Partie 1 · Mes débuts à la Sûreté
M. Taylor, qui était un excellent homme malgré son abord un peu froid, était enchanté d’avoir un aide actif et jeune ; il me reçut avec beaucoup d’amitié, le 6 octobre 1886, quand je me présentai à la Sûreté pour prendre possession de mon poste.
— Mon cher Goron, me dit-il, vous tombez à pic, et vous allez avoir des émotions pour vos débuts. Cette nuit on exécute Frey et Rivière, et c’est vous qui allez avoir la corvée de réveiller Rivière pendant que je réveillerai Frey.
Un petit frisson courut par mes veines.
Certes, j’avais vu garrotter des malheureux dans la République Argentine, et, en rade de Buenos-Ayres, j’avais aperçu pendus, à la grande vergue, des matelots américains qui s’étaient révoltés. Pendant la guerre, j’avais vu fusiller, près de Montbéliard, de pauvres diables de turcos, coupables d’avoir chapardé quelques poules, et le souvenir de cette exécution m’était resté comme le plus affreux de cette affreuse guerre. Comme lieutenant de réserve à Rennes, j’avais commandé le piquet de soldats entourant la guillotine… mais je n’avais aperçu que le mouvement de la bascule et l’éclair du couteau.
Cette fois, j’allais jouer moi-même un rôle dans ce sinistre drame, j’allais réveiller un de ceux qui devaient mourir. J’allais pouvoir suivre pas à pas la psychologie du châtiment suprême. C’était une émotion nouvelle que j’allais ressentir, une émotion dont l’attente n’était pas exempte d’anxiété, car, dans la passion que j’avais pour mon métier, je me figurais alors que la peine de mort était le plus terrible mais le plus juste des droits de la société.
Cependant, je ne pus m’empêcher, avec la nature particulière de mon esprit, de faire cette réflexion qu’un hasard singulier mettait, comme on dit vulgairement, la charrue avant les bœufs, et que j’allais faire couper le cou à deux assassins avant d’en avoir arrêté un seul.
M. Taylor m’emmena chez le procureur général, qui nous donna les dernières instructions et nous remit les plis à faire parvenir aux intéressés, à l’aumônier, au colonel de la garde républicaine, au colonel de la gendarmerie de la Seine, au commissaire de police du quartier de la Roquette, au commissaire de Gentilly, qui a le Champ des Navets dans sa circonscription, etc., etc.
Tout en écoutant avec la plus grande attention les recommandations de M. le procureur général, je remarquai tout à coup, affalé sur une chaise, un homme enveloppé d’une redingote trop large, dont les grosses mains tenaient maladroitement un énorme parapluie. Il avait l’air si humble, si triste, que je me demandais si c’était lui qui devait être exécuté. À chaque instant, il interrompait le procureur général, mais d’une voix basse, confuse, et je ne distinguais que ces mots répétés avec obstination : « L’instrument !… Il faut protéger l’instrument !… Les barrières pour isoler l’instrument ! »
D’un geste interrogateur, je le montrai à M. Taylor.
— Le bourreau, me répondit-il à l’oreille.
Quoi ? ce pauvre homme piteux était l’exécuteur des hautes-œuvres de la justice ? Que c’était loin de l’homme rouge, solennelle personnification de la vindicte publique, faisant étinceler au-dessus de la foule terrifiée le glaive de la loi, teint du sang des coupables ! Je crois l’avoir déjà dit, il est malheureux d’avoir une imagination trop vive, qui donne à l’avance une solennité grandiose à tous les actes par lesquels la société se défend, et qui poétise en quelque sorte les principes sur lesquels est basée cette défense. Les désillusions se succèdent vite dans la carrière administrative…
Àpeine sorti du parquet, je fus mis au courant par M. Taylor de la grande préoccupation de l’administration, la veille du jour où la guillotine se dresse place de la Roquette.
