Partie 4 · La journée d’un chef de la Sûreté
Je m’éveille en sursaut, car on frappe à la porte de ma chambre.
— Qu’y a-t-il encore ? Qui vient me demander ? dis-je de bien méchante humeur.
— C’est le brigadier Girodot. Du reste, il va parler à monsieur derrière la porte.
Et j’entends la voix harmonieuse de Girodot :
C’est pour un macchabée ramassé rue Riquet ; trois coups de couteau dans le ventre, et pas de papiers ! Le parquet est prévenu. Dépêchez-vous, patron !
Et me voilà m’habillant à la hâte à la lueur de la lampe, car c’est à peine si le jour commence à poindre. Je pars avec Girodot et Herbain dans un fiacre.
Je retrouverai là-bas le procureur de la République et le juge d’instruction…
Un crime banal… ou plutôt une rixe mortelle.
Àsept heures, le cadavre est à la Morgue ; à sept heures et demie, la femme du mort vient reconnaître le cadavre de son mari. La veille il a passé la soirée avec des camarades ! on connaît leurs noms… Girodot se charge du reste…
Je rentre au bureau comme huit heures sonnent à l’horloge du Palais de Justice. Sur mon bureau, dans mon cabinet, une pyramide de lettres m’attend ; c’est le courrier personnel qu’il faut dépouiller chaque matin, et que je dois dépouiller seul, tant à cause des confidences particulières qui peuvent s’y trouver que des révélations qui parfois y sont faites.
J’ai raconté, au commencement de cet ouvrage, comment, un matin, M. Taylor avait reçu une lettre anonyme lui dénonçant qu’il trouverait rue… dans un hôtel meublé, toute une bande de voleurs. M. Taylor croyait à une fumisterie et ne voulait pas y aller. Il ne consentit à faire cette démarche, qu’il estimait inutile, que pour me faire plaisir et nous trouvâmes ainsi toute la fameuse bande de Niort, dont une vingtaine d’affiliés furent condamnés au bagne.
Ce souvenir suffit à prouver toute l’importance d’un courrier pour le chef de la Sûreté ; mais quel fatras de choses inutiles et bêtes, pour arriver à découvrir un mot intéressant et qui sera peut-être utile !
D’abord, voici les lettres anonymes, basses vengeances d’agents révoqués, qui n’hésitent pas à inventer contre leurs anciens camarades, et surtout contre leurs anciens chefs de service, des calomnies ineptes.
D’autres, anonymes aussi… menaces de mort…
« On te fera ton affaire, sale mouchard ! »
Je ne lis même pas et je jette le tout au panier… Ah ! voici un fou dont je reconnais l’écriture. Il m’envoie une chanson sur le dernier crime, dont les auteurs ne sont point encore arrêtés :
« Monsieur le chef de la Sûreté, j’ai trouvé le moyen infaillible, pour votre police, de ne plus manquer un malfaiteur. Vous transformez tous vos agents en joueurs d’orgue de barbarie et en chanteurs. La foule s’amasse, vos agents jouent et chantent et, fatalement, les coupables ne manqueront pas de mettre le nez à la fenêtre et ils pâliront en écoutant cette chanson qui les montre accomplissant leurs tristes exploits. Leur crime apparaîtra sur leur visage et il n’y aura plus qu’à les arrêter. »
Au panier, cette élucubration d’un fou naïf…
Maintenant, veut-on autre chose ? Des dénonciations anonymes, parmi lesquelles il faut savoir faire un choix.
« Monsieur le chef de la Sûreté, vous n’avez point encore trouvé l’homme qui a tué la femme coupée en morceaux de la rue Botzaris ; ce criminel, cet assassin, c’est M. X… »
Depuis dix ans, dès qu’un crime est découvert et que l’auteur en reste inconnu, on reçoit à la Sûreté les mêmes lettres dénonçant la même personne.
D’abord, on a fait une enquête puis on s’est aperçu qu’il ne pouvait s’agir que d’une monstrueuse calomnie. Puis, les chefs de la Sûreté ont changé et les mêmes lettres sont revenues. D’abord, on a refait des enquêtes, et on s’est vite aperçu, comme la première fois, qu’il s’agissait d’une ignoble fumisterie. De telle sorte que, si, aujourd’hui, M. X…, tant de fois dénoncé comme assassin, commettait un crime, il n’y aurait personne, à la Préfecture de police, pour croire à sa culpabilité !
Ah ! voici la lettre sérieuse :
« Monsieur Goron, l’homme que j’aimais est un misérable. Il me trahit, j’en ai la certitude ; je veux me venger et je vais le dénoncer. C’est lui qui a enlevé la caisse de son patron ! Il y a trois semaines que vous le cherchez, moi je vous le livre ! »
Cette lettre-là n’est pas à jeter au panier, pas plus que celle-ci :
« Monsieur le chef de la Sûreté, si vous voulez le pickpocket qui a fait la nique à vos agents, dimanche, aux courses d’Auteuil, envoyez ce soir au bar, rue Doffémont. Seulement, j’aurai 50 francs de commission. » Sur cent lettres anonymes il y en a ordinairement une de bonne et, presque toujours, la bonne est une lettre de femme trompée qui se venge.
Enfin, le courrier personnel est dépouillé, car ce n’est pas au chef de la Sûreté qu’incombe le soin d’ouvrir les trois cents plis qu’il reçoit par jour du parquet ou de la Préfecture. C’est M. Domergue, chef des bureaux de la Sûreté, qui a ce soin. Sans cela, la vie d’un chef de la Sûreté se passerait à ouvrir et à lire des lettres.
Domergue se contente de me transmettre celles qui lui paraissent avoir un caractère d’urgence.
J’ai eu à peine le temps de tout lire qu’on m’annonce que mes chefs de service sont là depuis longtemps. L’heure du rapport est déjà passée.
Ils défilent tous. Le chef de la voie publique m’annonce le chiffre officiel des arrestations ; chacun à son tour me fait brièvement un rapport. Les observations s’échangent rapides, c’est comme un conseil de guerre où il faut avoir assez de présence d’esprit pour penser à tout sans avoir une note sous les yeux. On s’en va, mais ceux qui ont un renseignement confidentiel à me donner attendent que leurs collègues soient partis.
« On a arrêté au Bois de Boulogne M. X…, chevalier de la Légion d’honneur, au milieu d’une bande de ribaudes et de bohémiens. Qu’en faut-il faire ? Madame Z… a été surprise en flagrant délit de vol au Louvre : elle prétend être la cousine de l’ambassadeur de Z… Elle demande à être mise en liberté provisoire… Faut-il attendre la décision du juge ? »
Ah ! si l’on savait ce que le chef de la Sûreté a de questions épineuses à résoudre dans une matinée !
Dix heures sonnent ! C’est l’heure où le chef de la Sûreté est attendu chez le préfet de police. Jusqu’à moi, chaque matin, c’était au chef de la police municipale qu’il venait faire son rapport, de telle sorte que le chef de la police municipale, qui avait déjà sous ses ordres les gardiens de la paix, commandait encore à la Sûreté et aux autres brigades d’agents en bourgeois. Il était, en réalité, le véritable préfet de police. M. Macé a fait une campagne mémorable pour démontrer ce fait si simple : il a lutté avec une énergie à laquelle on ne saurait trop rendre hommage ; mais, comme toujours, ce n’est pas lui qui a recueilli les bénéfices de la victoire. M. Taylor allait lui-même au rapport chez le chef de la police municipale. Je suis le premier et l’unique chef de la Sûreté qui ait eu la bonne fortune d’être reçu directement par le préfet ; car depuis mon départ, c’est à M. Puybaraud, contrôleur général du service des prisons, directeur des services de recherches à la Préfecture de police, qu’incombe le soin de recevoir M. Cochefert. N’est-ce pas curieux de voir mon successeur, qui, comme moi, ne s’occupe que d’affaires criminelles, en rapports directs avec un fonctionnaire qu’intéressent plutôt les affaires politiques ?
Donc, à dix heures, je suis dans le cabinet de M. Bourgeois, de M. Lozé ou de M. Lépine.
Longuement, je cause avec mon préfet, qui, peu à peu, en est venu à s’intéresser aux crimes du jour comme à un feuilleton dramatique dont il attend chaque matin que je lui apporte la suite. Il faut que je donne des détails, que je raconte toutes les péripéties des drames… C’est comme la répétition de ces Mémoires, bien avant même que j’aie eu l’idée de les écrire.
Enfin, je sors de chez mon chef, mais je ne puis encore quitter la Préfecture. J’ai dans ma poche la liste des démarches que j’ai à faire dans les bureaux : dossiers à demander, renseignements à contrôler, etc., etc.
Il est bien midi moins le quart quand je rentre dans mon cabinet ; et, sans me donner le temps d’aller déjeuner, les reporters des journaux du soir sont là qui me guettent, me happent au passage ; la note qu’on leur a communiquée sur le meurtre de la nuit précédente ne les satisfait pas.
Ils s’imaginent qu’on leur cache quelque chose. Il faut que je les rassure et je les envoie… à la Morgue chercher les derniers renseignements.
Enfin, j’ai pu remonter chez moi et me mettre à table devant le déjeuner légèrement refroidi, qui m’attend depuis bientôt une grande heure ! Mais pourrai-je aller jusqu’au bout sans être dérangé ? Certes, il est fort agréable pour le chef de la Sûreté d’être logé dans le Palais de Justice même, au-dessus de ses bureaux ; mais il est vraiment un peu trop près de ses employés, qui à tout bout de champs, le sachant à deux pas, grimpent l’escalier et ont recours à lui.
Je puis déjeuner en paix ; c’est un des jours marqués d’une croix blanche — rares à la Sûreté. — Au moment où je finis mon café, pourtant, on vient m’avertir que M. le juge d’instruction X… désire me voir. Un renseignement à me demander, une mission qu’il désire me confier… Et me voilà parti pour le Palais de Justice, par le plus court chemin, à travers les antiques couloirs en bois et les démolitions qui ressemblent à des ruines ; car, depuis nos anciens rois, on n’y a jamais interrompu les travaux.
Quand j’ai vu le juge qui m’a demandé, je profite de l’occasion pour rendre visite à quelques-uns de ses collègues.
Il est deux heures et demie à ma montre quand je reviens à la Sûreté.
— Chef ! me dit l’agent de service à la porte de mon bureau, il y a plusieurs personnes qui vous demandent !
— C’est bien, faites entrer par ordre.
