‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 17 sur 48 · Partie 2 · Les soldats assassins

Partie 2 · Les soldats assassins

Je viens de montrer, dans deux affaires sensationnelles dont il m’a été donné de m’occuper, une catégorie spéciale de criminels, les rastaquouères assassins de femmes galantes ; je veux parler d’une autre catégorie, les soldats assassins. J’en ai arrêté trois : le soldat Schumacher, le caporal Géomay et le sous-lieutenant Anastay.

J’avoue que ces trois affaires ont été celles qu’il me fut le plus pénible d’instruire. Je suis toujours resté cocardier au fond du cœur, et rien ne m’a été plus douloureux que d’arrêter des hommes portant l’uniforme de l’armée française, convaincus tous trois d’avoir assassiné des vieilles femmes pour les voler, c’est-à-dire convaincus du plus lâche des crimes.

Pourtant, il ne faut point oublier que tout le monde maintenant est soldat, que, par conséquent, l’armée est la foule avec ses vertus et ses vices, et ne peut plus être comme jadis une élite où le sentiment de l’honneur parvient à dominer les plus mauvais instincts.

Le crime de Schumacher était simple, et ce misérable fut arrêté le soir même.

C’était le fils de braves artisans, que ses parents avaient forcé à s’engager à la suite de toutes les frasques qu’il avait faites. En garnison à Bastia, il avait obtenu un congé de deux mois qu’il était venu passer à Paris.

Manquant d’argent pour rejoindre son régiment, attendu qu’il avait mangé celui que lui avait donné son père, il était allé étrangler la mère d’un de ses anciens camarades d’apprentissage, madame Vinchon, qu’il savait à son aise.

Il vola une petite montre en or, 15 francs, une croix et des boutons. On le connaissait dans la maison. La concierge plusieurs fois avait vu venir chez sa locataire un soldat et, le jour du crime, elle avait remarqué qu’il était passé devant sa loge en tenant son képi à la main, comme s’il avait voulu qu’on ne remarquât point le numéro de son régiment.

L’agent Girodot, un de mes meilleurs limiers, mis sur la piste de l’assassin, sut bien vite que le soldat qu’on avait vu plusieurs fois chez madame Vinchon était un nommé Schumacher. Le soir même, il l’arrêta et trouva sur lui la montre, la croix, les boutons qui avaient appartenu à la victime.

Schumacher ne nia pas son crime un seul instant ; il donna en pleurant tous les détails du crime, raconta dans un sanglot comment il avait étranglé la vieille, disant simplement pour son excuse qu’il lui fallait trouver de l’argent pour rejoindre son régiment et ne pas être porté déserteur !

J’avais un véritable dégoût pour lui, tant il me semblait lâche. À la cour d’assises, il tremblait si fort qu’il eut de la peine à répondre aux questions du président. Pendant le réquisitoire, affaissé sur son banc, il semblait une masse inerte dont la pensée était absente.

Mais il se redressa tout à coup en entendant la lecture du verdict du jury, et l’arrêt de la cour le condamnant à la peine de mort.

Quand cette lecture fut terminée, le président dit : « Schumacher. »

Aussitôt, celui-ci se leva dans l’attitude du soldat sous les armes, et répondit d’une voix forte :

— Présent.

— Vous avez trois jours francs pour vous pourvoir en cassation, continua le magistrat.

— Bien, monsieur le président, repartit Schumacher, avec un sang-froid extraordinaire.

Et il sortit la tête haute, d’une allure toute simple, mais toute vaillante… La perspective de la mort lui avait rendu son courage et il semblait heureux de pouvoir payer complètement sa dette.

Le soldat se retrouvait, et il conserva cette bravoure, sans forfanterie, jusqu’au pied de la guillotine.

Son exécution fut, certes, une des plus émouvantes auxquelles j’aie assisté ; jamais il ne m’a été donné de mieux comprendre la force énorme que le sentiment religieux donne à celui qui va mourir : Schumacher était protestant ; un pasteur, M. Arboux, l’avait assisté, exhorté au repentir, à Mazas, d’abord, à la Roquette, ensuite.

Comme il l’avait demandé, M. Arboux fut prévenu de l’exécution, et je le trouvai à la Roquette en arrivant.

Il entra avec moi dans la cellule des condamnés, derrière M. Beauquesne. Schumacher dormait profondément ; il avait été très calme les jours précédents, et ne s’attendant pas à mourir : son avocat lui avait fait espérer la grâce présidentielle.

Sa surprise fut donc terrible, quand, brusquement éveillé, il entendit M. Beauquesne répéter la formule ordinaire : « Votre pourvoi est rejeté ; tâchez d’avoir le courage de bien mourir. »

Schumacher nous regardait d’un œil effaré, il était devenu blanc comme un linge ; mais tout à coup son regard s’arrêta sur le pasteur ; il parut reprendre possession de lui-même, et dit d’une voix très basse :

— J’en aurai, du courage !

Puis, sans protestation, ni faiblesse, il mit son pantalon et ses bottines, refusant l’aide des gardiens.

Àce moment, le pasteur demanda à rester seul quelques instants avec celui qui allait mourir.

Nous sortîmes tous, et attendîmes à la porte de la cellule. Au bout de cinq minutes, nous vîmes paraître Schumacher appuyé sur le bras de M. Arboux ; il ne voulut pas qu’un gardien le soutînt et, d’un pas ferme, il se dirigea vers l’avant-greffe où M. Deibler procéda à la toilette. Quand tout fut terminé, M. Arboux reprit son pénitent sous le bras, en priant les aides de le laisser faire, et Schumacher marcha jusqu’à la guillotine aussi vite que le lui permettaient les liens qui enserraient ses jambes.

Sa pâleur semblait encore avoir augmenté dans la blancheur de l’aube ; avec sa figure imberbe, son crâne rasé, sa chemise blanche, on aurait dit la macabre apparition d’un pierrot mené au supplice.

Alors, il se passa une scène que je revois encore, tant elle m’impressionna.

Le pasteur mit la main sur l’épaule de Schumacher, au moment où les aides allaient le saisir, et lui dit :

— Schumacher, vous vous repentez de votre crime ?

— Oui, répondit le condamné d’une voix claire.

— Vous demandez pardon à Dieu et aux hommes ?

— Oui.

— Que le Dieu tout-puissant vous fasse miséricorde.

Je croyais que c’était fini et déjà Deibler s’emparait de Schumacher et le plaçait contre la bascule.

Mais le pasteur, revenant tout à coup, saisit le malheureux par l’épaule et, lui faisant faire demi-tour, l’embrassa sur les deux joues en lui disant :

— Pour ton père… Pour ta mère…

Tout cela avait bien duré deux à trois minutes, — trois siècles en face de l’échafaud. Les spectateurs étaient aussi livides que celui qui allait piquer une tête dans l’éternité.

— Assez ! assez ! crièrent plusieurs voix.

Mais Schumacher était déjà basculé, et le corps avait roulé dans le panier, où l’aide jeta ensuite la tête qu’il avait saisie par les oreilles.

On cria à l’inhumanité, on accusa M. Arboux d’avoir prolongé l’agonie du malheureux par pur excès de zèle religieux.

Le pasteur se défendit, ma foi, fort bien.

— Si j’ai agi comme je l’ai fait, dit-il, c’est sur l’invitation expresse de Schumacher. Quand je suis entré dans sa cellule, je l’ai trouvé calme, réellement brave. Je l’ai embrassé pour moi-même, en l’exhortant à bien mourir. Alors il m’a demandé de lui donner le dernier baiser pour sa famille, au pied même de l’échafaud. J’ai accompli jusqu’au bout ma mission, bien douloureuse, je vous le jure.

J’avoue que j’ai trouvé, dans cette mort si simple, et en même temps si courageuse, du petit soldat, une certaine grandeur qui m’émut profondément, et pendant un instant me fit oublier son crime.

Schumacher ne s’était occupé que de son âme ; il ne s’était pas intéressé à ce que deviendrait son corps ; mais c’était un criminel banal ; il n’avait pas, comme Pranzini ou Prado, surexcité les névroses féminines ; la Faculté oublia de réclamer son cadavre…

Le caporal Géomay, lui aussi, tua une autre vieille femme ; mais c’était pour offrir quelques petits cadeaux à une jeune fille qu’il aimait.

Un lundi matin du mois de janvier 1889, des voisins étaient étonnés de voir rester fermé un magasin de vins et liqueurs situé au n 134 du boulevard Saint-Germain. La propriétaire était fort connue dans le quartier, où l’on l’appelait la « Mère Gironde ». C’était une bonne femme assez bizarre, qui toujours se plaignait que les affaires allaient mal, et pourtant tout le monde savait qu’ « elle avait le sac ».

On envoya chercher le commissaire de police du quartier, mon collègue M. Prélat, qui fit ouvrir la devanture, et pénétra dans le magasin.

La Mère Gironde était étendue près de la porte de la cave, dans une mare de sang ; elle portait à la tête deux effroyables blessures faites certainement par un instrument contondant. Le cadavre avait été traîné par l’assassin jusqu’à la porte de la cave, et on voyait par terre des fragments de cervelle.

Aucun doute n’était possible, le vol était bien le mobile du crime : les tiroirs du comptoir avaient été ouverts ; les poches de la victime avaient été retournées ; par terre gisaient, décachetées, des lettres et des enveloppes que l’assassin avait trouvées dans les tiroirs et qu’il avait jetées au hasard sur le sol.

Quand nous arrivâmes, le juge d’instruction et moi, M. Prélat, mon collègue, nous remit une enveloppe qui lui avait semblé se détacher des autres papiers épars.

Je lus l’adresse :

Monsieur Fulgence Géomay,

Caporal au 87 de ligne,

Saint-Quentin.

C’était un indice bien vague, car il y avait là une foule d’autres lettres, la Mère Gironde ayant la manie de faire des mariages, et sa boutique étant une sorte de boîte aux lettres à l’usage des amoureux.

En outre, d’après les dépositions des voisins, l’assassin devait être « un des miséreux » que la Mère Gironde avait la manie d’employer pour nettoyer sa boutique et faire ses courses.

Il était certain, en effet, que la malheureuse femme assassinée, ne voulant pas payer un employé au mois, appelait le premier loqueteux qu’elle apercevait sur le boulevard et, pour quelques sous, lui faisait faire sa besogne.

« Sans doute, disait-on, c’était un de ces individus qui l’avait tuée. Elle avait l’habitude de montrer une petite sébile remplie d’or qui se trouvait dans le tiroir de son comptoir ; l’homme avait sans doute été tenté par ce trésor entrevu… »

On suivit cette piste ; on arrêta même deux ou trois pauvres diables qui, quelques heures après, furent remis en liberté.

Je ne sais pourquoi ce nom de Fulgence Géomay m’attirait, m’inquiétait. J’avais eu déjà un soldat assassin ; est-ce que j’allais trouver maintenant un caporal criminel ?

J’envoyai immédiatement à Saint-Quentin un de mes agents. Si le caporal Géomay se trouvait dans cette ville le dimanche soir, au moment même où le crime avait été commis, son innocence était certaine.

Mon agent me télégraphia que Géomay était à Paris avec une permission de quatre jours. On me donna en même temps l’adresse de sa mère, celle du moins qu’il avait fait inscrire en arrivant au régiment. On ajoutait qu’il devait rentrer à Saint-Quentin le lendemain soir.

J’ordonnai à l’inspecteur d’attendre Géomay et de me renseigner sur ce qu’il ferait en arrivant.

Puis je me mis à la recherche de la mère du caporal.

Àl’adresse qui m’avait été indiquée, j’appris qu’il y avait beau temps qu’elle avait déménagé.

Bref, de maison en maison, en faisant tout le quartier de Montrouge, j’arrivai à son dernier domicile. Là, le concierge me déclara que cette femme était en prison pour vol depuis plusieurs semaines ; c’était une kleptomane des grands magasins.

Son fils était venu la demander le samedi ; on lui avait donné la même nouvelle qu’à moi et il était parti sans dire où il allait.

Il me semblait déjà que j’étais sur la bonne piste. Il me fallait Géomay. Il devait être couché dans quelque garni borgne ; je courus toute la nuit à sa recherche.

Sur l’indication d’un agent qui m’annonça qu’on avait vu un caporal du 87 de ligne du côté de Vanves, j’arrivai dans ce pays vers deux heures du matin, à la porte d’un hôtel bizarre.

