Partie 4 · La nuit d’un chef de la Sûreté
Je viens d’écrire deux mots : cuisiner et cuisine de la Sûreté, qui ont pu quelque peu étonner un grand nombre de lecteurs.
Avant de reprendre ce récit, il est nécessaire de les expliquer.
Il y a longtemps, Dieu merci ! que la torture n’existe plus, et j’affirme que, pendant mon séjour à la Sûreté, je n’ai connu le passage à tabac que comme une légende. Je sais que, de mon temps encore, il s’est produit, à la suite d’échauffourées politiques, quelques cas fâcheux de ce qu’on appelle le passage à tabac dans les postes, mais les auteurs n’étaient point mes agents.
La cuisine de la Sûreté est l’opération qui consiste à travailler les prévenus, à les cuisiner — le mot en dit plus lui-même que toutes les définitions — de façon à les amener à avouer les crimes qu’ils ont commis et à donner les noms de leurs complices.
Mon Dieu ! allez-vous dire, mais c’est absolument la même chose que l’horrible torture du moyen âge !
Sans doute, comme résultats, mais les moyens sont bien différents.
La cuisine des prévenus à la Sûreté consiste, tout au contraire, à les amadouer par des douceurs et à les décider à vendre leurs secrets contre un bon ordinaire de chez le marchand de vins, tout comme Ésaü vendit son droit d’aînesse pour un plat de lentilles. Le paquet de cigarettes offert à propos a remplacé avantageusement le brodequin.
La cuisine de la Sûreté, c’est, si vous voulez, quelque chose comme la torture par persuasion, la dent arrachée sans douleur !
Est-ce bon ? Est-ce moral ? Deux questions auxquelles je ne puis ni ne veux répondre, n’ayant point à faire de philosophie sociale.
Ce qui est certain, c’est que la cuisine de la Sûreté rend de très grands services à la justice. Je puis affirmer par expérience que c’est souvent grâce à elle qu’on parvient à mener à bonne fin certaines affaires criminelles.
La cuisine de la Sûreté consiste, simplement, en ceci : laisser un ou plusieurs agents interroger le prévenu.
Prenons un exemple extrêmement ordinaire.
Un cambrioleur, coupable d’un vol important, est arrêté la nuit, dans la rue, par un agent quelconque, sur une dénonciation.
On le conduit au poste, où il est gardé à la disposition du commissaire de police, qui dort à cette heure-là et que, bien entendu, on ne réveille pas. De leur côté, les gardiens de la paix, qui ne font que la police de la rue, ne s’inquiètent guère de l’homme arrêté.
Peu leur importe que ce soit un escroc, un voleur ou un ivrogne. Il n’y a guère que le brigadier qui, en consultant le livre, sait exactement le motif de l’incarcération ; mais cela ne l’inquiète pas. Il se garderait bien de poser une question ; ce n’est du reste pas son affaire.
Au matin, on fait un petit paquet des menus objets trouvés dans les poches de l’homme ; on lui fait envelopper le tout dans son mouchoir et on le conduit chez le commissaire de police, où il attend longuement dans une sorte d’antichambre, au milieu des commères qui viennent se plaindre de la disparition d’un chat ou d’un perroquet.
Enfin, entre deux affaires de chiens volés, le secrétaire interroge l’individu arrêté.
Il ne sait pas un mot du méfait qui est reproché au prisonnier, méfait qui n’a pas été commis sur son quartier ; il n’en sait que ce qui est porté sur le rapport de l’agent ayant fait l’arrestation, rapport rédigé la plupart du temps de façon très sommaire.
Ce secrétaire, qui manque de renseignements, qui a peur de poser une question maladroite, se trouve fort empêché pour obtenir de l’homme qu’il interroge les aveux nécessaires.
Celui-ci, qui sait fort bien qu’il sera toujours temps d’avouer et qu’on n’a contre lui aucune preuve, nie avec obstination.
Le secrétaire, fatigué, impatienté, ne pouvant oublier que, dans la pièce à côté, une foule de gens l’attendent, se hâte de faire expédier le cambrioleur sur le Dépôt, où il est mis à la disposition du parquet.
Si le juge n’est déjà nommé, on en désigne un très vite, lequel fait venir l’inculpé et l’interroge dans les délais prescrits par la loi.