— Monsieur, je suis le baron de Z…, fondé de pouvoir de la Société des Marbreries de Gérolstein, et je viens vous donner quelques détails qui peuvent vous être utiles pour retrouver notre voleur…
Je sais que l’avant-veille on a dérobé au caissier des Marbreries en question, un brave homme qui est responsable mais qui ne possède aucune fortune, une liasse de cent billets de mille francs, pendant un moment de distraction qui lui est venu… Cent mille francs qu’on était allé chercher à la Banque, paraît-il, et qui manquent si bien pour l’échéance du matin, qu’on ne l’a point faite.
En écoutant le fondé de pouvoir, l’administrateur titré, un soupçon m’est venu : le vol est simulé pour cacher encore pendant quelques jours une débâcle financière. Le lendemain, l’agent que j’ai chargé de cette enquête m’apportera l’assurance que les Marbreries de Gérolstein n’ont jamais touché 100,000 francs.
M. le comte de X…, ancien ambassadeur, un des plus vieux noms de l’aristocratie française, vient se plaindre à moi d’une chose qui, au premier abord, semblera bizarre. Depuis dix mois, il lui est impossible de conserver un domestique. Plus de deux cents valets de chambre, autant de cuisinières, ont passé chez lui, et, à peine entrés, ont fui sa maison, comme si elle était maudite. Pourquoi ? Il n’en sait rien ; il soupçonne qu’un complot a été ourdi dans le quartier, mais il ne sait par qui. Il voudrait bien être délivré de cette persécution.
Alors, j’explique au comte qu’il est simplement victime de la vengeance d’un ancien domestique ou d’un fournisseur congédié, et qu’il est impossible, même à la police, d’agir efficacement contre ces puissances occultes qui, dans la vie moderne, s’appellent l’office ou la fruiterie.
D’un autre côté il faut renoncer à poursuivre en police correctionnelle ces persécuteurs d’un genre particulier.
Ils sont trop forts pour se laisser prendre.
— J’ai déjà acquis la preuve, reprend le comte, que mon concierge est l’âme du complot. Le commissaire de police du quartier, qui est un homme charmant, a bien voulu le faire venir. Depuis, le concierge, de peur d’être congédié par le propriétaire, ne dit plus de mal de moi, mais il répond à tous ceux qui viennent l’interroger : « M. le comte ? mais je ne sais rien sur mon locataire. Si vous voulez des renseignements, adressez-vous à l’épicier d’en face, au coin du boulevard. » Justement, c’est un fournisseur que nous avons dû évincer, parce que nous nous sommes aperçus qu’il majorait les notes, d’accord avec la cuisinière, d’une façon exagérée.
« Alors, c’est au tour de l’épicier : « Comment, ma fille, vous êtes entrée depuis hier chez le comte de X… ? Fichue idée ! personne n’y reste. Votre malle n’est point encore arrivée ? ne la faites pas venir. Vous ne savez donc pas que le comte est si avare que ses domestiques n’ont pas chez lui de quoi manger ? »
» Quand les conspirateurs ajoutent cette dernière phrase, il serait peut-être possible de leur faire un procès, mais il égayerait tous les chroniqueurs judiciaires, et tout Paris, le lendemain, dirait : « Le comte de X… est un avare ; chez lui, ses domestiques meurent de faim. » Donc rien à faire. Dans tous les cas, cette phrase suffit pour les domestiques. Personne ne reste chez moi. Moutons de Panurge ! ils s’en vont tous !
» J’ai usé tous les bureaux de placement, mais ceux-ci, sachant d’avance ce qui doit se passer, m’envoient leur rebut.
» J’en ai déjà, comme vous le savez, fait arrêter trois ou quatre comme voleurs, et j’en arrive, maintenant, à être méprisé par le sergent de ville de mon îlot, qui ne veut plus se déranger quand je le requiers pour expulser un domestique qui m’a volé, — expulser seulement, car, maintenant, je n’oserais même plus le faire arrêter ! J’ai été voir le juge de paix qui m’a démontré son impuissance.
» Voyons, monsieur Goron, donnez-moi un avis sincère. Que faut-il faire ?
— Monsieur le comte, vous me demandez de vous dire sincèrement ce que je pense de la situation qui vous est faite ? Eh bien ! écoutez un bon conseil : ne cherchez pas à lutter en face contre ces ennemis déchaînés, fournisseurs et domestiques, à qui vous ne pouvez faire « tâter du bâton » comme vos aïeux l’auraient fait, et ce que d’ailleurs les chenapans auraient bien mérité.
« Faites tranquillement un voyage d’un mois ou deux. Quand vous reviendrez, l’orage sera passé.
« Vous enverrez alors vos nouveaux domestiques partager votre clientèle également entre tous les fournisseurs. Faites la paix ! »
Hélas ! la police n’est pas la Toute-Puissance que la foule s’imagine, et il arrive au chef de la Sûreté d’être obligé de donner des conseils pacifiques de ce genre, beaucoup plus souvent qu’on ne le croit.
Le comte s’en va, pas très content : il avait espéré autre chose. On introduit dans mon bureau une jolie femme, très élégante, mais un peu trop blonde, qui remplit aussitôt la pièce d’une odeur d’ambre et de violette. Elle est accompagnée par un jeune homme, aux cheveux noirs pommadés, à la moustache cirée, dont l’élégance trop recherchée trahit la maison de nouveautés. J’ai déjà vu cette figure-là.
C’est la petite femme qui prend la parole.
— Monsieur Goron, mon ami, Paul de Nantua ou de Carcassonne, ici présent, m’a donné le conseil de m’adresser à vous… et il a bien voulu m’accompagner. Vous méconnaissez : c’est moi qui suis Rosa Nichon, celle qui fait le nuage dans la revue des Délassements-Comiques.
Je m’incline poliment, quoique je n’aie jamais vu ce nuage parfumé…
— Eh bien ! monsieur Goron, voici ce qui m’amène. On m’a volé une belle broche en diamants, le premier cadeau de conséquence que m’ait fait mon amant en titre, le vieux baron de L…
« Or, personne n’est entré dans ma chambre où la broche était restée sur la cheminée, personne, sauf maman et Paul… et tous deux, n’est-ce pas, je ne puis les soupçonner ? »
Il me semble que je commence à comprendre, d’autant plus que Paul, tout en s’efforçant de garder une bonne contenance, mord avec mauvaise humeur la pomme de sa canne, cadeau de la belle Nichon.
D’abord, je fais déposer une plainte en bonne et due règle par la petite Rosa, puis je fais passer la jeune femme dans le bureau de mes secrétaires, ayant besoin de questionner, hors de sa présence, son ami Paul…
Dès que nous sommes seuls, je regarde le gaillard dans les yeux et lui dis :
— Allons ! voyons, qu’avez-vous fait de la broche ?
Le beau jeune homme passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; il tord ses mains avec tant de force qu’il déchire un de ses gants :
— Oh ! monsieur Goron ! me soupçonner, moi ! Mais vous me connaissez ! c’est moi qui vous ai apporté, l’année dernière, un renseignement utile pour le vol du cercle de la Chaussée-d’Antin.
Je me souviens fort bien : un renseignement même que le bonhomme s’est fait payer cent francs.
— Justement, c’est une raison de plus pour que vous ayez volé la broche ; où est-elle ? Allons, parlez vite. C’est tout ce que vous avez de mieux à faire.
— Eh bien ! dit Paul avec un soupir, en tirant un papier jaune de sa poche, voilà la reconnaissance du Mont-de-Piété.
C’est le moment solennel ; je fais rentrer mademoiselle Nichon et, avec tous les ménagements nécessaires, je lui apprends la douloureuse nouvelle.
— Madame, le voleur est M. Paul, votre ami de cœur… Seulement, vous ne perdrez pas tout : voici la reconnaissance du Mont-de-Piété.
J’abrège, comme il convient, la scène de larmes, puis la scène d’injures : « Voleur ! bandit ! »
— Encore bien heureuse que tu ne m’aies pas assassinée, comme Pranzini !
— Madame ! veuillez vous retirer, il faut que je fasse écrouer M. Paul au Dépôt.
— Paul au Dépôt ! mais c’est impossible ! non, je vous en supplie !
D’ordinaire, Paul, qui la connaît depuis longtemps, glisse à l’oreille de sa tendre amie de retirer sa plainte.
Peu à peu, je me laisse toucher par les supplications de la femme volée. Il ne faut pas être plus royaliste que le roi. Et je me souviens, qu’après tout, ce voleur a une fois rendu service à la police ; par conséquent à la justice ; par conséquent à la société… si vous voulez.
Je pousse doucement vers la porte Paul, qui n’a plus qu’une envie, sortir de la Sûreté, et Rosa Nichon que je soupçonne fort d’avoir envie, elle, de pardonner à son voleur.
Un autre couple succède à mademoiselle Nichon et son ami de cœur : M. de Z… et madame de B…, femme d’un homme très connu dans la finance. Cette fois j’ai affaire à des gens du monde, et du meilleur, des gens dont on voit les noms à chaque instant dans les échos mondains des journaux.
— Monsieur le chef de la Sûreté, me dit M. de Z…, un magistrat est une sorte de confesseur ; je vais donc vous faire un aveu… madame de B… est ma maîtresse…
« En ce moment, continue M. de Z…, nous sommes désespérés. Depuis quinze jours, Madame est l’objet de menaces sous conditions qui la désespèrent et qui m’affolent : — un misérable la menace de tout dire à son mari, si elle n’envoie pas, poste restante, boulevard Malesherbes… une très grosse somme. »
Vivement, j’ai pris toutes les notes nécessaires.
Je reconduis M. de Z… et madame de B… jusqu’à la porte de mon cabinet.
— Rassurez-vous, madame, dis-je en m’inclinant, je vais faire mettre en surveillance le bureau de poste du boulevard Malesherbes.
Quoique ce ne fût qu’un mois après que j’eus le dénouement de cette histoire, je vais le raconter tout de suite, car il est bien typique.
Vainement je fis surveiller le bureau de poste : personne ne se présentait pour retirer les lettres, adressées aux initiales données par le maître-chanteur. Évidemment, celui-ci était averti. Cela m’intriguait, quand, deux jours de suite, l’agent que j’avais spécialement chargé de cette surveillance remarqua aux abords du bureau de poste une dame qui avait l’air d’observer ; il la suivit jusque chez madame de B… ; une petite enquête habile et rapide lui fit connaître que c’était la dame de compagnie de celle-ci, une amie très intime en réalité qu’elle avait reçue chez elle, sa… mettons sa confidente.
