Partie 4 · L’assassin du général Seliverstoff
Mes souvenirs sur les anarchistes, doivent être complétés par ce qu’il m’a été permis de connaître des nihilistes russes.
Cette secte, quoi qu’on en ait dit, n’a rien à voir avec l’anarchie ; c’est un parti politique particulier à la Russie, une sorte de religion négative qui excite chez ses adeptes le fanatisme des sectes orientales, et dont le mysticisme n’est pas accepté par les anarchistes. Ceux-ci attaquent la société, les nihilistes veulent détruire le pouvoir du tsar. En réalité, ils n’ont guère qu’un principe commun : l’emploi des moyens violents, la dynamite ou le poignard.
On sait quelle fut la succession des crimes des nihilistes, et quelles furent les difficultés du gouvernement français, quand M. Andrieux, préfet de police, fit arrêter à Paris Hartmann, qui avait essayé de faire sauter, près de Moscou, le train du tsar.
Depuis cette époque, on s’était contenté de surveiller à Paris les réfugiés russes, quand, en 1890, on apprit que des nihilistes habitant la capitale faisaient des expériences d’explosifs dans le bois de Montfermeil.
Tous d’ailleurs avaient été expulsés de Suisse, à la suite d’expériences analogues faites dans les environs de Zurich, où deux d’entre eux avaient été grièvement blessés.
La Préfecture de police ouvrit une enquête, et acquit bientôt la certitude qu’un, certain nombre de nihilistes, en effet, préparaient des bombes, qu’ils avaient ensuite, disait-on, l’intention de faire passer en Russie.
Le gouvernement, prévenu, donna ordre de les poursuivre, conformément à la loi qui punit « les fabricants et les détenteurs de machines ou engins meurtriers », et d’arrêter les nihilistes les plus dangereux.
On fit une sorte de rafle, on arrêta tous les étudiants moscovites qu’on savait en relations avec les révolutionnaires de leur pays.
Je ne fus chargé que de mettre la main sur le doyen des réfugiés, un Russe nommé Orloff, qui avait une barbe de Christ merveilleuse et des yeux très doux.
Il suffisait de le voir un instant, pour comprendre qu’on avait devant soi un doux fanatique, un apôtre convaincu, un homme décidé à donner sa vie avec la tranquillité des premiers chrétiens.
Son existence avait été extraordinairement dramatique.
Élevé au collège de la noblesse, à Nijni-Nowgorod, il s’était jeté jeune dans le mouvement nihiliste. Ce noble, pour donner le bon exemple, pour montrer qu’il était bien le frère des travailleurs, s’était fait ouvrier serrurier. Il avait profité de cette situation pour organiser parmi ses camarades une propagande acharnée, et, compromis dans une émeute d’étudiants, il fut emmené dans un convoi de prisonniers politiques pour la Sibérie orientale.
Au moment où le train qui l’emportait vers Moscou — car c’est de cette ville que partent tous les convois pour la Sibérie — filait à toute vitesse dans la campagne blanche de neige, les gendarmes qui le gardaient eurent la bonne idée de s’endormir, s’imaginant qu’un homme n’aurait jamais l’audace de risquer la mort en sautant d’un train ainsi lancé. Orloff sauta tout de même, et ne se fit aucun mal.
Il gagna alors à pied Moscou, où il savait trouver des amis qui lui fournirent de l’argent et lui donnèrent le moyen de se rendre à Odessa, d’où il s’embarqua pour Marseille.
Une fois en France, il vint à Paris, et s’embaucha comme mécanicien dans une usine dont il fut bientôt un des meilleurs ouvriers.
D’après ce que dirent alors les journaux, car je n’en ai pas su davantage, Orloff à Paris était resté en rapports avec ses amis nihilistes demeurés en Russie, et on avait trouvé sa main dans un complot contre la vie de l’empereur Alexandre III.
Chez une nihiliste, nommée Sophie Gunsbourg, laquelle avait été condamnée à mort, les journaux dirent qu’on avait trouvé une lettre d’Orloff contenant ce passage que la police russe considérait comme une preuve certaine de sa culpabilité :
« Après votre lettre dans laquelle vous m’informez qu’on aura besoin de moi dans deux mois, ce n’est que ces derniers jours que j’ai réussi à me procurer l’essentiel.
» De sorte que maintenant je suis à votre disposition. J’attends seulement votre ordre pour savoir où, quand, comment je pourrai partir. »
D’après les journaux, la police russe avait considéré que l’essentiel voulait dire les bombes, et sans doute la police française avait été du même avis, car on m’avait chargé d’arrêter Orloff. Je le trouvai rue de Nys, tout en haut du faubourg du Temple, dans un hôtel meublé où il occupait une pauvre chambre de vingt francs par mois.
Le malheureux, qui était malade de la poitrine, était couché, et il fallut l’aide des agents pour lui permettre de se lever et de s’habiller. En fait de papiers compromettants, je ne trouvai que des ordonnances, et comme produits dangereux, — pour lui peut-être, — des potions et des pilules !
Le pauvre homme n’était pas un aussi grand coupable qu’on l’avait cru. Il établit clair comme le jour, devant le juge d’instruction, qu’il était bien trop malade pour songer à fabriquer des bombes, et il bénéficia d’une ordonnance de non-lieu.
Les autres passèrent presque tous devant la 9 chambre correctionnelle, présidée par M. Toutée, et furent condamnés, assez sévèrement, à trois années de prison.
Les femmes, seules, furent acquittées.
Mais l’incident du procès fut la déclaration par tous les accusés que toutes les bombes trouvées chez eux leur avaient été fournies par un Israélite, leur compatriote, qu’ils accusaient d’avoir joué le rôle d’agent provocateur.
La seule chose certaine, c’est que celui-ci avait pris la fuite, et ne put être condamné que par défaut.
Il est dans les habitudes des révolutionnaires de tous les pays de parler d’agent provocateur dès qu’ils sont pris.
Je n’aurais certainement pas rappelé cet incident du procès, si ces allégations des accusés n’avaient eu une si terrible conséquence, ainsi qu’on va le voir.
Le jugement de la 9 chambre avait eu lieu le 4 juillet.
Un peu plus de cinq mois après, le 18 novembre, un matin, à l’hôtel de Bade, boulevard des Italiens, on trouvait étendu, inanimé dans un fauteuil, et couvert de sang, le général Seliverstoff, ancien chef de la police secrète russe. Le malheureux avait reçu un coup de feu, tiré presque à bout portant, à la base du crâne.