Au moment où je frappais à cette porte, un gros chien s’élança sur moi. Pendant que les agents qui m’accompagnaient maintenaient l’animal, j’entrai dans l’hôtel après m’être nommé et j’appris qu’en effet, un caporal du 87 régiment de ligne couchait dans la maison. On m’indiqua sa chambre : je frappai, et un grand gaillard, nu comme Adam avant le premier péché, vint m’ouvrir.

Comme il s’excusait de me recevoir dans ce costume ou plutôt dans cette absence de costume, je lui répondis simplement :

— Est-ce vous Géomay ?

— Non, monsieur, répondit-il avec le plus grand calme, en passant sa chemise, mais Géomay est un de mes camarades ; nous sommes venus ensemble à Paris samedi…

En même temps, le pauvre garçon, que je venais ainsi de déranger, au moment où il était dans un doux tête à tête avec une dentellière, sa bonne amie, dont je n’aperçus, du reste, que les cheveux blonds, prenait ses papiers dans la poche de sa tunique et me les montrait.

J’avais fait fausse route et rentrai un peu penaud à la Sûreté, où je trouvai une dépêche de mon agent de Saint-Quentin.

Géomay, n’attendant pas la fin de sa permission, était revenu à sa garnison vers dix heures du soir ; mais, au lieu de rentrer à la caserne, il était allé coucher chez sa bonne amie, une blanchisseuse du pays.

Sans hésitation, je pris, à six heures du matin, le premier train pour Saint-Quentin.

On ne se doute pas de la santé qu’il faut avoir pour être un bon chef de la Sûreté. On doit savoir se passer de sommeil.

Quand j’arrivai, mon agent et l’adjudant Anzeli, qui l’avait aidé dans ses investigations, vinrent au-devant de moi à la gare, et me racontèrent que Géomay, en rentrant le matin à la caserne, avait été arrêté et qu’on avait trouvé sur lui une somme de 62 fr. 10.

Le commissaire central de la ville avait fait en même temps une perquisition chez la blanchisseuse qu’aimait le caporal, où il avait trouvé quelques bijoux d’argent sans valeur, une montre et une chaîne en or, et une sacoche en lustrine.

Tous ces objets avaient été remis par Géomay à sa maîtresse, à son retour de Paris.

En arrivant à la caserne, je trouvai le colonel et quelques officiers qui m’attendaient, ainsi que M. Desrosiers, procureur de la République, et M. Guérard, juge d’instruction. Nous entrâmes tous dans le cabinet de l’adjudant où l’on fit venir Géomay entre quatre soldats en armes.

C’était un petit blond, à la figure intelligente. Un très bon soldat, me dit le colonel. En effet, je remarquai qu’il était très soigné, très astiqué, et qu’il avait ce je ne sais quoi qui révèle le soldat discipliné à ceux qui, comme moi, ont aimé passionnément le métier militaire.

Il était très calme, répondait avec une grande simplicité et se montrait très respectueux envers ses chefs. Je lui demandai de qui il tenait la sacoche qu’il avait donnée à sa maîtresse.

— De ma mère, répondit-il nettement, de ma mère, qui me l’a remise pleine d’argent à mon départ de la gare du Nord.

— Vous mentez, mon ami, lui répondis-je ; je sais que vous n’avez pu voir votre mère à Paris et il y avait de bonnes raisons pour cela.

Géomay se troubla ; d’un geste fébrile, il se mit à tourmenter sa moustache blonde et demanda :

— Enfin, pourquoi m’interrogez-vous et pourquoi m’arrête-t-on ?

— Vous devez le savoir mieux que moi, répliquai-je.

— Alors, fit-il, faites sortir tout ce qui n’est pas officier : je ne veux pas parler devant mes camarades.

Je croyais qu’il allait me faire des révélations ; mais l’heure n’en était pas encore venue. Il voulait simplement me dire la vérité sur sa mère, et il ne voulait pas le faire devant d’autres soldats ; cela le vexait profondément.

Il m’avoua qu’en arrivant à Paris, il avait appris que sa mère était en prison pour un vol commis au Bon Marché. « Alors, me dit-il, je me suis rendu à Bois-Colombes, chez une dame du monde que je connais ; j’ai passé avec elle la soirée du dimanche au lundi — la soirée du crime — et c’est elle qui m’a donné le petit sac rempli d’argent et les bijoux que vous avez trouvés chez ma maîtresse.

Décidément, Pranzini faisait école et je devais retrouver dans bien des crimes la fameuse histoire de la femme du monde.

Tout comme Pranzini, Géomay ajouta à sa prétendue révélation :

— Pour rien au monde, je ne la nommerais ; je ne veux pas la compromettre !

Complaisamment, il me donna même des détails, racontant qu’après avoir passé toute la journée du dimanche à Bois-Colombes avec sa bonne amie, il l’avait emmenée au Théâtre-Lyrique et avait couché seul dans un hôtel de la rue Rambuteau.

Je lui montrai l’enveloppe trouvée dans la boutique de la Mère Gironde et lui demandai s’il la reconnaissait.

— Parfaitement, me dit-il ; c’est un de mes amis du Havre qui me l’a envoyée.

J’étais fixé sur sa culpabilité et lui présentai son interrogatoire à signer.

— Tiens, fit-il du ton le plus naturel du monde, on m’arrête sous l’inculpation d’assassinat ! Voilà qui est bien drôle !

Mais il pâlit et perdit son assurance quand les magistrats le remirent entre les mains des gendarmes pour être conduit à la gare.

— Je vous en supplie, me dit-il, en me regardant avec des yeux effarés, ne me faites pas passer les menottes aux mains dans cette ville où je suis connu ; envoyez chercher une voiture !

Les gendarmes, qui n’ont point par profession une extrême sensibilité, haussèrent les épaules et lui passèrent les menottes.

Mais j’intervins et ordonnai qu’on allât chercher un fiacre fermé. Le pauvre diable me remercia avec une effusion extrême.

J’avais acquis, d’instinct, sans le vouloir, un droit à sa reconnaissance, et il me le prouva le soir même.

J’ai du reste appris, dans ma longue carrière, que c’était par des petites douceurs, par des satisfactions d’amour-propre surtout, qu’on parvenait à conquérir la confiance des inculpés et à obtenir leurs aveux.

Comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, je ne le faisais pas par calcul : j’ai toujours éprouvé un sentiment de pitié pour les pauvres diables que j’arrêtais. J’avais toujours le désir d’adoucir leurs dernières semaines d’existence.

En arrivant à Paris, M. Couturier, juge d’instruction, fit conduire Géomay à la Morgue pour la traditionnelle confrontation avec le cadavre de la victime, confrontation que j’ai vu bien rarement produire quelque effet.

Géomay considéra le cadavre de la Mère Gironde avec le plus grand calme et fit signe qu’il ne le reconnaissait pas. Cependant, au moment où il allait quitter le funèbre établissement, il demanda à me parler en particulier, et m’avoua qu’il avait bien volé la femme assassinée ; mais que ce n’était pas lui qui l’avait tuée.

Il me raconta un roman absurde, prétendant qu’il se promenait dans les environs de l’Exposition quand un individu était venu lui demander s’il voulait gagner de l’argent. « Je crois bien, lui avait-il répondu, car j’en ai grand besoin. » Alors l’inconnu avait ajouté : « Je connais une vieille femme qui est riche ; venez avec moi, elle ne sera pas difficile à tuer ! »

Je consentis à la condition expresse que je n’aurais pas à mettre la main à l’œuvre. Nous partons, nous arrivons chez la marchande de vins. Le monsieur qui m’accompagnait se jeta sur la Mère Gironde et l’assomma. Moi, je regardais et j’étais très ému, comme vous pensez. Alors le monsieur s’enfuit et me laissa seul avec le cadavre. Je me suis remis peu à peu et j’ai fouillé dans les tiroirs…

— C’est bien, mon garçon, lui dis-je ; vous entrez dans la voie des aveux…

Quand un inculpé commence à avouer une partie de sa culpabilité, il est bien près d’avouer tout le reste… J’estimai qu’il ne fallait pas pousser plus loin l’interrogatoire de Géomay et le fis conduire à la Sûreté.

Comme il avait grand’faim, j’ordonnai qu’on fît venir d’un restaurant tout ce qu’il demanderait.

Il se gava tout à son aise ; quand il fut au dessert, les agents qui étaient restés près de lui et lui avaient fait comprendre que le véritable intérêt d’un accusé est de dire la vérité, vinrent m’avertir que Géomay voulait me parler.

— Écoutez, monsieur, me dit-il, c’est à vous que je veux dire toute la vérité, à vous qui m’êtes sympathique parce que vous avez été bon pour moi.

Une des observations les plus curieuses, en effet, qu’il m’ait été donné de faire, c’est que les assassins choisissent les têtes des gens auxquels ils se décident à faire des aveux. Dostoïewsky, dans Crime et Châtiment, l’a dit avec une intensité dramatique puissante.

C’est rarement au juge d’instruction, dont la solennité souvent les effraie, que les accusés font leurs confidences ; mais en revanche c’est souvent au chef de la Sûreté, s’il est assez adroit pour gagner la confiance des gens qu’il arrête et même plus exactement leur sympathie, comme disait Géomay ; la plupart du temps à l’agent qui ne les quitte pas ; quelquefois au gardien de prison, quand il est bienveillant pour l’homme qui vient d’arriver à Mazas.

Géomay me fit alors le récit détaillé de son crime :

« — J’ai menti tout à l’heure, me dit-il ; je n’ai pas de complice. J’ai assassiné seul la Mère Gironde. Je la connaissais bien, car il y a trois ans j’avais été employé chez un épicier du voisinage. Je passais tous les jours devant sa boutique, et il m’arriva de faire des commissions pour elle. Je m’aperçus qu’elle était toujours seule, et je fis alors cette réflexion, qu’il serait bien facile de l’assassiner pour la voler. Comment cette idée finit-elle par s’emparer de mon esprit, par l’obséder ? Je n’en sais rien. Ce qui est certain, c’est que, l’autre jour, je suis venu à Paris dans le but de demander un peu d’argent à ma mère. J’avais promis à ma maîtresse de lui acheter quelques menus objets. Je fus bien ennuyé quand j’appris que maman était en prison et je repensai à la Mère Gironde. J’allai voir un brocanteur de la rue du Château, qui est le frère d’un marchand de vins de Saint-Quentin que je connais ; je pris dans sa boutique, sans qu’il s’en aperçût, un marteau qui me parut une arme excellente. Je le mis dans ma poche et allai coucher chez un marchand de vins de la rue Mouton-Duvernet.

» Le lendemain, dimanche, je me promenai toute la journée, attendant avec impatience la fin du jour. Enfin, quand la nuit fut venue, je me rendis du côté de l’église Saint-Germain-des-Prés et j’attendis le moment où la bonne femme avait l’habitude de fermer sa boutique.

» Alors, j’entrai brusquement en disant :

» Hé, bonsoir, madame ; comment cela va-t-il ?

» Je ne lui donnai pas le temps de me répondre ; je la frappai violemment à la tête avec le marteau que j’avais tenu caché derrière mon dos. Elle tourna sur elle-même et tomba comme une masse. Je me hâtai de baisser tout à fait la devanture ; mais, comme la vieille râlait bruyamment, je la traînai jusqu’à la porte de la cave et l’achevai avec mon marteau. »

Ici, le récit de l’assassin avait un côté particulièrement saisissant :

« Quand j’eus retourné les tiroirs et mis dans ma poche tout l’argent que je trouvai, la montre et les bijoux que j’ai donnés à ma maîtresse, je me sentis pris d’une faiblesse et je me laissai tomber dans un fauteuil. Je restai ainsi près de trois heures ; je n’osais plus sortir de la boutique et je tremblais en entendant les passants frôler la devanture. »

Je demandai à Géomay si ce long tête-à-tête avec le cadavre sanglant de la femme qu’il venait de tuer ne l’avait pas vivement impressionné.

— Oh ! ce n’est pas le cadavre qui me faisait peur, me répondit-il tranquillement, c’étaient les passants !