Une idée me passa par la tête. Je fis venir cette dame, et brusquement, sans lui donner le temps de se reconnaître, je lui dis que c’était elle l’auteur du chantage, que j’en étais certain. C’était trop osé ; mais voilà la pauvre femme qui s’écroule dans un fauteuil, fond en larmes, et… avoue… C’était bien elle, en effet, qui écrivait les fameuses lettres de chantage… mais pour le compte de madame de B… laquelle avait trouvé ce moyen ingénieux de faire chanter son amant… beaucoup pour elle…, sa grande amie, son amie de cœur, ajouta-t-elle un peu plus timidement, comme si ce dernier aveu lui coûtait plus que le reste.
La situation était très délicate : je ne voulais, je ne pouvais pas dire à M. de Z… la double trahison de sa maîtresse.
J’obtins de celle-ci qu’elle fît les aveux elle-même à son amant, au moins pour le chantage. Chose étrange, et qui paraîtra stupéfiante à tous ceux qui ne connaissent pas les mystères de la vie parisienne, cette femme mariée, qui avait un amant que je connaissais, un autre, paraît-il, que je ne connaissais pas, et qui faisait du chantage au profit de sa… de son amie de cœur, me demanda, avant de prendre une résolution définitive… la permission de consulter son confesseur.
Je ne sais pas du tout quel fut l’avis de celui-ci. Toujours est-il que quelques jours après je reçus, non pas la visite, mais une lettre de M. de Z…, dans laquelle il me remerciait de l’avoir délivré d’un affreux cauchemar. Voulait-il parler de la femme ou des lettres anonymes ? J’ai su qu’il avait été débarrassé des deux.
L’aventure ne corrigea point, d’ailleurs, madame de B… Deux ans après, je la retrouvai ayant machiné un chantage tout à fait semblable, contre un jeune Espagnol dont elle avait fait son amant.
En me quittant, elle m’avait promis, elle m’avait juré de rester désormais fidèle à son mari. La durée de ce serment n’avait pas dépassé deux ans. Du reste, depuis, je me suis demandé souvent jusqu’à quel point le mari n’était pas comme Sganarelle et ne désirait pas être trompé. Il y a un moment où l’aveuglement trop prolongé des maris fait croire à leur complaisance.
Mais revenons à la journée ordinaire d’un chef de la Sûreté, quand il n’y a pas de grands crimes ou de grandes catastrophes.
Un monsieur déjà âgé, très correct, portant à la boutonnière le ruban de la Légion d’honneur, entre dans mon bureau.
D’un coup d’œil, j’ai deviné encore une histoire de chantage.
— Monsieur le chef de la Sûreté, me dit le vieillard correct, je suis M. T…, le directeur de la grande maison du Sentier que vous connaissez bien ; or, j’en suis arrivé à être si malheureux, me voyant menacé jusque dans la paix de mon foyer, que je viens vous trouver et implorer votre secours.
« Des misérables me font chanter depuis des mois, d’une façon ignoble ; mais aujourd’hui leurs exigences sont telles que si je continue à céder, bientôt j’aurai ruiné tout à fait mes enfants.
» Et tout cela, monsieur Goron, je vous le jure, uniquement parce qu’une nuit j’ai été assez simple pour tomber dans un piège. »
Alors commence le lamentable récit que je connais par avance… car tous se ressemblent.
« Une nuit, étant un peu parti, car je sortais d’un banquet, j’étais entré dans un café des boulevards. Il y avait à côté de moi des jeunes gens bien mis… le gardénia à la boutonnière. Ils me parlèrent, je leur répondis…
» Venez avec nous, me dirent-ils, nous avons à souper de très jolies femmes.
» J’étais gris, j’acceptai… Il n’y avait pas de femmes, hélas ! dans l’ignoble maison meublée où l’on m’emmena.
» Une demi-heure après, ces individus me mettaient à la porte, non sans avoir vidé mes poches, pris mon portefeuille et mon porte-monnaie.
» Pourquoi ne suis-je pas allé le lendemain porter plainte chez le commissaire de police du quartier ? Vous le savez bien, monsieur le chef de la Sûreté, même quand on est innocent, comme moi, il y a des choses qui répugnent à dire ! J’allai jusqu’à la porte du commissariat, mais je n’entrai point.
» Alors a commencé contre moi un chantage implacable, si implacable que j’aimerais mieux me tuer que continuer à vivre, torturé comme je le suis. »
Il n’y a pas deux remèdes aux maux de ce genre, il faut commencer par arrêter et envoyer au Dépôt les maîtres-chanteurs. On a toujours entre les mains des preuves suffisantes pour cela. Ce n’est pas le moment de savoir si l’infortuné plaignant est une victime aussi innocente qu’il le dit. Un seul point est intéressant : tous les plaignants de cette espèce sont incontestablement victimes de maîtres-chanteurs, et le devoir, dans ces circonstances, est de les protéger, quelle que soit leur moralité.
Il y a, d’ailleurs, parfois, des victimes innocentes parmi les pauvres diables qui viennent ainsi demander protection à la Sûreté.
Celui qui m’implorait ce jour-là l’était-il autant qu’il le prétendait ? Quoi qu’il en soit, deux ans après, je le retrouvai dans une rafle opérée dans les fameux bains de vapeur de la rue… des Folies-Athéniennes ; seulement, ce jour-là, il ne portait pas sur son gilet de flanelle son ruban de la Légion d’honneur
Le malheur, par exemple, c’est que les maîtres-chanteurs, une fois arrêtés, ne restent pas assez longtemps en prison.
Quand leurs victimes se sont fait rendre les papiers volés dans leurs portefeuilles, et les lettres que parfois elles ont eu l’imprudence d’écrire, ces victimes supplient le juge d’instruction chargé de l’affaire de ne pas la pousser plus loin, et retirent leur plainte pour éviter un scandale inhérent à tout procès de ce genre.
C’était même une des choses qui m’irritaient le plus. Il y avait parmi les professionnels de ce chantage spécial un individu se faisant appeler le comte de G…, qui portait sur ses cartes une couronne avec cette devise, laquelle était pour lui une enseigne : « Qui m’aime j’aime ». Jamais je n’avais pu l’amener jusqu’au tribunal correctionnel.
Enfin, un jour, je parvins à décider à porter plainte un malheureux prêtre tombé entre les mains du misérable. Le pauvre curé, fraîchement débarqué de province à Paris, s’était laissé aller à donner un peu d’argent à des jeunes gens assez adroits pour l’intéresser à eux. Je suis à peu près certain que ce prêtre était absolument innocent ; mais dans quel état le pauvre homme sortit du tribunal correctionnel ! Le comte de G… avait cette fois attrapé cinq ans ; mais, pendant toute l’audience, le témoin avait été tourné en dérision par l’avocat et nettement accusé d’avoir des vices dont il ignorait, j’en suis sûr, toute la perversité.
— Ah ! monsieur le chef de la Sûreté, me dit-il, je vous garantis que l’on ne m’y reprendra plus à porter plainte !
C’est la seule raison pour laquelle tant de chantages restent impunis.
Le sort de ce malheureux curé n’est pas enviable, en effet. Mais n’y aurait-il pas un moyen de pincer les maîtres-chanteurs et d’éviter des scandales inutiles pour leurs victimes en ordonnant le huis-clos pour tous les procès en chantage ? Il est vrai que le huis-clos a aussi bien des inconvénients ! Mais ici il est nécessaire, et il peut n’être pas aussi strict que celui des conseils de guerre, car les avocats ont le droit d’assister aux audiences.
En résumé, la plupart des hommes qui sont les victimes de chantages de ce genre ne sont pas intéressants ; il y a presque toujours derrière eux le soupçon d’un vice ignoble. Mais, de même qu’on ne s’occupe pas de savoir si la victime des bonneteurs a joué au bonneteau avec l’intention de voler, et qu’on arrête le bonneteur, de même la police et la justice n’ont pas à s’occuper des mauvaises habitudes d’un homme victime des maîtres-chanteurs.
Le chantage doit être puni d’abord ; on verra, après, si le plaignant doit être tenu à l’œil. Et, pour que le chantage soit puni, il est nécessaire que la publicité des procès de ce genre soit supprimée.
C’est une des premières réformes qui me semblent nécessaires… pour la police de l’avenir.
Le chantage est un délit des plus fréquents à Paris et aussi des plus impunis.
C’est tellement vrai que, lorsque j’étais chef de la Sûreté, il ne s’est guère passé de jour sans qu’on me signale une forme nouvelle de chantage.
Il y eut des après-midi où je reçus jusqu’à sept ou huit personnes, venant toutes se plaindre d’être victimes de maîtres-chanteurs.
Un industriel très honorable arriva un jour les larmes aux yeux.
— Écoutez, monsieur le chef de la Sûreté, me dit-il, je suis l’homme le plus malheureux qui soit. Ma fille va épouser un attaché d’ambassade portant un grand nom. C’est un mariage splendide dont je suis très fier, mais je sais que si l’on révèle à la famille de mon gendre une particularité de ma vie, le mariage sera rompu.
« Cette particularité, je vais vous la dire.
» À mes débuts en province, j’ai fait de mauvaises affaires. Oh ! je ne dois rien à personne, soyez tranquille. Je suis réhabilité depuis longtemps, et je défie qui que ce soit de me trouver un créancier. Mais cette particularité de ma jeunesse, cette faillite, que ma fille elle-même ignore, quelqu’un la connaît, et ce quelqu’un m’accable de lettres anonymes, me menaçant, si je ne lui remets pas plusieurs billets de mille francs dans une poste restante quelconque, de prévenir mon futur gendre. Que faire ? Si je paie une fois, c’est un chantage perpétuel qui va s’organiser contre moi !
» Vous seul, monsieur Goron, pouvez me sauver ! »
Je fis faire une enquête avec toute la discrétion nécessaire, et je parvins à savoir qui était le maître-chanteur.
C’était le propre neveu de l’industriel, un neveu qu’il avait élevé et qu’il considérait comme son fils d’adoption !
Le misérable, qui était un petit noceur, m’avoua qu’ayant besoin de deux mille francs pour les donner à une cocotte, il avait pensé que faire chanter son oncle était le moyen le plus simple et le plus rapide de se les procurer.
Un autre chantage encore plus répugnant, s’il est possible.
Un pasteur protestant vint me voir, et après m’avoir fait l’aveu qu’il était l’amant d’une femme mariée, portant un nom très connu et ayant même une réputation d’austérité particulière, il me confia qu’elle et lui étaient en butte à une tentative de chantage éhontée. C’était toujours la même demande classique d’argent, à envoyer dans un bureau de poste, sinon, dans un délai très rapide, on menaçait de prévenir le mari de la dame.