Naturellement, le prisonnier continue à nier avec la même obstination.
Alors l’instruction commence ; on confronte le bandit avec plusieurs de ses complices, des témoins le reconnaissent, et il apparaît, clair comme le jour, que le cambrioleur arrêté un beau soir dans la rue est un véritable chef de bande. C’est un gredin qui probablement a commis une foule de mauvaises actions, des attaques nocturnes, des vols à main armée, peut-être même des assassinats.
Malheureusement, on n’a contre lui que des probabilités, aucune certitude, aucune preuve pouvant décider les jurés à condamner.
Il est évident que l’intérêt de la société est d’arriver à connaître la vérité : il y a même peut-être des innocents compromis pour des crimes commis par cet homme ! Pendant des semaines et des semaines, le juge interroge ses complices. Mais ils sont terrorisés par leur ancien chef et se gardent bien de laisser échapper un mot imprudent.
Lui, cependant, est goguenard, dit en riant qu’après tout le séjour de Mazas n’est pas aussi désagréable qu’on se l’imagine, qu’on y dort très bien, que le repos refait la santé et que, du reste, il sera toujours temps d’aller faire un voyage en Guyane, ou en Nouvelle-Calédonie !
Le juge d’instruction, qui a épuisé tous les moyens, qui sait que cet homme est coupable et que ses aveux seuls peuvent établir sa culpabilité, fait venir le chef de la Sûreté et lui dit :
— Tâchez donc de trouver un moyen de le faire parler. Que vos agents causent avec lui et voient s’il n’y a pas quelque chose à en tirer. Quant à moi, je n’en puis mais !
La cuisine, ce n’est même pas le chef de la Sûreté qui, sauf dans des cas spéciaux, comme celui de la bande de Pantin, peut la faire lui-même. Ce sont les agents qui doivent accomplir cette besogne, et certains y ont acquis une véritable habileté.
On fait extraire l’homme de Mazas, où il n’a pour toute nourriture que sa gamelle de « fayots », et on le fait venir à la Sûreté.
Là, le pauvre hère, privé de toutes les jouissances de la table depuis tant de semaines, est tout heureux quand on lui sert un copieux repas qui va lui permettre de manger à sa faim.
Oh ! on ne fait pas venir un festin de chez Cubat !
Un ordinaire de chez le marchand de vins du coin : la soupe et le bœuf, un plat de viande, du fromage et une chopine d’excellent… Bercy !
Voilà, généralement, la bombance qu’on offre à l’homme qu’on veut séduire par la bonne chère ! Mais, pour le malheureux qui a une indigestion de pain sec et de haricots, c’est une noce !
L’agent, alors, s’assoit à côté du voleur, et mange avec lui ; on cause bien plus à l’aise les coudes sur la table. Entre la poire et le fromage, vient le moment des confidences.
Devant le juge, même devant le chef de la Sûreté, les prévenus sont intimidés. Avec un agent, qui parle argot comme eux, qui les tutoie, ils se laissent aller très vite à une familiarité favorable aux aveux.
Toute l’habileté de l’agent, d’ailleurs, est de se montrer pour le malfaiteur un copain qui comprend très bien la situation, et qui est à cent lieues de s’indigner des crimes commis par son convive.
Il n’inspirerait qu’une confiance relative à celui qu’il veut faire avouer, l’homme de police, appartenant à l’armée du Salut, qui commencerait par dire :
« Malheureux ! le crime que vous avez commis est infâme ! Demandez pardon à Dieu et aux hommes ! »
L’agent, tout au contraire, doit procéder avec un mépris complet de la morale.
— Eh bien ! mon vieux, pourquoi que tu ne dis pas la vérité ? C’est toi qui as fait le coup ! tout le monde le sait, et puis, t’en mourras pas ! Avoue donc, c’est bien plus malin ; il n’y a rien de meilleur pour les circonstances atténuantes. Allons, un peu de courage, mets-toi à table.
Les habitués, les escarpes qui ne viennent pas pour la première fois quai des Orfèvres, savent fort bien ce qu’est la « cuisine » en question, et j’en ai entendu dire très loyalement, quand on leur servait l’ordinaire du marchand de vins dont je viens de parler :
— Vous savez, je ne veux pas vous escroquer un déjeuner !
