Partie 2 · Une empoisonneuse
On a peut-être remarqué que je n’ai point, jusqu’ici, parlé des empoisonneurs ; il y a, pour cela, une raison toute simple : c’est que, pendant mon séjour à la Sûreté, je n’ai eu qu’une fois à m’occuper d’une affaire d’empoisonnement.
Est-ce à dire que ce crime, certainement le plus lâche de tous, ait absolument disparu, et que la morale publique ait fait suffisamment de progrès pour qu’il n’y ait plus d’empoisonneurs ?
Je dois à la vérité de déclarer que je pense, tout au contraire, que jamais les crimes de ce genre n’ont été plus nombreux et, aussi, plus impunis, attendu que la science a fait de tels progrès qu’il est possible aujourd’hui d’empoisonner son semblable sans que la plus minutieuse des autopsies amène la découverte de la moindre trace de poison.
Donc, pour découvrir un crime d’empoisonnement, il est indispensable, si le coupable est au courant des progrès de la science, que le hasard mette entre les mains de la police une preuve inattendue.
C’est un hasard de ce genre qui me permit de trouver une « empoisonneuse ».
Un voyageur de commerce, M. X…, se faisait adresser ses lettres poste restante, au bureau du Théâtre-Français, à des initiales particulières ; mettons C. B…
Un matin, en allant retirer son courrier, il fut tout étonné d’apercevoir sur un petit-bleu une écriture qui lui était inconnue ; il décacheta la dépêche et lut à peu près ceci :
» J’ai vu ton mari et je me suis aperçu avec une certaine satisfaction que le mal a fait des progrès sérieux. Ses lèvres sont toutes blanches, ses yeux caves, son visage blême. Je crois que nous pouvons espérer avant un mois être débarrassés de lui. »
Il y avait un post-scriptum :
« Je t’apporterai demain encore un petit paquet. »
Le pauvre voyageur de commerce, stupéfait, se demanda d’abord s’il n’était pas le jouet d’un fumiste ; mais en réfléchissant, il se dit que le hasard lui mettait peut-être entre les mains la preuve d’un crime horrible, pas encore tout à fait consommé, d’un drame de l’adultère dont il pouvait empêcher le sinistre dénouement.
Sans hésiter, il sauta dans une voiture et vint jusqu’aux bureaux de la Sûreté m’apporter le petit-bleu accusateur.
Je tournai et retournai dans mes mains la dépêche, intéressé sans doute, mais surpris que des criminels ayant l’infamie de commettre un empoisonnement oublient ainsi les plus élémentaires précautions.
Je me demandais, comme le voyageur de commerce, s’il ne s’agissait pas d’une simple fumisterie, car il y a beaucoup de Lemice-Terrieux dont le meilleur passe-temps est de faire marcher la police. Cependant, en réfléchissant, je me rappelai que la plupart des grands crimes ne furent découverts que grâce à une imprudence des criminels.
Mon devoir était de connaître le dernier mot de cette énigme. J’organisai une surveillance autour du bureau de poste du Théâtre-Français.
Le public qui fréquente les bureaux de poste ne sait pas combien sont fréquentes les surveillances de ce genre. Il ne se doute guère que les individus les plus empressés à rédiger les dépêches sur un coin de table sont parfois de simples agents attendant l’escroc ou même l’assassin, — comme dans le cas dont il s’agit, — qui vient très mystérieusement chercher au bureau restant une lettre accusatrice.
Le lendemain matin, de très bonne heure, une jeune femme élégante venait réclamer à la poste restante une lettre aux initiales C. B.
Elle faillit se trouver mal quand un agent, très poli, très respectueux, d’ailleurs, la prit par le bras et la fit monter en voiture.
La scène avait été si rapide que nul n’avait pu s’apercevoir de cette arrestation, ni au bureau de poste, ni sur le boulevard.
La voiture roulait déjà vers le quai des Orfèvres, quand la femme demanda à l’agent :
— Mais, monsieur, où me conduisez-vous ?
— Madame, répondit-il, chez M. le chef de la Sûreté, qui veut absolument vous voir.
La dame se renversa dans le fond de la voiture et ne dit plus un mot jusqu’à ce qu’on fût arrivé. Mais ses mains étaient agitées d’un tremblement nerveux et ses lèvres étaient toutes blêmes.
— Je serais bien étonné si elle n’avait rien à se reprocher, me dit l’agent qui l’amenait quand il vint m’avertir du résultat de sa surveillance.