— Avant tout, me dit mon chef, il faut empêcher une indiscrétion pour que le Soir ne publie pas la nouvelle de l’exécution.
Hé ! oui, la grande préoccupation est celle-là. Et je l’ai eue moi-même les vingt ou vingt-cinq fois que j’ai conduit des malheureux au bourreau. Et, s’il peut y avoir un côté amusant, dans ces sinistres choses, ce sont bien les ruses qu’il faut employer pour éviter la sagacité des reporters qui, sur un mot ou une attitude, savent deviner ce qu’on ne veut point leur dire.
Cet envers des choses en apparence les plus solennelles est peut-être ce qui frappe le plus l’imagination des hommes ayant un penchant à chercher la philosophie de la vie, et toutes les impressions que j’éprouvai dans cette première journée de mon entrée à la Sûreté sont encore vibrantes dans mon esprit comme si elles étaient d’hier.
Pour la première fois, je fis cette veillée de la mort dans la banalité d’un souper où des camarades m’avaient invité, et dans lequel des esprits forts trouvèrent plaisant de raconter des histoires macabres ; mais comme il fallait tuer le temps jusqu’au souper, nous allâmes au théâtre.
Combien de fois, depuis, ai-je point par point suivi ce programme, toujours le même !
Certain soir, j’allai au Vaudeville, voir la Famille Pont-Biquet avec le juge d’instruction qui devait m’accompagner dans la cellule du condamné. Et je ris beaucoup quand le magistrat me raconta que c’était une aventure de sa vie qui avait servi à l’auteur du scénario.
— Oui, me dit-il, il m’advint d’interrompre une instruction parce que j’étais invité à une chasse…
Et je riais avec l’insouciance professionnelle à laquelle on n’échappe point à un moment déterminé, de cette comédie de la justice, — préface de la tragédie rouge dont nous allions ordonner la représentation.
Toutes les impressions sont si vives, la première fois qu’on les ressent, que je crois avoir gardé encore bien nettes celles de cette première veillée de la guillotine.
J’éprouvai, je m’en souviens encore, une impression singulière, dans ce restaurant du boulevard où nous nous trouvions, quand, le souper fini, les coudes sur la table, en fumant son cigare, chacun y alla de son petit récit macabre. Histoires de crimes à faire dresser les cheveux sur la tête, anecdotes de guillotine, tout y passa ; on me raconta même que, sous l’Empire, le directeur de la Roquette avait l’habitude de donner à souper les nuits d’échafaud, mais que pour Troppmann il y avait eu un scandale tel, qu’on avait dû renoncer à cette coutume. Et puis, on en vint à parler des deux assassins qu’on allait guillotiner. Deux escarpes, deux souteneurs du boulevard de Charonne, ce Rivière et ce Frey, qui avaient simplement étranglé la maîtresse d’un hôtel garni, la veuve Deshayes, pour la voler ; l’assassinat le plus simple, le plus classique, le plus banal. Il semblait pourtant que l’instigateur du crime était Frey, qui avait habité l’hôtel et connaissait les habitudes de la maison. En outre, Rivière s’était contenté de tenir les jambes de la victime pendant que Frey l’étranglait. Néanmoins, tous deux, avaient été frappés de la même peine. Frey, qui portait dans le joli monde où il vivait le surnom de « Pas-de-Chance » et qui se l’était fait tatouer sur le front, semblait en effet le mériter. Car le seul côté curieux de ce crime était la façon mélodramatique dont il avait été découvert. Un matin, trois petits musiciens italiens auxquels la veuve Deshayes donnait souvent des sous, passant devant la porte et la voyant entr’ouverte, ont l’idée d’entrer dans la cour et de donner une sérénade à la brave femme. Les voilà qui raclent la harpe et les violons ; mais personne ne bouge.
— Madame Deshayes serait-elle malade ? dit le plus âgé de la troupe, un gamin de seize ans, nommé Baldoni ; je vais voir.