Des médecins, appelés en toute hâte, n’osèrent même pas sonder sa blessure, tant elle leur parut grave. Ils craignaient d’achever la victime, qui donnait encore quelques signes de vie.
M. Guénin, le commissaire du quartier de la Chaussée-d’Antin, avait fait les premières constatations. J’arrivai bientôt avec le procureur de la République et le juge d’instruction désigné par le parquet.
L’assassinat ne pouvait faire de doute pour personne. Il n’y avait même pas à examiner un instant l’hypothèse d’un suicide ou d’un accident.
Mais le crime était entouré de détails étranges.
La pièce ne présentait aucune trace de lutte, et aucun meuble n’avait été ouvert.
Tout ce que nous pûmes savoir, c’est que le général, qui avait des habitudes très matinales, était sorti vers sept heures du matin et était rentré à dix heures et demie.
Àce moment, son valet de chambre l’avait débarrassé de son pardessus, de son chapeau ; puis, un commissionnaire, porteur d’une lettre, étant entré, le général était resté seul avec le nouveau venu pendant que le domestique allait brosser des vêtements.
Quand cet homme était revenu, il avait trouvé le général inanimé, la tête inclinée sur l’épaule gauche, et tenant encore dans sa main droite une plume, avec laquelle sans doute il avait commencé à écrire la réponse à la lettre qu’il avait reçue.
Devant lui, en effet, sur la table, se trouvait une feuille de papier où était écrit :
» Je… »
La balle de l’assassin avait empêché le malheureux général de continuer. Et l’on voyait, sur la feuille de papier, une grosse tache d’encre que la plume avait dû faire en s’arrêtant brusquement.
Il y avait quelque chose de tout à fait extraordinaire : personne dans l’hôtel n’avait entendu le coup de feu. Le bruit avait été étouffé par les tentures de l’appartement.
Enfin, en cherchant un peu, nous trouvâmes, tombé au pied du fauteuil, un papier taché de sang.
C’était une invitation rédigée en langue russe, émanant de M. de Bernhoff, directeur du cercle franco-russe, dans laquelle celui-ci demandait au général sa souscription pour une fête prochaine.
La reconstitution du crime était facile, et il suffisait de connaître la personne que M. de Bernhoff avait chargée de porter cette lettre au général pour savoir qui était l’assassin.
J’allai interroger M. de Bernhoff, chez lui, rue Vignon.
— Il y a une quinzaine de jours, me dit-il, des compatriotes me recommandèrent un Polonais, nommé Padlewski, qui avait grand besoin de gagner sa vie. Je l’employai à porter mes lettres ; c’est à lui que j’ai confié celle que j’adressais au général Seliverstoff.
Le signalement de cet homme correspondait absolument à celui du commissionnaire qu’on avait vu entrer à l’hôtel de Bade.
C’était lui l’assassin ; cela semblait évident.
Un mandat d’arrestation fut lancé, et pendant que de nombreux agents le cherchaient dans tout Paris, nous allâmes perquisitionner au domicile de Padlewski, rue Simart, à Montmartre.
Il n’était pas chez lui, bien entendu, et nous apprîmes qu’il n’y avait pas paru depuis l’avant-veille, c’est-à-dire depuis la veille du crime.
Dans la petite chambre toute simple, une chambre d’un loyer annuel de cent francs, qu’il occupait sous les combles, et qui était sommairement meublée d’un lit de fer, d’une table en bois blanc et de deux chaises, Padlewski avait laissé des journaux russes, des proclamations nihilistes et une boîte de cartouches de revolver.
Le lendemain, le général Seliverstoff expierait, et la balle extraite de son crâne fut reconnue identiquement semblable aux balles des cartouches trouvées dans cette chambre.
Les journaux donnaient du crime des versions fantastiques, disant que le général Seliverstoff avait été victime d’une vengeance particulière ; il y en eut même un qui imagina que l’ancien chef de la police secrète avait été frappé par le frère d’une jeune fille qu’il avait séduite.
Nous savions à quel point cela était absurde, et nous étions certains que le général avait été frappé par un nihiliste.
Seulement, ce nihiliste avait-il seul conçu son crime ? Avait-il des complices ? La personne chez qui il avait passé la nuit qui avait précédé l’assassinat pouvait-elle ignorer que Padlewski allait tuer le général Seliverstoff ?
Ce fut pour cela qu’on commença par arrêter tous les Russes réfugiés à Paris, et connus pour leurs opinions révolutionnaires, épargnés dans le procès des bombes.
On ne trouva rien chez aucun d’eux, et on fut obligé peu à peu de les remettre en liberté.
Le juge d’instruction avait pris, du reste, la direction de cette affaire d’une façon absolue ; les brigades de recherches, les agents qui avaient spécialement la surveillance des nihilistes s’occupaient de cette instruction, dont peu à peu le service de la Sûreté se désintéressait, à cause du caractère exclusivement politique du crime.
Les jours et les jours passaient, et rien de nouveau ne se produisait.
Chaque matin, un journal donnait une version nouvelle sur la destination qu’avait prise Padlewski : le correspondant de l’un l’avait rencontré à Londres, le correspondant d’un autre savait qu’il était à Bruxelles.
Il se passait exactement la même chose que pour Arton.
En même temps, peu à peu, on racontait sur la vie du général Seliverstoff les détails les plus fantastiques.
Le général assassiné était un homme d’un grand courage, qui avait un dévouement enthousiaste pour le tsar. On disait qu’une nuit, dans une de ses propriétés où il se trouvait seul avec un vieux serviteur infirme, il avait été assailli par une bande de brigands qu’il parvint à mettre en fuite. En 1878, le général Mezentjoff, chef de la troisième section au ministère de l’intérieur, c’est-à dire de la police secrète, ayant été frappé de plusieurs coups de poignard dans une rue de Saint-Pétersbourg, l’empereur offrit à Seliverstoff ce poste, incontestablement dangereux, puisque le prédécesseur du général Mezentjoff, le général Trepoff, avait déjà été tué par la fameuse Vera Zassoulich.