Grande, svelte, jolie, jeune encore, cette femme s’habillait avec cette élégance un peu sévère des bourgeoises aisées. C’était une blonde, dont les yeux bleus, cerclés de bistre, avaient une fixité inquiétante, et dont le visage, d’une mobilité extrême, semblait refléter toutes les impressions, avec une acuité maladive.
Àla façon dont elle entra dans mon bureau, il me fut impossible de douter que ce fût une femme du monde. Je lui avançai un fauteuil, mais elle ne parut pas s’en apercevoir.
Elle resta debout, s’appuyant nerveusement à la table. Son geste était brusque, sa voix rauque, et je remarquai la flamme bizarre qui passait dans ses yeux.
— Que me voulez-vous, monsieur ? dit-elle. Je suis une honnête femme ; pourquoi m’a-t-on menée ici ?
J’essayai de la calmer, mais sa voix devint plus dure encore, son geste plus brusque, et elle s’écria :
— Mais c’est une infamie ! je n’ai même pas besoin de vous dire mon nom.
Alors, me servant de l’effet bien connu des dramaturges et des policiers, je tirai tranquillement le petit-bleu de ma poche et le lui mis sous les yeux.
Ce fut un écroulement.
La malheureuse femme tomba à genoux, s’écriant d’une voix entrecoupée par des sanglots :
— Grâce ! grâce ! Je suis une misérable ! je suis une empoisonneuse ! Oui, je voulais tuer mon mari ; mais c’est moi la seule coupable ! LUI n’a fait que m’obéir et il n’y a que moi qu’il faut punir !
Après une, pause, elle continua :
— Si vous saviez, monsieur, combien je le hais, cet homme, mon mari ! L’avoir là, toujours près de moi, est un supplice pire que la mort ! Car j’aime un jeune homme, celui qui m’a écrit ce mot. Je l’aime de toutes les forces de mon âme ! Il est mon amant, vous l’avez deviné, et toutes les fois que je puis être à lui, que je puis voler une heure à cette horrible vie conjugale, c’est le ciel qui s’entr’ouvre… Puis, il me faut revenir dans l’enfer de ma maison ! Mon mari m’embrasse ; chaque fois que ses lèvres touchent ma chair, il me semble que c’est un fer rouge qui me brûle. À tout prix, il fallait que cette vie cessât ; j’ai préféré le crime à ce supplice de toutes les minutes, de toutes les secondes… Mais je vous jure que je suis la seule coupable ; mon amant n’a cédé que par amour pour moi ; frappez-moi, tant qu’il vous plaira ; j’ai mérité la mort ; mais lui, épargnez-le, je vous en supplie !
J’étais troublé, malgré mon expérience des affaires criminelles, par cette scène mélodramatique et je me demandais, étant donnée l’exaltation de cette femme, ce qui allait se passer.
En effet, presque au même moment, elle se saisit d’une paire de ciseaux qui était sur mon bureau et je n’eus que le temps de la lui arracher des mains avant qu’elle ne s’en frappât.
Alors, je la forçai à s’asseoir et essayai de la calmer en lui représentant qu’après tout, il valait mieux que le crime eût été découvert avant d’être consommé ; et doucement j’obtins d’elle, pendant qu’elle pleurait, son nom, son adresse, le nom et l’adresse de son amant.
Puis je priai l’empoisonneuse de vouloir bien m’attendre dans un cabinet voisin, et la laissant sous la garde de deux inspecteurs j’allai immédiatement prévenir le parquet.
L’émotion de M. le procureur de la République fut aussi grande que la mienne ; car le nom du mari de l’empoisonneuse, le mari qui devait se mourir, à ce moment-là, d’une mort lente, était un des négociants les plus estimés de la place de Paris. Nous convînmes d’agir avec la plus grande discrétion, et j’envoyai des agents faire une enquête, dans le quartier, sur madame X…, et son mari, pendant que d’autres agents se mettaient à la recherche de l’amant, M. Léon Z…, le complice de l’empoisonnement, celui qui envoyait à madame X… la poudre mortelle.
— C’est à ma prière qu’il m’envoie le poison, m’avait dit la coupable ; je ne sais pas ce qu’est cette poudre ; mais je sais bien que son effet est lent et sûr !
Deux heures après, des agents ramenaient M. Léon Z… et me disaient avec un certain étonnement que jamais ils n’avaient arrêté un assassin aussi gai.
— Non, non, s’était-il écrié, en éclatant de rire, quand il avait vu les agents entrer chez lui, elle est bien bonne ! Jamais je n’aurais imaginé un dénouement aussi drôle !
Et pendant tout le trajet jusqu’à la Sûreté, cet affreux empoisonneur n’avait pu calmer son hilarité.