Cette fois encore, je fis une enquête, et nous découvrîmes ce maître-chanteur comme les autres. C’était tout bonnement le fils de la dame du monde : un jeune homme qui avait la passion de la musique et qui, rêvant depuis longtemps d’un violon de grand prix que son père ne voulait pas lui donner, avait imaginé de faire chanter sa mère afin de faire lui-même de la musique !
Ce jeune drôle, en écoutant aux portes, avait surpris le secret de sa mère, puis avait fouillé dans les tiroirs et avait pu s’emparer d’une lettre.
La litanie des chantages est encore plus longue que celle des saints. Je n’en finirais point si je voulais seulement raconter les plus curieux.
Le chantage est une des préoccupations principales du chef de la Sûreté, qui doit mener les affaires de ce genre avec une discrétion toute particulière. — Mais j’en reviens à la « Journée d’un chef de la Sûreté », une journée très ordinaire…
Le monsieur décoré qui est venu se plaindre du chantage des petits jeunes gens m’a quitté, tranquillisé par ma promesse d’arrêter ses persécuteurs.
Une dame d’un certain âge entre. Avec beaucoup de politesse, elle prend des nouvelles de ma famille ; puis elle commence… Dieu du ciel ! c’est une folle :
— « Monsieur Goron, j’espère en vous seul pour me faire rendre mes droits. Je suis la petite-fille de la duchesse de Berry, et la preuve, c’est que j’ai une fleur de lys sur la fesse gauche. Monsieur le chef de la Sûreté, donnez-vous donc la peine de regarder ! »
Déjà la malheureuse retrousse ses jupes, et j’ai le plus grand mal à les lui faire baisser !
Doucement, je la reconduis jusqu’à la porte, en lui faisant comprendre que je n’ai pas le pouvoir de mettre dehors le Président de la République et de la replacer sur le trône de ses pères.
J’ai été si éloquent, qu’elle s’en va souriante, sans doute pour montrer sa fleur de lys à des fonctionnaires d’un ordre plus élevé. Mais elle reviendra. C’est fatal ; — les fous sont les clients du chef de la Sûreté ; elle reviendra comme cette autre qui, pendant plus de sept années, est venue, au moins une fois par mois, me raconter qu’elle était la fille de l’impératrice Eugénie. Malheureusement, tous les fous ne sont pas aussi placides que ces deux femmes. J’en ai vu qui prétendaient avoir des fluides dans les mains, dans la tête ou dans les pieds, et qui, au bout de quelques minutes, entraient dans une exaltation telle, que j’étais obligé de les envoyer à l’infirmerie du Dépôt.
Ceci me rappelle une histoire dramatique à laquelle je fus mêlé. M. X…, un haut fonctionnaire d’une grande administration, avec lequel j’étais lié, m’écrivit un jour pour me recommander un jeune homme auquel il s’intéressait et qui semblait un peu ennuyé, un peu persécuté par des parents de province.
Je reçus naturellement ce jeune homme avec beaucoup de cordialité et le fis causer. Au bout d’une demi-heure, ma conviction était faite. Il prétendait que des parents de province voulaient le faire tuer et qu’il retrouvait leur main dans toutes les petites misères de la vie.
— Mon cher, dis-je à mon ami, quand je le rencontrai peu de jours après, votre jeune homme est fou. Il est atteint d’un commencement de délire de la persécution.
— Voyons, Goron, c’est l’habitude de voir souvent des fous qui vous en fait voir partout, comme les médecins. Je vous garantis que ce jeune homme est calme, tranquille.
Quelque temps après, le jeune homme « calme et tranquille » revenait me voir.
— Monsieur Goron, me dit-il, je tiens à vous prouver à quel point ma famille m’en veut. Voici un pot de miel qu’elle m’a envoyé et qui est empoisonné. Faites-le analyser.
Je calmai mon visiteur du mieux que je pus et retournai voir mon ami le fonctionnaire.
— J’ai peur que vous ayez raison, me dit-il cette fois. J’ai remarqué chez mon protégé des idées baroques qui m’ont frappé ; mais, de toute façon, c’est un brave garçon bien inoffensif. Sa folie est douce !
Ce n’était pas du tout mon avis. Le jeune homme, au contraire, m’avait paru, à certains moments, en proie à une agitation extrême ; mais je ne pus convaincre M. X…
Cependant, j’avais été si frappé de cet incident que je fis un rapport au préfet, rapport qui fut renvoyé au chef du bureau des aliénés.
Six mois à peine s’étaient passés. Un matin que j’allais partir pour Londres, je rencontrai un commissaire de police sur le quai de l’Horloge.
— Savez-vous, me dit-il, que X…, votre ami, le directeur de…, vient, il y a une heure, d’être tué ?
— Comment cela ? m’écriai-je, très peiné de cette nouvelle, et par qui ?
— Par un fou !
— C’est cela, m’écriai-je, par mon fou !
L’assassin était bien, en effet, le fou « tranquille et inoffensif ». Le matin même, pendant que mon pauvre ami lisait son journal, les pieds sur les chenets, le fou s’était approché sournoisement, et lui avait brûlé la cervelle.
Prenez garde aux fous tranquilles ; ils sont presque toujours aussi dangereux que les fous bruyants.
Comme il faut que le hasard mêle toujours, aux choses les plus tristes, les côtés les plus burlesques, malgré moi, en apprenant ainsi la mort terrible de mon ami, je pensai au pot de miel que m’avait laissé mon jeune fou. Qu’était-il devenu ?
En revenant au quai des Orfèvres, je demandai au garçon de bureau s’il se souvenait de ce qu’était devenu un pot de miel que je lui avais donné à garder. Je vis le pauvre homme blêmir, tourner ses doigts.
— Monsieur le commissaire, dit-il avec embarras, au moment où nous avons déménagé du quai de l’Horloge au quai des Orfèvres, j’ai retrouvé le pot. J’ai pensé qu’il se perdrait et je l’ai emporté chez nous, où nous l’avons mangé.
— Malheureux ! m’écriai-je, parodiant un mot célèbre, vous êtes tous empoisonnés !
Mon pauvre garçon de bureau eut un moment de violente émotion ; puis il se reprit en songeant que plus de deux mois s’étaient passés depuis l’absorption du poison et que, chez lui, personne n’était malade.
— Chef, me dit l’agent qui garde ma porte, il est tard. Si vous voulez bien, je vais dire que vous êtes sorti : sans cela, vous n’arriverez jamais à signer le courrier. Vous avez encore l’examen des candidats bourreaux.
Ah ! oui ! l’examen des candidats bourreaux ! encore un de ces vieux usages antédiluviens contre lesquels j’ai passé mon temps à protester. Je vous demande un peu en quoi M. Taylor, M. Cochefert ou votre serviteur sont capables de juger des dispositions spéciales d’un individu pour couper les têtes !
Est-ce parce qu’il n’y avait plus de candidats, M. Deibler paraissant éternel ; est-ce parce qu’on avait enfin compris l’absurdité de cet examen ? Dans les dernières années, je ne revis pas les élèves-bourreaux ; mais, à mon arrivée dans le service, c’était une des prérogatives du chef de la Sûreté de passer l’examen des candidats exécuteurs.
Quel étrange défilé ! Un séminariste, en rupture d’église, cherchant à gagner sa vie n’importe comment, sollicitant à la fois la place de cocher de fiacre et celle d’aide-bourreau ; un clerc de notaire tenté par le côté romanesque de ce titre « le Bourreau » ; un facteur qui s’est dit que c’est une bonne situation, où l’on ne travaille pas tous les jours ; des garçons bouchers qui ne voient pas grande différence entre ouvrir la gorge à un mouton et couper le cou à un homme. Que sais-je encore !
Quoique Berger, l’aide de Deibler, m’eût fait don d’une fort jolie guillotine en acajou, qu’on pouvait voir sur la cheminée de mon bureau, je ne demandais pas aux candidats de se livrer devant moi à des expériences, même sur un pantin. Je me contentais d’enregistrer les raisons qui, d’après eux, les engageaient à solliciter la succession de Monsieur de Paris.
D’une banalité à dégoûter tous les faiseurs de romans, les réponses de ces aspirants bourreaux. Elles pourraient toutes au fond se résumer ainsi : « Nous voudrions une place bien payée, où il n’y a pas beaucoup de travail. »
Quant aux préjugés de la foule, à l’horreur invincible qu’excite malgré tout dans notre société l’homme dont c’est le métier de tuer, il n’en était pas un seul qui s’en préoccupât, et même eût l’esprit ouvert à la compréhension de ces choses.
— Chef, il y a encore une dame qui demande à vous voir, pour affaire de Sûreté.
Une grande jeune femme, le visage recouvert d’une triple voilette, si épaisse qu’il est absolument impossible de distinguer ses traits, entre dans mon bureau :
— Monsieur Goron, ma démarche vous paraîtra peut-être singulière ; mais il y a si longtemps que je suis tourmentée par cette tentation, que je n’y tiens plus : je viens vous demander à entrer dans la police !
J’explique, à mon grand regret, que je n’ai point d’agents du sexe féminin, comme dans les services politiques, et que toute l’aide que la police politique peut accepter des femmes, c’est, à l’occasion, un renseignement utile…
— Mais ce n’est que cela que je viens vous offrir, monsieur Goron. Tenez, j’en ai un très précieux en ce moment. Madame X…, rue de Z…, non seulement tient une maison de prostitution clandestine, mais encore, toutes les nuits, fait jouer à la roulette.
Il est rare que le premier renseignement offert à la police par une femme ne soit pas une vengeance contre une rivale ou contre un amant infidèle.
J’en ai reçu beaucoup de candidates policières, presque autant que de soi-disant hommes du monde, désireux de toucher des gratifications pour les renseignements que leur situation les mettait à même de donner.
J’en ai renvoyé beaucoup au cabinet du préfet où l’on a pu leur indiquer les services spéciaux exigés des agents secrets politiques. Je n’acceptais, moi, que les renseignements pouvant réellement servir à la découverte des malfaiteurs ; mais j’ai toujours eu pour cette catégorie d’ « auxiliaires » une méfiance qui du reste ne m’a pas été inutile.
J’en reparlerai plus longuement bientôt, quand je m’occuperai des indicateurs.
Tans pis, je ne puis plus recevoir personne ; c’est à peine si j’ai le temps de signer mon courrier, car le chef de la Sûreté, s’il n’a pas la charge de décacheter tous le matins les 300 pièces de justice qu’on lui envoie, en revanche, a celle de lire et de signer tous les rapports de police adressés aux différents parquets de France, en réponse aux demandes reçues d’eux.