Cependant, depuis plusieurs années, il avait donné sa démission et passait une grande partie de l’année en France, soit à Nice, soit à Paris, soit à Biarritz. Il était même un habitué du foyer de la Comédie-Française, où tout le monde aimait beaucoup son esprit facile aux anecdotes.
« Malgré cette retraite apparente, disaient les nihilistes, le général a continué à nous poursuivre de sa haine, et c’est lui qui a provoqué l’affaire des bombes. »
Pendant ce temps, le meurtrier restait introuvable.
Cet événement avait en revanche fort excité l’imagination publique, et jamais les mauvais plaisants, les Lemice-Terrieux, ne donnèrent plus librement carrière à leur désir de mystifier leurs concitoyens. Chaque jour, je recevais des lettres anonymes m’offrant, bien entendu, des pistes absolument fausses. Un jour même, on m’apporta une bouteille trouvée dans la Seine, au pont de Suresnes, et qui contenait la lettre suivante :
« Monsieur Goron,
Chef de la Sûreté. Paris.
» Ne cherchez pas Padlewski ;
» Padlewski n’est pas Padlewski, c’est moi.
» Et je suis Petershoff.
» Cherchez mon cadavre dans la Seine.
» J’ai exécuté l’ami de l’autocrate, le complice du tyran.
» Maintenant, adieu pour toujours.
» Petershoff. »
Ce n’était pas plus sérieux que les lettres anonymes, pas plus exact que les prétendues conversations de Padlewski que publiaient différents journaux.
La police de Vienne, sur ces entrefaites, envoya à la police de Paris une photographie de l’homme qui avait tué le général Seliverstoff, et le juge en profita pour l’adresser à tous les commissaires de police, en même temps qu’un long signalement très minutieux et un mandat d’arrêt en règle.
Néanmoins, je crois que tout le personnel administratif et judiciaire avait perdu depuis longtemps tout espoir de recevoir même indirectement des nouvelles du fugitif, quand parut, dans le journal l’Éclair, un article sensationnel, qui produisit alors dans Paris un effet tout à fait extraordinaire, un effet tel qu’il est bien difficile de le faire comprendre aujourd’hui que ces choses sont oubliées.
Un journaliste très connu, un homme qui avait été directeur de journal, et que je savais d’une grande loyauté professionnelle, M. Georges de Labruyère, publia un article qui prenait presque tout le numéro du journal, et portait ce titre : Comment j’ai fait évader Padlewski.
Ce récit, plus passionnant que le feuilleton le plus dramatique du romancier le plus habile, révélait tout ce que le journaliste avait fait pour conduire Padlewski hors de France.
Le juge et un grand nombre de fonctionnaires, dans un premier mouvement, déclarèrent que c’était une fumisterie invraisemblable.
Je n’eus pas la même opinion — étant très frappé du caractère de sincérité qu’avait l’article. Les détails que Padlewski avait donnés sur son crime à Georges de Labruyère étaient la plupart exacts ; je pouvais le savoir, moi qui avais fait la première enquête, et ceux qui étaient inexacts l’étaient d’une telle façon qu’il me semblait impossible que ce fût un autre que Padlewski qui les eût donnés.
M. de Labruyère racontait que l’assassin du général Seliverstoff lui avait ainsi expliqué et les mobiles de son crime et son crime lui-même :
« Un Russe qui paraissait riche vint s’installer à Paris au commencement de 1890 et se mit en relations avec quelques-uns des réfugiés. Il leur persuada que le moment était venu de tenter un coup, leur donna les moyens de le préparer et envoya ensuite les plus résolus d’entre eux se faire prendre à la frontière russe.
» On me proposa d’en être ; mais, je ne sais pourquoi, je me méfiai, et refusai. Vous n’ignorez pas ce qu’il advint : la potence, les mines pour ceux qui furent pris ; l’arrestation, à Paris, des autres.
» J’appris, nous apprîmes tous, peu de jours après, que l’homme qui avait fomenté ce complot n’était autre qu’un agent de Seliverstoff.
» Seliverstoff avait éprouvé le besoin de faire sa cour à l’autocrate et de lui prouver son zèle. Quand je sus cela, je résolus la mort du traître. Mais avant je voulus être bien sûr de sa culpabilité. Je fis une enquête minutieuse. J’interrogeai tous ceux qui pouvaient me donner des renseignements positifs, et je réunis ainsi un faisceau de preuves absolues.
» Il fallait me rapprocher de l’homme que j’avais condamné et que j’avais condamné seul, dans la plénitude de ma conscience ; car il faut qu’on le sache bien : nul n’a connu mon projet, nul ne m’a aidé. Toutes les histoires d’ordre d’exécution émanant d’un comité terroriste, de subsides donnés pour m’aider à exécuter mon projet, tout cela est de pure fantaisie. Quant à Mendelsohn, je l’eusse mis, moins que tout autre, au courant de mes intentions, car je sais combien il serait nuisible à mes compatriotes malheureux qu’il fût expulsé de France et empêché de les secourir.
» C’est alors que j’entrai chez M. de Bernhoff, à des appointements dérisoires, mais oui suffisaient à me faire vivre. Je savais Seliverstoff à Paris, je savais qu’il connaissait un peu Bernhoff et que, par celui-ci, je pouvais avoir accès, un jour ou l’autre, chez celui-là.
» Une première fois, je fus envoyé à l’hôtel de Bade pour porter une commission, qui fut refusée.
» La seconde fois, le 18 novembre, j’y retournai. J’allais là uniquement pour me « mettre en confiance » dans la maison et ne pensant pas ce matin-là que l’heure fût venue. Je savais Seliverstoff très soupçonneux, très prudent, et je pensais qu’il me faudrait encore des semaines pour pénétrer jusqu’à lui.
» À mon grand étonnement, lorsque je me présentai, à onze heures et demie, je fus introduit auprès du général.
» Mon émotion fut grande, car je n’avais rien résolu pour ce jour-là. Je décidai de laisser le hasard me guider.
» On me fit entrer dans le cabinet de travail, et mon étonnement augmenta quand je vis son domestique me laisser seul avec lui et disparaître dans une des chambres voisines et non par la porte où nous étions entrés.
» Le général était assis devant son bureau, près de la fenêtre. Il se tourna vers moi et me dit, en français, m’examinant attentivement :
» — Quelle est l’adresse de Bernhoff ? Je lui écrirai.
» Je répondis :
» — Rue Cambon, 23.