Bien peu, cependant, échappent à cette séduction du litre à seize et du pot-au-feu !
Je conviens que ces procédés n’ont rien à voir avec ceux de la justice anglaise, par exemple.
Chez nos voisins, dès qu’un individu est arrêté, on le prévient qu’il n’est obligé de répondre à aucune question avant d’avoir consulté son avocat et que toute parole imprudente peut le compromettre. C’est évidemment beaucoup plus loyal. On ne tend ainsi aucun piège à l’accusé.
Avec la réforme du code d’instruction criminelle, nous en viendrons peut-être à adopter le système anglais.
Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Je ne veux point me prononcer sur cette question délicate.
Il est évident qu’avec le système anglais, lorsqu’il sera passé dans nos mœurs, l’innocent arrêté aura des garanties qu’il ne possède pas actuellement dans nos habitudes judiciaires.
Mais, en revanche, combien de coupables échapperont au châtiment qu’ils ont mérité, et, comme disent les agents dans leur argot, passeront à travers !
Je devais faire cette réserve, mais que voulez-vous ? quand l’inculpé aura le moyen de se défendre librement, loyalement, sans être obligé de répondre des crimes ou délits dont on l’accuse à d’autres qu’à des magistrats, quand il sera assisté de son conseil, combien d’erreurs possibles seront évitées !
Si l’on songe aux tortures endurées par des innocents, arrêtés et même condamnés, ne doit-on pas se dire que tout est meilleur que d’aussi épouvantables injustices ?
Je tiens bien à affirmer encore, et je l’ai démontré par quelques récits, qu’il ne faut accuser la plupart du temps de ces erreurs ni les magistrats, ni la justice, ni les témoins, ni même l’opinion publique, mais le hasard seul, qui parfois se plaît à réunir les coïncidences les plus étranges et les plus invraisemblables !
Au point de vue élevé de la morale sociale, toute la question est toujours de savoir s’il vaut mieux laisser échapper cent coupables que de laisser condamner un innocent.
La cuisine de la Sûreté ne consiste pas, seulement, à offrir un repas plus ou moins plantureux à un prisonnier affamé. Elle consiste aussi à offrir à l’homme qu’on veut faire parler une satisfaction telle qu’il en est touché et qu’il éprouve, malgré lui, le besoin de vous payer, par un aveu, la joie que vous venez de lui donner.
Au point de vue psychologique, il y a là une étude très curieuse à faire. Ce n’est pas toujours la tentation d’un dîner, ni même celle d’une faveur quelconque, qui décide ainsi à parler un cambrioleur ou un assassin. Car il sait fort bien qu’en parlant il se prive du bénéfice que le doute, si mince qu’il soit, peut donner à l’accusé devant le jury. Non, c’est souvent un autre sentiment qui le pousse, un sentiment vague, difficilement définissable et qui, en réalité, répond uniquement à ce fonds de droiture et de loyauté qu’on retrouve à un moment donné dans l’âme du dernier des criminels.
Le misérable, enfermé depuis des semaines dans une cellule de Mazas, qui n’a contemplé que le visage majestueux, sans doute, mais sévère du juge, ou bien parfois entrevu la silhouette du chef de la Sûreté, lequel, lui aussi, est forcé d’être raide, car il représente l’autorité, — se trouve tout heureux quand il peut manger à la même table qu’un copain parlant argot comme lui, répondant à ses pensées par des boutades approbatives, un copain pas fier qui lui dit : « Eh bien, quoi, t’as cambriolé cette cambuse. Après ? t’es pas le premier ni le dernier ». Bref un copain qui le console en lui faisant voir qu’il n’est pas un monstre !
Peu lui importe que la veille il ait maudit cet agent comme les autres, quand il écrivait avec du charbon sur les murs de sa cellule : « Mort aux vaches ! »
Peu lui importe que cet homme continue avec lui, à ce moment précis, son métier d’agent ; il le sait, mais ça lui est bien égal !
Tout à coup, il a été pris d’un besoin de confidence. Il lui faut déverser dans une autre âme le trop-plein de son cœur. Elles sont longues, les journées et les nuits du secret à Mazas ! À ses côtés il voit — enfin ! — un autre être qui vibre comme lui, qui a l’air d’éprouver des sensations identiques aux siennes !