Au fond, cette formalité est absurde, et la signature du chef de la Sûreté n’a d’autre résultat que d’engager sa responsabilité, sans qu’il lui soit matériellement possible d’exercer le moindre contrôle.
Il ne peut même pas corriger les fautes d’orthographe ou de style de ses agents, puisque dans les bureaux de la Sûreté des rédacteurs spéciaux remettent ces rapports à peu près en français.
Quant à s’assurer de la véracité des renseignements fournis, le bon sens seul indique à quel point cette tâche est au-dessus des forces d’un homme, qui ne peut contrôler 300 enquêtes par jour.
Cette question est une des plus intéressantes et une des plus importantes, surtout en ce moment où l’on s’occupe tant de la réforme du Code d’instruction criminelle, et je veux profiter de l’occasion pour dire nettement ce que je pense « des rapports de police » tels qu’ils sont faits maintenant et tels qu’ils devraient l’être.
En France, heureusement ou malheureusement, je ne sais trop, on ne juge pas les accusés uniquement sur des faits, et les renseignements de moralité, les antécédents, ont une influence beaucoup plus grande qu’on ne se l’imagine sur l’esprit des juges et même des jurés. Donc, les trois quarts des gens, en réalité, sont jugés sur des rapports de police.
Or, comment sont faits la plupart de ces rapports ? Prenons l’exemple du Petit Parquet.
Là, on demande des renseignements la veille au soir, et il faut qu’ils soient complets pour l’audience du lendemain à la police correctionnelle.
Faut-il le dire ! cela se fait au petit bonheur, et neuf fois sur dix le rapport de l’agent est le résumé de ce que lui a dit le concierge de la personne sur laquelle le renseignement est demandé. Cela prouve une fois de plus qu’il est toujours bon d’être bien avec son concierge.
En réalité, les concierges sont des hommes comme les autres, ne valant ni plus ni moins que les autres, et qui ont simplement plus d’occasions que les autres citoyens d’avoir des difficultés avec les gens qui habitent leurs maisons.
Fatalement, le concierge aura toujours une tendance à exagérer le bien ou le mal. Comment diable voulez-vous qu’il soit strictement impartial ? La première réforme à faire, c’est que le juge fasse venir l’agent qui a écrit le rapport, et, après lui avoir fait prêter serment, l’oblige à donner la liste des gens qui lui ont fourni les renseignements. Ceux-ci seront appelés à leur tour et viendront expliquer les raisons qui les ont déterminés à qualifier l’inculpé d’honnête ou de malhonnête homme.
Il est probable que beaucoup d’affirmations dangereuses pour l’accusé disparaîtront comme par enchantement.
L’agent, qui saura qu’il engage sa responsabilité en signant un rapport, mettra un peu plus de circonspection à le rédiger, et les témoins, qui, bien vite, sauront les conséquences de paroles imprudentes, tourneront sept fois leur langue avant de répéter un cancan quelconque.
La responsabilité effective de l’agent en matière de rapport est la seule qui soit intéressante. La responsabilité du chef de la Sûreté n’est qu’une fantasmagorie.
Je me souviens à ce propos qu’un jour, dans une affaire de fraude au détriment de la douane, je fus pris violemment à partie par M Demange, à propos du rapport d’un de mes agents, que j’avais signé au milieu des 300 pièces de justice quotidienne.
M Demange, à qui toutes les questions de police sont familières, savait fort bien qu’il était impossible que je fusse parvenu à contrôler le rapport de mon agent, mais ma signature était au bas ; il s’en prenait au signataire, comme c’était son droit. Le rapport, du reste, était aussi catégorique que possible. Il disait du client de M Demange : « Cet homme laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la probité. »
Je fis venir l’agent qui avait rédigé le rapport et lui demandai des explications. C’était un type très curieux de Javert, qui parut tout étonné d’avoir à expliquer une chose aussi simple, aussi naturelle, aussi fatale : l’immoralité d’un homme sur lequel la justice demande des renseignements. « Comment ! monsieur le chef, me dit-il avec une indignation absolument naturelle dans ce cerveau pétri dans un moule spécial, comment, on s’étonne que j’aie pu dire de cet inculpé que sa moralité laissait à désirer ? Eh bien ! voici ce que j’ai appris sur lui. Il y a six ans, étant descendu dans un hôtel et manquant d’argent, il a laissé sa valise en gage. Huit jours après, il est revenu payer ; mais, comme on se méfiait de lui, pendant ce temps on avait ouvert la valise et l’on s’était aperçu que les vêtements qu’elle contenait étaient fort loin de représenter la somme de cent francs due à l’hôtel !… »
Quand je voulus expliquer à l’agent qu’on pouvait être un parfait honnête homme, et laisser pendant huit jours un gage insuffisant ; que la preuve indiscutable de la droiture de l’homme dont il s’agissait était justement qu’il était revenu reprendre son gage sans valeur et payer, mon subordonné me regarda avec stupéfaction. C’était un discipliné qui s’inclina devant mes observations, mais je devinai en lui une révolte de tout son être, et je suis certain qu’à partir de ce moment cet homme se dit : « Ce chef n’est pas un honnête homme, puisqu’il défend les coquins » !
Il est certain que, dans cette affaire, par exemple, si le juge d’instruction avait été appelé par la loi à contrôler le rapport de l’agent, il se serait aperçu, comme je l’ai fait moi-même, que ce brave inspecteur avait une compréhension dangereuse de la moralité des gens.
Étonnez-vous après cela que les rapports de police soient parfois si curieux !
Mais ce qui est odieux, c’est qu’ils fassent foi en justice, sans contrôle. Soixante-dix fois sur cent, et tous ceux qui sont au courant de ces questions trouveront que cette proportion est au-dessous de la vérité ; soixante-dix fois sur cent, les rapports de police, faits hâtivement par des hommes qui n’ont pas des habitudes d’esprit leur permettant de voir les choses avec une certaine philosophie, sont inexacts, incomplets et capables d’induire les magistrats en erreur, en bien comme en mal.
Car si parfois de braves gens peuvent être indiqués comme laissant beaucoup à désirer, sous le rapport de la moralité, il arrive parfois, en revanche, que de fieffés coquins, en excellentes relations avec leurs concierges, sont représentés comme des hommes menant une vie exemplaire. Il faut bien reconnaître que les rédacteurs chargés de mettre au net les renseignements des agents, font des efforts surhumains parfois pour remettre tout au point ; mais peut-on exiger d’eux qu’ils donnent la note juste, n’ayant pas pris eux-mêmes le renseignement ?
Donc, la première de toutes les réformes en matière de rapports de police, c’est la responsabilité effective de l’agent qui le fait, sa comparution comme témoin devant le juge d’instruction, ainsi que celle de toutes les personnes qui lui ont fourni des renseignements.
Les juges, qui ne manquent pas de besogne déjà, auront peut-être encore plus de travail, mais la justice trop expéditive est trop souvent le contraire même de la justice.
Quand j’ai parlé de ces choses à certains magistrats du parquet, ils m’ont répondu, avec raison sans doute, qu’avec ce système consistant à déranger à chaque instant les gens en les appelant en témoignage, on arriverait à ne plus obtenir de renseignements.
Eh bien ! alors, on jugerait les prévenus pour les faits eux-mêmes, et il vaudrait mieux se passer tout à fait de renseignements, que de juger sur des rapports erronés.
Il n’y a pas, du reste, que des enquêtes à faire dans les pièces de justice envoyées. Il y a aussi les mandats d’arrestation à exécuter.
De combien d’erreurs cette exécution n’est-elle pas l’occasion ? Il y a, du reste, pour cela une raison excellente : les trois quarts des pièces de justice envoyées par les parquets de province sont mal faites, incomplètes, et mériteraient, la plupart du temps, d’être renvoyées aux magistrats qui les ont rédigées sans renseignements suffisants ; mais il faudrait pour cela qu’il y eût un homme centralisant dans ses mains toute la police de France, et ayant par conséquent la préoccupation constante que dans tout le pays la police fût bien faite.
Je ne sais si au point de vue politique la création d’un ministère de police est un danger, mais je sais qu’au point de vue criminel c’est une nécessité ; nécessité sur laquelle d’ailleurs, je m’expliquerai plus longuement dans un autre chapitre.
Un parquet de province envoie à Paris le signalement (vague comme tous les signalements) d’un individu qui a commis une escroquerie à Pont-à-Mousson ou à Carpentras, et qui est supposé s’être réfugié à Paris, du côté de Belleville ou de Ménilmontant. Très souvent, le nom même de l’individu est écorché ; néanmoins, l’agent part avec ces indications incomplètes, et le voilà qui explore les hôtels meublés de Ménilmontant et de Belleville. Le hasard veut qu’un bonhomme dont le nom est à peu près semblable à celui du filou recherché, et dont le signalement correspond vaguement à celui que le parquet poursuivant a envoyé, est arrivé depuis peu de jours de Carpentras ou de Pont-à-Mousson. Naturellement, l’agent l’arrête et l’homme doit s’estimer très heureux si son identité est reconnue avant qu’on l’ait expédié les menottes aux mains au parquet qui le réclame, car les magistrats parisiens n’ont pas le droit d’intervenir dans l’exécution des mandats de province.
Ainsi, un jour, nous reçûmes du parquet de R… l’ordre d’arrêter, comme coupable d’infanticide, une jeune fille, gouvernante chez un des grands photographes parisiens. La pauvre fille jurait ses grands dieux qu’elle n’avait jamais eu d’enfant, et réclamait un simple examen médical pour prouver son innocence.
Le juge d’instruction qui, à Paris, est chargé de veiller à l’exécution des mandats de province, ne put y consentir, bien qu’il fût persuadé, comme moi, qu’elle n’était pas coupable. Malgré ses protestations, malgré les protestations de son patron, il fallut que la malheureuse s’en allât à R… entre deux gendarmes.
Là, il est vrai, les médecins reconnurent qu’elle était vierge !…
On ne peut se douter des tracas, des ennuis sans nombre que donne au chef de la Sûreté l’exécution de ces mandats, dont il n’est cependant en quoi que ce soit responsable.
Malheureusement, il y a en province des magistrats qui lancent parfois les mandats avec une trop grande précipitation. Il suffit qu’on dépose une plainte contre un individu et que cet individu ait quitté la ville au même moment pour qu’ils mettent sur le dossier : « X… en fuite. »
Et, le lendemain, ils envoient un mandat à la Sûreté.