Et il monte au bureau de l’hôtel, qui servait en même temps de chambre à la patronne. La porte résiste, et Baldoni entend qu’on pousse le verrou. Alors il se penche, regarde par le trou de la serrure et aperçoit, gisant à terre, le cadavre de madame Deshayes, tandis que sur une glace se profile l’ombre d’un homme fouillant les tiroirs. Ce gamin avait un sang-froid extraordinaire. La porte du bureau ouvrait en dedans. Il l’attache solidement à la rampe de l’escalier avec une grosse corde trouvée là par hasard, et descend quatre à quatre.
— Continuez à jouer, dit-il à ses camarades. Moi, je vais chercher la police.
Quelques minutes après, il revenait avec deux gardiens de la paix, lesquels cueillirent Frey et Rivière au moment même où ils retournaient les poches de leur victime.
C’était le pendant de l’affaire Fualdès, avec cette différence que, cette fois, la musique avait servi à arrêter les assassins.
Il y avait un côté assez curieux dans le cas de Rivière : jamais il ne voulut lui-même commettre d’assassinat. Il était de cette catégorie de gredins qui supputent à l’avance les conséquences d’un crime et ne veulent aller que jusqu’à un point déterminé.
Dans ce coup malheureux, comme il disait à la cour d’assises, où Frey l’avait entraîné, il avait stipulé, à l’avance, qu’il ne tuerait pas, qu’il se contenterait de tenir la victime. Mais ce calcul dans le crime avait irrité les jurés qui, avec raison d’ailleurs, l’avaient trouvé aussi coupable que son complice… Puis la conversation retomba sur la clémence capricieuse de M. Grévy, et sur l’inhumanité qu’il y avait eu à laisser pendant trois mois ces deux malheureux dans l’attente de la mort…
Vers trois heures, je retrouvai M. Taylor à la porte de la Sûreté, et nous montâmes dans le classique landau de la Compagnie générale, le landau des noces ou des duels, qui de temps immémorial conduit le chef de la Sûreté aux exécutions. Pourquoi le chef de la Sûreté, qui le reste du temps n’a que le droit de prendre des fiacres, possède-t-il un landau pour cette funèbre cérémonie ? J’ai cherché vainement à le savoir, et vingt fois j’ai eu le même landau, et le même cocher. En arrivant rue de la Roquette, nous aperçûmes quelques groupes de curieux maintenus par les agents ; la voiture franchit les barrières et nous débouchons sur la place, mal éclairée par la lueur tremblante des becs de gaz. Çà et là, quelques groupes de journalistes, et, au milieu, des hommes en blouse, tenant en main des lanternes, dressent l’instrument, comme dit M. Deibler.
Tout en vérifiant ses boulons, le bourreau répondit à mes questions ; il savait qui j’étais et avait appris par les journaux, qui publiaient alors des biographies de moi, que j’étais de Rennes.
— J’ai longtemps habité Rennes, me dit-il. Sous l’Empire, j’étais fonctionnaire, là-bas !
— Quoi ! lui répondis-je, c’était vous qui étiez bourreau en Bretagne, avant qu’on supprimât les bourreaux provinciaux ?
— Oui, monsieur, me dit-il.
Tout un monde de souvenirs me revenait. Le bourreau de Rennes habitait, rue du Pré-Perché, une petite maison isolée, et chaque jour nous devions passer devant pour aller et revenir du collège ; mais on préférait faire un long détour, surtout quand la nuit tombait, et la sinistre maison semblait à nos imaginations enfantines pleine de revenants tenant leur tête à la main.
Nous ne connaissions pas le bourreau, mais il y avait, sur un livre qu’on m’avait donné en prix, une gravure coloriée représentant l’exécution du comte de Saint-Paul, sous Lous XI, et dans laquelle un homme rouge superbe brandissait un énorme glaive. C’était ainsi que je me figurais le bourreau, et c’était ce pauvre M. Deibler…
La machine, l’instrument, manque aussi de majesté. On dirait quelque mouton à frapper les monnaies. Je remarquai qu’autour de nous, on riait, on parlait de mille choses, de la première de la veille et de celle du lendemain ; j’avais le cœur serré par la banalité de la mort.
