Partie 2 · Bêtes en rut
Dans cette revue rapide, je ne puis oublier certains assassinats qui dans la classification criminelle ordinaire passent pour des crimes passionnels, mais qui ne sont en réalité que la manifestation de la bestialité humaine dans ce qu’elle a de plus hideux.
Ce ne sont que des accès de folie sadique où l’homme se montre plus féroce que le tigre et plus lubrique que le singe.
Le dimanche 1 décembre 1889, un crime horrible était découvert rue Basfroi.
Dans une vieille maison de cette vieille rue, habitait une balayeuse de la ville de Paris, une de ces pauvres femmes qu’on aperçoit à l’aube, la tête couverte d’un mouchoir, les pieds dans de lourds sabots, la jupe retroussée, raclant le pavé de leurs longs balais de bois. C’était une femme de trente-sept ans qui, bien que n’étant pas mariée, avait une assez bonne réputation dans le quartier. Elle avait avec elle sa fille, une jolie blondinette de treize ans, intelligente, douce et studieuse, que tout le monde adorait dans la maison et que sa mère, du reste, soignait avec passion. On appelait la balayeuse madame L…, du nom de son premier amant, qui avait reconnu la petite fille ; mais son véritable nom était Malfilâtre. Je ne sais même si elle n’était pas une des dernières descendantes du pauvre poète mort de misère au siècle dernier.
La petite Alexandrine était une gentille fillette, toujours la première à l’école de la rue des Taillandiers, où elle venait d’obtenir son certificat d’études, et une bourse pour entrer à l’école secondaire. Elle avait même un goût particulier pour le dessin, et s’amusait à faire les portraits de tous les voisins.
La femme Malfilâtre, depuis longtemps déjà, avait rompu avec le père de son enfant, et, comme beaucoup de ces malheureuses femmes du peuple dont le labeur est dur et qui ne savent pas, la tâche finie, rentrer dans une chambre solitaire, elle avait pris un autre amant, un journalier nommé Vodable ; un petit homme à la figure passionnée et violente, dont la lourde moustache blonde semblait, par moments, se hérisser comme celle d’un chat. Paresseux, ivrogne, Vodable n’avait pas tardé à battre sa maîtresse, si bien que celle-ci l’avait mis à la porte.
Mais, ainsi que beaucoup de femmes, elle avait encore des faiblesses pour l’homme qui avait tenu un moment une si grande place dans son existence. Elle ne voulait plus de lui pour la vie commune ; mais elle consentait encore à le recevoir. C’étaient alors des querelles sans fin au milieu desquelles on entendait les sanglots de la petite Alexandrine.
Vodable, cependant, traitait l’enfant avec douceur.
Le samedi 30 novembre, la femme Malfilâlre se leva à quatre heures du matin comme elle en avait l’habitude et s’en alla à son travail ; elle revint vers sept heures « pour casser une croûte » et éveilla sa fille qui se mit aussitôt à faire ses devoirs pour l’école.
L’enfant avait un grand dessin à exécuter et, en lui arrangeant son petit matériel d’écolière sur la table, la maman lui donna un peu de mie de pain pour lui permettre d’effacer les mauvais traits. Vers huit heures, la balayeuse partit après avoir embrassé son Alexandrine, lui disant : « Travaille bien, surtout, chérie ; il faut encore que tu sois première. »
Àtrois heures de l’après-midi, la femme Malfilâtre, rentrant chez elle, trouva devant la porte Vodable qui l’attendait. Tous deux montèrent dans le logement et l’homme dit à sa maîtresse : « J’ai rencontré Alexandrine et je lui ai donné quelques sous pour déjeuner à la cantine de l’école. »
Jamais Vodable ne se montra plus passionné et sa maîtresse le laissa faire.
Mais, vers six heures, la mère commença à s’inquiéter. À cette heure-là, son enfant n’était toujours pas rentrée ; elle força Vodable à l’accompagner à l’école ; là on déclara qu’on n’avait pas vu la petite Alexandrine de la journée. Tous deux allèrent ensuite chez L…, l’ancien amant de la femme Malfilâtre. Celui-ci dit à son tour que lui non plus n’avait pas vu sa fille. Les deux hommes, l’ancien et le nouvel amant, accompagnèrent alors la mère de la petite Alexandrine chez le commissaire de police. Tout en pleurs, la femme Malfilâtre supplia le magistrat de rechercher son enfant.