C’est ainsi qu’un beau matin, un de mes amis vint me réclamer, tout bouleversé, une jeune femme extrêmement connue dans toute la société parisienne, qui avait été arrêtée par un de mes agents, sur un mandat envoyé par le parquet d’une ville d’eaux du Midi.
J’ignorais absolument cette arrestation et je fis aussitôt chercher cette dame au Dépôt, où elle était déjà écrouée. La pauvre femme était dans un tel état de prostration qu’il fut d’abord difficile de la faire parler ; enfin, tout s’expliqua,
Dans la ville d’eaux où elle se trouvait, elle avait acheté un bijou d’un certain prix, prenant l’engagement de le payer dans quinze jours ; puis elle était venue simplement à Paris afin de se procurer l’argent nécessaire à ce payement, argent qu’elle avait, du reste, chez elle, et qu’elle offrait.
Le bijoutier, apprenant qu’elle était partie pour Paris, avait porté plainte, et un magistrat, sans se rendre bien compte de l’affaire, sans réfléchir qu’il n’y avait pas, en l’espèce, le délit caractérisé d’escroquerie, n’avait pas hésité à lancer un mandat.
Le comble est que madame X…, qui n’avait incontestablement commis aucun délit, qui offrait de payer le prix qu’on lui réclamait, aurait été forcée, elle aussi, de s’en aller, entre deux gendarmes, dans sa ville d’eaux, si l’émotion ne l’eût rendue si sérieusement malade, qu’elle était beaucoup plus intransportable que Cornélius Herz quand le docteur Brouardel le visita.
On eut alors le temps d’écrire au parquet de la ville du Midi. Tout s’expliqua, et la plainte fut retirée.
Il y a donc des réformes sérieuses à opérer dans l’exécution des mandats de province.
D’abord, il faut invariablement renvoyer toutes les pièces de justice incomplètes. Ensuite, il faut que les magistrats de Paris aient le pouvoir de faire remettre immédiatement en liberté les personnes arrêtées à tort, sur l’ordre de leurs collègues de province, et dont l’innocence absolue apparaît au premier examen.
Il ne faut pas qu’à la fin du dix-neuvième siècle nous assistions à ce spectacle odieux : un magistrat obligé, par respect de la fôorme, d’envoyer à Romorantin ou à Figeac, les menottes aux mains, et en compagnie de deux gendarmes, un pauvre diable qu’il sait pertinemment être innocent.
C’est cependant ce qui arrive à l’heure actuelle…
Je finis à peine de signer le courrier, quand un agent entre dans mon bureau, l’oreille basse, et dit en se grattant la tête :
— Patron ! nous avons fait une gaffe.
— Encore ? Laquelle ?
— Eh bien ! vous savez, le monsieur qui est venu ce matin dénoncer le voleur des 300,000 fr. dérobés à une banque de province, il nous a mis dedans !
Tout s’explique.
Le matin, en effet, un monsieur très honorable était venu nous dire que si nous voulions arrêter le fameux voleur des 300,000 francs que nous recherchions depuis si longtemps, c’était bien facile, attendu que cet homme s’était réfugié à Paris, dans le quartier des Buttes-Chaumont, où il exerçait le commerce de marchand de thé et de café.
Le voleur recherché avait deux signes particuliers destinés à le faire reconnaître.
Il avait des varices à la jambe droite et une taie sur l’œil gauche. On avait trouvé aussitôt le mandat qu’on avait reçu jadis, et qui, par hasard, était très complet et même agrémenté d’une photographie.
L’homme très honorable qui était venu faire cette déclaration, uniquement dans l’intérêt de la justice, et qui ne pouvait être confondu avec ces indicateurs louches qui cherchent à tirer parti de leurs délations, connaissait le voleur depuis son enfance ; il avait été élevé avec lui, et du moment où il affirmait de la façon la plus absolue qu’il le reconnaissait, il y avait gros à parier qu’il ne se trompait pas.
Néanmoins, l’agent qui fut chargé d’exécuter l’ancien mandat reçut l’instruction formelle de n’arrêter le marchand de thé et de café que si, au dernier moment, son ami d’enfance persistait à le reconnaître et disait une dernière fois : « Vous pouvez sans crainte lui mettre la main au collet, c’est bien lui. »
Il est certain que j’avais pris toutes les précautions possibles, et l’agent, de son côté, se conforma scrupuleusement aux instructions données. Il n’arrêta l’homme que sur une dernière affirmation du dénonciateur, affirmation encore plus précise que les autres, si possible.
Mais voici que l’homme arrêté fait un vacarme du diable ! On le conduit au poste et on vérifie que, non seulement il a une taie sur L’œil gauche, mais encore des varices à la jambe droite. Malgré ce signe de reconnaissance si évident, le marchand de thé proteste avec une indignation si grande, qu’on le conduit devant le commissaire de police du quartier. Là, il établit nettement, en produisant tous ses papiers, qu’il se nomme S…, tandis que le voleur s’appelle R… et qu’il demeure dans le quartier depuis sept ans !
Devant l’évidence de ces preuves, le commissaire remit le marchand de thé en liberté. Il ne pouvait avoir été, en même temps, négociant à Paris et employé dans une banque d’une ville de la frontière. Mais il manifestait, paraît-il, la plus violente mauvaise humeur de sa désagréable aventure, et il avait dit à l’agent : « Je vais écrire aux journaux. »
C’est pour cela que mon pauvre inspecteur avait l’oreille si basse, quand il était entré dans mon cabinet.
— Allons ! dis-je, quand on a fait une gaffe de cette importance, comme vous dites, il faut savoir la réparer.
Et emmenant avec moi Domergue, nous voilà partis aux Buttes-Chaumont.
— Monsieur ! dis-je au marchand de thé qui n’avait pas l’air d’être encore de bonne humeur, je viens vous faire mes excuses, pour ce qui est arrivé ce matin ; mais je vous ai apporté la photographie de votre sosie et son signalement ; jugez vous-même si une confusion n’était pas possible !
La ressemblance entre la photographie du voleur recherché et lui-même était si grande, qu’il s’écria :
— Vous avez raison ! si l’on m’avait fait voir par hasard cette photographie, j’aurais dit : « Tiens ! un portrait de moi que je ne connaissais pas. » Oui, monsieur Goron ! je vous remercie de m’avoir montré cela. Je comprends maintenant que les erreurs judiciaires soient possibles.
Cette histoire très simple et très véridique prouve, d’une façon saisissante, combien il est facile de se tromper ; et malheureusement les gens arrêtés à tort n’ont pas toujours, comme le marchand des Buttes-Chaumont, des preuves certaines et immédiates à donner de l’erreur commise à leur endroit.
Quand nous eûmes échangé toutes nos explications, mon homme voulut me conduire au café, où il convoqua solennellement tous ses voisins, et alors je lui donnai la réhabilitation publique à laquelle il avait droit, de telle façon qu’il ne pût, à son égard, rester une mauvaise pensée dans l’esprit de personne. Nous faillîmes seulement nous brouiller au moment du paiement des consommations. Je ne pouvais accepter qu’il payât, et lui y tenait absolument. Enfin, il céda.
Et, après avoir ainsi arrangé cette affaire, je pus regagner à la hâte le quai des Orfèvres, où je pensais bien pouvoir enfin dîner tranquille ; mais le chef de la Sûreté est l’homme du monde qui peut le moins disposer de son temps à l’avance.
Àpeine rentré, c’est une autre affaire dont il faut que je m’occupe — une dame a été arrêtée dans un magasin de nouveautés ; elle avait dans son parapluie un coupon de dentelles, et un inspecteur avait cru devoir la mener chez le commissaire de police. Scène de larmes terrible de la part de la malheureuse, qui refusait avec un entêtement extraordinaire de dire qui elle était. On l’avait conduite à la Sûreté, pensant que nous pourrions retrouver son identité plus rapidement que le commissaire de police du quartier.
Mon secrétaire l’avait interrogée habilement et avait compris que la malheureuse femme n’était ni une voleuse, ni une kleptomane. Elle avait été tout simplement victime, comme beaucoup, d’un hasard ; en passant, son parapluie avait accroché un coupon de dentelles, et elle ne s’en était pas aperçue.
Voyant que nous ne cherchions pas à la trouver coupable, elle nous dit qui elle était, et les meilleurs renseignements furent recueillis sur elle. Tout fut arrangé et elle partit libre.
On ne se doute pas des dangers que court une femme dans ces immenses magasins de nouveautés, surtout les jours d’exposition, de grandes mises en vente !
On frémit quand on songe qu’il suffit qu’une femme accroche en passant un objet avec son manteau ou son ombrelle pour qu’elle puisse être arrêtée par un inspecteur du magasin, qui sera de très bonne foi, sans doute, mais qui, hypnotisé par sa préoccupation de chercher des voleuses et absolument spécialisé dans ses fonctions, n’aura pas su bien regarder.
Lorsqu’au moment des grandes mises en vente d’hiver ou de printemps, les magasins me demandaient des agents, leur personnel de surveillance ordinaire étant insuffisant, je donnais à mes hommes des instructions très précises, dont ils ne devaient se départir à aucun prix.
Je leur défendais d’arrêter quiconque n’aurait pas, devant leurs yeux, pris un objet avec la main, et ils avaient ordre de ne s’emparer des voleuses qu’à la sortie du magasin, une fois qu’elles seraient déjà dans la rue, afin qu’elles ne pussent pas dire qu’elles allaient payer à la caisse les objets dont elles s’étaient emparées.
Cette question des vols dans les magasins de nouveautés est une des plus délicates qui soient, et il est probable que je l’étudierai plus tard dans un autre ouvrage.
Quoi qu’il en soit, il y a déjà une grande amélioration dans la façon dont est organisée cette police particulière, depuis qu’une circulaire du parquet a formellement interdit aux magasins de se faire justice eux-mêmes. Jadis, dès qu’un inspecteur arrêtait une femme, il la conduisait dans le cabinet d’un de ses chefs, et, là, on la faisait fouiller. Après ses aveux, tout s’arrangeait avec une amende au profit des pauvres.
Le parquet a formellement défendu ces pratiques, et il a eu raison, car on sait ce que valent les aveux dans ces conditions. De plus, il appartient à la justice seule de punir ou d’absoudre, quand un délit de cette nature a été commis.
Aujourd’hui, les inspecteurs des magasins de nouveautés n’ont plus qu’un droit : celui de conduire la femme qu’ils ont arrêtée au commissariat de police du quartier.
