord, quitte à s’apercevoir, après, qu’on s’est trompé. C’est une habitude, bonne ou mauvaise, dont je parlerai plus tard quand je m’occuperai de la réforme du code d’instruction criminelle, mais c’est une habitude qui remonte à la plus haute antiquité.

On m’amena donc le gaillard à mon bureau, et il se défendit avec la dernière des maladresses. Je dois même dire qu’il semblait en proie à ce trouble que magistrats et policiers appellent « l’indice d’une mauvaise conscience ».

Il avait, en outre, de terribles preuves à son passif.

Lui qui, la veille du crime, n’avait pas un sou, avait été trouvé ayant dans sa poche une pièce de vingt francs et portant un petit paquet de linge et d’étoffe en tous points semblables à ceux qu’on avait ramassés chez madame Bazire.

Il ne voulut pas s’expliquer d’abord sur la provenance de l’argent et du paquet ; puis il raconta « qu’il avait rencontré sur le tramway une ancienne maîtresse, laquelle était bonne dans une grande maison et lui avait fait ce double cadeau ».

L’explication était d’autant plus mauvaise qu’il prétendait ignorer le nom et l’adresse de cette ancienne maîtresse si généreuse.

— Tout ce que je sais, disait-il, c’est qu’elle s’appelle Adèle et qu’elle sert dans une maison du côté de l’Arc de Triomphe.

C’était la version enfantine et maladroite de tous les criminels.

L’homme coucha au Dépôt et l’agent qui l’avait arrêté était bien persuadé qu’il avait mis la main sur le véritable assassin. Moi, cependant, j’avais des doutes et le juge d’instruction aussi.

Le lendemain, nous fûmes obligés de remettre le pauvre diable en liberté ; lui aussi justifia d’un alibi éclatant. Dix témoins vinrent affirmer qu’il avait passé toute la journée, toute la soirée, toute la nuit, à Neuilly ou à Levallois, c’est-à-dire fort loin de Vincennes.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’on retrouva sa bonne amie, qu’il avait dit la vérité, et qu’elle lui avait donné un paquet de rideaux pour sa chambre, paquet presque identique à ceux que la mère Bazire avait la manie d’accumuler dans ses armoires !

Cette affaire commençait à me porter sur les nerfs et je revins à Vincennes pour compléter mon enquête.

On parle plus facilement le lendemain de la découverte d’un crime que le jour même. Des voisins se mirent à me raconter mille choses sur madame X… Elle ne pouvait souffrir la mère Bazire qu’elle accusait d’être trop bigote et d’avoir la déplorable habitude de rouler sur le parquet, matin et soir, la malle que l’assassin avait mise sur son dos. Madame Bazire serrait dans cette malle son livre de messe et madame X… avait manifesté à plusieurs reprises sa mauvaise humeur d’entendre ainsi « un tramway passer au-dessus de sa tête ».

On disait aussi que madame X… était un peu exaltée, qu’elle se querellait facilement avec les autres femmes habitant la maison.

Cependant je ne recueillis aucun mauvais renseignement sur elle.

— C’est une originale, me dit-on, mais nous la croyons incapable de faire du mal à une mouche.

Cependant le caractère de cette femme me semblait étrange et malgré moi un soupçon me venait. On m’avait raconté qu’un jour on l’avait vue prendre une poignée de cendres et la jeter à la tête de la mère Bazire, qu’à plusieurs reprises on l’avait entendue grommeler contre sa vieille voisine.

M. Guillot revint avec moi faire une perquisition chez elle, uniquement sous le prétexte qu’elle nous avait trompés, nous donnant deux fois de faux renseignements.

L’expédition ne fut pas brillante ; M. Guillot ni moi, qui savions l’honorabilité du mari, n’osions bouleverser de fond en comble l’appartement, d’autant plus que nous étions assourdis par les véhémentes objurgations de la dame qui criait :

— Eh bien ! je sais maintenant ce qu’il en coûte de vouloir rendre service à la justice ! Je puis en voir commettre, des crimes ! Je puis voir des assassins entrer dans la maison ! Si jamais je m’en mêle !…

Nous ne trouvâmes rien, et je rentrai à Paris aussi penaud que le soir même où madame B. D… me donna pour Anastay un alibi auquel j’étais bien loin de m’attendre.

Mais, alors, je suivais toutes les affaires criminelles dont j’avais à m’occuper avec une passion de chasseur.