Et il se livre, mû par une attraction plus forte que sa volonté, sachant fort bien ce que lui coûtera l’aveu qu’il fait.
J’ai vu un jour un assassin, amené ainsi à l’aveu qui devait le conduire à la guillotine, dire à l’agent qui était avec lui :
— Eh bien ! puisque c’est ma tête que tu veux, tiens, prends-la, je te la donne.
Il parodiait Chopart, du Courrier de Lyon.
On va voir, dans l’histoire de la bande de Pantin, — une des affaires où j’ai fait moi-même la cuisine, — que l’aveu est souvent obtenu grâce à un bon sentiment resté au cœur du bandit. La plupart du temps il n’est que le résultat d’une sorte d’exaltation morale qui saisit facilement ceux qui ont souffert d’une longue détention…
Quand je rentrai de l’Opéra, ils étaient là, tous les dix-sept de la bande, causant avec les agents, fumant et achevant les chopines de vin qu’on leur avait données ; mais, jusqu’alors, on n’avait encore rien obtenu. Nous en restions toujours à la même proportion. Ces gens-là avaient certainement commis plus de cent vols à main armée et nous n’avions toujours de preuves absolues que pour six ou sept.
C’est alors que j’entrepris le chef de la bande, un gaillard d’une énergie extrême, nommé Fumigo, qui était le plus ferme de tous et qui ne s’était laissé entraîner ni par le juge ni par les agents qui avaient commencé le « travail » en mon absence. Seulement, Fumigo avait une faiblesse que j’avais découverte et dont je voulais profiter. Il aimait avec une de ces passions farouches, comme seuls peut-être savent en avoir les bandits, sa maîtresse, une fille publique qui n’était point fort belle, mais lui rendait son amour avec usure.
Cette créature, en effet, avait été d’un dévouement aveugle envers son mâle. C’était, d’ailleurs, une malheureuse née sur le pavé de Paris de quelque fille publique et de quelque voleur de grand chemin ; elle avait poussé, comme un champignon empoisonné, sur l’asphalte des trottoirs, petite bouquetière vendant des fleurs à deux sous, d’abord, puis se vendant elle-même ensuite.
Fumigo était un souteneur, et elle était fière d’un si vaillant compagnon — qui terrorisait la Villette et Pantin, qui n’avait pas peur de vingt couteaux levés contre lui et que tous ses collègues acceptaient joyeusement pour chef, se reconnaissant inférieurs à lui !
L’union de ces deux êtres, la fille et le souteneur, dans ce cas particulier, était tout à fait singulière. Il y avait, dans ces amours de fauves, un mélange de bestialité et de tendresse qui m’intéressa.
Quelle était au juste la culpabilité de la fille ? En réalité, elle ne pouvait être grande ; sans doute, elle avait accepté de son amant des bijoux volés, sachant fort bien qu’il ne les avait point achetés au Palais-Royal ou rue de la Paix.
Puis, elle avait caché son homme quand les agents le recherchaient. Mais tout cela ne constituait qu’une responsabilité mitigée, chez une créature à laquelle jamais personne n’avait appris le bien ni le mal, responsabilité qui, sans doute, permettait de garder cette fille à Saint-Lazare, si c’était l’intérêt de l’instruction, mais permettait aussi de la mettre en liberté, sans donner aucune entorse sérieuse à la justice.
La douleur de Fumigo était de savoir sa maîtresse en prison. Dans les courtes confrontations qu’il avait eues avec elle, il avait été bouleversé par les larmes de cette femme et il en était toujours sorti dans un état de surexcitation indicible.
En arrivant à la Sûreté, après avoir passé brièvement en vue quelques-uns des comparses, je fis venir Fumigo et sa maîtresse.
Il m’était venu une inspiration :
— Fumigo, dis-je, je considère, en définitive, que votre maîtresse a agi sous votre influence et que le fait d’avoir reçu de vous quelques objets volés ne la rend pas indigne de toute indulgence ; j’ai décidé qu’elle serait mise immédiatement en liberté.