Àla porte du commissariat, M. L… s’en alla de son côté et Vodable emmena sa maîtresse chez un marchand de vins où, sous prétexte de la consoler, il la grisa ; puis tous deux rentrèrent rue Basfroi, et quand, à quatre heures du matin, la femme se leva pour aller à son travail, Vodable, fatigué d’une nuit d’amour, dormait à poings fermés.
Vers sept heures, madame Malfilâtre rentra ; la chambre était vide, l’homme était parti ; la pauvre femme se mit alors à ranger hâtivement son petit intérieur.
Tout à coup, en faisant son lit, elle aperçut, cachés entre les matelas, les livres de sa fillette, le plumier, le dessin commencé et jusqu’à la mie de pain que la veille elle avait donnée à son enfant.
Alors, saisie d’un horrible pressentiment, elle se mit à chercher partout…
En se baissant, elle aperçut sous le lit une jambe d’enfant chaussée d’un bas de laine bleue et d’un soulier lacé…
La malheureuse poussa alors un tel cri de douleur, que les voisins accoururent et retirèrent, de dessous le lit, le cadavre de la petite Alexandrine.
La pauvrette avait été étranglée avec une cordelette qui était entrée profondément dans les chairs ; la langue pendait, tuméfiée et bleuâtre, hors des lèvres violacées ; les grands yeux bleus de l’enfant, vitreux, injectés de sang, saillaient hors des orbites.
Enfin, détail horrible, la petite jupe était impudiquement relevée. Aucun doute n’était possible : l’enfant avait été victime du plus ignoble des attentats.
L’assassin était certainement Vodable. Je lançai immédiatement des agents à sa recherche, mais il avait disparu ; on ne le retrouva ni chez lui, ni chez sa mère, ni dans les cabarets qu’il avait l’habitude de fréquenter.
Le peuple de Paris se passionne parfois beaucoup plus qu’on ne le pense pour certaines affaires criminelles.
Quand, dans ce quartier si populaire, on connut la mort affreuse de la petite Alexandrine, il y eut comme une émeute, et une foule d’ouvriers, dans la nuit du dimanche au lundi, s’improvisant policiers volontaires, allèrent chercher l’assassin dans tous les hôtels borgnes, et jusque dans le bois de Vincennes.
Vodable en effet avait dit un jour qu’il en voulait à sa maîtresse et qu’après l’avoir tuée, il irait se pendre à un chêne.
Je crois bien que si ces braves gens avaient mis cette nuit-là la main sur l’assassin, on aurait vu pour la première fois à Paris une terrible application de la loi de Lynch.
J’avoue que moi-même, malgré l’accoutumance du crime que me donnaient mes fonctions, je partageais l’horreur de la foule. Bien qu’à ce moment j’eusse déjà l’opinion que j’ai dite sur la peine de mort, je pensais ce jour-là :
« Le misérable ! en voilà un au moins que je verrai guillotiner avec plaisir ! »
J’ordonnai à trois inspecteurs, le sous-brigadier Houllier et les agents Joubert et Robiquet, de se tenir toute la nuit cachés dans la cage de l’escalier de la maison de la rue Basfroi. On pensait que le misérable assassin pourrait avoir l’audace de revenir, voulant encore, sans doute, dans un accès de folie alcoolique, tuer la mère après l’enfant.
Il se passa même, durant cette nuit, un incident quasi burlesque.
Vers quatre heures du matin, une porte s’entr’ouvrit et on entendit un pas lourd dans l’escalier ; les trois agents s’élancèrent ; un cri de terreur leur répondit. Au hasard, dans l’obscurité, ils se saisirent d’un homme qui se débattait et leur distribuait force horions.
Je ne sais comment les choses auraient fini si le concierge n’était apparu, une lampe à la main. Alors, tout s’expliqua : l’homme que les agents avaient saisi était un brave locataire de la maison qui, entendant du bruit, était sorti tout effaré de chez lui, croyant que Vodable rentrait !