Enfin, vers minuit et demi, il s’était décidé à sortir et était allé souper aux Halles, « attendu qu’il avait très faim ». En traversant la Seine, il avait jeté dans le fleuve le marteau qui lui avait servi à commettre le crime. Puis, il avait bien couché à l’hôtel Steiner, comme il l’avait déclaré, avait dormi toute la nuit d’un excellent sommeil et était parti le lendemain pour Saint-Quentin, après avoir fait un très copieux déjeuner.

Telle était dans toute sa banalité, mais aussi dans toute sa férocité, la psychologie de cet assassin de vingt ans, qui avait grandi dans la fange des trottoirs, élevé par une mère habituée de la correctionnelle. Qui donc lui avait jamais expliqué la différence qu’il y a entre le bien et le mal ?

Ce n’était point un paresseux. À l’école primaire, il avait appris tout ce qu’on lui avait enseigné ; mais il n’y a que la morale qu’on n’apprend pas dans les écoles, et seule l’éducation de la famille peut l’enseigner.

Cette éducation-là avait manqué au pauvre diable. Au régiment, il n’avait pu comprendre les leçons d’honneur et de droiture qu’on lui donnait, mais, d’instinct, il avait été un bon soldat, se pliant avec facilité à toutes les exigences de la discipline.

N’est-ce pas la preuve des grands services que l’Œuvre des enfants moralement abandonnés peut rendre à la société ?

Ce fut avec un cynisme naïf que Géomay me dit : « C’est mon émotion qui est cause qu’on m’a pris. Quand tout fut fini et que je m’assis dans le fauteuil, j’avais si chaud que je tirai mon mouchoir de ma poche et fis tomber la lettre que vous avez trouvée ; j’étais trop troublé pour m’en apercevoir. Et puis, il y avait par terre une foule d’autres papiers que j’avais jetés en retournant les tiroirs ! Ce que c’est tout de même que la déveine, ajouta-t-il en haussant philosophiquement les épaules ; si je n’avais pas pris mon mouchoir, vous ne m’auriez jamais arrêté. »

Et cette réflexion d’un assassin est juste ; sans le hasard ou la Providence qui, tantôt, sème des petits bouts de papier ou des cartes de visite aux pieds des victimes, tantôt trouble l’esprit d’un coupable au point de lui faire distribuer, comme Pranzini, les bijoux de sa victime aux filles d’une maison de tolérance, il serait bien difficile aux meilleurs limiers de trouver la piste des assassins. Tout le talent du policier c’est d’aider le hasard, et de profiter des maladresses du gibier qu’il chasse. C’est d’ailleurs beaucoup plus difficile qu’on ne se l’imagine.

Géomay, lui, « avait son affaire », comme il me dit quand je le fis transporter au Dépôt. Son procès dura à peine une audience et, comme il ne discutait rien, son avocat, M Henri Robert, qui plaidait une de ses premières affaires, ne put que demander des circonstances atténuantes, expliquant que l’atavisme, l’éducation mauvaise, les exemples funestes que depuis sa plus tendre enfance ce gamin assassin avait eus devant les yeux, diminuaient singulièrement sa responsabilité. Il le fit, du reste, avec beaucoup de talent, quoique inutilement.

Géomay eut la malchance de tomber sur un jury impitoyable. Son attitude simple, mais gauche, parut peut-être cynique aux yeux des jurés. Peut-être aussi voulurent-ils le frapper plus durement parce qu’il portait l’uniforme de l’armée française. Géomay fut condamné à mort. Dans ces conditions, son exécution était certaine.

Au nom de ce fameux exemple qui n’existe pas dans la peine de mort, les autorités militaires insistèrent, dit-on, pour que la justice suivît son cours.

Géomay mourut en soldat, avec un courage calme et tranquille, comme il serait resté sans doute l’arme au bras sous une pluie de mitraille.

Il dormait quand nous entrâmes dans sa cellule.

M. Beauquesne, après l’avoir réveillé, l’ayant exhorté à avoir du courage, il répondit en souriant :

— J’en aurai !

Puis il s’habilla sans avoir besoin du secours de personne ; il resta ensuite avec l’abbé Faure pendant quelques secondes, causa avec lui à voix basse de sa mère, pendant que M. Deibler lui faisait la suprême toilette, et demanda simplement à l’abbé Faure et à moi, comme dernière faveur, que son corps ne fût pas livré à la Faculté.

L’abbé Faure, qui se rappelait l’aventure de Prado, commença par répondre évasivement ; mais, devant l’insistance du condamné, nous lui fîmes cette promesse.

— C’est bien, merci, répondit Géomay.

Il s’en alla vers la guillotine, parlant à l’aumônier, avec une tranquillité effrayante ; ses joues étaient roses, ses yeux brillaient ; l’approche de la mort ne lui donnait aucune émotion visible.

De tous les nombreux condamnés qui ont été exécutés devant moi, c’est le seul que je n’ai point vu blême.

Déjà les aides l’avaient saisi et le poussaient sur la bascule.

D’un brusque mouvement en arrière, il se dégagea pendant une seconde et ses yeux cherchèrent autour de lui :

— J’ai oublié, fit-il, de dire adieu à mes gardiens.

Enfin, apercevant le brigadier et le surveillant de la prison qui avaient été bons pour lui, un sourire vint sur ses lèvres, et il reprit d’une voix claire :

— Merci, messieurs.

Puis, de lui-même, il se jeta en quelque sorte sur la bascule, le couperet tomba ; c’était fini.

Géomay était mort, sans terreur, comme un homme qui sait qu’il a contracté une dette, et qui veut la payer le plus vite possible. Il n’avait pas eu une seconde de récrimination contre la société qui le frappait cruellement.

Schumacher ne s’était pas occupé de ce que deviendrait sa dépouille ; aussi personne ne l’avait réclamée.

Géomay s’étant opposé à ce qu’on livrât son corps aux expériences médicales, je trouvai en arrivant au cimetière d’Ivry un délégué de la Faculté qui demanda à prendre livraison du corps du décapité.

Cette fois, la Faculté s’inclina sans résistance, et nous fîmes enterrer Géomay à côté de Prado.

Bruant seul a su tirer de cet horrible drame l’unique moralité qu’il comporte, une moralité fataliste, attristante, mais vraie :

Malgré qu’il n’avait pas d’état,
Ça fit tout d’suite un bon soldat,
Et pis mince
Qu’i’ mangeait à gueul’ que veux-tu,
Il’ tait nourri, logé, vêtu
Comme un prince.
Ça f’sait son blot, malheureus’ment
On la r’lèv’ pas au régiment :
Nib de braise !

Mais, à Paris, i’ fréquentait
Eun’ vieill’ marchand’ de vins qu’était
À son aise.
Eun’ nuit qu’il ’tait en permission,
V’là qu’i’ tu’ la vieill’ d’un coup d’scion…
C’est-i’ bête !
L’aut’ matin, Deibler, d’un seul coup
Place d’la Roquette y a cou-
pé la tête.
S’i’ s’rait parti pour el’ Tonkin,
I’ s’ s’rait fait crever l’casaquin
Comme Rivière.
Un jour on aurait p’t’êtr’ gravé,
Sur un marbre ou sur un pavé,
L’nom d’ sa mère.

J’ai encore un détail assez bizarre à donner : d’ordinaire, on condamne les gens sur une pièce à conviction. Géomay en avait une terrible contre lui : l’enveloppe de la lettre trouvée chez la Mère Gironde.

Or, cette pièce si importante, le surlendemain de l’arrestation de Géomay, se trouva perdue, on n’a jamais su comment.

Si Géomay avait nié jusqu’au bout, nous aurions peut-être été bien embarrassés !

Un peu plus d’un an après l’exécution du caporal Géomay, c’était un sous-lieutenant de l’armée française que j’arrêtai pour assassinat. La gradation était bien douloureuse et rarement j’eus, dans l’exercice de mes fonctions, un plus affreux serrement de cœur.

Le 4 décembre 1891, j’allais me mettre à table, quand un agent vint m’avertir qu’un double crime venait d’être commis boulevard du Temple.

Madame la baronne Dellard, veuve du sous-intendant Dellard et mère de M. le baron Dellard, chef de bureau au ministère de la guerre, venait d’être assassinée.

Un individu, profitant d’un moment où la domestique était sortie, s’était introduit chez madame Dellard à la tombée de la nuit et avait ouvert la gorge à la pauvre femme d’un furieux coup de couteau. Quelques minutes plus tard, la bonne, Delphine Houbre, était rentrée au moment où l’assassin faisait un paquet de tous les objets précieux qu’il avait trouvés dans l’appartement.

Il s’était alors jeté sur elle et l’avait frappée, elle aussi, avec son arme… Puis, il s’était enfui.

La pauvre fille n’était pas morte ; mais elle était grièvement blessée et on l’avait transportée à l’hôpital Saint-Louis.

Inutile de dire que je laissai là mon dîner et sautai dans une voiture pour me rendre boulevard du Temple.

J’engage vivement les personnes qui aiment à avoir une vie régulière, à manger et à dormir à des heures fixes, à ne point ambitionner la place de chef de la Sûreté.

J’avais emmené avec moi trois agents ; je fus bientôt rejoint par M. Poncet, juge d’instruction.

L’assassin n’avait pas laissé une carte de visite comme Pranzini, mais, dans sa précipitation à s’enfuir, il avait abandonné son arme. C’était le seul indice que nous avions au premier abord.

Avec les dépositions des témoins, je parvins à reconstituer tant bien que mal ce qui s’était passé.

Vers quatre heures et demie de l’après-midi, un jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, assez élégamment mis, portant un pardessus bleu-marine très élégant, et un chapeau haut de forme, s’était présenté chez la concierge, 42, boulevard du Temple. Celle-ci déposa :

« Ce monsieur qui était plutôt petit, et dont j’ai bien vu la fine moustache brune, portait sous le bras une serviette d’avocat. Il me demanda : « Madame la baronne Dellard, s’il vous plaît ? » Je répondis : « Au premier, au fond de la cour. » Quelques minutes après, j’entendis des cris ; je m’élançai hors de ma loge et je retrouvai, dans le vestibule, ce jeune homme qui me dit avec tranquillité : « Fermez donc la porte ! vous voyez bien qu’on appelle. »

» Puis il sortit tranquillement. Et, derrière lui, je fermai machinalement la porte. À ce moment, la bonne de madame Dellard, Delphine Houbre, descendit couverte de sang ; elle tomba évanouie dans mes bras, ayant à peine la force de crier encore : « À l’assassin ! »

Les locataires de la maison me précisèrent tous ces détails. L’assassin s’était d’abord trompé d’étage, et était monté à l’appartement au-dessus, appartement habité par M. H… Une bonne était venue lui ouvrir ; il avait demandé la baronne Dellard.

— Ce n’est pas ici et je ne la connais pas, avait répondu cette fille.

— Mais c’est bien ici, pourtant, le premier étage ?

— Non, c’est le second.

L’homme était alors descendu et la bonne l’avait entendu sonner à l’étage au-dessous.

Au bout de quelques minutes, Delphine Houbre ouvrait la fenêtre de la salle à manger et criait d’une voix étranglée :

« À l’assassin, arrêtez-le ! »

La malheureuse portait à la gorge une énorme blessure dont le sang coulait avec une telle abondance, qu’une bonne, ayant ouvert une fenêtre du rez-de-chaussée, fut tout éclaboussée.

Alors, il s’était produit dans la maison un désordre épouvantable ; un brigadier de gardiens de la paix qui habitait au cinquième sur la rue était descendu en toute hâte ; mais il avait trouvé la porte fermée, et la concierge était montée par l’autre escalier chez la baronne Dellard.

Le temps que le brave agent mit à tirer lui-même le cordon permit à l’assassin de s’éloigner sans qu’aucun passant le remarquât.

Dans l’appartement où le crime avait été commis, il nous fut facile de reconstituer à peu près la scène. Il y avait un très grand désordre dans la salle à manger et la baronne Dellard, dont la gorge portait une affreuse blessure, était venue tomber dans la chambre de son fils, au pied du lit.

La malheureuse femme sans doute en l’absence de sa bonne, était venue ouvrir ; l’assassin l’avait suivie jusque dans la salle à manger. Là, une lutte affreuse s’était engagée, puisque le cadavre de la pauvre femme avait des coupures aux mains.

Madame Dellard s’était réfugiée dans la chambre à coucher de son fils, mais elle avait été aussitôt rejointe par l’assassin, qui violemment l’avait frappée.