— Allons, répondit l’homme avec un mauvais sourire, vous savez bien, monsieur Goron, que je ne suis pas un enfant, et que ce ne sont pas des boniments comme ceux-là qui me mettront dedans ! Pourquoi me raconter quelque chose qui n’est pas vrai ? Vous gardez toujours les femmes, parce que vous savez que, nous autres, qui avons du cœur, ça nous fait bien plus souffrir ! Je vois ce que vous voulez, parbleu ! vous voulez essayer de m’attendrir avec vos trucs, pour me faire casser du sucre sur les autres et sur moi !
— Fumigo, j’estime qu’il y a lieu de mettre votre maîtresse en liberté. Il ne s’agit pas d’aveu ; quand je vous interrogerai, vous avouerez ou vous nierez, c’est votre affaire.
» Lorsque je promets de mettre quelqu’un en liberté, je le fais immédiatement ; et, pour vous prouver que je ne mens jamais, prenez donc la peine de reconduire madame jusqu’en bas…
» Girodot, allez avec quelques-uns de vos hommes accompagner Fumigo, qui tient absolument à embrasser sa bonne amie avant de se séparer d’elle ; mais ouvrez l’œil, malgré cela ! »
Girodot et toute une brigade d’agents sérieux et solides conduisirent Fumigo et sa maîtresse jusque sur le quai des Orfèvres.
J’avais pris, en effet, toutes les précautions nécessaires pour que mon brigand amoureux ne profitât pas de l’occasion pour tenter une évasion.
Je dois dire que Fumigo était trop ému pour avoir cette pensée, et que les adieux des deux amants, malgré l’infamie du voleur et celle de la fille, eurent un côté réellement touchant.
Dans une longue étreinte, ils se dirent au revoir !
— Dis, tu viendras là-bas, me rejoindre, à la Nouvelle ? dit Fumigo.
— Je te le jure, mon homme, répondit la femme en lui envoyant un dernier baiser.
Fumigo, retenu par les agents, regarda la silhouette de sa maîtresse disparaître au loin sur le Pont-Neuf.
Alors, s’essuyant les yeux avec son coude et poussant un gros soupir, il s’écria :
— C’était donc pas du chiqué.
« Il est tout de même chouette votre patron ! reconduisez-moi près de lui. Il va être content. »
— Monsieur Goron, fit-il en rentrant dans mon cabinet, puisque vous avez fait cela pour « ma femme », je vais tout vous dire !
» Mais avant tout, il faut que prévienne les autres ! »
Alors, il passa avec moi dans la grande salle où ses complices étaient réunis sous la garde des agents.
— Écoutez, leur dit-il, en me montrant du doigt. V’là ce qu’il vient de faire !
Et, d’une façon pittoresque, émue, étrange, que j’aurais voulu pouvoir sténographier tant elle était dramatique, il fit le récit de la mise en liberté de celle qu’il appelait sa femme.
— Après cela, fit-il en terminant, je me mets à table. (En argot : j’avoue.) Vous autres, faites ce que vous voudrez !
Il y eut bien des protestations, des querelles, vite apaisées par les agents ; mais Fumigo était le chef, c’était lui qui, toujours, imposait sa volonté aux autres.
Une dernière fois, il leur donna le mot d’ordre.
Trois secrétaires se mirent à écrire et, à cinq heures du matin, ils travaillaient encore.
J’avais toute l’affaire. Les aveux des bandits pour 85 ou 90 vols, dont un certain nombre à main armée, même sur leurs propres récits.
Et, quand il y en avait un qui oubliait quelque chose, un autre le reprenait.
— Dis donc, tu ne te souviens donc pas ? la fois où nous étions sur le tramway de Saint-Ouen et que nous avons tiré sur les flics !
Mes secrétaires et moi, nous buvions du lait !
Nous avions tout : le récit le plus minutieux des vols, la désignation des endroits où étaient cachés encore les objets volés, enfin tous les noms des « fourgues ».
En une nuit, nous avions achevé une instruction restée pendant trois mois sans résultat.
Le juge, en arrivant, félicita très chaudement mon service, et, quand je lui demandai de régulariser la mise en liberté de la maîtresse de Fumigo, il se hâta de le faire, sans me reprocher d’avoir manqué à quelques prescriptions du Code d’instruction criminelle.