Il riait encore quand il entra dans mon bureau, et d’une façon si inconvenante, que je fus obligé de lui rappeler vertement la gravité de l’accusation qui pesait sur lui.
Mais l’homme, une espèce de bellâtre de vingt-cinq à vingt-six ans, à la moustache brune relevée, à l’œil conquérant, continuait à rire de plus belle, disant :
— Pardonnez-moi, monsieur ; c’est si drôle que je ne puis me retenir !
— Drôle ! répliquai-je, un empoisonnement !
— Un empoisonnement ! reprit-il. Hi, hi, hi, hi ! Ah ! si vous saviez, vous ririez avec moi.
— Allons, parlez, fis-je avec brusquerie.
— Eh bien, voilà, dit-il ; l’histoire est impayable ! Madame X… est une toquée. Elle est jolie, aimable et, ma foi, le jour où elle s’est jetée dans mes bras, vous devez comprendre facilement que je l’y ai reçue ; mais son imagination travaillait toujours. « Écoute, me dit-elle un soir, il faut qu’à tout prix cet homme disparaisse (et elle me montrait son mari, qui, tranquillement, dans un coin du salon, parcourait un journal illustré). C’est lui qui nous empêche d’être l’un à l’autre pour jamais, il faut qu’il meure ! » La chose me parut si drôle, car je ne comprends guère l’amour tragique, que d’une voix sourde, pour mieux jouer mon rôle, je lui répondis : « Tu veux du poison, eh bien, tu en auras ! » Depuis ce temps, trois fois par semaine, je lui envoie un petit paquet de bicarbonate de soude qu’elle fait prendre à son mari en le lui versant dans l’eau qu’il boit, et elle s’imagine que le pauvre homme dépérit lentement, alors qu’en réalité il engraisse. Si vous saviez, monsieur le chef de la Sûreté, continua-t-il avec son rire énervant, si vous saviez quels bons moments j’ai passés depuis qu’elle s’imagine que je suis son complice dans un empoisonnement ! Ah ! on peut dire qu’elle a mis les baisers doubles ! « Faut-il que tu m’aimes, s’écrie-t-elle parfois en me serrant dans ses bras ; faut-il que tu m’aimes, toi qui es si honnête et qui consens à commettre un crime pour moi ! » Eh bien, monsieur le chef de la Sûreté, vous me croirez si vous voulez, mais elle m’aime trop et je ne suis pas fâché de ce dénouement qui sans doute va me permettre de me reposer. »
Était-ce donc en vaudeville qu’allait se terminer cette bizarre aventure ?
Néanmoins il était possible que toute cette histoire ne fût qu’un habile moyen de défense, et nous allâmes chez le joyeux Léon opérer une minutieuse perquisition.
Nous trouvâmes dans un tiroir, que d’ailleurs lui-même nous ouvrit, exposée bien en vue, toute une collection de petits paquets soigneusement pliés.
Je les saisis et les envoyai au laboratoire municipal qui, un quart d’heure après, me faisait prévenir que ces paquets contenaient le plus inoffensif des bicarbonates de soude.
En même temps, les agents chargés de faire une enquête sur le mari de madame X…, et sur son état de santé, étaient revenus me dire que l’honorable négociant se portait à merveille. Ils avaient pu déjeuner à côté de lui, dans un restaurant voisin de ses bureaux, où il avait l’habitude d’aller tous les matins, et ils avaient constaté que le pauvre homme empoisonné avait un teint frais et rose, en même temps qu’un appétit extraordinaire dû peut-être au bicarbonate de l’amant de sa femme, lequel bicarbonate précipitait ses digestions.
Avant de procéder à une confrontation des deux complices, nous commençâmes, le juge d’instruction et moi, par laver la tête du beau Léon comme il le fallait ; il y avait, dans son cas, une inconscience du mal qui méritait une verte réprimande.
Je dois dire que, quand nous eûmes fini, il n’avait plus envie de rire, se demandant avec inquiétude comment cela allait finir. Enfin, avant de le faire entrer dans la pièce où était sa maîtresse, je voulus avertir celle-ci de la supercherie, fort heureuse d’ailleurs, dont elle avait été victime. Elle m’écoutait d’abord en souriant sans prononcer un mot. Je comprenais à son attitude qu’elle devait se dire :
— Dieu ! que ces policiers sont naïfs et bêtes et que mon amant est un homme intelligent ! Il leur a monté un petit bateau très simple et nous allons être remis en liberté !
Mais la porte s’ouvrit tout à coup, le beau Léon parut et fit sa confession.