Toute la soirée, je ruminai dans mon esprit les incidents de ce drame, et, quand j’allai me coucher, il me fut impossible de m’endormir. Je cherchais, sans le trouver, le mobile que madame X… aurait eu pour assassiner la veuve Bazire, et cependant j’étais persuadé que je ne me trompais pas. Plus je réfléchissais, plus je me disais que cette femme bavarde, qui successivement avait donné deux fausses pistes, devait avoir commis le crime !

Dans l’énervement où m’avait mis l’insomnie, j’eus comme une hallucination

Je revis la chambre de la mère Bazire, avec ses bannières accrochées au mur, ses vierges et ses saints Joseph… suspendus au-dessus de la commode.

La pauvre vieille rentrait de la messe, tenant sous le bras son gros livre… Elle était essoufflée d’avoir monté l’escalier ; un instant elle s’assit sur une chaise pour reprendre haleine, puis elle se releva, ouvrit sa porte et alla chercher sur le palier sa malle qu’elle roula au milieu de la chambre avec un grand bruit de roulettes.

Tout à coup, une vieille femme échevelée, une sorte de mégère, poussant la porte entr’ouverte, entra dans la chambre. Elle tenait une corde à la main et la brandissait comme une arme.

— J’en ai assez, j’en ai assez de tes bondieuseries, cria-t-elle. Ah ! tu ne me réveilleras plus avec ton tramway, sale bête !

Et se jetant sur la mère Bazire, qui tomba terrifiée, médusée, n’ayant plus la force de pousser un cri, elle lui passa la corde autour du cou et tira de toutes ses forces.

Un râle et tout fut fini. La mère Bazire ne remuait plus.

Alors, je reconnus la vieille femme échevelée qui riait d’un rire fou : c’était madame X…

— Tiens, cria-t-elle, la voilà ta satanée malle, vieille bigote ! Tu ne m’ennuieras plus avec !

Et j’entendis encore le bruit lugubre des roulettes, et je vis la mégère jeter la lourde malle sur le corps de la mère Bazire dont les jambes eurent un dernier tressaillement et se raidirent comme celles des lapins qui viennent de recevoir le coup mortel.

Pourquoi, dans la fantaisie du rêve, cette comparaison étrange me vint-elle alors à l’esprit ?

Madame X… regarda autour d’elle, effarée, s’en fut jusqu’au palier pour bien voir si personne ne montait l’escalier ; puis, brusquement, elle prit sur la cheminée la lourde pendule, la cacha sous son tablier et s’en alla en fermant la porte…

Je m’éveillai en sursaut, baigné de sueur.

Mon rêve, par exemple, était resté dans ma mémoire avec une netteté extraordinaire… Je n’hésitai pas une seconde. Oui, c’était bien cela. C’était ainsi que le crime avait été accompli ; il ne devait, il ne pouvait y avoir d’autre mobile à ce bizarre assassinat, et la coupable était certainement madame X…

Je pris à peine le temps de m’habiller, je me mis à mon bureau, et fiévreusement, comme j’aurais écrit la scénario d’un mélodrame, je griffonnai à la hâte mon rapport au juge d’instruction. Il faisait encore nuit, il était à peine six heures du matin quand j’arrivai chez M. Guillot qui, bien entendu, dormait encore, et fut un peu étonné de cette visite extra matinale.

— Monsieur le juge, lui dis-je avec une exaltation qui, je crois, le fit sourire, je sais maintenant comment madame Bazire a été assassinée. Écoutez plutôt.

Et je me mis à lire mon rapport ou plutôt le récit de mon rêve…

M. Guillot était, incontestablement, un des magistrats du Parquet de Paris les plus expérimentés et les plus habiles en matière criminelle. J’en ai rarement vu d’aussi capables que lui de définir la psychologie d’un criminel et de démêler très vite, dans les brouillards d’une instruction, les mobiles auxquels un assassin avait obéi.

Le juge m’avait écouté avec la plus grande attention et, à mesure que je lisais, il hochait la tête en signe d’approbation.

— Ce doit être cela, me dit-il. Vos conclusions sont d’une logique implacable. Oui, le crime, sans doute, a été commis dans les conditions mêmes que vous indiquez. Mais votre conviction et la mienne sont insuffisantes pour persuader les jurés. Je crois, comme vous, que madame X… est un peu folle et que c’est elle qui a assassiné madame Bazire ; mais la preuve ? Il faudrait retrouver la pendule et il nous est difficile de retourner perquisitionner dans ce ménage, dont la réputation d’honorabilité est parfaite. Cherchez le moyen de retrouver la pendule.