Mais l’assassin ne revint pas rue Basfroi, pas plus du reste que chez sa mère où deux agents faisaient le guet. On ne trouva dans la battue du bois de Vincennes que de pauvres diables de vagabonds qui profitèrent de l’occasion pour aller se chauffer au poste.
Toute la journée du lundi se passa sans que je reçusse des nouvelles du misérable fugitif. Il était sans argent, il n’avait pu aller bien loin ; s’était-il suicidé ?
Paris s’était ému de ce crime ignoble, on se demandait déjà dans les journaux comment l’assassin n’était pas arrêté.
Le mardi matin, vers neuf heures, je venais d’arriver à mon bureau. Ma mauvaise humeur était, je l’avoue, très grande en apprenant qu’on n’avait trouvé dans la nuit aucune trace de celui qu’on cherchait, quand, tout à coup, un inspecteur effaré ouvrit la porte et me dit :
— Monsieur le chef, le voici !
Et il poussait devant lui un homme sale, les cheveux en désordre, hâve, semblant se soutenir à peine, qui tomba sur une chaise en disant :
— C’est moi qui suis Vodable ; j’ai faim !
En voyant devant moi cet être piteux harassé de fatigue et mourant de faim, cette bête fauve aux abois qui venait se livrer, toute mon indignation tomba, et avant même d’interroger Vodable, j’envoyai lui chercher un ordinaire chez le marchand de vin.
L’homme mangeait avec voracité ; c’était une brute chez qui à ce moment-là, comme sans doute à celui où il avait tué l’enfant, aucun sentiment humain n’existait.
Lorsqu’il eut fini, je l’interrogeai ; je lui demandai ce qu’il avait fait depuis le dimanche matin.
Soudain, alors, il se reprit :
— J’suis allé à Villeneuve-Saint-Georges, dit-il ; ne trouvant pas d’ouvrage, j’suis revenu dans Paris. À la barrière de l’Étoile, je gagnai quelques sous en aidant à décharger une voiture de charbon ; j’ai alors acheté un peu de pain et de charcuterie et j’ai mangé. Puis, j’ai repris ma course dans Paris au hasard, n’ayant pas de quoi payer un gîte. Au matin, je me suis retrouvé devant la gare de Lyon ; harassé, je m’étais endormi sur un banc. Avec un sou qui me restait, j’ai acheté un journal et j’ai lu qu’on disait que j’avais violé la petite Alexandrine. C’est faux ! je n’ai fait que la tuer ! C’est ce que je suis venu vous dire. J’étais trop fatigué pour venir à pied jusqu’ici ; j’ai pris une voiture ; elle est en bas, faites-la payer !
Alors, il raconta son crime avec un cynisme affreux : s’entêtant seulement sur un point : l’affirmation qu’il n’avait point violé l’enfant.
— Quand je suis arrivé le matin, je n’ai trouvé que la petite Alexandrine ; je savais que sa mère me trompait, revoyait son ancien amant ; j’ai voulu la faire parler, lui demandant ce qui se passait quand je n’étais pas là ; la petite a refusé ; je lui ai mis les mains autour du cou et j’ai serré. Bientôt elle ne remua plus. Alors voyant qu’elle ne donnait plus signe de vie et que je l’avais étranglée, je l’ai poussée sous le lit pour m’en débarrasser. Voilà tout !
Dans la journée, M. Anquetil, le juge qui avait été chargé de l’instruction de cette affaire, et moi, nous conduisîmes Vodable à la Morgue.
Le misérable regarda froidement le pauvre petit corps sans qu’il fût possible d’apercevoir sur son visage un seul tressaillement. Il nia encore le viol avec une grande énergie :
— C’est un autre qui a fait le coup quand elle était déjà morte, s’écria-t-il.
Et jusqu’au dernier moment, il n’est pas sorti de cette dénégation imbécile.
Le jury le condamna à la peine de mort à l’unanimité ; et le 2 juillet 1890, au lever du soleil, sa tête tombait place de la Roquette.
Le crime de Vaubourg, encore plus immonde s’il est possible que le crime de Vodable, ne peut être raconté qu’avec une extrême discrétion, car il montre, dans toute sa hideur, ce qu’on peut appeler la Sodome moderne.