» Il prit une plume et écrivit l’adresse en travers de la lettre de Bernhoff.
» Puis il posa sa plume et me dit :
» — Approche !
» J’obéis. J’avais l’air humble d’un pauvre diable en présence de son seigneur.
» Il m’interrogea, toujours en français, sur mes fonctions auprès de Bernhoff, sur les gens qui assistaient à ses concerts.
» Il me demanda s’il venait des dames, à quel monde elles appartenaient.
» Je lui donnai ces renseignements.
» Alors, il me dit :
» — Elles sont richement vêtues, ces femmes, mais elles ne sont plus jeunes, — ce n’est pas mon affaire. Moi, je suis assez riche pour m’offrir des jeunes, quand tel est mon plaisir.
» Puis, reprenant après un silence :
» — Oui. J’ai beaucoup d’argent… As-tu quelquefois pensé, toi, à ce que peut être un million ?
» Je répondis :
» — Oh ! Monseigneur, jamais l’idée d’une pareille somme n’est entrée dans ma tête !
» Tout à coup, il se mit à me parler russe :
» — Veux-tu gagner beaucoup d’argent ? Tiens, regarde, voilà de l’or.
» Il ouvrit le tiroir de son bureau et me montra une quantité énorme de pièces d’or qui le remplissaient à moitié.
» — Il y a quarante mille francs là, me dit-il, paraissant jouir de l’éblouissement que je jouais de mon mieux. Comment t’appelles-tu ? me demanda-t-il.
» — Engel, répondis-je.
» — Engel !
» Et il se mit à rire.
» — Sais-tu ce que cela veut dire, en allemand, Engel ?
» — Oui, Monseigneur ; cela veut dire : « Ange. »
» — Oui, mais toi tu es un diable, ajouta-t-il en riant.
» — Un diable à votre service, Monseigneur, et si vous voulez, je vous apporterai mon Lucifer tout à fait vivant.
» — Je n’ai pas besoin de ton Lucifer. J’ai autre chose pour toi. Et, si tu refuses, je te prendrai ta tête.
» — Mais, Monseigneur, si vous me faites riche, avec un million, je me ferai faire une autre tête.
» — Ne plaisantons plus. Si tu veux me dire les gens qui vont chez Bernhoff, ce qu’ils font, ce qu’ils disent, je te donnerai beaucoup d’argent chaque fois.
» À cette proposition d’espionnage, le sang me vint au cœur. Mes yeux indiquèrent sans doute ce qui se passait en moi, car il me regarda avec inquiétude.
» J’étais tout près de lui, à sa gauche. Je fis un pas en arrière et je tirai en disant :
» — Tiens, voilà pour tes bombes ! (Voté tébé za bomby ! )
» Il tomba, la face sur son bureau, en balbutiant :
» — Pa…
» Que voulait-il dire ? Sans doute un mot russe qui commence par cette syllabe et qui veut dire : « Grâce ! »
» Je fus étonné du peu de bruit que fit mon arme ; à peine un claquement comme celui d’un raté.
» Je voulus tirer une deuxième fois, mais je vis qu’il ne bougeait plus et je le crus mort.
» J’étais tout surpris que personne n’entrât dans la chambre. Comment le domestique n’avait-il pas entendu ?
» Je pensai alors à m’emparer de ses papiers, très importants pour nous, et qui devaient contenir notamment la liste des mouchards russes à Paris.
» Je fis un mouvement pour ouvrir le secrétaire, mais je réfléchis à l’argent et j’eus peur.
» Alors, je m’en allai par le même chemin, tout doucement, étonné que personne ne vînt.
» Seulement, je fermai la porte derrière moi.
» Je descendis sur le boulevard.
» En passant devant le concierge, je saluai.
» Une fois dehors, je tournai à droite, sans savoir où j’allais. Je m’attendais toujours à ce qu’on m’arrêtât par derrière.
» Tout à coup, j’entendis courir derrière moi, et, en même temps, je fus bousculé.
» Je crus que ça y était.
» Je tirai mon revolver pour me défendre.
» C’était un jeune homme.
» Il me dit :
» — Vous ne pouvez pas faire attention !
» Et il continua à galoper sur la chaussée, après un omnibus qu’il rejoignit en face de la rue du Helder.
» Il ne saura jamais que j’ai failli le tuer.
» Quant à moi, je continuai ma route, sans courir, et j’allai demander asile à qui vous savez. »
Ainsi, M. de Labruyère disait que le général Seliverstoff avait montré de l’or à son meurtrier. La vérité était qu’on n’avait trouvé chez l’ancien chef de la police secrète que des billets de banque : mais il était certain que la victime avait, tant dans sa poche que dans son tiroir, une somme importante.
Pour qui sait par expérience comment, parfois, les journalistes se trompent en reproduisant les détails qu’on leur donne, tout en conservant le sens général des paroles qu’ils ont entendues, ces inexactitudes prouvaient que le fond de l’article était vrai : l’assassin, en effet, avait tué sans essayer même de déboutonner la redingote de celui qu’il venait de frapper.
Donc ce récit avait un caractère de sincérité qui me frappait, d’autant plus que, pour un homme habitué à observer, il y avait dans les déclarations de l’assassin un peu de cet orgueil qu’on retrouve toujours chez les fanatiques qui tuent pour une idée.
Les plus courageux, ceux qui peut-être ont le plus d’excuses morales, ont un grand défaut : ils manquent de simplicité.
Quant au roman du départ de Padlewski, il ne m’étonnait pas comme beaucoup de mes collègues. Les fonctions que j’exerçais déjà depuis quelques années m’avaient appris que le vrai, souvent, est ce qui est le moins vraisemblable.
M. de Labruyère racontait qu’il n’avait point voulu se solidariser en quoi que ce fût avec les nihilistes, et qu’il avait fait simplement un acte de reportage, sachant qu’il ne soustrayait pas au châtiment un assassin vulgaire, mais un convaincu farouche qui avait cru accomplir une œuvre de justice.
« Le 21 novembre, disait-il, trois jours après le drame de l’hôtel de Bade, nous déjeunions, quelques amis et moi, chez madame Séverine. Vers une heure, on m’avertit qu’une personne désirait me parler.
» C’était une dame qui avait refusé de se faire connaître. Le domestique étant retourné lui dire que je ne pouvais la recevoir, elle fit alors passer une enveloppe close contenant un nom devant lequel ne pouvaient rester fermées les portes de cette demeure de la rue Montmartre, ouverte aux proscrits de toutes les opinions et de toutes les patries.