La blessure était horrible : elle partait de l’oreille droite pour aller jusqu’au milieu du côté gauche du cou. La section était d’une netteté extraordinaire ; elle avait été faite d’un seul coup de couteau, et la tête était presque détachée du tronc.

Tous les meubles de l’appartement étaient ouverts. Dans une armoire à glace et dans un chiffonnier, l’assassin avait pris des bijoux, des valeurs, de l’argent ; mais tout cela était épars sur le tapis. L’homme, surpris par Delphine Houbre, s’était enfui sans rien pouvoir emporter.

Je me rendis à l’hôpital Saint-Louis et j’obtins des médecins l’autorisation d’interroger Delphine Houbre dont les blessures, si affreuses qu’elles fussent, n’étaient pas aussi graves qu’on l’avait cru tout d’abord. C’était une robuste femme, très courageuse, qui me fit un récit complet de ce qui s’était passé.

« Vers quatre heures, je suis sortie faire mes provisions, me dit-elle. Je rentrai environ une demi-heure après en passant par l’escalier de service ; dans la cuisine, j’allumai une petite lampe à pétrole et pénétrai dans la salle à manger. À ce moment, terrifiée, je vis un homme se dresser devant moi.

» D’un coup de poing il renversa la lampe et me frappa derrière la nuque. Je sentis le froid de l’acier ; il me sembla que l’on me sciait la tête. Mais je me débattis si fort que le couteau échappa des mains de l’assassin. Je l’entendis rouler à terre… L’homme se baissa, mais, dans l’obscurité, il ne put le retrouver… Alors il me lâcha et s’enfuit. Le sang coulait si fort de ma blessure que ma robe était toute trempée ; néanmoins je m’élançai vers la fenêtre, je l’ouvris et je criai : « Au secours ! à l’assassin ! fermez la porte ! »

» La concierge comprit mal ; elle ferma la porte quand l’assassin fut parti. C’est tout ce que je sais. »

Je revins boulevard du Temple où M. Vérillon, le commissaire de police du quartier, me montra une lettre qu’on venait d’apporter pour madame la baronne Dellard.

C’était une lettre de son fils, le baron Dellard, qui, du ministère de la guerre, écrivait :

» Excuse-moi si je ne rentre pas dîner. Je passe la soirée avec des amis. Souhaite-moi bon amusement : je rentrerai vers minuit.

Nous ne savions pas où M. Dellard était allé dîner. Nous n’avions même personne pour nous dire quels étaient ses amis… J’envoyai pourtant au hasard quelques agents qui passèrent d’abord par le ministère de la guerre ; mais ils ne trouvèrent rien. Le malheureux rentra seulement à minuit et demi ; ce fut M. Vérillon, le commissaire de police du quartier, qui eut le douloureux courage de lui apprendre l’affreuse vérité.

M. le baron Dellard s’affaissa, sanglotant comme un enfant ; il fallut l’emmener chez des amis où il passa la nuit.

M. Poncet, suivant la tradition, dressa aussitôt le signalement de l’assassin, tel qu’il semblait être d’après les témoignages recueillis. Voici ce document :

« Trente ans environ, taille moyenne, corpulence mince, châtain, moustaches fines, teint mat, visage ovale, coiffé d’un chapeau haut de forme, pardessus foncé à côtes rayées du même ton, diagonales, pantalon gris ou fantaisie, porteur d’une serviette d’avocat. »

Cette fameuse serviette d’avocat, portée dans le signalement, passionna pendant quelques jours les journaux. Je dirai plus loin pourquoi.

Ce crime du reste fut peut-être un de ceux qui produisirent à Paris la plus douloureuse émotion, à cause de la situation sociale de la victime et de son fils et des souvenirs illustres que représentait le nom de Dellard.

Voici les renseignements que, dès le lendemain, je recueillis sur cette famille de soldats, mêlée aux plus glorieux souvenirs de l’armée française, renseignements que du reste je communiquai aux journalistes, ne pouvant encore leur donner de détails sur l’assassin :

Madame la baronne Dellard était la fille du général baron Boulard, commandant le régiment d’artillerie à pied de la vieille garde ; le frère de madame Dellard, commandeur de la Légion d’honneur, colonel d’artillerie en retraite, avait été sous-directeur des Poudres et Salpêtres. Il était le beau-père de M. Gévelot, député de l’Orne.

Le baron Dellard, mari de la victime, était mort sous-intendant de première classe. Il était le fils d’un des héros des guerres de la Révolution et de l’Empire : Jean-Pierre Dellard, né le 8 avril 1774, à Cahors, parti comme volontaire en 1792 dans une compagnie franche de son département, nommé ensuite lieutenant au 23 bataillon de volontaires.

Ce héros des guerres de la Révolution passa avec son corps, au moment de la fusion avec les troupes de ligne, à la 36 demi-brigade. Après avoir fait les campagnes de 1792 et de 1793, aux armées de Hollande et du Nord, il tomba au pouvoir des Autrichiens, le 3 prairial de l’an II, au combat de Templeuve, près Tournai. Après deux ans de captivité, il fut échangé et rejoignit l’armée de Sambre-et-Meuse, où il fut nommé adjudant-major. Passé à l’armée d’Helvétie, il s’y fit remarquer par sa brillante valeur pendant l’héroïque défense des défilés du Saint-Gothard par Lecourbe contre le corps de Souvarof, notamment au combat d’Itielden et au Pont du Diable. La veille de la bataille de Zurich, il accomplit un de ces actes de bravoure qui semblent, à notre génération assagie, du domaine du roman plutôt que du domaine de l’histoire.

Il fut chargé par le général Soult de franchir à la nage la Limat dont les eaux profondes et torrentueuses couvraient les avant-postes de l’armée autrichienne.

Il choisit deux cents hommes d’élite, leur adressa une courte harangue qui peut passer pour un chef-d’œuvre du genre pratique : « Vous allez vous couvrir de gloire en portant dans un instant l’épouvante et la mort dans les rangs ennemis ; vous ne pouvez pas faire de prisonniers, égorgez donc tout ce que vous rencontrerez. Marchez réunis, suivez mes traces en silence. Vaincre ou mourir, tel est notre mot d’ordre. Je vous rallierai sur la rive droite par un coup de sifflet. »

Il dit, se mit à l’eau, suivi de deux cents gaillards qui nageaient d’une main, tenant de l’autre leurs armes à feu et leurs gibernes élevées hors de l’eau. La rivière fut franchie sous le feu de l’ennemi, les avant-postes autrichiens, massacrés littéralement, selon le programme tracé par lui. Dellard tua de sa main le général Hotze, et, repoussant tout retour offensif, assura, avec sa poignée de diable-à-quatre, le passage de l’armée française et la victoire qui allait sauver la République une et indivisible.

Au cours de la bataille du lendemain, Dellard, aidé de son seul soldat d’ordonnance, fit mettre bas les armes à cinquante Autrichiens terrifiés. Chose à peine croyable, le grade de chef de bataillon, qui lui avait été conféré par Masséna en récompense de ces actions d’éclat, ne lui fut pas confirmé. Il dut le gagner à nouveau sur le champ de bataille le 12 floréal suivant, par sa belle conduite à la prise du fort Hœntuvil.

Dellard continua sa carrière avec la même intrépidité à l’armée du Rhin. Nommé en 1807 colonel du 16 léger, il fit avec ce beau régiment les campagnes de 1806 et de 1807 en Prusse et en Pologne, 1808, 1809 et 1810 en Espagne. Surpris au cours d’une reconnaissance qu’il faisait avec quatre voltigeurs, sur les hauteurs de Ximena, par 200 Espagnols, il les mit en fuite. Après avoir pris part à la campagne de Russie, il fut nommé baron de l’Empire, général de brigade en 1813. Il conserva son grade sous la Restauration, bien qu’il eût défendu Valenciennes contre les alliés pendant les Cent-Jours ; il fut nommé chevalier de Saint-Louis et mourut le 7 juillet 1832 à Bourg, département de l’Ain, où il commandait la subdivision.

Le général Boulart, grand-père maternel de M. Paul Dellard, sorti de l’école d’artillerie de Châlons en 1793, servit d’abord dans l’armée du Rhin, puis à celle de Naples, où il eut deux chevaux tués sous lui. Il passa ensuite à l’armée d’Italie. Chef d’escadron le 10 juillet 1806, sa belle conduite à la bataille d’Iéna le fit passer dans l’artillerie de la garde. Il servit en Espagne en 1808 et assista, en 1809, aux batailles d’Essling et de Wagram. Un décret du 15 mars 1810 lui conféra le titre de baron de l’Empire. Il fit, avec la Grande-Armée, les campagnes de 1812, 1813, 1815. Colonel du régiment d’artillerie à pied de la vieille garde, il commandait, à Moscou, les batteries campées dans la cour de Kremlin pendant l’incendie.

Sous la restauration, il fut nommé chevalier de Saint-Louis et élevé le 25 septembre 1829 au grade de grand officier de la Légion d’honneur. Il commanda l’école d’artillerie de Strasbourg, puis celle de Besançon, où il mourut le 21 octobre 1842. Son nom est inscrit au milieu de ceux de ses compagnons d’armes sur l’Arc de Triomphe.

Le descendant de ces deux héros était entré au cabinet du ministre de la guerre en 1869. Il avait, sous le pseudonyme de Dorville, écrit plusieurs ouvrages dramatiques : un à-propos en un acte pour un anniversaire de Molière, joué à l’Odéon ; un drame, le Capitaine la Rapière, joué au théâtre Beaumarchais. Enfin, M. Paul Dellard était un des auteurs de la Conspiration du général Mallet, drame historique joué au Château-d’Eau, qu’il avait fait en collaboration avec M. Richard. C’était un homme d’une droiture extrême, et qu’il suffisait de voir un instant pour l’aimer.

L’émotion était si grande dans Paris que les renseignements les plus contradictoires affluèrent à mon bureau et au cabinet du juge d’instruction et que la foule elle-même, qui ne cessait de stationner devant la maison du crime, fit faire aux agents des arrestations dont aucune ne put être maintenue, les prétendus assassins justifiant d’alibis indiscutables.

L’assassin n’avait laissé que son couteau.

Le couteau portait la marque F. N., sans indication de nom de ville. On écrivit en province à toutes les principales fabriques de couteaux, mais les réponses tardèrent à arriver. Bientôt pourtant l’enquête établit un point important. Avant d’habiter boulevard du Temple, madame Dellard avait demeuré rue des Filles-du-Calvaire, 65. Or, le concierge et un domestique de la maison firent une déposition aussi précise qu’intéressante.

Le domestique se trouvait dans la cour le jour du crime, à quatre heures de l’après-midi ; le concierge l’avait prié de surveiller sa loge pendant quelques instants. Tout à coup se présenta un jeune homme de vingt-cinq ans environ, dont le vague signalement répondait à peu près à celui de l’assassin tel qu’il nous avait été donné boulevard du Temple.

Il portait lui aussi une serviette d’avocat sous le bras et un parapluie à la main.

— Madame Dellard ? demanda-t-il.

— Je ne la connais pas, répondit le domestique ; mais attendez le concierge, il va rentrer.

L’homme se promena avec agitation pendant quelques minutes, jusqu’au moment où M. Willaume, le concierge de la maison, reparut.

« Il s’avança vers moi, nous dit ce brave concierge, et me demanda si madame Caboret était chez elle. Madame Caboret était l’ancienne domestique de madame Dellard ; elle avait été très longtemps au service de la malheureuse femme assassinée et ne l’avait quittée que pour vivre de ses modestes économies et de la retraite de son mari, garde d’artillerie, décoré de la Légion d’honneur.

» Je répondis que j’ignorais l’adresse des époux Caboret, mais que madame Dellard pourrait la lui donner.

» — Elle a déménagé, ajoutai-je, et habite 42, boulevard du Temple.