Le 4 novembre 1891, un locataire, M. Vacheresse, emballeur, descendant à la cave d’une maison de la rue de Charonne, trouva, dissimulé derrière un couvercle de caisse, un cadavre décapité.
C’était celui d’un jeune homme de vingt-cinq ans à peine, petit, mince.
Un peu de sang seulement avait coulé sur le sol ; le corps ne portait aucune autre blessure que la section du cou qui était irrégulière, comme hachée avec un couteau.
On suivit des traces de sang qui se continuaient jusqu’à l’entrée des caves ; là, il y avait comme une mare de sang coagulé ; il était évident que c’était à cet endroit que le corps avait été décapité ; mais ce n’était pas là, certainement, qu’avait eu lieu le meurtre ; on ne trouvait aucune trace de lutte, aucun indice de ces jaillissements considérables de sang que produit, disent les médecins, le sectionnement de la gorge d’un être vivant.
Quand nous arrivâmes, M. Atthalin, le juge chargé de l’instruction, et moi, nous commençâmes par chercher si aucun locataire n’avait disparu.
— Non, répondit la concierge.
Elle donna la liste des personnes habitant l’immeuble.
Mais il y avait dans sa déposition une lacune volontaire ; elle ne voulait point avouer un de ses locataires : Joseph Vaubourg, qu’à l’insu du propriétaire elle avait autorisé à coucher dans une chambre en location.
C’était à la prière de la tante de Vaubourg, une très brave femme d’ailleurs, habitant la maison, que la concierge avait consenti cette location clandestine.
D’abord, tout naturellement, il fut impossible de nous rendre compte de l’inexactitude de la déposition de la concierge, et nous avions passé presque toute la première journée à écouter d’inutiles dépositions, quand tout à coup quelqu’un vint me rapporter un propos d’enfant qui éveilla mon attention.
La petite fille de madame H…, la tante de Vaubourg, avait dit à une de ses camarades :
— Maman a bien grondé mon oncle Joseph parce qu’il est rentré avec un homme saoul !
Je fis une enquête aussi rapide que possible et sus qu’en effet, Joseph Vaubourg habitait la maison dans les conditions que j’ai indiquées plus haut. Interrogée, madame H… nia énergiquement le propos qu’on lui prêtait ; mais l’enfant, questionnée hors la présence de sa mère, maintint absolument ce qu’elle avait dit.
M. Atthalin et moi, nous résolûmes de frapper un grand coup ; nous arrêtâmes Joseph Vaubourg, un ouvrier débardeur, à l’aspect sinistre, qui se troubla et avoua, au bout de quelques instants, avoir amené chez lui un individu, nous donnant d’ailleurs un faux nom et une fausse adresse.
Nous fîmes alors revenir madame H… devant nous ; il était près de minuit.
— Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, quand elle sut que son neveu avait avoué ce qu’elle avait nié.
« Je descends du ciel ! continua-t-elle. Pardonnez-moi si j’ai menti pour ne pas faire avoir de désagrément à la concierge ! Oui, mon neveu est rentré, l’autre nuit, avec un de ses camarades nommé Boutry ; ils étaient gris tous les deux et ils ont fait de telles saletés dans les draps, que Joseph les a emportés et fait laver lui-même pour que je ne m’en aperçusse pas ! »
Cette fois, nous tenions une piste assez grave pour la suivre jusqu’au bout.
Dans la nuit, on trouva l’adresse de Boutry qui habitait l’hôtel de l’Époque, passage Raguinot ; là, on déclara que depuis quelques jours il avait disparu.
Un homme coiffé d’une casquette de loutre était venu le chercher et, depuis, on ne l’avait pas revu.
Or, Joseph Vaubourg portait ordinairement une casquette de loutre et il l’avait au moment de son arrestation.
Néanmoins, il niait avec énergie.
— Soyez tranquilles, disait-il, on retrouvera Boutry, car il est allé rejoindre son régiment.
Malheureusement pour lui, nous saisîmes dans sa chambre des bottines et un chapeau qui ne lui appartenaient pas et qui étaient les bottines et le chapeau de Boutry.
— Il me les a donnés avant de partir, finit par dire Vaubourg.
Et il fut impossible de le faire sortir de là.
En même temps j’avais reçu des renseignements assez curieux obtenus dans les cabarets des environs de la place Maubert que fréquentaient Boutry, Vaubourg et d’autres débardeurs.