Certes, il y a un nombre considérable de voleuses dans les magasins de nouveautés, et je ne voudrais pas qu’on crût que toutes les femmes arrêtées sont des victimes innocentes ; mais, chose curieuse, il y en a fort peu pour lesquelles le vol soit un métier.
Ce qui frappe surtout les commissaires de police qui font les perquisitions nécessaires, après les arrestations, c’est la quantité extraordinaire d’objets, et d’objets tout à fait bizarres, que l’on trouve chez les voleuses. Ce sont souvent des collectionneuses plutôt que des criminelles ; elles entassent avec une passion d’antiquaire tout ce qu’elles peuvent prendre, mais se gardent de le vendre.
Je me souviens que, dans une perquisition chez une femme dont le mari était riche, d’ailleurs, je trouvai trois douzaines de bas pour des enfants de trois ans, et cette femme n’aurait su que faire de cette marchandise. Incontestablement, de ces bazars immenses, où la femme trouve réuni tout ce qui peut la tenter, il se dégage une attraction bizarre, — et peut-être un hypnotisme particulier.
La kleptomanie, devenue une maladie mentale, cataloguée par les médecins, a été créée, incontestablement, par la tentation perpétuelle qu’est pour la Parisienne le grand magasin de nouveautés devenu une puissance formidable depuis que, par le grand nombre de ses annonces, il s’assure la bienveillance de presque tous les journaux.
Àpropos des perquisitions faites par les commissaires de police chez les voleuses prises dans les grands magasins, il m’est arrivé une aventure tout à fait originale et qui soulève, du reste, un très intéressant problème policier.
Un beau matin, je vis arriver à la Sûreté un homme fort bien, employé dans une importante administration, qui me dit : « Monsieur le chef de la Sûreté, je viens vous demander de vouloir bien rechercher ma maîtresse, qui a disparu, et les circonstances mystérieuses dans lesquelles elle a quitté sa maison, hier, dans l’après-midi, me font craindre qu’elle n’ait été assassinée ».
Naturellement, je pressai mon interlocuteur de questions et j’appris, en effet, que sa maîtresse avait disparu dans des circonstances étranges. Les concierges racontaient que, vers quatre heures de l’après-midi, ils avaient vu rentrer madame X… avec quatre individus « qui avaient de mauvaises figures et qui marquaient mal ».
Une heure après, ces quatre individus étaient descendus l’un après l’autre et les deux derniers emportaient une grande malle très lourde.
Or c’était le moment où l’affaire Gouffé avait donné aux malles une célébrité particulière.
— Mon Dieu ! monsieur, s’écria le pauvre homme, pourvu que ces misérables n’aient pas tué ma pauvre Louise et ne l’aient pas mise dans cette malle ! Toute la nuit, j’ai espéré la voir rentrer ; ce matin, comme elle n’était pas encore là, j’ai pris le parti de venir à vous.
Je prévins le parquet, et il fut décidé que je me rendrais au domicile de la femme disparue, en compagnie du procureur de la République et du commissaire de police du quartier.
Pendant qu’on était allé chercher un serrurier pour ouvrir la porte, nous commençâmes par interroger les concierges.
Leur récit fut encore plus dramatique, s’il est possible, que celui de l’amant de la disparue.
L’homme et la femme tremblaient encore de frayeur en parlant des individus que madame X… avait ramenés la veille chez elle. Ils marquaient si mal, que le concierge avait pensé tout de suite à les faire arrêter ; mais il n’avait pas osé laisser sa femme seule dans la loge pour aller chercher les gardiens de la paix. « Du reste, ajouta-t-il, je crois bien qu’il y en avait un cinquième qui faisait faction devant la porte et qui m’aurait tué si j’avais voulu passer. »
Évidemment, les poltrons ont une façon particulière de voir les choses ; néanmoins, ces dépositions étaient impressionnantes. Mais ce qui nous frappa bien davantage, lorsque le serrurier eut ouvert la porte, ce fut l’aspect de l’appartement, qu’on aurait dit avoir été mis au pillage.
Des robes, des draps, du linge, étaient jetés pêle-mêle sur le lit ; les tiroirs de tous les meubles étaient ouverts, et l’on voyait bien qu’ils avaient été bousculés ; l’armoire à glace, notamment, était sens dessus dessous. À terre, gisaient des papiers qu’on avait dû parcourir à la hâte.
Nous nous consultâmes, et nous fûmes tous d’avis qu’il y avait là une affaire mystérieuse, tout à fait étrange, et qu’un crime était possible.
Cette dernière hypothèse surtout était acceptée avec le plus grand enthousiasme par le commissaire de police du quartier — qui sur le point de prendre sa retraite et n’ayant jamais eu à diriger une enquête criminelle importante, entrevoyait avec joie une nouvelle affaire Gouffé, qui le mettrait un peu en évidence et retarderait son départ.
Il y avait, dans la déposition des concierges, un point très précis qui était particulièrement inquiétant. Ils déclaraient avoir vu rentrer madame X… avec les quatre hommes de méchante mine et affirmaient qu’elle n’était point redescendue avec eux. Après le départ des patibulaires personnages, la concierge était venue sonner à la porte et personne ne lui avait répondu. On avait attendu le retour de l’amant, qui, tous les soirs, vers sept heures, rentrait de son bureau.
Malheureusement, ce jour-là, il avait oublié d’emporter sa clé et il n’avait pas osé faire venir un serrurier pour ouvrir un appartement qui, en réalité, n’était pas le sien.
Nous avions pris bonne note de tous ces détails quand, en continuant la perquisition, nous trouvâmes, tout à coup, dans un petit coffret entr’ouvert, 400 francs en or qui avaient évidemment été dédaignés par les voleurs.
Ceux-ci, en effet, ne pouvaient avoir oublié de regarder ce que contenait ce coffret, placé bien en vue sur la commode, et dont le couvercle entr’ouvert laissait apercevoir l’or.
Le vol n’était donc pas le mobile du crime.
Tout à coup, Herbain, qui m’accompagnait et qui savait admirablement fouiller partout quand il perquisitionnait, souleva un matelas, un sommier, et s’aperçut que ce dernier était à double fond.
— Ah patron ! s’écria-t-il avec cet accent de gamin de Paris qu’il savait prendre parfois, tout s’explique, c’est une voleuse de magasins !
En effet, dans le double fond du sommier apparaissaient une dizaine de coupons de soie de couleurs différentes, des ombrelles, des bas, etc., portant tous encore l’étiquette du magasin où ils avaient été pris.
— Voyez-vous, patron ! continua Herbain, la dame est simplement au clou !
C’était un trait de lumière. Naturellement l’amant de la dame protestait avec indignation ; mais, plus je réfléchissais, plus je trouvais que mon secrétaire devait avoir raison. Nous envoyâmes à la hâte prendre des informations chez les commissaires de police dont dépendent les principaux magasins de nouveautés. Herbain avait deviné juste. M X…, que son amant s’imaginait morte, peut-être découpée en morceaux, et partie certainement pour un monde meilleur, dans une malle, comme l’infortuné Gouffé, était tout simplement au Dépôt !
Les hommes patibulaires qu’elle avait ramenés chez elle étaient : le commissaire de police du quartier où elle avait été prise, son secrétaire et deux inspecteurs.
Enfin, on s’expliqua facilement comment et pourquoi les concierges n’avaient pas vu redescendre leur locataire. La malheureuse femme arrêtée n’avait eu qu’une pensée, éviter d’être vue par ses concierges en compagnie de gens de police. Elle avait supplié le commissaire de police de la laisser sortir rapidement, au moment où les deux inspecteurs, s’approchant de la loge du concierge, attireraient son attention. Elle avait profité de ce court instant et s’était glissée hors de la maison sans être vue.
Cette terreur de l’opinion de son concierge est la caractéristique du Parisien. J’ai vu des gens, en prison depuis deux mois, refuser d’indiquer leur domicile, uniquement pour que leurs concierges ne sussent pas qu’ils étaient sous les verrous.
Cette histoire est la preuve qu’il existe dans la police parisienne, telle qu’elle est organisée, une grande lacune, et une lacune qu’il serait, pourtant, bien facile de combler.
Il est évident que le procureur de la République et le chef de la Sûreté ne se seraient point dérangés pour un crime imaginaire, alors que la personne prétendue disparue était tout simplement au Dépôt, si l’on avait l’habitude de dresser, chaque matin, une liste complète des personnes arrêtées la veille, et de la communiquer au préfet, au procureur de la République, au chef de la Sûreté et à chacun des commissaires de police, sur le quartier desquels habitent les hommes ou les femmes écroués au Dépôt. Non seulement cette formalité, toute simple, et que la police de l’avenir ne saurait oublier, empêchera des vaudevilles du genre de celui que je viens de raconter, vaudevilles dans lesquels la justice et la police perdent un peu de leur majesté, mais cette simple liste facilitera les recherches judiciaires dans des proportions dont on ne se doute pas.
Cette petite dépense fera même faire de grosses économies au Trésor. Si la liste dont je viens de parler avait existé, je n’aurais pas parcouru la moitié de l’Europe à la recherche de Gutentag, le faux complice de Pranzini, alors que mon homme était tranquillement dans une cellule de Mazas.
Nous n’aurions, du reste, rien à innover. À Londres, deux fois par jour, un rapport de toutes les opérations policières est communiqué aux principaux fonctionnaires de Scotland Yard et aux chefs de toutes les stations de police.
Pour en revenir aux voleuses de magasins, et aux erreurs très possibles dans les arrestations, il est un moyen, pour les magistrats, d’en éviter beaucoup : c’est celui de ne pas se laisser influencer par l’attitude des inculpés, dans ces affaires comme dans toutes les autres du reste.
J’avoue qu’un grand nombre d’hommes s’occupant des choses de police ne sont pas de cet avis ; ils tirent du trouble ou de l’assurance des inculpés qu’ils ont devant eux des conséquences d’innocence ou de culpabilité qui, d’après mon expérience, ne signifient absolument rien.
Parce qu’une personne rougit, pâlit, ou même éclate en sanglots, ce n’est pas une raison pour qu’elle soit coupable. La plupart du temps, l’effroi, le désespoir sont simplement causés par l’intervention de la police. Et l’exemple est plus saisissant que partout ailleurs dans les affaires de vols dans les magasins de nouveautés. Les femmes arrêtées ont non seulement peur de la police, mais encore de leurs maris, de leurs familles, du monde. Elles se trouvent pendant quelques heures dans un désarroi moral tel, qu’elles en arrivent à refuser de donner jusqu’à leur nom, comme la pauvre dame innocente dont j’ai parlé tout à l’heure.