» Laissant les autres convives, madame Séverine et moi passâmes dans la bibliothèque, où l’on introduisit l’inconnue.
» C’était une femme de trente à quarante ans, blonde, extrêmement frêle. Une tête pâle coiffée de bandeaux plats et, dans un ensemble insignifiant de traits quelconques, deux prunelles très claires, d’un bleu déteint, deux prunelles très profondes, très froides, qui donnaient au regard une fixité presque douloureuse.
» Elle me dit d’une petite voix tranquille, faible et basse comme celle d’un enfant malade :
» — Padlewski est à Paris. Je suis déléguée vers vous pour savoir si vous voulez aider à le sauver ?
» Je restai ému et interloqué…
» Je me tournai vers madame Séverine :
» — Votre avis ?
» Elle aussi avait réfléchi. Très calme, un peu pâle, les yeux dans les yeux de l’autre femme, elle interrogea :
» — Meurtre ordinaire ou acte de justice ?
» — Acte de justice ! répondit l’autre, si bas, qu’on devina plutôt qu’on entendit ses paroles.
» Madame Séverine, alors, résolument :
» — Sauvez Padlewski ! »
Je connaissais un peu madame Séverine, du moins par son talent dont j’étais un grand admirateur, et par ce sentiment, parfois aveugle, de dévouement aux malheureux qu’on retrouve encore dans tout ce qu’elle écrit aujourd’hui. La véracité de ce récit m’apparaissait tout entière.
C’était ainsi que Séverine avait dû parler, et, en réalité, c’était elle qui avait été la grande inspiratrice de la combinaison qui avait abouti à la fuite de Padlewski.
Tout cela était simple.
Georges de Labruyère racontait ensuite comment il avait imaginé un moyen pour faire sortir de France Padlewski.
Ayant eu beaucoup de duels déjà, il avait pensé qu’un duel de plus paraîtrait tout à fait naturel, et qu’en faisant annoncer une rencontre mystérieuse à l’étranger, cela attirerait évidemment sur lui l’attention de la police, mais la détournerait de toute autre préoccupation. Seulement, pour emmener à l’étranger, bien loin, du côté du Tyrol, deux témoins et le médecin qui devait être Padlewski, il fallait des ressources. Alors l’idée lui était venue de s’adresser à l’Éclair. Il alla donc trouver M. Denécheau, alors directeur de ce journal, et lui dit :
— J’ai en tête un reportage extraordinaire, tel qu’aucun journal n’en a jamais fait. Seulement, je ne puis vous dire ni de quoi il s’agit, ni quand je vous donnerai ma « copie ». Dans ces conditions, voulez-vous m’avancer la somme nécessaire aux frais de ce reportage ?
Sans hésiter, le directeur de l’Éclair lui avait donné l’argent dont il avait besoin.
Tous les journaux ayant publié que M. de Labruyère allait se battre en Tyrol, en laissant planer un mystère sur cette rencontre, il était arrivé un beau soir à la gare de Lyon, avec deux témoins qui pensaient l’accompagner dans un duel très grave, et un soi-disant médecin, qui s’appelait le docteur Wolff, et qui n’était autre que Padlewski.
On était parti sans encombre, et, à la frontière, tout s’était passé le mieux du monde.
Enfin, sur le port de Trieste, celui qui sauvait l’assassin du général Seliverstoff lui avait dit adieu. Ce récit se terminait ainsi :
« Sur le port de Trieste, je suis seul. Rien ne reste de cette aventure que le nuage de fumée, gros comme une bouffée de cigare, qui s’amoindrit à l’horizon.
» Ma tâche est faite. Padlewski est sauvé ! Le pavillon qui flotte au-dessus de sa tête n’a jamais livré ceux qui sont placés sous son égide. Et, dans la contrée lointaine du Nouveau-Monde où il va trouver asile, même s’il n’était pas aujourd’hui un autre homme, citoyen d’un autre pays, transfiguré de toutes manières, l’extradition ne saurait l’atteindre…
» Moi, j’ai agi selon mon libre arbitre, peut-être en dehors des conventions humaines, mais suivant cet instinct de notre race qui met la pitié au-dessus de la loi. »
Du reste, les témoignages se succédèrent avec rapidité. Madame Duc-Quercy, la femme du journaliste socialiste bien connu, raconta à M. Fernand Xau, qui fit alors de son récit un article du plus puissant intérêt, comment elle avait donné asile à Padlewski, après son crime.
« En sortant de l’hôtel de Bade, disait-elle, Padlewski vint directement chez moi.
» J’étais absente. Quand je rentrai, on me dit qu’un monsieur m’attendait depuis plusieurs heures et qu’il avait été impossible, en dépit des représentations qui lui avaient été faites, de le faire partir.
» J’ouvre la porte du salon, m’attendant à voir paraître un importun ou un nécessiteux. Et je me trouve face à face avec Padlewski, qui était assis sur une chaise-longue. — Comment, vous ici ?… Pourquoi ? — Chut ! fermez la porte. J’obéis, m’attendant à une requête quelconque pour un de ses compatriotes.
» — Je viens de l’hôtel de Bade. J’ai tué Seliverstoff, dit-il tout d’une traite.
» — Vous avez bien fait !
» Ce cri sortit de ma bouche presque malgré moi. Je savais que les victimes de Seliverstoff s’élevaient à un nombre incalculable — et sa mort m’apparaissait comme un châtiment mérité.
» — Et, alors, continua Padlewski, vous sachant révolutionnaire, j’ai pensé que je ne pouvais mieux me confier qu’à vous pour vous demander asile…
» — Vous avez encore bien fait, lui répondis-je en lui tendant la main. Mais, justement parce que je suis révolutionnaire, on viendra certainement perquisitionner chez moi après être allé chez vos compatriotes. Mon mari est en Allemagne. Que faire ? Enfin, pour le moment, il faut aller au plus pressé. Il s’agit de dîner, vous devez mourir de faim.
» J’avais deux autres personnes à dîner ce soir-là, 18 novembre : M. et madame Grégoire.