— C’étaient deux intimes, avait-on dit aux agents ; si intimes même, qu’on les appelait « Paul et Virginie ».
Et les travailleurs des bords de la Seine qui avaient donné ces renseignements avaient ainsi conclu :
— Boutry était imberbe et Vaubourg revenait d’Afrique ! Tout est là !
D’un autre côté, on avait retrouvé la marchande de café qu’il avait chargée de laver les draps.
Mais tout cela n’était qu’un faisceau de présomptions ; il nous fallait une preuve certaine qui forçât Vaubourg à avouer.
Ce fut le service anthropométrique qui nous la donna.
On trouva une fiche au nom de Boutry, arrêté un jour pour outrages aux agents, fiche dont les mesures correspondaient absolument à celles du cadavre.
Ce qui prouve, quoi qu’on en ait dit, que le service anthropométrique peut être parfois très utile.
Enfin, Vaubourg avoua.
— Eh bien ! oui, s’écria-t-il, c’est moi qui ai tué Boutry !
Puis, il fit le récit de son crime ; il prétendit que, dans la nuit du 28 octobre, — quatre jours avant la découverte du cadavre, après avoir dîné et passé la soirée avec Boutry, celui-ci lui avait demandé à venir coucher chez lui et l’avait emmené rue de Charonne.
— Au milieu de la nuit, dit-il, je fus réveillé par un coup violent à la joue. Machinalement, et sommeillant encore, je me retournai et saisis Boutry au cou. Je dus serrer très fort, car, lorsque, complètement éveillé, je lui parlai, il ne répondit pas. Je le secouai, il ne bougea pas. J’eus peur alors, horriblement peur, et, pour ne point coucher à côté d’un cadavre, je pris le corps, et le mis sous mon lit.
On voit combien peu vraisemblable était ce récit.
Vaubourg poursuivit et raconta que le cadavre était resté ainsi jusqu’au dimanche caché sous le lit où dormait l’assassin. Dans la nuit du dimanche au lundi, il avait songé à s’en débarrasser.
Ce qu’il dit sur la façon dont il porta le corps dans la cave, et dont il coupa la tête, les détails qu’il donna sur les péripéties de ces opérations, tout cela était d’un cynisme effroyable.
Àdeux heures du matin, il avait sorti le corps de Boutry de dessous le lit et l’avait jeté sur ses épaules. Pieds nus, sans lumière, à tâtons, il avait descendu l’escalier, avait traversé la cour intérieure de la maison et gagné la cave. Toujours sans y voir clair, il s’était engagé dans l’escalier en colimaçon. Mais, à mi-chemin, il avait trébuché et, le cadavre, lui échappant, avait roulé jusqu’au bas. Lui-même était tombé, et était venu s’affaler sur le corps déjà à moitié décomposé de l’ami qu’il avait tué.
Enfin, à l’entrée du caveau, Vaubourg avait allumé la bougie dont il était muni et l’avait collée sur une planchette. Rechargeant alors Boutry sur ses épaules, il l’avait porté dans la petite cave située sous l’escalier.
Une sueur froide perlait de son front. Il avait déposé le corps à terre, et s’était assis un instant à côté, soufflant comme après un grand effort ; mais sachant qu’on ne tarderait pas à découvrir l’assassin si l’on connaissait la victime, il avait voulu défigurer son cadavre !
Avec son couteau de poche, un très mauvais et peu solide couteau, il avait coupé d’abord le nez, puis l’oreille droite, qu’il était allé enterrer dans un coin de la cave. Cette horrible besogne finie, il était revenu juger de l’effet de cette mutilation.
Boutry n’était point encore méconnaissable ! Quelle mutilation pouvait-il lui faire encore subir ? N’en trouvant point, il avait jugé plus simple de trancher la tête !
Avec son couteau, ce n’était point chose facile. Il était parvenu, néanmoins, à couper les chairs et le larynx ; mais arrivé aux vertèbres il avait dû, pour séparer la tête du tronc, lui faire faire un tour entier. Une vertèbre, la septième, s’était détachée ; il avait pu alors couper les fibres. Cette horrible besogne achevée, il avait pris cette tête informe, l’avait enveloppée dans son mouchoir et était remonté chez lui.