Et jusqu’à la dernière exécution à laquelle j’assistai, j’éprouvai toujours la même impression. Et jamais je n’ai franchi le seuil de la Roquette sans retrouver presque aussi vive l’émotion que j’éprouvai le premier jour.
Nous fûmes reçus par M. Beauquesne, un homme raide, grincheux, dont la politesse rappelait vaguement le bouledogue, un fonctionnaire qui fut tout sa vie l’ennemi-né des chefs de la Sûreté, et qui, toujours, paraissait furieux quand on venait lui enlever un de ses pensionnaires. On aurait dit qu’il voulait le guillotiner tout seul. Mais j’aurai l’occasion de parler plus longuement de lui…
M. Taylor me présenta à M. Wendling, juge d’instruction, et à mon collègue Baron, le commissaire de police du quartier de la Roquette, un homme excellent avec lequel j’ai toujours eu les relations les plus cordiales, et qui fut une victime des rancunes politiques ; on lui fit prendre sa retraite parce qu’on avait trouvé une de ses cartes chez le général Boulanger. J’aperçus également son secrétaire, Oscar Méténier, qui venait recueillir des documents pour les romans qu’il rêvait déjà. Mais, au petit jour, M. Beauquesne nous avertit que l’heure était venue et nous nous dirigeâmes vers la cellule de Rivière. Rivière, qui n’avait point dormi de la nuit, était debout.
— Rivière, lui dit M. Beauquesne, votre pourvoi en grâce est rejeté. Voici l’heure venue d’expier votre crime.
Pâle, avec sa figure rasée, un instant interdit, il s’affaissa sur son lit, puis je l’entendis dire de sa voix traînarde de voyou parisien :
— Je m’en doutais que c’était pour ce matin. Tout ce bruit ! Non, c’est pas Dieu possible ! Mais je n’ai pas tué, moi ! Je n’ai pas tué !
M. Taylor, M. Beauquesne et le juge allèrent réveiller Frey. Je restai auprès de Rivière avec l’abbé Colon, vicaire de Saint-Sulpice, qui avait la mission de l’assister. Dès que le prêtre voulut lui parler, sa voix devint plus rude :
— Laissez-moi, monsieur l’aumônier, dit-il ; comment voulez-vous que je croie à quelque chose après ce qui m’arrive ? Je n’ai pas tué, nom de Dieu ! je n’ai pas tué !
La colère lui faisait monter le rouge aux joues, et sa pâleur disparut un instant. Cependant, les gardiens, doucement, le faisaient s’habiller. Pendant qu’on lui passait son pantalon, il reprit :
— Il n’est pas logique tout de même dans ce qu’il est, le père Grévy. Il a gracié Mielle, qui avait coupé un homme en morceaux, et moi qui n’ai fait que tenir les pieds de la femme, je suis guillotiné. Non, non, c’est pas juste…
On se mit en marche vers le greffe. Rivière marchait d’un pas ferme, la colère lui avait rendu toute sa force.
— Ne me tenez pas, dit-il aux gardiens ; je serai gentil !
On le plaça sur l’escabeau et M. Deibler commença la toilette. Mais le bruit qu’il entendit dans la pièce voisine, quand on amena Frey, lui fit retourner la tête. Jusque-là, il croyait être le seul exécuté. En reconnaissant son complice, il eut un mouvement de joie.
— C’est pas malheureux, s’écria-t-il, que la vache y passe aussi ! Bougre de cochon ! bougre de vache de Pas-de-Chance !
Alors commença, à travers la porte, un dialogue horrible entre les deux hommes.
— Oh là ! là ! disait Frey de sa voix enrouée, en voilà des histoires !