» L’inconnu partit presque sans me remercier et se dirigea à grands pas vers le boulevard. »

En même temps, un jeune homme de dix-huit ans, fort intelligent, M. M…, qui était employé chez un industriel de la rue des Filles-du-Calvaire, vint spontanément déclarer que l’inconnu qui était venu demander l’adresse de madame Caboretet de madame Dellard lui avait parlé également en attendant le concierge, qu’il le reconnaîtrait entre mille attendu qu’il avait gardé le souvenir même du timbre de sa voix :

— Il était, nous dit-il, très correctement mis et avait l’apparence d’un clerc ou d’un courtier ; sous le bras, il avait une serviette d’avocat et à la main un parapluie paraissant neuf et finement roulé ; je vois encore son pardessus de drap bleu foncé à raies mates et satinées, disposées en diagonales ; il avait un chapeau de soie haute forme à bords plats.

Je m’attachai plus à ces dernières dépositions qu’aux autres.

La baronne Dellard avait été tuée certainement par quelqu’un qui, non seulement la connaissait, mais encore connaissait madame Caboret, son ancienne domestique.

Les recherches faites pour retrouver le marchand de couteaux, d’un autre côté, finirent par aboutir.

Une maison de Thiers nous écrivit pour nous prévenir que c’était bien elle qui fabriquait cette marque spéciale. Elle en fournissait à différents pays d’Europe, ainsi qu’aux principales villes de France, et, un de ses principaux clients était le Grand Bazar, rue de la République, à Lyon. Les journaux, d’après nos indications, du reste, et afin d’intéresser le public à ces recherches, publièrent ces détails ; bientôt une foule de lettres, qui n’avaient d’ailleurs aucun intérêt, arrivèrent chez M. Poncet et chez moi. Cependant il y en avait une qui, à première vue, nous parut des plus importantes. Un tailleur de Lyon, enchanté sans doute de se faire une bonne réclame, nous écrivait, et en même temps faisait dire dans les journaux, que c’était lui certainement qui avait vendu le pardessus à diagonales de l’assassin avec lequel il paraissait si bien mis, ajoutant que ce vêtement merveilleux ne coûtait chez lui que 50 francs !

Comme, en matière d’instruction judiciaire, on prend ce qu’on a sous la main, la réclame du brave tailleur lui rapporta toujours au moins cinquante francs, car nous fîmes venir de Lyon, comme pièce de comparaison possible, un pardessus bleu sortant de sa maison.

Autre déclaration importante : un employé du bazar de la République, à Lyon, raconta qu’il se souvenait fort bien d’avoir vendu, quelques jours avant le crime, un couteau tout à fait semblable à celui de l’assassin, et cela à un jeune homme qui avait une serviette sous le bras.

Il semblait donc que nous avions des indications sérieuses ; l’assassin devait être une personne au courant des habitudes de madame Dellard et connaissant la famille Caboret ; en outre, il avait dû passer par Lyon, avant de venir à Paris pour commettre son crime.

Car, en définitive, nous ne pouvions nous résoudre à chercher en Espagne ou en Pologne, dans les maisons fournies par le fabricant de Thiers. Lyon était plus près. Il était naturel de penser à Lyon d’abord.

Rarement, je crois, un juge d’instruction et un chef de la Sûreté se donnèrent autant de mal pour rechercher un assassin ; d’autant plus qu’il s’était produit dans le public une sorte d’affolement, qu’un chroniqueur appela, je crois, « la fièvre du maroquin », et un affolement qui nous gêna !

Peu de temps auparavant, on avait assassiné à Neuilly un vieux banquier prêtant à la petite semaine, et les assassins en montant chez lui avaient tous deux une serviette d’avocat sous le bras.

Cette fois encore, comme je l’ai dit plus haut, il y avait une serviette d’avocat dans le signalement de l’assassin de la baronne Dellard.

Ce fut pendant quelques jours une véritable folie. Dès qu’un individu se présentait chez un concierge, avec une serviette, le préposé au cordon allait aussitôt chercher les gardiens de la paix. Bien entendu, dans ces conditions, beaucoup d’innocents furent arrêtés, ou tout au moins, comme on dit en style administratif, invités à faire une visite au service de la Sûreté ; on les remettait en liberté immédiatement, mais, incontestablement, ils passaient un vilain moment.

Tous mes chefs, y compris les ministres, m’avaient fait venir pour me dire qu’il fallait absolument que le crime du boulevard du Temple ne restât pas impuni.

Vingt jours s’étaient passés, et nous n’avions rien trouvé. Or, vingt jours, c’est long pour le public, qui voudrait toujours que l’assassin fût arrêté au plus tard vingt-quatre heures après le crime.

Successivement, j’avais interrogé tous les concierges — il y en avait cinq, je crois — qui s’étaient succédé rue des Filles-du-Calvaire, depuis plusieurs années. Ils ne m’avaient donné aucun renseignement utile.

Enfin, un de mes agents trouva un sixième concierge, qui demeurait alors rue Saint-Louis-en-l’Île. Ce brave homme avait commencé par répondre à l’agent qui lui demandait quelles étaient les personnes qu’il voyait venir chez madame Dellard :

— Ma foi, je ne me souviens pas très bien ! Je n’ai rien remarqué d’extraordinaire.

Puis il ajouta, en faisant un effort de mémoire :

— Je me rappelle seulement qu’il venait parfois un petit soldat qui était le neveu de madame Caboret.

L’agent vint en hâte m’apporter ce renseignement, pendant que je me trouvais dans le cabinet de M. Poncet, et que nous nous lamentions tous deux sur le peu de résultats de nos recherches.

Je sautai dans un fiacre et courus aussitôt chez M. et madame Caboret, étonné qu’ils ne m’eussent pas parlé de ce neveu.

En route, je faisais cette réflexion triste que, jadis, je n’aurais jamais cru à la possibilité de la culpabilité d’un soldat, mais qu’involontairement, depuis Schumacher et Géomay, je m’intéressais à cette piste. Allais-je donc avoir encore la douleur de conduire un soldat à l’échafaud ?

— Je n’ai jamais eu de neveu, me dirent M. et madame Caboret.

Celui-ci ajouta même :

— Je n’ai jamais vu de petit soldat venir chez madame Dellard.

Puis, réfléchissant, elle s’écria :

— J’y suis ; le petit soldat dont le concierge veut parler était un saint-cyrien, ami de notre fils, notre pauvre enfant que nous avons perdu depuis quatre ans. M. Dellard l’a beaucoup protégé ; c’était un garçon très intelligent.

Aussitôt, je pensai que cette piste était aussi mauvaise que les autres, — un élève de Saint-Cyr, cette école de l’honneur, ne pouvait être un assassin.

Cependant, par acquit de conscience, je demandai encore à M. Caboret s’il savait ce qu’était devenu le saint-cyrien.

— Il s’appelait Anastay, me répondit-il.

Puis il ajouta, cherchant dans sa mémoire :

— Je crois bien qu’il était au 158 de ligne, en garnison à Modane, puis plus dernièrement à Lyon.

Lyon ! la ville où le couteau semblait certainement avoir été acheté, où un tailleur même disait vendre des paletots en tous points semblables à celui de l’assassin ! Lyon, où le juge venait d’envoyer une commission rogatoire afin de rechercher les traces de l’homme à la serviette du bazar de la République !

Cependant, je ne pouvais m’arrêter à cette idée : un officier français, assassin ! tombé au dernier degré du crime, puisqu’il avait tué lâchement une vieille femme, comme Schumacher et comme Géomay, pour la voler !

Non, cela ne pouvait être !

Cependant, mon devoir était de prendre des renseignements ; je cherchai — avec le désir violent de ne pas trouver.

Afin d’avoir une base d’accusation sérieuse, il fallait s’assurer avant tout si Anastay était présent à Lyon au moment où madame la baronne Dellard avait été assassinée, c’est-à-dire le 4 décembre. Si Anastay n’avait pas quitté sa garnison, il n’y avait qu’à regretter d’avoir eu, même un instant, la pensée qu’un officier français fût capable d’être un assassin. Mais si, au contraire, j’apprenais qu’Anastay s’était absenté de Lyon et si, de plus, je constatais sa présence à Paris pendant les premiers jours de décembre, que de déductions à tirer de là, sans cependant avoir une certitude !

Comment faire pour connaître la vérité ? Télégraphier ? Mais l’affaire était brûlée d’avance ; la presse connaîtrait bien vite les détails, et le colonel ne manquerait pas de demander à Anastay pourquoi la police de Paris s’inquiétait de lui.

Alors, de deux choses l’une : ou le malheureux officier n’était absolument pour rien dans le crime, et dans ce cas cette suspicion était un outrage affreux, ou bien il était coupable… et alors c’était le suicide ou la fuite.

Le plus simple, à mon avis, était d’envoyer un agent, avec mission de ne se faire connaître de personne à Lyon, et de m’avoir le plus rapidement possible le renseignement dont j’avais besoin.

Néanmoins, par acquit de conscience, avant d’envoyer l’agent, je remplis une formalité qui me parut des plus banales et des plus inutiles, dans l’espèce, mais que la police parisienne ne néglige jamais, aussi bien par principe que par routine.

Je mis aux garnis le nom d’Anastay, comme on dit en argot policier, c’est-à-dire que je demandai au service des garnis si quelqu’un du nom d’Anastay était descendu dans un hôtel à Paris ; je n’avais pas la moindre espérance de trouver le nom de mon homme sur un registre d’hôtel, me disant que s’il était venu à Paris pour tuer madame Dellard, il avait eu certainement la précaution de s’inscrire sous un faux nom.

Dix minutes après, à ma grande stupéfaction, on m’apportait une fiche où je pouvais lire :

« Anastay, venant de Lyon, descendu à l’hôtel X***, rue Notre-Dame-des-Victoires, le 3 décembre. »

La veille du crime !

Je me rendis à l’instant même rue Notre-Dame-des-Victoires. Les propriétaires étaient de très braves gens ; mais ils étaient en pleine lune de miel et n’avaient rien remarqué de ce qui s’était passé à leur hôtel depuis le commencement du mois.

Un des garçons me répondit, lorsque je demandai s’il n’y avait pas parmi les locataires un officier :

« Parfaitement, un capitaine de cuirassiers ! » Ce n’était pas mon homme mais, en cherchant sur le livre, je vis qu’Anastay avait quitté l’hôtel depuis quelques jours et j’appris presque aussitôt qu’il était allé s’installer rue de Valois, 19, dans une chambre meublée.

Àce moment, comme malgré moi, la culpabilité de cet homme s’imposa à mon esprit avec une netteté absolue, uniquement, sans doute, parce que j’avais trop espéré à l’avance en un alibi établissant l’innocence d’un officier français.

La douleur du baron Dellard avait été si vive qu’il ne lui avait pas été possible de rester dans la maison où sa mère avait été assassinée. Aussi habitait-il chez son cousin, M. Gévelot, député de l’Orne. C’est là que j’allai le retrouver pour lui faire part de ce que nous venions de découvrir, et lui demander des renseignements sur Anastay.

M. Dellard sursauta quand je lui fis part de mes soupçons.

— Anastay, me dit-il, c’est impossible ! Un garçon dont je me suis occupé, qui me témoignait tant de reconnaissance !

— Anastay, demandai-je à M. Dellard, est-il venu vous voir pour vous apporter ses consolations et ses condoléances ?

— Ma foi, non, répondit le baron.

— Puisque Anastay est à Paris, répliquai-je très soutenu, du reste, dans cette observation par M. Gévelot, comment se fait-il que ce jeune homme à qui vous avez fait tant de bien ne soit pas venu vous rendre visite, ne pouvant ignorer par la lecture des journaux l’horrible malheur qui vous a frappé ?

Et je puis dire qu’en réalité, Anastay fut arrêté sur ce simple indice.

Dans une circonstance particulièrement douloureuse, il n’avait pas rempli une formule de politesse auprès de son protecteur.

Il était impossible qu’un officier eût manqué à cet élémentaire devoir sans une raison grave.

Le juge d’instruction, de son côté, frappé par toutes ces coïncidences, s’associa pleinement à mes déductions et me donna un mandat d’arrestation.

Des renseignements furent pris immédiatement avec la plus grande discrétion au ministère de la guerre, et nous apprîmes qu’Anastay avait été mis en disponibilité pour infirmités temporaires. Pendant ce temps, la nuit était venue. Il s’agissait, pour moi, de ne pas faire un gros scandale, tel que celui de l’arrestation dramatique d’un officier ; d’un autre côté, il fallait que, si l’officier était coupable, il ne pût fuir.