Il allait se recoucher lorsque l’idée lui était venue que le corps, dans cette petite cave, « aurait froid ». Il était redescendu, et avait transporté le cadavre sans tête de Boutry dans une autre cave plus chaude, tout au fond !
— Le pauvre diable aurait eu trop froid tout nu dans cette cave abandonnée, nous dit-il avec une sentimentalité étrange.
Pendant ce second voyage, plus horrible que le premier, s’il est possible, il tomba avec le corps encore deux fois.
Quel affreux chemin de croix avait descendu cet assassin !
Le lendemain matin, lundi, il enveloppa la tête dans le gilet de flanelle de sa victime et alla la porter dans les latrines publiques situées sur la berge de la Seine, quai Henri IV.
Mais cette tête était trop grosse et ne pouvait entrer dans la lunette ; alors il la jeta dans un compartiment réservé, où les balayeurs du service sanitaire remisent leurs balais et leurs seaux.
Les agents l’y trouvèrent sur mon indication.
Il fallait entendre cet homme raconter sa funèbre promenade à la cave, ayant sur l’épaule ce cadavre qui lui échappait, tombait et roulait jusqu’au bas des escaliers !
J’avoue que, lorsque j’écoutai ce récit, je doutai que ce misérable eût toute sa raison.
On reconstitua le passé de cette brute dont le nom se retrouve maintenant dans tous les ouvrages de psychologie criminelle. Véritable satyre, Vaubourg avait débuté dans l’enfance par un inceste ; au régiment, mauvais soldat et déserteur, il avait été accusé d’avoir assassiné et violé une fillette dans un bois. Faute de preuves, on l’acquitta de ce crime ; mais on envoya le déserteur au pénitencier d’Oran ; là, il se signala par ses mœurs inavouables.
Remis en liberté et revenu à Paris, il s’était, un soir, jeté sur une fille qui ne lui avait échappé que grâce à une défense énergique, puis… il s’était lié tout à coup avec le jeune Boutry, un imberbe, efféminé, aux grâces louches de femmelette maigre…
Il est probable que Boutry avait voulu simplement résister aux tentatives de Vaubourg et c’était pour cela que le misérable l’avait tué.
Le procès de ce satyre fut un répugnant étalage de la perversité humaine, et le président fut à plusieurs reprises obligé d’ordonner le huis-clos.
Néanmoins, les jurés estimèrent que s’il était incontestable, puisqu’il l’avouait lui-même, qu’il avait tué son camarade Boutry, il était moins certain que Vaubourg eût essayé l’ignoble attentat dont il était accusé et surtout eût prémédité l’assassinat.
Le débardeur échappa à la guillotine et ne fut condamné qu’aux travaux forcés à perpétuité.
Peut-être, après tout, les jurés hésitèrent-ils surtout sur le degré de responsabilité de ce fauve, dont certainement la raison n’était pas bien solide. D’ailleurs, je trouve que la théorie scientifique moderne, qui dit que tous ces monstres sont des fous, est consolante pour l’humanité.
Vaubourg, Antony de Sodome, avait tué sans doute celui qui lui résistait…
Je veux finir cette répugnante série par l’histoire d’un assassin qui prétendit un moment, pour excuser son crime, qu’il avait dû, lui, frapper sa victime afin d’échapper à de malhonnêtes tentatives.
C’était une odieuse calomnie à l’égard du mort, mais pendant quelque temps, beaucoup de criminels, ayant lu dans les journaux le récit des affaires dites passionnelles, trouvèrent adroit d’imaginer ce moyen de défense.
L’affaire en question, qui est antérieure à celles dont je viens de parler, — car je ne garde point l’ordre chronologique dans cette course rapide à travers le crime, — m’a laissé des souvenirs cruels.
Rarement un assassin me fit passer d’aussi mauvaises nuits que celui-là.
J’étais depuis peu de temps à la Sûreté et un ratage me semblait la chose la plus douloureuse qui fût.
Pendant quinze jours, je ne dormis guère, exaspéré de ne pouvoir mettre la main sur un criminel dont je connaissais pourtant le nom et l’adresse.