» M. Grégoire a fait du journalisme à Alger. Il était secrétaire de la rédaction au Radical Algérien, dont mon mari était rédacteur en chef. Ayant donné sa démission, il était arrivé à Paris depuis quelques jours et m’avait demandé l’hospitalité à titre d’ami. Comme j’étais logée trop à l’étroit, j’avais loué une chambre rue du Jura pour M. et madame Grégoire, ce qui, d’ailleurs, ne les empêchait pas de passer presque toute la journée chez moi. Je vous ai dit que M. Grégoire est un de vos confrères. Quant à sa femme, elle a fait preuve d’un grand dévouement pour son mari qu’elle adore. C’est ainsi qu’elle a accepté ces derniers temps des travaux de confection pour le « Bon Marché ». Après avoir expliqué à M. et madame Grégoire la nécessité de trouver un refuge pour Padlewski, il fut décidé que ce dernier habiterait avec M. Grégoire la chambre de la rue du Jura, et que madame Grégoire demeurerait avec moi jusqu’au retour de mon mari qui, d’ailleurs, est encore absent, à l’heure actuelle.
» Pendant le dîner, la gaieté ne cessa de régner entre les quatre convives. Padlewski répéta plusieurs fois :
» — Dire que j’avais acheté pour ce soir une saucisse de Francfort et une demi-livre de saindoux et que les policiers mangeront tout !
» Vers dix heures, je préparai dans ma chambre des vêtements appartenant à mon mari et un chapeau de haute forme pour Padlewski. Quand il revint auprès de nous, il était déjà transformé.
» Mais il fallait ne pas perdre de temps, la police pouvant venir d’un moment à l’autre.
» Nous partîmes tous les quatre, M. et madame Grégoire, Padlewski et moi, pour la rue du Jura où Padlewski resta jusqu’à son départ. Je revins seule avec madame Grégoire.
» En rentrant, mon premier soin fut de brûler les vêtements que portait Padlewski, le 18 novembre, afin de ne laisser aucune trace de son passage chez moi.
» M. Grégoire continua, comme par le passé, à venir tous les jours chez moi.
» Quant à Padlewski, il restait couché afin de ne point révéler sa présence aux autres locataires. L’un de nous lui portait la pâture quotidienne.
» Je puis ajouter qu’il avait un appétit formidable et que sa conscience de justicier le laissait parfaitement tranquille, jusqu’au jour où il partit. »
De son côté, M. Grégoire confirma les paroles de madame Duc-Quercy.
Alors, le parquet se rendit à l’évidence, et il fallut bien en venir à considérer comme exact l’article de M. de Labruyère. Que faire ? Les magistrats eurent de longues conférences ; les ministres aussi.
On se décida à poursuivre M. de Labruyère, madame Duc-Quercy, M. Grégoire, pour « recel d’une personne qu’ils savaient avoir commis un crime comportant des peines afflictives ».
Il faut avoir suivi pas à pas ce moment d’ardentes querelles politiques pour s’imaginer jusqu’où peut aller la passion en pareilles matières. On était encore dans la bataille boulangiste ; chacun apprécia l’affaire Labruyère, comme on l’appelait alors, avec ses convictions du moment.
Cependant je dois dire qu’en général la doctrine juridique du Parquet n’eut pas grand succès auprès de l’opinion.
On rappela même que tous les procès du même genre avaient jadis abouti à des acquittements retentissants. Sous Louis XVIII, madame de Lavalette, qui avait fait évader son mari, avait été acquittée, et les deux dames bretonnes qui avaient donné asile à la duchesse de Berry l’avaient été également par la Cour d’appel, à une époque pourtant où les haines politiques étaient encore bien plus féroces qu’aujourd’hui, puisqu’on était au lendemain de la révolution de 1830 et de la seconde insurrection de Vendée.
Néanmoins, les articles des journaux n’influencèrent pas l’opinion des magistrats, et un matin on me donna la corvée d’aller arrêter madame Duc-Quercy et M. de Labruyère.
Autant je mettais avec entrain la main au collet des bandits dont je connaissais la culpabilité, autant il m’était désagréable d’arrêter des gens compromis dans une affaire politique quelconque.
Madame Duc-Quercy me suivit en souriant, et parut avoir la curiosité toute féminine d’étudier de près ce qu’est une prison.
Quant à M. de Labruyère, il s’attendait depuis plusieurs jours à être arrêté, et ce grand coupable montra une extrême tranquillité d’esprit.
Nous causâmes même dans mon bureau de la Sûreté comme deux vieux Parisiens.
Le tribunal, néanmoins, fut dur pour les accusés. M. de Labruyère fut condamné à treize mois de prison, madame Duc-Quercy à deux mois, et M. Grégoire, qui avait télégraphié d’Italie pour annoncer son retour, malgré cela fut condamné à huit mois par défaut.
On aurait dit que Padlewski n’avait pas fait assez de victimes, car le président eut la fâcheuse idée de lire à l’audience des notes de police sur les prévenus.
J’ai déjà répété bien souvent ce que valent parfois les notes dites de police, et j’ai montré par des exemples la difficulté qu’éprouvent les agents à se procurer des renseignements exacts.
Le magistrat qui avait eu cette malencontreuse idée l’a payée assez cher.
» L’inimitié d’une femme, a dit un poète méridional, est plus dangereuse que la corne du taureau furieux. »
Il y a sept ans que ces événements se sont passés, et de temps en temps, madame Sèverine, qui déteste bien ses ennemis si elle aime ses amis, parfois, jusqu’au sacrifice, rappelle « les Notes de journaliste » qu’elle publia au lendemain de l’audience de la police correctionnelle. Je dois ajouter qu’on pourrait croire que les divers ministres, qui se sont succédé ont un certain trac des articles de Séverine, car depuis, l’avancement se fait toujours attendre pour le vice-président.
Mon Dieu ! les magistrats eux-mêmes peuvent chercher parfois d’utiles enseignements dans l’Évangile ! Il est toujours bon de méditer la maxime du Christ, qui est en même temps celle de Socrate et de Platon :
» Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse à vous-même. »
Aujourd’hui, la majesté de la magistrature n’est plus assez puissante pour garantir les magistrats de représailles, toujours pénibles !
Comme il y a une Providence, et que tout s’arrange dans ce monde, M. de Labruyère fut acquitté en appel, sous le prétexte assez subtil qu’après tout la justice n’avait pas le moins du monde la certitude que l’homme qu’il avait fait évader était bien Padlewski. La suite a appris pourtant que M. de Labruyère n’avait dit que la vérité.