— Oui, ripostait Rivière, c’est toi qui m’as perdu. Je suis pas un assassin, moi, cochon ! Tu es la cause de mon malheur !
— Tais-toi, répliquait Frey. T’es aussi bon que moi pour la veuve !
Et cette scène répugnante dura quelques minutes, le temps que M. Deibler mit à faire la toilette de Frey.
— Pourquoi me laissez-vous là ? Je suis prêt pourtant, disait Rivière ; ne me laissez pas languir !
Et puis, il en revenait à son idée fixe :
— Non, la justice des hommes n’est pas juste ; il n’est pas logique, dans ce qu’il est, le père Grévy.
La toilette de Frey était finie. L’abbé Faure s’approcha de Frey et j’entendis le condamné lui dire avec impatience : « Laissez-moi donc tranquille, l’abbé ; je vais y aller tout seul. »
Le cortège sinistre s’était mis en marche ; nous traversâmes la cour, où des myriades d’oiseaux chantaient dans les arbres.
Alors la grande porte de la prison s’ouvrit avec un fracas de ferraille lugubre, et nous aperçûmes, se dressant dans le jour blême, les bras de la guillotine.
Je ne connais pas d’impression plus horrible. Les deux condamnés marchaient d’un pas ferme, Rivière le premier. À quatre pas de l’échafaud, il embrassa l’abbé Colon ; mais au moment où les aides s’emparaient de lui pour le coucher sur la bascule, il s’écria d’une voix forte :
« Vous pouvez dire au père Grévy que c’est un assassin ! »
Frey, lui, avait, impassible, assisté à l’exécution de son complice. L’abbé Faure voulait lui cacher la guillotine avec son crucifix ; il s’écria, impatienté :
— Laissez-moi donc tranquille, l’abbé ; j’ai payé pour voir !
Enfin, comme à son tour on le couchait sur la bascule, il cria très distinctement : Au revoir, tous les « hommes ».
« Hommes », en argot, signifie gaillards capables de faire un coup.
Vite M. Taylor m’entraîna vers le coin de la rue de la Vacquerie, où nous retrouvâmes le landau ; nous partîmes au grand trot, escortés par les gendarmes, et nous suivîmes le fourgon où l’on avait jeté le panier de la guillotine, le panier qui contenait les deux cadavres décapités.
L’ennuyeuse et banale promenade ! où les passants matinaux se demandent en regardant le fourgon de Deibler quelle est cette voiture de saltimbanque qu’escortent des gendarmes et que suit une noce en landaus et en fiacres ! Car, derrière nous, venaient toujours les journalistes.
Si ennuyeuse et si banale, cette promenade faite par moi vingt ou vingt-cinq fois, qu’il me semblait que les mêmes incidents se reproduisaient toujours aux mêmes places, que c’était toujours boulevard de l’Hôpital qu’un gendarme tombait de cheval, et que toujours, devant la mairie du treizième arrondissement, il y avait des baraques foraine ! À la hâte, jetant un regard furtif sur les têtes grimaçantes qu’on retire du panier, on se presse de livrer les corps des suppliciés aux employés de l’École de médecine, qui en prennent livraison.
Et l’on part, éprouvant en sortant du cimetière le petit frisson qui suit les longues veilles.
Vingt ou vingt-cinq fois au retour, j’ai fait la même halte au buffet de la gare d’Orléans, et le même déjeuner frugal. Il ne me souvient pas d’avoir manqué à ce programme. Et la monotonie de ces promenades, la banalité de tous ces détails y compris ces déjeuners où je retrouvais les mêmes plaisanteries des agents qui m’accompagnaient, augmentaient encore pour moi, s’il est possible, le dégoût de la guillotine.
Le soir de ce début, à la Sûreté, quand je me couchai, harassé de fatigue, je restai longtemps songeur, avant de parvenir à m’endormir.