Dans une carrière de sable près de Joinville, un terrassier, nommé Puquet, qui se rendait à son travail, aperçut, un matin, un cadavre criblé de coups de couteau et le visage affreusement mutilé. Le commissaire de police de Joinville, M. Carpin, était parvenu à établir l’identité de la victime avant que M. Couturier, chargé de l’instruction, et moi, fussions arrivés.
L’homme assassiné était un marchand d’oiseaux ambulant, très connu dans le pays, où il passait pour un type bizarre, vivant de peu. On avait trouvé, au fond d’une tranchée, le chapeau de la victime et une manchette tachée de sang ; ses poches étaient retournées, on lui avait pris son porte-monnaie.
Partout, le sable détrempé portait l’empreinte des pas de deux individus ; à certains endroits, le talus de la carrière était piétiné : l’assassin avait dû lutter longuement avec sa victime. Je sus bientôt que Lefèvre avait été aperçu dans la soirée en compagnie d’un jeune homme qu’il disait être ouvrier fumiste ; tous deux avaient fait de fréquentes haltes chez les marchands de vins, puis on les avait vus s’éloigner dans la direction de Joinville. Lefèvre était gris et son compagnon, au contraire, paraissait avoir gardé tout son sang-froid.
Quelques heures après, le compagnon de Lefèvre était connu : nous savions que c’était un nommé Cornu, soldat au 51 régiment de ligne, venu en congé de convalescence chez ses parents, qui habitaient Saint-Maurice.
Cornu était en effet un ancien ouvrier fumiste ; Lefèvre l’avait emmené dans une petite maison qu’il possédait, pour lui proposer de réparer une cheminée. Les deux hommes étaient restés ensemble jusqu’à la nuit, et des dépositions des témoins il résultait que Cornu avait grisé sa victime, sans doute pour la tuer plus facilement. Quand j’arrivai chez les braves gens qu’étaient le père et la mère de l’assassin, je provoquai une scène de douleur navrante en leur apprenant l’accusation terrible qui pesait sur leur fils.
La pauvre mère surtout eut un accès de désespoir si profond que, perdant la tête, elle m’avoua tout ce qu’elle savait, et me dit que son fils était rentré à minuit dans un état pitoyable ; la veste qu’il portait avait été lavée, et, malgré cela, on pouvait encore voir aux manches de larges taches de sang.
Enfin, Cornu avait dit à sa mère une phrase qui était presque un aveu : « Je viens de voir Lefèvre ; il est tombé dans la carrière. »
Mais il fallait trouver Cornu et ce n’était pas chose facile.
Jamais, je le répète, aucun assassin ne me donna autant de mal que ce gaillard-là.
Pendant quinze jours ou trois semaines, je ne me souviens plus au juste, je cherchai dans tous les garnis de Paris tous les Cornu du monde, et Dieu sait s’il y en a !
Un jour, entre autres, on me signala la présence de Cornu dans un garni de Belleville ; j’y fis une descente au milieu de la nuit et j’y trouvai trois voleurs de profession qui avaient dans leurs chambres des couverts d’argent, des fragments de bijoux, des revolvers chargés et tout le matériel du parfait cambrioleur ; mais de Cornu, point !
Comme le dit alors un journaliste qui blaguait les chasses de la Sûreté, faute de grives on mange des merles : les trois voleurs passèrent aux assises.
Un autre jour, on m’apporta les papiers militaires de Cornu qu’un directeur de théâtre avait trouvés boulevard Sébastopol, à l’angle de la rue de Rivoli, ce qui semblait nous indiquer qu’il était encore à Paris.
Le parquet avait lancé dans toutes les directions la note suivante :
» Cornu (Charles-Théodore), a assassiné, le 14 février courant, le nommé Lefèvre, marchand d’oiseaux à Joinville-le-Pont.
» Signalement :
» Âgé de 23 à 24 ans, taille l64 environ, trapu, forte corpulence, figure ronde et pleine, très bronzé, cheveux noirs, petite moustache noire, petits yeux ronds et noirs ; mauvaise figure ; habillé bourgeron bleu, comme en portent tous les couvreurs et les fumistes ; casquette plate marron avec bordure noire ou galon noir et visière en cuir verni ; souliers à lacets. »
Ce signalement fut envoyé à tous les hôtels meublés de Paris, à tous les parquets de province, et, chose assez curieuse, je dirai pourquoi tout à l’heure, à toutes les brigades de gendarmerie.