Quelques jours après, les objets volés étaient rendus à leurs propriétaires, et des individus qui étaient à Mazas sous divers prétextes, et notamment sous l’inculpation d’avoir commis certains de ces vols, étaient dégagés d’autant.
Encore une fois était-ce bien ? Était-ce mal ?
Il ne m’appartient pas de me prononcer. Ce qui est certain, c’est que ce matin-là, quand je m’étendis quelques heures sur mon canapé, épuisé de fatigue, j’avais le sentiment d’avoir rendu un service à la société, et il me semblait que la nuit blanche qu’avait passée le chef de la Sûreté n’était pas perdue pour tout le monde.
J’ai pris, du reste, peut-être l’exemple le plus saisissant de ce qu’est véritablement cette fameuse cuisine de la Sûreté dont on a tant parlé, et qui, en réalité, est beaucoup plus simple que l’imagination du public ne se la figure.
D’un autre côté, dans une sorte de kaléidoscope, j’ai essayé de montrer les multiples choses qui font de la journée la plus simple d’un chef de la Sûreté une journée de rude labeur ; mais tous les détails que j’ai donnés ne se reproduisent pas quotidiennement. La vie d’un homme n’y suffirait point.
Cependant, il est des journées plus dures encore : celles où le chef de la Sûreté, qui ne peut tout à fait négliger la besogne quotidienne, est obligé, en même temps, de continuer à suivre la piste d’un assassin, à chercher le dernier mot d’une énigme qui passionne tout Paris !
Je parlerai plus tard de ces chasses émouvantes et des réflexions qu’elles peuvent inspirer.
» Je veux supposer que cette omission du mot commissaire de police, officier de police judiciaire, est volontaire dans la nouvelle loi. Le législateur évidemment n’a pas voulu priver la justice de l’intervention si utile du chef de la Sûreté et de ses agents, au début d’une instruction judiciaire — et je l’approuve absolument parce qu’il permet de continuer cette cuisine de la Sûreté (permettez ce mot d’argot), dont j’ai parlé dans mes « Mémoires, » et grâce à laquelle, sur 22 assassins que j’ai conduits à la guillotine, deux seulement, Prado et Pranzini, ont été lancés dans l’éternité sans avoir avoué leur crime.
» Or, de nos jours les aveux du coupable sont nécessaires pour convaincre tout à fait l’opinion publique ; on en a en ce moment même un exemple assez significatif.
» Il est indispensable de laisser les inculpés entre les mains du chef de la Sûreté et de ses agents pendant un certain nombre d’heures. Le juge se gardera bien de se mêler à cette cuisine, mais elle n’en aura pas moins l’heureux résultat de provoquer les aveux des prévenus. N’est-ce pas grâce à elle que mon successeur, M. Cochefert, avec une habileté à laquelle tout le monde doit rendre hommage, vient de faire classer l’affaire Carrara dans ce qu’on est convenu d’appeler les beaux crimes ? Aidé de Baube, qui fut un de mes meilleurs agents et des plus adroits à obtenir
» Supposez un instant que l’interrogatoire ait eu lieu en présence d’un avocat, la prévenant de l’importance de ses réponses, il est certain que cette femme n’aurait rien dit, ne dirait rien, de telle sorte que si l’on avait appliqué au chef de la Sûreté la nouvelle loi sur l’instruction judiciaire, l’assassinat du garçon de recettes Lamarre fût certainement resté impuni. On avait tout lieu d’accuser Carrara de la disparition de Lamarre, mais il était impossible d’avoir aucune preuve certaine, sans l’aveu des coupables.
» Toute l’utilité de la cuisine de la Sûreté apparaît dans cette affaire. Du reste, en présence de ce succès incontestable, il ne viendra à personne l’idée de contester à mon successeur un droit dont il a fait avec tant d’adresse un usage si utile pour la société.
» Si les législateurs veulent maintenant modifier la loi, et dire que le commissaire de police, — c’est-à-dire le chef de la Sûreté — ne pourra interroger les accusés qu’en présence d’un avocat, libre à eux ; mais Cochefert aura toujours bien fait de profiter de la lacune actuelle, pour débarrasser la société de deux gredins. C’est toujours cela de gagné. »