Vers dix heures du soir, nous allâmes, M. Poncet, Jaume et moi, 19, rue de Valois, où, après quelques pourparlers avec les concierges, nous apprîmes qu’en effet Anastay habitait bien là, mais qu’il était couché et devait dormir.

Nous nous gardâmes bien de dire au concierge que son locataire était accusé d’un crime épouvantable ; mais comme nous n’avions pas caché nos qualités, le juge et moi, ce brave homme, qui suivait avec tout Paris le drame du boulevard du Temple, qui chaque matin ouvrait son journal avec la curiosité de savoir si l’assassin était arrêté, s’écria :

— Vous ne voulez pas le dire, messieurs, mais je suis sûr que vous venez pour l’assassinat de madame Dellard !

Nous n’insistâmes pas bien entendu et, sur notre prière, le concierge nous conduisit jusqu’à la chambre d’Anastay, qui donnait sur le Palais-Royal — là nous regardâmes par le trou de la serrure.

Anastay très calme lisait dans son lit ; mais nous aperçûmes sur la table de nuit, à portée de sa main, un revolver d’ordonnance. Avec les idées un peu spéciales que je m’étais faites sur le cas de cet homme, je m’imaginai qu’il avait mis cette arme à sa portée pour se suicider et recommandai à Jaume, qui restait chargé de le surveiller, de ne commettre aucune imprudence.

Il s’agissait maintenant d’établir notre plan d’opérations : il ne fallait pas arrêter un officier sur de simples soupçons en définitive assez vagues, il fallait simplement le décider à venir le lendemain apporter volontairement au service de Sûreté « des renseignements utiles ».

Avant tout, il était nécessaire que quelqu’un reconnût en lui l’assassin. J’avais été très frappé de la déposition précise, claire, du jeune M…, l’employé de la rue des Filles-du-Calvaire. Je l’envoyai chercher et il fut convenu que le lendemain matin avec Jaume, que nous laissions dans la loge du concierge, il guetterait la sortie d’Anastay.

Jaume alors, si le témoin était affirmatif, devait remettre à l’officier une lettre l’invitant à se présenter à mon cabinet, et naturellement des instructions étaient données à l’agent pour que l’invité ne pût se soustraire à l’invitation.

Le hasard voulait que le lendemain, précisément, eussent lieu les obsèques de madame la baronne Dellard. On avait fini par se décider à enterrer la malheureuse femme, puisqu’on ne pouvait parvenir à arrêter l’assassin, et, en réalité, la confrontation de l’auteur d’un crime avec le cadavre de sa victime n’est qu’une simple formalité qui n’a jamais servi à grand’chose ; je crois du reste l’avoir déjà dit.

J’avais prié M. Dellard et M. Gévelot de me garder le secret, ils n’y manquèrent pas.

De mon côté, pour détourner tout soupçon, je vins assister à l’enterrement de madame Dellard. Et, certes, quand je répondais aux questions des journalistes : « Je ne sais rien ; je crois qu’il n’y a rien de nouveau », je puis vous assurer que le cœur me battait très fort.

Je me disais : « En ce moment, on arrête, avec beaucoup de précautions, sans doute, mais on arrête un officier de l’armée française. Est-il bien le coupable ? Ne me suis-je pas trompé ? »

Je n’allai pas au cimetière et rentrai avec impatience à la Sûreté, où je dus attendre une grande demi-heure le retour de Jaume. Il avait la mine toute déconfite.

— Il est là, me dit-il, mais le petit M… n’est pas tout à fait sûr que ce soit lui. Seulement, il a consenti à nous suivre sans difficultés.

Le programme avait été suivi en tous points. Mais, Anastay avait dormi tard et n’était descendu que vers onze heures.

Alors, Jaume lui avait présenté ma lettre.

— Très bien ! avait répondu Anastay ; allons-y tout de suite.

Il était monté dans une voiture avec le plus grand calme, et maintenant il attendait dans la pièce voisine en fumant des cigarettes.

Je fis venir le jeune M… qui avait suivi Jaume et je lui demandai ce qu’il pensait.

— Mon Dieu ! monsieur, me répondit-il, il me semble bien que c’est la même silhouette, mais ce n’est pas le même visage. L’homme qui est venu demander l’adresse de madame Caboret n’avait pas de barbe ; celui-là en a.

Néanmoins, je fis contre fortune bon cœur, et je mis dans ma tête d’arriver à persuader à Anastay qu’il devait faire tomber cette barbe qui me gênait. Je dus certainement lui dire des choses absolument idiotes, lui parler de formalités, d’usages, que sais-je ? J’en suis encore à me demander comment, en présence d’arguments aussi piteux, cet officier put me répondre :

— Parfaitement, monsieur ; vous n’avez qu’à envoyer chercher le coiffeur.

J’avais oublié de dire que sur une question faite par moi à Anastay, sur la longueur de sa barbe, il me répondit :

— Mais cette barbe est de vingt jours. Vingt jours ! L’assassinat avait eu lieu le 4 décembre et nous étions le 24 !

Quand la barbe fut tombée, le jeune M…, qui regardait l’officier sans être vu de lui, s’écria :

— Cette fois, je le reconnais ! c’est bien lui ; cependant, il y a encore quelque chose qui me chiffonne ! La moustache de l’homme qui est venu rue des Filles-du-Calvaire était plus foncée !

Ce jeune homme était agaçant ! Il lui fallait toujours quelque chose de plus précis ! Et pourtant son témoignage avait été, dès la première heure, le plus important, et la tâche de la justice serait bien simplifiée, si tous les témoins lui ressemblaient.

Je conduisis Anastay, toujours docile et semblant ne pas se douter de l’accusation qui pesait sur lui, chez le juge d’instruction, M. Poncet.

Nous demandâmes à Anastay l’emploi de son temps le jour du crime.

Alors, pour la première fois :

— Quoi ! dit-il, vous me soupçonneriez d’avoir assassiné la baronne Dellard ?

— Oui, lui répondis-je, c’est vous le coupable ?

— Moi ? fit-il avec terreur.

Mais il se reprit aussitôt et dit :

— Messieurs, je suis à votre disposition pour vous prouver à quel point votre accusation est fausse.

Nous décidâmes alors de faire une perquisition dans la chambre d’Anastay, rue de Valois.

Nous mîmes la main sur le pardessus bleu à diagonales, — le fameux pardessus dont tout le monde avait parlé, le pardessus de l’assassin ! De plus, dans la poche droite, il y avait une tache de sang. Elle était grosse à peine comme un petit pois, mais c’était incontestablement une tache de sang.

— Oh ! fit négligemment Anastay, je me suis coupé un peu le petit doigt.

Et il montrait sa main gauche, la main opposée à la poche du pardessus.

Je ramenai Anastay à la Sûreté et son arrestation fut maintenue.

Dans cette perquisition, je m’aperçus que le revolver, qui la veille m’avait fait craindre que le sous-lieutenant eût tout préparé pour un suicide dans le cas où on viendrait l’arrêter, n’était même pas chargé !

Vers quatre heures, je fis remonter mon homme en voiture et le conduisis boulevard du Temple où tout avait été préparé pour une reconstitution du crime et pour une confrontation solennelle avec les témoins qui pouvaient reconnaître l’assassin.

Delphine Houbre était sortie le matin de l’hôpital, voulant suivre quand même le corbillard de sa maîtresse.

Reconnaîtrait-elle dans Anastay l’assassin qui l’avait frappée ? D’un autre côté, M. Dellard m’avait promis d’être à quatre heures et demie dans l’appartement de sa mère.

Nous avions fait mettre à Anastay un chapeau haut de forme et son pardessus à diagonales bleues. Il se prêta à tout ce que nous lui demandâmes avec une complaisance parfaite.

Il commença donc par entrer dans la loge de la concierge, qui ne le reconnut pas, et déclara qu’elle croyait qu’Anastay « était plus mince que l’assassin qui lui avait parlé ».

Nous le fîmes monter ensuite au deuxième étage, sonner à la porte de M. H…, comme l’avait fait le meurtrier ; Lina Berl, la bonne, vint ouvrir, exactement comme le jour du crime.

Anastay, avec obligeance, répéta toutes les paroles que nous lui indiquâmes, le juge d’instruction et moi.

— Madame la baronne Dellard ? demanda-t-il à haute voix.

— Au-dessous, monsieur, répondit la femme de chambre.

« Il me semble bien que c’est la voix de l’assassin, nous dit-elle ensuite, mais je ne saurais le reconnaître absolument, car ce jour-là l’escalier était tout à fait noir ! Cependant, c’est bien sa silhouette et dans tous les cas ce pardessus est bien semblable… »

Anastay fut ensuite conduit à l’appartement de la baronne Dellard, où il fut stupéfait de trouver Delphine Houbre, qu’il croyait encore à l’hôpital.

Ici la reconnaissance fut trop complète, et trop rapide.

Delphine Houbre ne prit même pas le temps de le regarder ; un tremblement nerveux l’agita et elle se mit à crier :

— C’est lui l’assassin ! c’est lui le monstre ! Arrêtez-le ; il vient encore me scier le cou !

J’avais bien recommandé aux agents chargés d’aller chercher la brave fille de ne rien lui dire. Mais je connaissais mes « lascars ». Ils vivaient ce crime avec trop de passion, et je ne pourrais pas affirmer qu’ils n’aient pas dit à Delphine Houbre :

— Enfin, nous le tenons, l’assassin ! Nous allons vous le montrer.

La scène qui se passa dans la salle à manger eut une intensité dramatique extrême. Anastay, cependant, restait calme quoique très pâle.

— Vous vous trompez, madame, dit-il à Delphine, pendant que celle-ci, en proie à une exaltation extraordinaire, continuait à crier :

— Misérable ! vous avez tué ma pauvre maîtresse et vous avez voulu me tuer après !

Anastay haussait les épaules avec colère.

— Faites donc attention à ce que vous dites, madame, s’écria-t-il ; c’est ma tête que-vous voulez faire tomber !

Mais il eut un léger tremblement quand il vit le baron Dellard sortir de sa chambre.

— Vous devriez vous mettre à genoux à cette place où vous avez assassiné ma mère, dit M. Dellard qui ne pouvait maîtriser son émotion.

— Je vous assure, monsieur, que vous vous trompez, répondit Anastay sans perdre son sang-froid.

Dans la cour, le jeune M…, le témoin qui avait vu le mieux l’assassin, l’attendait. Dès qu’Anastay parut, il me dit :

— Ah ! je la retrouve, ma moustache, maintenant qu’il fait nuit ! C’est bien la même couleur !

Puis, marchant vers Anastay, il ajouta :

— Je vous reconnais ; c’est vous qui m’avez parlé le 4 décembre rue des Filles-du-Calvaire.

Cette fois, Anastay perdit tout à fait patience.

— Prenez garde, dit-il avec colère ; c’est un assassinat que vous commettez !

— L’assassin, c’est vous, répliqua crânement le jeune M… ; maintenant, je reconnais même votre voix !

Pour moi, cette reconnaissance était la seule qui eût une importance réelle. Delphine Houbre avait reconnu Anastay sans même le regarder ; on eût dit qu’elle obéissait à une suggestion. Son témoignage ne me paraissait pas décisif.

Celui du jeune M…, tout au contraire, avait une simplicité et une netteté qui m’avaient convaincu et qui certainement convaincraient les jurés.

Je rentrai à la Sûreté très calme, persuadé de la culpabilité d’Anastay. M. Poncet du reste l’était autant que moi.

En arrivant, nous demandâmes à celui qui était désormais un inculpé l’emploi de son temps pendant la journée du crime. Il nous avait dit, au juge d’instruction et à moi, qu’il avait été dîner dans une maison amie de sa famille ; il nous donna le nom et nous envoyâmes chercher madame L. D…, veuve d’un officier supérieur, femme d’une extrême honorabilité ; son fils, qui avait été l’ami de collège d’Anastay, l’accompagnait.

Cette dame demeurait boulevard Richard-Lenoir, à dix minutes à peine de la maison du crime. Il y avait donc une importance extrême à savoir l’heure exacte à laquelle Anastay s’était rendu chez elle.

M. Poncet et moi, nous dînâmes à la hâte dans mon bureau et ce fut là que le juge reçut la déposition de madame L. D… Mon secrétaire servait de greffier, car chacun sait que le Palais de Justice est fermé le soir, sauf de rares exceptions, et nous avions hâte d’en finir, ne voulant rien remettre au lendemain, ne voulant pas qu’Anastay eût une nuit pour se reconnaître et trouver des moyens de défense.