Tel fut l’avant-dernier acte de ce sombre drame, que j’ai cru devoir rappeler pour montrer, à côté des anarchistes purs, les fanatiques politiques dans leur lutte contre l’autorité.
Le dernier acte, le dénouement, ce fut la mort de Padlewski, mort aussi dramatique que l’avait été la vie du nihiliste, qui, fils d’un insurgé polonais tué lors de l’insurrection de 1863, avait vu fusiller son oncle et son cousin, et avait traîné jusqu’au dernier jour un héritage de haine et de vengeance.
Padleski, réfugié en Amérique, las de lutter pour gagner sa vie, ne recevant plus de nouvelles d’Europe, se suicida.
Cette fin tragique du meurtrier du général Seliverstoff ne semble-t-elle pas comme un arrêt de cette justice immanente qui se manifeste beaucoup, plus souvent qu’on ne le pense ?
Padlewski se suicida parce qu’il se croyait abandonné de ses amis, parce qu’il était sans argent, et qu’il avait dû partir d’Europe sans avoir reçu les sommes relativement importantes qu’avaient recueillies pour lui ses coreligionnaires politiques.
Or, les lettres chargées, que lui avaient envoyées ses amis, couraient après lui, sans le rejoindre, par une sorte de fatalité ! Au moment où il s’était embarqué à Palerme, pour gagner Malte, un délégué des nihilistes de Genève était arrivé, porteur d’une somme d’argent, et, depuis, n’était point parvenu à le retrouver, dépisté par les changements de noms successifs du fugitif !
Padlewski avait été poursuivi par une fatalité douloureuse, et cet homme, qui avait tant lutté pour échapper au châtiment de son crime, se fit justice lui-même !
Enfin, comme pour clore tout débat sur ce point d’histoire, il fut prouvé que le revolver qui lui avait servi à se faire sauter la cervelle, et qu’on trouva près de lui, était justement celui que lui avait donné M. de Labruyère en le quittant en Italie !
Ce dernier détail fut la dernière preuve, la preuve posthume, de la vérité du récit de l’Éclair.
Quant au gouvernement français, j’estime que le hasard l’avait admirablement servi dans toute cette affaire.
Si la police avait été assez adroite le premier jour pour mettre la main sur le meurtrier du général Seliverstoff, il est évident que, dès le lendemain, un problème redoutable se serait posé devant les ministres qui, justement, à ce moment-là, commençaient à traiter avec la Russie et à ébaucher l’alliance franco-russe.
Le jury condamnerait-il à mort un assassin politique ?
C’était très douteux. Et il était même permis de craindre qu’un avocat très éloquent n’entraînât les magistrats improvisés, que sont les jurés, jusqu’à l’acquittement.
Ce dernier dénouement n’était pas vraisemblable. Mais avec le jury, qui se laisse guider par le sentiment, chacun sait qu’il faut s’attendre aux plus grandes surprises.
Or, l’acquittement de Padlewski, à ce moment-là, eût sans doute amené un refroidissement entre la France et le tzar.
La fuite de Padlewski arrangea les choses admirablement, et je ne jurerais pas qu’alors les ministres n’eussent point fait des vœux bien ardents pour qu’on ne rattrapât pas le fugitif.
Cette affaire, qui dut être à un moment donné une grosse préoccupation pour les gouvernants, n’a point empêché les autocrates de Russie de donner successivement à la France des preuves de leur affection, et le tsar Nicolas de venir à Paris cimenter l’union des deux peuples.
D’un autre côté, la mort sinistre de l’assassin du général russe a donné à la morale humaine toute la satisfaction qu’elle peut désirer.
Et depuis, les nihilistes semblent avoir désarmé.
— Depuis que j’ai terminé « Mes Mémoires », il m’est venu un scrupule en voyant les derniers événements politiques, et notamment le dernier mouvement diplomatique à la suite duquel on a si galamment rendu à la vie privée mon ancien chef, M. Lozé.
Or, bien que certains m’aient accusé « d’en avoir trop dit dans mes « Mémoires », le scrupule qui m’est venu est celui de n’en avoir pas assez dit, du moins pour une question particulière, l’affaire des nihilistes russes en 1890.
J’avais cru de mon devoir de parler avec une discrétion de fonctionnaire d’un événement dont les conséquences politiques ont été énormes.
Un grand nombre de mes anciens collègues et de mes amis m’ont dit que j’avais eu tort d’être si discret, d’autant mieux que le rôle joué alors par M. Lozé s’est trouvé défiguré dans un ouvrage paru il y a quelques semaines, et cela par un écrivain dont la bonne foi est évidente, mais qui manquait de renseignements précis.
Àpropos d’une brochure.
Dans une brochure intitulée : l’Alliance franco-russe, un ancien conseiller d’ambassade, M. Jules Hansen, examinant un à un les faits qui ont amené l’entente entre les gouvernements des deux nations, met en première ligne le service rendu par le gouvernement français au tsar Alexandre III lors de l’arrestation à Paris d’un certain nombre de nihilistes qui tramaient un complot contre la vie de l’empereur de Russie.
« La France, dit M. Hansen, avait ainsi trouvé l’occasion
» La vive satisfaction de l’empereur ne se borna pas là : il avait acquis la preuve que l’on pouvait compter sur la France, et tout porte à croire qu’à partir de ce moment il se prépara sérieusement à un rapprochement avec nous. »
Cette appréciation de M. Hansen est absolument exacte, mais les détails qu’il donne au cours de son récit sur le rôle joué dans cette affaire par les polices française et russe fourmillent d’erreurs que je crois de mon devoir de rectifier.
Voici la vérité.
La vérité.
Au commencement de l’année 1890, M. Lozé, qui était alors préfet de police, eut la pensée de faire faire une enquête minutieuse sur la situation des étudiants étrangers en France, et notamment sur le nombre de plus en plus considérable des étudiants russes des deux sexes, qui venaient apprendre chez nous, soit la médecine, soit la chimie.
Ces Russes, d’ailleurs, se faisaient remarquer, dans les laboratoires, parmi les élèves les plus studieux et les plus intéressants.
On racontait que leur vie était étrange, que jeunes gens et jeunes filles couchaient pêle-mêle dans de petites chambres
Étudiants et étudiantes n’avaient que des rapports de bonne et loyale camaraderie.