Je revins à la Sûreté très perplexe. Le juge avait raison. Madame X… devait être dans un état d’esprit tel que son aveu même serait insuffisant.

Si nous avions la chance de l’obtenir dans un moment d’exaltation, on nous dirait le lendemain que, pour dissimuler notre impuissance à retrouver l’assassin, nous avions mis ce crime sur le compte d’une folle. Ce qu’il fallait avoir, en effet, c’était la pendule.

Je songeai encore à Barbaste. Sa spécialité pouvait, une fois de plus, nous servir.

Je le fis venir et, sans lui dire que c’était en rêve que j’avais trouvé la solution de cette affaire — je lui indiquai comment je pensais que l’assassinat avait été commis.

— Il faut, lui dis-je, que vous obteniez de madame X… des aveux et surtout l’indication de l’endroit où elle a placé sa pendule.

Comme tous les songes, le mien avait été incomplet sur ce point, du moins, et j’avoue qu’après avoir visité l’appartement de madame X… je cherchai vainement dans ma mémoire l’endroit où elle pouvait bien avoir caché la fameuse pendule.

Barbaste avait une grande confiance en lui-même ; il partit en me disant :

— Je réussirai.

Quand il arriva à Vincennes, il trouva madame X… encore couchée et malade. La pauvre créature était fort exaltée.

— Est-ce que vous venez encore m’ennuyer pour cette sale affaire ? dit-elle.

Et elle reprit son antienne de la veille :

— Je puis en voir, maintenant, des crimes !… Si jamais je m’en mêle !

— Mais non, ma bonne dame, répondit Barbaste, qui savait persuader aux assassins que les crimes qu’ils avaient commis étaient tout naturels.

Et sans façon, s’asseyant sur le bord du lit, il continua :

— Je viens seulement pour une petite formalité.

— Vraiment, fit madame X…, intéressée.

— Oui, répondit Barbaste, quoi de plus simple que ce que vous avez fait ! Ah ! si j’avais eu, moi, une bonne femme aussi ennuyeuse sur ma tête, roulant sans cesse sa malle avec un bruit de tonnerre, je vous affirme que je m’en serais débarrassé !

Les yeux de la pauvre folle étincelèrent.

— Mon petit ! s’écria-t-elle, ça n’a pas été long !

— Mais qu’avez-vous fait de la pendule ? reprit Barbaste imperturbable.

— La pendule ? dit madame X…, éclatant de rire ; mais elle est là, sous le lit !

La fameuse pendule était, en effet, dans cette cachette que nous n’avions pas soupçonnée lors de notre perquisition, car il avait fallu que madame X… soulevât le bois du lit pour l’y placer.

Barbaste me ramena à la Sûreté madame X…, qui, en proie à une exaltation grandissante, raconta avec une satisfaction extraordinaire tous les détails de son crime.

— Enfin ! dit-elle, je dors tranquille depuis que cette bigote est morte. Je l’entendais la nuit quand elle revenait du salut, le matin quand elle revenait de la messe, rouler son horrible malle à roulettes. Il me fallait la tuer ! c’était plus fort que moi ! J’avais reçu la veille d’un magasin de nouveautés un paquet dont la ficelle était solide ; je me dis que ce serait très bon pour l’étrangler et je la mis de côté. Lundi matin, je dormais encore ; je fus réveillée par le bruit de la malle à roulettes : la vieille revenait de la messe. Alors je m’élançai hors du lit, je montai quatre à quatre ; la porte était ouverte, je sautai sur cette femme, je la renversai et lui passai la ficelle autour du cou.

» Cela s’est fait tout seul, ajoutait la malheureuse détraquée ; elle n’a pas dit ouf ; un enfant de six ans aurait pu la tuer.

» Alors, continua-t-elle avec un accent de rage, j’ai pris sa satanée malle et je la lui ai jetée sur le dos, en lui criant : « Tu ne me le feras plus rouler sur la tête, ton tombereau, vieille gueuse ! » Enfin, j’ai emporté la pendule qu’elle aimait tant, et, avant de sortir, je lui ai dit à cette vieille qui m’avait tant torturée : « Tu ne l’entendras plus sonner, ta pendule ! »

Je fus stupéfait, je l’avoue, en écoutant le récit de cette femme. Mon rêve presque entier repassait devant mes yeux !

Quant à madame X…, il lui fallait des médecins et non des juges ; on l’envoya à la Salpêtrière où elle entra dans le service du docteur Vigouroux. Les médecins s’accordèrent tous à la déclarer irresponsable.

Ainsi finit l’histoire de mon rêve.

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