Nous nous gardâmes bien de dire à madame L. D… qu’Anastay était inculpé d’avoir assassiné la baronne Dellard ; nous nous contentâmes de lui demander si elle le connaissait.

— Parfaitement, répondit-elle ; c’est un ami de mon fils.

— Y a-t-il longtemps que vous l’avez vu ? interrogea M. Poncet.

— Pas très longtemps, fit madame L. D… ; une vingtaine de jours, il me semble ! Tenez, il est venu dîner à la maison juste le jour où l’on a assassiné une vieille dame, boulevard du Temple…

— Vous souvenez-vous, madame, de l’heure à laquelle Anastay est arrivé chez vous ?

— Oui, fit madame L. D…, semblant chercher dans sa mémoire, la nuit tombait ; je me souviens très bien, car j’ai regardé la pendule au moment où il a sonné ; il était juste quatre heures et j’allais allumer mon gaz.

M. Poncet et moi nous nous regardâmes. Quatre heures ! et le crime avait été commis vers cinq heures moins le quart !

— Et à quelle heure Anastay a-t-il quitté votre maison ? demanda le juge.

— À peu près à dix heures du soir ; il a dîné avec nous. Il était du reste très gai, et nous fit part de ses projets d’avenir.

On introduisit alors le fils de madame L. D…, qui déclara :

— Je suis rentré exactement à six heures ce jour-là, et ma mère me dit qu’Anastay m’attendait depuis deux heures.

Nous priâmes le fils et la mère de demeurer encore quelques minutes à notre disposition, nous les fîmes entrer dans le cabinet de mon secrétaire et nous demeurâmes seuls, M. Poncet et moi.

Nous faisions une vilaine grimace, surtout moi, qui avais incontestablement précipité les événements ; et, si Anastay était innocent, j’étais personnellement responsable de son arrestation.

— Cela va moins bien, dit le juge qui peut-être était un peu ébranlé. Voilà un alibi auquel nous ne nous attendions pas !

Àmoi, tout au contraire, la culpabilité d’Anastay apparut alors comme ne pouvant plus faire l’ombre d’aucun doute.

Avant ce témoignage, peut-être, j’eusse encore été indécis.

Mais à ce moment, je revis devant moi en une seconde :

Le couteau acheté à Lyon,

Le pardessus à diagonales bleu,

La reconnaissance d’Anastay par le jeune M… et mademoiselle Lina Berl…

Et aussi l’attitude étrange de cet officier de l’armée française, si docile, se faisant couper la barbe sur une simple demande de ma part, se prêtant à tout avec une abnégation impossible chez un homme qui porte l’uniforme. Non il n’était pas possible qu’Anastay fût innocent.

Cependant Jaume lui-même, qui avait assisté à la déposition de madame L…, faisait la grimace, et je vis sur la figure de tous ceux qui m’entouraient, sans qu’ils voulussent me le dire :

— Vous nous en avez collé une belle !

Moi, je savais ce que valent les témoignages, quand il est question d’heures ! Ce n’était pas la première fois que je trouvais de semblables différences.

— Attendez un peu, dis-je, et je m’élançai vers le petit bureau où Anastay avait dîné et attendait sous la garde de deux agents.

Mais dans le corridor je fus saisi au passage par des journalistes qui avaient envahi la Sûreté.

On n’avait pu garder absolument secret ce qui s’était passé boulevard du Temple. Ces journalistes savaient qu’un officier de l’armée française était arrêté.

— On nous cache une arrestation importante ! disaient-ils.

— Je vous assure qu’il n’y a rien de définitif, répondis-je impatienté.

Et, pour échapper aux démons du reportage, je dus ajouter :

— Eh bien ! attendez ! je verrai tout à l’heure si je puis vous donner quelque chose.

Et j’entrai dans la pièce où était Anastay.

— Écoutez, lui dis-je : jusqu’ici, vous n’avez jamais menti sur les questions de détail. Vous ne voulez pas avouer avoir tué madame Dellard ; c’est entendu. Mais nous sommes d’accord avec vous sur tous les autres points ; je ne vous tends pas de piège, je vous déclare même que la réponse que j’attends a une importance capitale pour ou contre vous.

— Vous pouvez parler, monsieur, dit Anastay ; je vous répondrai avec franchise.

— Eh bien ! à quelle heure êtes-vous arrivé chez madame L. D…, où vous avez passé la soirée le jour du crime ?

— Cinq heures un quart, répondit Anastay, sans aucune hésitation.

Involontairement, je poussai un ouf de satisfaction.

— C’est entendu, lui dis-je, vous êtes bien arrivé à cinq heures un quart ? Vous êtes bien certain de cette heure, quelles que puissent être les conséquences de cette déclaration ?

— Oui, monsieur, dit Anastay.

— Voulez-vous signer vos « dires » ?

— Parfaitement.

J’appelai mon secrétaire.

Anastay dicta lui-même sa réponse et la signa.

Il paraît que j’avais une figure toute différente de la mine allongée que je faisais en sortant quand je rentrai dans mon cabinet et dis au juge :

— Tenez, voici la déclaration d’Anastay signée de sa main.

Nous fîmes revenir madame L. D…, et cette fois, nous la mîmes au courant de ce qui se passait ; elle n’insista pas en présence de la déclaration du seul intéressé, et nous avons su, depuis, que sans que cette dame ni son fils l’eussent remarqué, leur pendule retardait le jour du crime !

Quelques jours après, j’appris aussi que le fameux pardessus à diagonales bleu n’avait pas été acheté à Lyon, mais bien fait par le maître tailleur du régiment ; que l’employé du bazar qui prétendait avoir vendu le couteau s’était trompé et que ce n’était pas à lui qu’Anastay l’avait acheté ! J’appris enfin qu’Anastay n’avait jamais eu de serviette !

Si j’avais connu tout cela au moment de la déclaration de madame L. D…, si quelqu’un m’avait dit : « Tout ce que tu prends pour des preuves ne sont que des coïncidences », aurais-je eu une foi aussi inébranlable en la culpabilité d’Anastay ?

C’est peu probable.

Ce qui suffit à établir une fois de plus que le hasard est le plus habile des policiers.

Pour calmer les reporters affamés de nouvelles, je pus leur donner une courte information annonçant l’arrestation provisoire d’Anastay ; ils s’en contentèrent, car il était une heure du matin. Mais, en me quittant, M. Poncet m’avait dit :

— Malgré tout, croyez-moi, pour que l’affaire fût complète, il nous faudrait les aveux d’Anastay.

J’étais bien de cet avis, et tous les chefs de la Sûreté passés, présents ou futurs, n’ont jamais eu et n’auront jamais d’autre objectif, car c’est la seule façon de clore une instruction sans laisser un doute dans l’esprit du public.

Je mis alors l’agent Barbaste auprès d’Anastay. On sait que sa spécialité était et est encore de faire avouer les coupables. Comment s’y prit-il avec l’officier ? Je n’en sais rien et n’ai pas voulu le savoir. Ce qui est certain, c’est que, cette fois encore, il réussit merveilleusement.

M. Gévelot vint le lendemain matin voir Anastay qu’il connaissait pour l’avoir rencontré souvent chez madame Dellard, et l’engagea à pallier au moins l’horreur de son crime en l’avouant.

— Vous devez avoir des remords, s’écria-t-il ; soulagez-vous en disant la vérité !

Anastay l’écoutait avec déférence, sans indignation, se contentant de répondre :

— Je vous assure, monsieur, que je suis innocent.

Quand M. Gévelot fut parti, il me souvient que j’eus une impression particulièrement pénible.

Cet être presque inconscient qu’était Anastay se mit à me parler du fusil Lebel et des avantages qu’il avait pour l’armée française ! On aurait dit qu’il avait oublié et son crime et les conséquences de l’accusation épouvantable qui pesait sur lui.

Un peu découragé de me trouver en face d’une faiblesse d’esprit aussi grande, je livrai Anastay de nouveau à Barbaste.

Quelques heures après, mon agent rentra dans mon cabinet.

— Enfin, me dit-il, Anastay se décide à avouer et il demande à vous parler.

Je fit venir aussitôt l’ex-officier, qui me dit :

— Oui, je crois que le plus simple c’est encore de dire la vérité ; seulement, je désire ne faire cette confession qu’en présence de M. Gévelot.

On comprend avec quel empressement j’envoyai chercher le député de l’Orne.

Pendant que je l’attendais impatiemment, je gardai près de moi Anastay et il se mit encore à me parler de toute autre chose que de son crime ; il était bien calme, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé dans sa vie : il ne semblait pas réfléchir à la gravité de la confession qui allait faire tomber sa tête.

Enfin, M. Gévelot entra ; Anastay se leva aussitôt ; puis, comme s’il n’avait pas la force de se tenir debout, retomba dans le fauteuil, le corps secoué par des sanglots.

— Anastay, dit M. Gévelot, vous avez demandé à me parler, me voilà ; qu’avez-vous à me dire ?

— Oui, oui, c’est moi, misérable, misérable que je suis ! fit Anastay en sanglotant.

Puis, se relevant tout à coup avec un grand geste tragique, il reprit :

— Ah ! vous ne savez pas, vous autres, ce que c’est que d’assassiner quelqu’un…

Alors, il sembla reprendre possession de lui-même et ce fut d’une voix presque calme qu’il continua :

« — Je vous demande pardon, monsieur Gévelot, je demande pardon à M. Dellard du crime que j’ai commis…

Et cette fois, avec une tranquillité imperturbable, il raconta tous les détails de son forfait.

— Je suis un malheureux, dit-il ; j’ai été mis en réforme à cause de mes dettes ; personne ne pouvait venir à mon secours ; il me fallait pourtant de l’argent ; alors l’idée d’un vol d’abord, d’un crime ensuite, germa dans mon esprit.

» Je pensai à M, Dellard, qui avait déjà été si obligeant pour moi ; j’eus l’idée d’aller implorer encore sa protection, puis ma pensée se modifia. Je revis la maison de la rue des Filles-du-Calvaire, madame la baronne Dellard, la vieille maman Caboret. Je savais que madame Dellard était très à son aise, qu’il y avait chez elle des objets de prix, des bijoux, des valeurs, de l’argent.

» Demander secours à madame Dellard ?

» C’était impossible ; alors, je revis encore la bonne dame et sa bonne, toutes deux très âgées ; je pensai qu’on pourrait en avoir raison facilement.

» L’idée du crime grandit de plus en plus ; je me rappelai vaguement les drames racontés dans les journaux ou que j’avais lus dans les romans.

» Les maladresses des assassins, des gens sans aveu, sans situation, qui se trouvaient désignés de suite à la police… m’avaient beaucoup frappé. Je pensai qu’un homme résolu, agissant froidement, pouvait impunément tuer sans être découvert en prenant certaines précautions.

» Dès lors, ma résolution fut irrévocable ; je pensai à ce crime nuit et jour ; j’en arrêtai le plan, puis j’achetai non pas un, mais deux couteaux : un pour piquer, l’autre pour couper, — celui qui a tué, puis un autre plus petit, qui devait servir si le premier me manquait.

» Je fis cet achat au grand bazar à Lyon ; mais, contrairement aux détails donnés par l’employé et que j’ai lus dans les journaux, je n’ai jamais eu de serviette !

» J’ai acheté le petit couteau le premier et l’autre le lendemain, et, chaque fois, je les mis dans ma poche devant l’employé.

» Puis je partis pour Paris, où j’arrivai le 2 décembre, au matin.

» Dans l’après-midi, j’allai inspecter les abords de la maison où je croyais que madame Dellard habitait ; j’y revins le lendemain, la veille du jour du crime. »

Ici, Anastay interrompit un instant son récit ; il était haletant et demanda à boire. On lui donna un verre d’eau qu’il avala d’un trait, puis il reprit :

« — Vers quatre heures, je me présentai rue des Filles-du-Calvaire, et je fus un instant troublé, en apprenant que madame Dellard venait de déménager. J’hésitai ; j’eus l’idée d’aller chez madame Caboret, mais on ne put me donner le numéro de sa maison, tandis qu’on m’indiqua l’adresse de madame Dellard. J’étais décidé.