Il y en a même qui font mieux ; il y en a qui mentent, donnent de faux noms et de fausses adresses, et ce n’est point du tout une preuve qu’elles soient coupables !
Le mensonge, du reste, en pareille matière, très souvent, ne prouve rien. Il y a des gens qui éprouvent le besoin de toujours mentir dès qu’ils se trouvent en présence d’un magistrat. On pourrait croire qu’ils s’imaginent que la justice va leur tendre un piège. J’ai vu cent faits établissant la vérité absolue de ce que je viens de dire.
Ainsi, je me souviens de l’aventure curieuse de deux Auvergnats, le mari et la femme, qui étaient accusés de recéler une quantité considérable de fromages pour le compte d’une bande noire.
Des témoignages indiscutables établissaient que des multitudes de fromages leur avaient été envoyés, et, malgré cela, ils niaient avec un entêtement de mulets, opposant les dénégations les plus formelles à tous ceux qui prétendaient savoir qu’ils avaient reçu les fromages en question. J’avais recueilli de bons renseignements sur leur compte. J’essayai de leur faire comprendre que, s’ils étaient de bonne foi, le fait d’avoir acheté des fromages à des voleurs ne constituait pas le moins du monde un délit. Paroles perdues ! Ils s’obstinaient dans leurs dénégations entêtées.
Malgré nos efforts, ils nièrent encore, ils nièrent bêtement contre toute évidence, et ils firent ainsi trois mois de prévention.
Or, au procès, il fut établi, clair comme le jour, qu’ils avaient acheté ces fromages un prix très raisonnable, et qu’ils ne se doutaient nullement que les vendeurs fussent des voleurs. Bien entendu, mon Auvergnat et sa moitié furent acquittés.
S’ils n’avaient point menti dès leur arrestation, s’ils avaient tout bêtement dit la vérité, ils ne seraient point restés un jour en prison.
Mais voici une histoire qui prouve, d’une façon encore plus saisissante, les conséquences que le mensonge peut avoir en matière d’enquêtes judiciaires.
Un jour, le parquet reçut une lettre anonyme, dénonçant un ouvrier nommé B… comme l’auteur d’un assassinat commis peu de temps auparavant dans les environs de Mâcon.
On avait, un matin, trouvé, au milieu d’un bois, la gorge coupée, le cadavre affreusement défiguré d’une jeune femme.
Les principaux indices permettant de retrouver l’identité de la victime étaient une robe noire très simple, un chapeau à plumes et du linge marqué M. P. Enfin, détail intéressant, on avait ramassé près du corps un râtelier de la maison américaine A… qui avait été arraché de la bouche.
Or, la maîtresse de l’individu dénoncé avait justement pour initiales M. P., et elle avait disparu d’une façon mystérieuse.
B… lui-même, disait-on, avait quitté Mâcon la veille du jour où le cadavre avait été trouvé dans le bois. Des témoins affirmaient que cet homme avait, à plusieurs reprises, proféré des menaces de mort contre sa maîtresse, qui l’avait quitté pour prendre un autre amant, nommé H…
Dès que j’eus tous ces renseignements en ma possession, je fis rechercher B… que mes agents retrouvèrent au bout de quelques jours.
Bien entendu, il nia avec énergie avoir tué sa maîtresse, mais se mit à mentir avec la plus dangereuse prolixité.
Ainsi, les médecins avaient cru pouvoir affirmer, après l’examen du cadavre, que le crime avait été commis le 14 juillet dans la soirée, ce qui résultait, du reste, des témoignages. B… déclara qu’il avait quitté Mâcon le 12 juillet, qu’il s’était arrêté à Dijon et à Fontainebleau, et qu’il était arrivé à Paris dans la nuit du 13 au 14.
La date de la Fête nationale servant de point de repaire, il était facile de contrôler cet alibi.
Or, les télégrammes lancés de divers côtés établirent que B… n’avait dit que des mensonges et qu’il avait quitté Mâcon seulement le 14 juillet au soir, précisément à une heure permettant de mettre le crime à son actif.
D’un autre côté, un grand nombre de témoins avaient reconnu dans le cadavre, si défiguré qu’il fût, mademoiselle M. P…, la maîtresse de B…
Le jour où tous l’avaient vue pour la dernière fois, elle portait une robe noire et un chapeau à plumes, tout comme le cadavre. Enfin, tout le monde le savait, et B… ne le niait pas, mademoiselle M. P… portait un râtelier qui lui avait été fourni par la maison américaine A…
Chaque jour, B… s’enferrait un peu plus dans ses mensonges ; son affaire était claire, les jurys étant impitoyables pour les accusés qui nient avec un entêtement imbécile.
J’aurais parié gros que sa tête était destinée au bourreau et tous les journaux locaux le désignaient déjà comme le coupable du crime du bois de……, quand, tout à coup, nous reçûmes un télégramme d’une ville du Midi nous annonçant que mademoiselle M. P…, en chair et en os, n’ayant point du tout l’apparence d’un fantôme, s’était présentée devant le procureur de la République, en compagnie de M. H…, son nouvel amant.
« Je viens de lire dans les journaux, avait-elle dit, que j’ai été assassinée et que mon assassin est mon ancien amant. Je ne puis pourtant pas passer pour morte et faire couper le cou à un homme qui m’a beaucoup aimée. » Nous n’avions plus qu’à faire remettre B… en liberté, ce qui fut fait séance tenante.
Le plus amusant de l’histoire, c’est qu’avant de me quitter et après m’avoir remercié des petites attentions que j’avais eues pour lui, mon gaillard me déclara que c’était lui l’auteur de la lettre anonyme !
Sa maîtresse l’ayant brusquement quitté, sans lui dire où elle allait, il avait voulu profiter de la coïncidence du costume, et surtout de celle du râtelier, pour faire simplement rechercher sa dulcinée par la justice. Il avait été ensuite effrayé de voir que toutes les coïncidences se retournaient contre lui et qu’il pouvait en effet très bien passer pour l’assassin ; il s’était mis alors à mentir, à mentir de parti pris, ne se rendant pas compte que cela ne servait qu’à l’enferrer.
Il avait aussi une autre pensée, assez canaille : il avait voulu occasionner de graves ennuis à son rival H… !
Dans tous ses interrogatoires, il revenait sur le cas de celui-ci. « Pourquoi donc, répétait-il, c’est-y moi et pas lui l’assassin ? »
Il mettait même tant d’entêtement dans cette dénonciation, que, malgré toutes les preuves accumulées de sa culpabilité, je venais de donner l’ordre de rechercher cet amant bizarre qui ne donnait pas signe de vie depuis que l’on parlait de l’assassinat de sa maîtresse.
Je dois même dire que certains de mes agents étaient persuadés que celui-là avait été lui aussi tué par B… et que bientôt on retrouverait son cadavre !
Il me semble qu’il ne faudrait pas beaucoup d’imagination à un romancier pour transformer cette erreur judiciaire burlesque en un drame terrible.
Supposez, un instant, que mademoiselle M. P… ait eu une raison quelconque pour quitter incognito la France, et que son nouvel amant l’ait accompagnée en Chine ou au Japon, sans laisser, lui aussi, la moindre trace de son départ ; supposez que tous deux, s’en allant ainsi au diable, soient restés quelques mois sans trouver un journal français, c’était juste le temps nécessaire pour juger B…, le condamner et lui couper le cou.
… Mais je me lance dans de trop longues digressions ; je reviens à la journée calme d’un chef de la Sûreté, à la journée où il n’y a pas d’assassins à rechercher.
Enfin, j’ai pu me mettre à table vers les huit heures et demie du soir, enfiler un habit noir et m’installer à l’Opéra, dans un confortable fauteuil, au moment où commence le troisième acte des Huguenots.
Elles sont rares, les bonnes soirées d’un chef de la Sûreté. Mais le rideau vient à peine de tomber sur le final : « Vive notre reine ! Vive la plus belle ! Vive à jamais ! » quand, dans le couloir des fauteuils d’orchestre, j’aperçois la figure de Ducrocq, mon secrétaire.
— Qu’y a-t-il donc ?
— Chef ! me dit-il, il faut que vous reveniez bien vite. Vous savez, la bande de Pantin ! ces cambrioleurs, ces dévaliseurs de grande route, le juge vous les a donnés pour la nuit. Or il n’a quitté le Palais que très tard et quand, on a amenés ces gaillards-là, à la Sûreté, on a songé d’abord à les faire manger, et nous n’avons pu vous prévenir avant que vous ne partiez.
Allons ! il était écrit que je ne pourrais entendre un opéra jusqu’au bout.
Je n’avais qu’à prendre mon pardessus et suivre Ducrocq, ressaisi tout de suite par l’amour du métier, par cette sorte de fièvre qui s’empare des gens de police, quand ils se sentent prêts à toucher le but qu’ils se sont assigné. La bande de Pantin ! Il y avait trois mois que nous avions à Mazas une vingtaine d’escarpes, ayant terrorisé pendant plusieurs mois la banlieue du Nord de Paris, et nous ne pouvions obtenir d’eux aucun aveu.
Nous savions que nos gredins avaient commis plus de cent vols, ou attentats à main armée, et il y en avait à peine sept pour lesquels quelques-uns d’entre eux avaient avoué. Pour le reste, les preuves manquaient.
Le juge et moi nous étions énervés, à la fin, de cette défense énergique. Il était certain que les coquins avaient trouvé le moyen de correspondre à Mazas, probablement par le fameux tube acoustique — les water-closets — qui servait à Ménégant et aux affiliés de la bande Catusse pour préparer leurs plans d’évasion.
Tous s’entendaient dans une commune dénégation et dans un silence évidemment combiné.
Las de ne pouvoir rien obtenir d’eux, le juge me les avait abandonnés.
— Tâchez, m’avait-il dit, d’en tirer quelque chose à votre cuisine de la Sûreté.
J’avais demandé pour cela qu’on me les confiât toute une nuit, qu’on ne les fît point rentrer à Mazas et qu’on les laissât à ma disposition jusqu’au lendemain.
Dans la journée, je n’aurais pas eu le temps nécessaire pour interroger ces gaillards-là comme je le voulais ; il m’eût été impossible de les cuisiner, comme disaient les agents… Malheureusement, le juge, sans le vouloir, m’avait donné cette besogne juste le soir où j’espérais entendre les Huguenots jusqu’à la fin !
N’importe, j’avais déjà oublié l’opéra de Meyerbeer, quand j’arrivai au quai des Orfèvres, passionné comme un chasseur qui sait qu’il va trouver le gibier au gîte.