Ce n’était pas la dernière de mes illusions sociales qui commençait à s’en aller, mais c’était, certes, celle à laquelle un homme qui allait occuper la place de chef de la Sûreté, devait le plus tenir. Je me demandais à quoi pouvait bien servir cette boucherie sans grandeur, cette dernière application de la loi du talion survivant à l’Évangile, et je commençais à douter, après avoir tout vu de si près, que l’exemple pût servir à quelque chose.
J’avoue que pendant les huit années que je suis resté à la Sûreté, peu de problèmes m’ont plus intéressé et ont été étudiés par moi avec plus de soin.
Aussi, aujourd’hui, je crois de mon devoir de dire bien nettement, après la longue expérience que m’ont donnée mes fonctions : Non, l’exemplarité de la peine de mort n’existe pas ; non, la crainte du châtiment suprême n’a pas arrêté un seul assassin. En revanche, le cabotinage spécial des escarpes est parfois tenté par les mots crânes et les attitudes cyniques de ceux qui savent mourir.
La vérité, c’est que la guillotine ne fait peur qu’aux condamnés à mort. Pour les autres, ils s’en moquent. Quand le chourineur lève son couteau, soyez bien persuadé qu’il n’a pas devant les yeux une vision de guillotine, ou même de bagne. Le criminel croit toujours échapper au châtiment ; il ne s’en préoccupe, il n’en est terrifié que lorsqu’il le sent tout près.
La preuve bien certaine que l’exemplarité de la peine de mort n’existe pas, c’est que j’ai maintes fois entendu raconter à la Sûreté qu’un gredin célèbre, Maillot dit « le Jaune », était allé commettre un assassinat en quittant la place de la Roquette, où il avait assisté à l’exécution d’un ami ; c’est que, dans mon enfance, j’ai entendu répéter une histoire du commencement de ce siècle, — une cause célèbre, le procès de Durand, le bourreau de Laval, assassin d’un de ses voisins, et inaugurant pour son compte personnel la nouvelle guillotine qu’il avait fait construire.
Ce Durand, un jeune homme de vingt-huit ans qui était exécuteur des hautes-œuvres en 1819, époque où la guillotine ne chômait pas comme aujourd’hui, avait tué un vieux bourgeois de Laval ainsi que sa domestique, pour voler quelques mille francs. Ses complices étaient sa maîtresse et le mari de cette dernière : on aurait sans doute toujours ignoré qu’il avait pris part à ce crime, si un jour qu’il était allé chercher une femme à la prison de Laval pour la conduire à l’échafaud, sa maîtresse et sa complice arrêtée déjà n’avait offert de l’argent pour lui parler en secret d’un gardien de la prison. Les soupçons de cet homme furent éveillés, il écouta la conversation, et alla tout raconter au juge d’instruction.
Àl’audience, Durand fut d’un cynisme plus révoltant que les malfaiteurs de profession. Cet ancien auxiliaire de la justice prouva qu’elle lui avait donné de mauvaises leçons.
En revanche, il fut lâche quand il se trouva au pied de la guillotine qu’il connaissait si bien.
Le seul exemple de la guillotine, c’est celui du mépris de la vie humaine, c’est celui du sang versé. Il y a des philosophes qui prétendent que la contagion en est dangereuse. Mais je ne veux pas discuter cette question, non plus que celle de savoir si la société a le droit de se venger, ou simplement de supprimer les criminels comme on supprime les chiens enragés. Tout cela n’est pas de mon ressort. Je ne veux parler que de ce que je connais bien.
Rivière, que j’avais été réveiller pour mes débuts à la Sûreté, est, en quelque sorte, la personnification de la seule catégorie de criminels qui, à l’avance, en complotant leur crime, s’arrangent pour ne pas aller jusqu’à la butte. Mais ceux-là, en réalité, sont les gredins les plus dangereux, en même temps que les plus lâches. Ce sont eux qui combinent les coups les plus audacieux, avec la plus grande prudence ; s’ils ne tuent pas eux-mêmes, ils aident à tuer. Ils tiennent les jambes de la victime, comme Rivière. Ils sont donc, s’il est possible, plus coupables que les autres, car ils n’ont pas l’excuse de l’entraînement ; ce sont les Bismarck du crime, si une image semblable est possible.