» Je partis très vite ; je demandai l’étage à la concierge et je me trompai cependant, puisque j’allai sonner au-dessus.

» Je redescendis, je sonnai ; ce fut madame Dellard qui vint m’ouvrir.

» — C’est vous, Louis ? fit-elle. Quel bon vent vous amène ?

» Je répondis que j’étais venu de Lyon et que je venais lui présenter mes devoirs.

» Elle avait refermé la porte et me disait :

» — Mais entrez donc, mon cher enfant ; venez par ici.

« Je lui demandai si elle était seule.

» — Non, c’est-à-dire oui ; en ce moment, la bonne est sortie, mais elle va revenir.

» Nous étions dans la chambre ; j’aperçus au mur un grand portrait, celui de M. Dellard père.

» — C’est monsieur votre mari ? fis-je en désignant le tableau.

» — Oui, me dit-elle en levant la tête pour regarder l’image. N’est-ce pas que son fils lui ressemble ?

» À ce moment, elle était devant moi, la gorge tendue.

» Je pris mon couteau dans la poche intérieure de mon pardessus et je frappai la pauvre femme de toutes mes forces.

» Elle tomba sur le lit, à peine renversée, car elle n’était pas grande ; elle ne se défendait pas, mais l’expression suppliante de ses yeux me faisait horreur. J’étais fou ! Il me semble que j’aurais donné ma vie pour ne pas l’avoir frappée, et cependant, je sciais, je sciais toujours !

» C’est seulement après l’avoir vue immobile que j’ai ôté mon gant de la main droite pour fouiller dans les poches de ma victime et prendre ses clefs. J’ai commencé alors à bouleverser les armoires.

» Je forçai le pupitre avec les pincettes et je soulevai le couvercle ; il n’y avait que des papiers. Je courus au bout de l’appartement, dans la chambre de la bonne.

» J’ouvris les meubles : il y avait de l’or, des bijoux ; j’allais prendre tout cela lorsque je vis une lueur dans la pièce à côté.

» C’était la bonne qui était rentrée sans bruit et qui venait avec une lampe à la main.

» J’eus peur, je devins fou et tout mon sang-froid m’abandonna. Je me vis arrêté, perdu !

» — Que voulez-vous ? fit la bonne en me voyant.

» Je la terrassai d’un coup de poing, puis, à terre, je cherchai à lui couper la gorge.

» Elle se débattait et je ne savais trop comment je la frappais.

» Enfin, elle tomba ; j’abandonnai mon couteau et je partis.

» Dans l’escalier, je revins un peu à moi, je dis au concierge de fermer la porte.

» J’étais sauvé.

» Je jetai le petit couteau, celui qui ne m’avait pas servi, dans un égout, au coin de la rue de Crussol ; puis, un peu plus loin, j’entrai dans un chalet de nécessité situé devant le Cirque d’Hiver.

» Là, je me lavai les mains, j’enlevai quelques taches de sang sur la manche de mon pardessus et, après avoir jeté un coup d’œil sur ma toilette, je sortis et j’allai dîner chez madame L. D…, boulevard Beaumarchais ; il était cinq heures et quart. »

On aurait dit qu’il se plaisait à démontrer non seulement qu’il était un assassin, mais qu’il avait minutieusement prémédité son crime. Il nous raconta qu’il avait longuement hésité entre le revolver et le couteau, et qu’il s’était arrêté devant les boutiques d’armuriers avant d’entrer au grand bazar de la rue de la République.

Quand Anastay eut fini, il prit sa tête entre ses mains, et il dit : « Maintenant, je paierai bravement ma dette : je saurai mourir en soldat. »

Je crois bien qu’au fond c’était inexact, qu’il n’avait pas la pensée de mourir et qu’il avait fait venir M. Gévelot pour faire ses aveux devant lui, dans l’espérance surtout que la famille interviendrait à un moment donné et demanderait sa grâce.

Mais, en même temps, j’eus l’impression bien nette qu’Anastay était un déséquilibré.

Quand il eut fini ses aveux, il dit à M. Gévelot :

« Sans vous, j’aurais nié jusqu’au pied de l’échafaud et je n’aurais pas déshonoré l’épaulette. Vos paroles m’ont touché. »

Puis, dès que M. Gévelot fut parti, en proie à une émotion facile à comprendre, Anastay parut oublier ce qui venait de se passer.

Il se mit alors à me parler de l’épaulette et de la faute qu’avait commise le ministre de la guerre d’alors en la supprimant pour les officiers !!

Enfin, quand on le conduisit à l’anthropométrie, il plaisantait.

Pendant qu’on le photographiait, il bougea et on dut refaire une seconde épreuve.

— C’est six sous que vous allez coûter à l’État, dit M. Bertillon.

— Bast, répondit-il, il y a les fonds secrets !

Si je ne m’en rapportais qu’à tout ce que j’ai vu et entendu par moi-même d’Anastay, la psychologie de cet officier assassin pourrait se résumer ainsi : c’était un être qui n’avait peut-être pas la responsabilité entière de ses actions.

On a dit qu’il avait tué parce qu’il avait pour maîtresse une danseuse qui avait besoin d’argent et qu’il ne voulait pas quitter. C’était vrai et c’était faux.

Car, au même moment, il menait d’autres intrigues amoureuses et il songeait à se marier. En amour même, c’était un déséquilibré.

À Mazas, il fut un détenu modèle, passant ses journées à lire, à écrire, à fumer, et n’ayant jamais un mot de mauvaise humeur ou une réclamation à faire. Il s’amusait à apprendre par cœur des tirades entières de Corneille et de Racine et écrivait ses mémoires ou plutôt son autobiographie sous ce titre : « La Genèse d’un crime. »

Cette œuvre n’a jamais été publiée et ne le sera jamais. Une partie est restée entre les mains de M. Quesnay de Beaurepaire, l’autre entre les mains de la famille.

Mais rien ne peut mieux montrer l’incohérence et le cynisme inconscient de ce malheureux que les lettres qu’il adressa à son frère, de la Conciergerie, à la veille de son procès, lettre où il mettait des vers !

« Lundi.

» Tu as été charmant en venant me voir hier. Ta visite m’a causé un plaisir si vif que je suis d’avance certain qu’il durera jusqu’à la fin de la semaine.

» Mais, à tout prix, ne manque pas de venir me voir dimanche prochain ; nous babillerons tous deux dans la « cage aux ours ». Surtout apporte-moi quelques renseignements que tu auras puisés par ci, par là.

» Si tes études te laissent un peu d’oisiveté, va voir mademoiselle X… Ce sera là une simple visite de politesse. Tu la remercieras sincèrement de ma part de ne pas m’avoir trop chargé dans ses dépositions auprès de M. Poncet et de s’être même portée témoin de ma conduite passée, de ma feue honorabilité.

» Je pense que le cousin X… ne s’est pas brouillé avec vous. S’il revient vous voir et si tu vas chez lui, plaide aussi quelque peu ma cause auprès de lui et fais ton possible pour me réhabiliter dans son estime.

» Papa est, je crois, encore fâché contre moi ?

» Tâche de ce côté d’atténuer les choses. Dis-lui que ce qui me désespère le plus, c’est d’avoir porté préjudice à ses affaires. Je pense, toutefois, qu’avec un peu de courage et quand le temps aura fait oublier cette horrible aventure, la prospérité reviendra.

» Je comptais voir mon avocat ce matin. Il n’est pas venu ; je pense que je ne tarderai pas à recevoir sa visite.

» Je continue à lui écrire mes Mémoires. J’en suis à la quatre-vingtième page. Ce sera, pour lui, un travail impossible que de lire tout ce fatras, surtout le début qui n’est qu’une suite d’événements incohérents. J’aborde à ce moment l’histoire de ma vie à Lyon. Je vais soigner davantage cette partie, parce qu’elle touche de plus près au dénouement, mais aussi parce que, les détails étant moins pressés, on peut mieux les coordonner et les raconter avec plus de netteté.

» Louis Anastay. »

» Je pense que tu viendras demain me voir. J’y compte même. Si tu y penses, songe à m’apporter un savon Hélicien. Regarde aussi parmi les vieux bouquins s’il ne s’y trouve pas un dictionnaire français, le Larousse, par exemple. J’entends un dictionnaire de poche, bien entendu.

» Je suis incarcéré en compagnie d’un type très bizarre ; il m’apprend, entre autres choses curieuses, à parler l’argot.

» Le père Richepin n’est qu’un ignorant ; celui que j’étudie — passe-moi le mot — est l’argot classique, l’argot de l’académie, de la Courtille ; je t’en donnerai un échantillon dans une prochaine lettre.

» Mon travail a subi provisoirement un temps d’arrêt complet. Je ne puis pas, en effet, écrire au milieu de tous ces lascars. Je viens d’envoyer au directeur de la Conciergerie une demande de changement de cellule. Je pense l’avoir sans difficulté.

» Adieu, mon gros bébé ; je t’embrasse tendrement.

» Louis. »

» Je t’envoie cette petite fantaisie dont tu feras ce qui te plaira ; tu la joindras aux autres sonnets que je t’ai envoyés.

DANSE DES PENSÉES

À Mademoiselle XXX.

le prisonnier

Où volez-vous, ô mes pensées !

Et dans cette ronde enlacées
Que chantez-vous ?
Quelles joyeuses ritournelles
Légères déploient vos ailes,
Que fêtez-vous ?

les pensées

Notre danse

Nous balance

Sous un rythme sans langueur.
Notre ivresse
Nous caresse
Et verse en nous sa langueur.
le prisonnier

Dites-moi quelle est la nouvelle

Qui peut causer tous ces transports
Qu’un chant révèle ?
Dites-moi pourquoi vos essors
Vous entraînent dans cette valse
Qui vous enlace ?

les pensées

Nous chantons,

Nous fêtons
Le gai retour d’un beau jour,
Et la bise
Nous défrise
Sous le souffle de l’amour.

le prisonnier

Quelle est donc cette douce flamme

Qui vous enivre et vous enflamme,
Trouble vos yeux ?
Apprenez-moi pourquoi l’aurore
A sur vos têtes qu’elle dore
Jeté ses feux !

les pensées

C’est la fée

Dégrafée
Des baisers et des amours
Qui nous jure,
Nous assure
Que l’on vous aime toujours.

» Adieu, cher Léon ; je t’embrasse tendrement.

» À dimanche.

» Louis Anastay. »

Son défenseur, M Henry Robert, demanda que l’accusé fût soumis à un examen médical ; l’avocat général s’y opposa et la cour lui donna raison.

Anastay fut condamné à mort et, comme il était officier et que son crime, en raison même de sa situation sociale, était plus abominable, il était certain que la justice suivrait son cours.

Le condamné ne se faisait-il aucune illusion à cet égard ? ou bien jouait-il une comédie ? Ce qui est certain, c’est que peu de jours avant son exécution, il écrivit à son frère pour lui indiquer ses dernières volontés :

« La dislocation de ce qui constitue mon être pensant ne peut survenir aussitôt. Je crois à une survie d’une heure environ. Viens, Léon, assister à mon exécution ; demande, exige que ma tête te soit livrée, et à l’appel de ta voix mes yeux répondront. »

Jusqu’à l’avant-veille, il recevait avec politesse l’aumônier, l’abbé Valadier, mais refusait avec obstination de se confesser. Ce jour-là, il se jeta aux genoux du prêtre et, sanglotant, il confessa ses fautes.

Le surlendemain, quand nous vînmes l’éveiller à cinq heures du matin pour la suprême expiation, son premier mot à l’abbé Valadier fut :

— Eh bien ! monsieur l’abbé, j’ai été bien inspiré de me réconcilier avec Dieu avant-hier.

Mais la pensée qui lui avait dicté sa lettre à son frère ne l’avait point abandonné.

Pendant que M. Deibler procédait à la toilette, il demanda d’une voix claire :

— N’y a-t-il pas, parmi ces messieurs, un médecin légiste pour constater la survie après la mort ?

— Mon ami, ne pensez pas à cela, pensez à Dieu, répondit l’abbé Valadier.

Anastay mourut simplement et avec beaucoup de courage.

Sa famille réclama son corps, manifestant sa volonté de faire procéder à l’autopsie. On ne consentit à exhumer le cadavre que plusieurs jours après, et toute autopsie fut formellement interdite.

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