Àmesure que son amant parlait, madame X… changeait de visage ; sa lèvre se plissait dans un rictus méprisant, ses yeux lançaient des éclairs. Tout à coup, elle l’interrompit :
— Voyons, Léon, tu mens ; avoue plutôt ! J’aime mieux la prison que cette honte !
— Sois raisonnable, ma bonne amie, fit Léon conciliant. Tu penses bien que pour tes beaux yeux, je n’avais pas envie de risquer la guillotine !
D’un bond, la femme s’était dressée :
— Misérable ! lâche ! hurla-t-elle, marchant sur lui, le menaçant avec un geste d’une telle fureur qu’il recula jusqu’à la porte.
« Gredin ! continua-t-elle. Et moi qui croyais à ton amour ! Ah ! tu t’es bien moqué de moi ! lâche ! lâche ! mais j’espère bien que tu iras tout de même en prison. N’est-ce pas, monsieur ? dit-elle, se tournant vers moi. Vous allez le garder ! Ah ! s’il pouvait y avoir un cachot assez profond pour que jamais il n’en sortît ! »
Nous commençâmes par séparer les deux amoureux et nous ne gardâmes ni l’un ni l’autre, car ainsi le veut la loi. En matière criminelle, l’intention ne compte que s’il y a eu commencement d’exécution. Or, l’homme qu’on voulait empoisonner n’avait jamais absorbé qu’un remède donné aux gens qui ont mal à l’estomac. Il n’y avait pas commencement d’empoisonnement, la loi ne pouvait punir.
Je me souviens même qu’un jour, une femme qui voulait tuer son amant était allée acheter un revolver chez un armurier. Celui-ci, se doutant, à son attitude exaltée, qu’il y avait peut-être un malheur à éviter, avait chargé le revolver de cartouches à blanc.
La femme, à bout portant, avait tiré les six coups de son arme sur son amant sans lui faire aucun mal, bien entendu.
Quand on sut les détails de cette aventure, on dut se contenter de poursuivre la meurtrière par intention, pour « scandale sur la voie publique ».
Nous n’avions même pas cette fois un petit délit accessoire de ce genre qui permît de ne pas laisser tout à fait impuni un empoisonnement par intention.
Le parquet consulté fut d’avis qu’il n’y avait qu’à remettre en liberté les deux amants après une dure semonce.
Le beau Léon quitta la Sûreté beaucoup moins joyeux qu’il n’y était entré ; quant à madame X…, ce qu’elle appelait la trahison de son amant eut pour elle le plus heureux résultat.
Je la retrouvai dans le petit cabinet où je l’avais laissée, pleurant comme une Madeleine et calmée.
— Madame, lui dis-je, vous avez désiré et préparé un crime monstrueux, et ce n’est pas de votre faute s’il n’a pas été commis. La loi ne nous permet pas de vous frapper comme vous le méritez ; mais prenez garde, nous avons l’œil sur vous, et si un accident quelconque arrivait à votre mari, cette fois, votre affaire serait claire !
Madame X… partit, titubant comme une femme ivre dans les couloirs de la Sûreté ; un de mes agents la fit monter en voiture et elle put rentrer chez elle vers huit heures du soir, alors que son mari l’attendait déjà depuis longtemps pour dîner.
Durant la route, elle trouva sans doute un excellent prétexte pour excuser son retard.
Ce qui est certain, c’est qu’à partir de ce moment il n’y eut pas de meilleur ménage. Jamais madame X… ne revit le beau Léon et, neuf ou dix mois après, l’agent que j’avais chargé d’aller prendre de temps en temps des nouvelles du mari empoisonné, terminait ainsi son rapport : « Le ménage est plus uni que jamais, madame X… doit accoucher dans quelques semaines. »
Tout est bien qui finit bien. Le mari ne se douta jamais du danger auquel il avait échappé et madame X… devint une femme dévouée et une mère modèle.
Après tout, beaucoup d’assassins peut-être deviendraient d’honnêtes gens si, au moment où ils lèvent le couteau, une force inattendue arrêtait leur bras et s’ils savaient que dorénavant ils sont étroitement surveillés par la police.
J’ai voulu clore cette partie de mes mémoires, exclusivement consacrée aux crimes, par ce récit d’un faux empoisonnement qui, peut-être, apprendra aux psychologues que la perversité humaine, si grande qu’elle soit, a parfois d’étranges retours.
Cependant, il n’en faudrait pas conclure que, pour avoir une bonne femme, il est indispensable qu’elle ait d’abord pensé à vous empoisonner.