Et, pourtant, quand ils se voient jetés sous le couperet par un hasard quelconque, ils ont raison de dire, comme Rivière : « Il n’est pas logique dans ce qu’il est, le père Grévy. » C’était un caprice de l’opinion, une mauvaise humeur du Président, un article à sensation d’un journaliste qui envoyait Rivière à la guillotine.
Un soir que, dans un théâtre, j’entendis un drame de la période révolutionnaire, où l’on voyait les crieurs de journaux d’alors passer en hurlant : « La liste des gagnants de la loterie de Sainte Guillotine », — les paroles du premier condamné que j’avais mené au bourreau me revinrent à la mémoire.
Eh ! oui, dans ce siècle, où tout est hasard, chance et male chance, la guillotine est une loterie comme le reste. Jamais je n’ai vu une logique sévère présider au choix des victimes du couperet. Certes, les magistrats et les membres de la commission des grâces font bien leur devoir et tout leur devoir… mais ils sont des hommes comme les autres, et l’on intrigue parfois, autour d’une exécution, presque autant qu’autour d’une élection à la présidence de la République.
Je raconterai plus tard comment je parvins à sauver l’assassin Cornu, parce qu’il avait une vieille mère qui m’intéressait… Je ne parlerai pas de Moreau, l’herboriste de Saint-Denis, qui fut exécuté pour prouver l’infaillibilité des experts en chimie… bien des gens, aujourd’hui, prétendent qu’il est mort innocent.
Une loterie ! tel est toujours, comme en 1793, le seul caractère indiscutable de la peine de mort. Et j’insiste, car je crois de mon devoir de le faire. Si, pour toutes les grandes questions de morale et de police, je n’avais pas cette franchise, ces mémoires n’auraient pas de raison d’être.
Ce qui m’étonne et m’attriste le plus, car au fond, c’est la preuve la plus certaine de la baisse des idées généreuses, c’est que, dans un pays où Jules Simon a écrit son admirable livre sur la peine de mort, et Victor Hugo, Claude Gueux, on ne trouve plus personne pour demander l’abolition de la peine capitale, comme si chaque parti réservait cette arme pour s’en servir à une heure déterminée contre ses adversaires. On ne fait des projets de loi que pour supprimer la publicité des exécutions et M. Joseph Reinach est même venu pour cela passer avec moi une nuit place de la Roquette.
Ni lui, ni les autres ne réfléchissent que c’est faciliter les légendes les plus grossières et que si jamais un nouveau Praslin devait être condamné à mort, la moitié des journaux diraient le lendemain que c’est un comparse qui a été guillotiné. Alors, sans doute, il se trouverait un romancier pour raconter que le mort est un héros de la famille qui a sacrifié sa vie pour assurer une fortune à sa femme et à ses enfants, comme ces malheureux qui se suicident après s’être assurés sur la vie.
Le huis-clos, même dans les affaires d’espionnage, où il est nécessaire pour des raisons d’État, est très dangereux ; nous en avons de récents exemples. Le huis-clos, pour la peine de mort, est l’illogisme même, attendu que tous ceux qui, jadis, défendaient la guillotine contre les philosophes et les poètes proclamaient qu’elle était nécessaire, parce qu’elle donnait un salutaire exemple.
Acceptons un instant cette thèse. Bel exemple, en vérité, qu’une tête coupée entre les quatre murs d’une prison, devant cinq ou six personnes triées sur le volet ! Bel exemple que le bourreau se cachant pour tuer, comme avait fait l’assassin !