Malgré cela, nous ne retrouvions aucune trace du disparu.
Comme, toujours en pareil cas, les journaux enregistraient avec ironie le résultat négatif des recherches de la Sûreté, et j’étais énervé d’être poursuivi par la formule gouailleuse : « L’attrapera, l’attrapera pas. »
J’en étais arrivé à perdre absolument le sommeil, cherchant toujours un moyen de mettre la main sur l’introuvable Cornu. Or, une nuit que, harassé de fatigue, je m’étais endormi seulement vers le matin, un inspecteur vint me réveiller, à cinq heures, en disant :
— Le chef peut descendre, il sera content.
En effet, quand j’entrai dans mon cabinet, je trouvai un pauvre diable, presque en haillons, qui me dit d’une voix piteuse :
— Vous me cherchez ! me voilà ! Je m’appelle Cornu !
Il me vint tout de suite une véritable reconnaissance pour ce malheureux, qui me rendait le sommeil.
— Qu’avez-vous fait, lui demandai-je, depuis le crime ?
— J’ai été en Belgique, répondit-il ; j’avais résolu de m’embarquer pour le Congo. On n’a pas voulu de moi parce que je n’avais pas de papiers. Quand il ne me resta plus rien des quelques francs que j’avais, je me décidai à revenir et je suis revenu à pied !
— Mais, où couchiez-vous, où mangiez-vous ?
— Chaque soir, je me présentais à la gendarmerie comme vagabond ; les gendarmes me donnaient une soupe et je couchais au violon.
Ainsi, cet homme, de Belgique à Paris, avait passé par toutes les brigades de gendarmerie où était affiché son signalement et personne ne l’avait reconnu !
Après cela, étonnez-vous qu’un individu dont le signalement se trouve dans toutes les mains se promène tranquillement sur le boulevard, sans que personne songe à l’arrêter !
— Je suis arrivé la nuit dernière, continua Cornu ; je suis allé aussitôt chez ma mère qui m’a dit : « J’ai vu le chef de la Sûreté ; il n’est pas sans pitié ; tout ce que tu as de mieux à faire, c’est de te rendre. » Me voilà !
Le procès de Cornu fut simple, et l’instruction facile. Il ne niait pas son crime. Le premier jour seulement, il essaya ! comme je l’ai déjà dit, de faire croire qu’il n’avait tué le vieux marchand d’oiseaux que pour se soustraire à de honteuses propositions ; mais il fut obligé bien vite d’avouer qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans cette horrible calomnie et qu’il avait assassiné Lefèvre uniquement pour lui voler son porte-monnaie, lequel contenait vingt-cinq ou trente francs !
On le condamna à mort ; mais, lui aussi fut un gagnant à la loterie de la guillotine, — je crois un peu à cause de moi.
Il me semblait que j’aurais une responsabilité particulière dans la mort de cet homme qui était venu bénévolement se livrer sur les conseils de sa mère, une pauvre femme qui m’inspirait une pitié profonde.
Il était exact aussi que j’avais dit à madame Cornu quand elle était venue me voir :
« Quelle vie aura donc votre fils désormais ? Il va être à travers le monde, jusqu’à l’heure où un hasard le livrera, une sorte de juif-errant du crime. Ne vaudrait-il pas mieux qu’il se livrât et implorât la clémence des jurés ? »
Il y avait là, pour moi, comme un cas de conscience.
C’est la seule fois, s’il m’en souvient bien, que je demandai aux journalistes qui venaient chaque soir à la Sûreté chercher des nouvelles, une petite campagne en faveur du condamné à mort.
Enfin, j’avais des amis parmi les officiers de la maison du Président de la République et je parvins à les intéresser au sort de Cornu.
Fut-ce grâce aux efforts de son très remarquable défenseur, M Decori, qui se donna un mal énorme pour lui obtenir la vie sauve, fut-ce grâce à la petite influence dont je disposais ? Toujours est-il que Cornu vit sa peine commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
Ce qui prouve une fois de plus que, même pour les assassins, il est utile d’avoir des protections.