Maintenant, je ne veux pas que le lecteur s’imagine que je fais de la sensiblerie et que j’ai l’intention de me poser en philosophe humanitaire. J’avoue que personnellement la peine de mort me dégoûte, mais ce n’est pas parce que mes agents ont arrêté un certain nombre d’assassins qui ont été livrés au bourreau, que je proclamerai comme le dernier des Samson, dans ses Mémoires, que l’abolition de la peine de mort est le plus cher désir de ma vie. Non, je tiens simplement à dire ce que j’ai vu et les conclusions que j’ai tirées.
Ainsi, si vous déclarez franchement que vous tuez les condamnés uniquement pour vous en débarrasser, comme on écrase les vipères qu’on rencontre sur sa route ; si vous reprenez pour votre compte le mot de ce conventionnel, criant au moment du vote de la loi de Prairial : « Il n’y a que les morts qui ne reviennent pas ! » c’est votre affaire, cela ne me regarde plus. C’est aux philosophes et aux hommes politiques à rechercher si la société a bien le droit d’agir ainsi. Dans ce cas, vous pouvez même étrangler le condamné dans sa cellule, ou lui faire respirer un mauvais gaz sans qu’il s’en doute, comme on fait à la fourrière pour les chiens enragés.
Peu importe le moyen… et cela relève de la salubrité publique, plutôt que de la justice.
Mais si vous voulez proclamer que la peine de mort est la clef de voûte de la société par le grand exemple qu’elle donne, alors je vous dis :
— Halte là ; ça n’est pas vrai ! J’ai été huit ans chef de la Sûreté ; j’ai arrêté quelques centaines de bandits, dont un très grand nombre appartenaient à la catégorie spéciale des assassins : il n’en est pas un seul que la crainte de la peine de mort ait arrêté un instant.
« La peine de mort ne sert à rien. »
Ou plutôt, si, elle sert à créer un cabotinage spécial et à enseigner qu’on peut avoir, dans certaines conditions, le droit de tuer, puisque ce droit, la justice se l’arroge.
J’ajoute que si vous supprimez les assassins comme bêtes dangereuses, il faut les supprimer tous, sinon il n’y a plus de justice.
Or, non seulement aujourd’hui on joue des vies humaines à la loterie de la grâce présidentielle, mais il y a pour la guillotine des passe-droits et des tours de faveur comme pour les bureaux de tabac.
Je me souviens qu’à la Sûreté, tous les agents racontaient que, dans un crime célèbre et qui avait eu lieu du temps de M. Kuhn, un nommé Gaspard avait été guillotiné en même temps que Marchandon, quoique moins coupable que son complice Meyer, lequel avait été gracié. On disait que Meyer, qui était un juif fervent, avait dû la vie à l’intervention de M. de Rothschild.
Notez que le nom de l’intervenant et sa religion ne font rien à l’affaire. Il y a des catholiques qui ont dû la vie à l’intervention de l’archevêque de Paris. La seule chose que je veux démontrer, c’est qu’il n’y a même pas d’égalité devant le couperet !
Quand je parlerai de ce que j’ai vu dans les autres pays d’Europe où j’ai pu étudier le fonctionnement de la police et de la justice, je donnerai quelques statistiques qui prouvent de la façon la plus claire que l’abolition ou le maintien de la peine de mort n’a aucune influence sur la criminalité. J’ai été à même d’interroger un certain nombre de forçats ; tous, sans exception, m’ont déclaré que lorsqu’ils avaient commis leur crime, ils avaient si bien pris leurs précautions qu’ils étaient certains d’échapper à la police.
Une seule chose donc peut, s’il est possible, intimider les voleurs et les assassins : c’est que la police spéciale chargée de les arrêter ait assez de bonheur dans la découverte des crimes.
Àce point de vue, dans le passé, certains chefs de la Sûreté ont eu une popularité utile à la société. Ainsi, on disait, jadis : « C’est un malin, le père Claude. » Et, plus tard : « Défions-nous de M. Macé ; il a un flair extraordinaire… » Ce n’est pas cela qu’on disait quand je suis arrivé à la Sûreté.