Enfin, on ne les voyait jamais dans un café, ni dans un restaurant, et l’on savait qu’ils vivaient presque de rien, dépensant à peine quelques sous pour leur nourriture quotidienne.
Un jour, M. Lozé, justement, s’entretenait des étudiants russes avec M. Schnerb, commissaire de police du quartier de l’Odéon.
Celui-ci, tout à coup, raconta que, quelques jours auparavant, un de ces étudiants, maigre, hâve, enveloppé d’une redingote effilochée et coiffé d’un feutre invraisemblable, s’était présenté chez un marchand de produits chimiques et avait stupéfié tout le personnel de la maison en offrant cinq francs de pourboire pour la fabrication d’un tube de verre de quinze centimes que, du reste, on avait dû recommencer quatre fois sur ses indications, et dont il s’était enfin déclaré satisfait.
M. Schnerb ajoutait que l’opinion du marchand de produits était qu’un tube de ce genre pouvait servir à la fabrication d’explosifs.
M. Lozé sursauta en entendant ce récit, et, immédiatement, il chargea le service des recherches de retrouver cet étudiant, dont le marchand ignorait le nom et l’adresse. »
Peu de jours après, on communiquait au préfet une note très complète à peu près ainsi conçue :
« L’étudiant dont il s’agit se nomme Nachatchize. Ses compatriotes disent de lui que c’est un prince caucasien. Il
Le rôle de M. Lozé.
M. Lozé, cela se comprend facilement, tout à fait intéressé par ces premiers renseignements, ordonna de soumettre tous ces Russes à la plus étroite surveillance, et bientôt il sut que Nachatchize, Orloff et plusieurs autres de leurs amis expérimentaient des explosifs.
Un jour, notamment, ils étaient allés, dans les bois du Raincy, faire éclater des bombes, afin de se rendre compte, d’après les entailles faites aux arbres, de l’effet qu’elles pourraient produire.
M. Lozé, immédiatement, avertit M. R…, le chef de la police russe chargé spécialement de la surveillance des nihilistes à l’étranger, et lui demanda d’adjoindre quelques-uns de ses agents aux agents français, pour que la surveillance fût complète autour de ces Russes qui lui apparaissaient déjà comme des conspirateurs.
Or, ni Natchatchize, ni les autres n’étaient alors connus de
Il était certain qu’on se trouvait en présence de nihilistes tramant un complot, préparant des bombes pour attenter à la vie du tsar.
Dès qu’il eut cette absolue conviction, M. Lozé alla prévenir M. de Freycinet, alors président du conseil, et M. Ribot, ministre des affaires étrangères.
M. Constans, ministre de l’intérieur, était absent de Paris ; il accompagnait M. Carnot dans une tournée présidentielle faite dans l’Est et le Midi.
Le gouvernement fut fort embarrassé. Il craignait une nouvelle affaire Hartman, — ce nihiliste coupable d’une tentative d’assassinat contre l’empereur de Russie, que M. Andrieux, alors préfet de police, avait arrêté, et qu’on avait dû relâcher sous une pression de l’opinion radicale, la majorité de la Chambre considérant son crime comme un crime politique.
M. Lozé insista et dit à M. de Freycinet qu’il croyait avoir trouvé une solution à la difficulté.
Le préfet de police proposa un moyen simple, celui de correctionnaliser l’affaire, et d’arrêter les individus en question sous l’unique inculpation de fabrication et détention d’engins explosifs.
M. de Freycinet accepta cette solution.
En conséquence, les mandats d’arrestation ou de perquisition, au lieu d’être signés par le préfet de police, ce qui aurait donné à l’affaire un caractère politique, furent signés
Le juge qui avait été commis à l’instruction de cette affaire par le procureur général, à la demande de M. Lozé, était M. Atthalin, aujourd’hui procureur de la République.
Bien que muni de ses mandats, M. Lozé attendit encore vingt-quatre heures. Il ne voulait pas agir sans avoir informé personnellement son supérieur hiérarchique, M. Constans, ministre de l’intérieur, qui revenait le soir même — 28 mai 1890 — de son voyage avec M. Carnot, Président de la République.
M. Constans approuva en tous points la conduite de son subordonné, et M. Lozé me convoquait la nuit même, ainsi qu’un grand nombre de mes collègues, Clément, Cochefert, Mouquin, Schnerb, Aragon, etc., etc.
Nous avions l’ordre de nous trouver, à deux heures du matin, non pas au cabinet du préfet, où notre présence eût pu être remarquée à cette heure, mais dans les bureaux de la police municipale, donnant sur le parvis Notre-Dame, où il existe une permanence de nuit.
La discrétion la plus absolue nous avait été recommandée.
Quand nous arrivâmes, nous trouvâmes M. Lozé qui, après nous avoir remis les mandats que nous avions à exécuter, donna à chacun de nous des instructions particulières, en nous faisant remarquer la gravité de la mission que nous avions à remplir et l’importance de son succès.
Chez les nihilistes.
Àcinq heures du matin, tous les nihilistes étaient arrêtés, les bombes qu’ils avaient fabriquées étaient saisies — ainsi que des correspondances volumineuses écrites dans plusieurs
L’effet fut énorme dans tout le monde officiel russe.
Le soir même, M. de Mohrenheim adressait à M. Lozé la lettre qu’on va lire :
« Paris, le 29 mai 1890.
» Merci de tout cœur ! Le service signalé que vous venez de rendre à mon pays est de ceux qui ne sauraient jamais être estimés assez haut, ni jamais être oubliés !
» D’épouvantables malheurs viennent d’être conjurés, grâce à votre incomparable énergie et à l’extrême habileté de vos dispositions. Je ne puis songer sans frémir aux catastrophes épargnées à l’empereur et à la nation entière par l’intervention sympathique du gouvernement français. Ni Lui, ni Elle n’en perdront jamais le souvenir. Ma personne est bien peu de chose en pareil cas, mais laissez-moi, cependant, ajouter tout ce que personnellement j’éprouve de bonheur à vous remercier de toute mon âme.
» Il me tarde de vous serrer les mains avec toute l’effusion du plus affectueux et du plus inaltérable attachement, et du dévouement le plus affectueux.
» Signé : Mohrenheim. »
La satisfaction du tsar s’affirma par des témoignages de sympathie aussi nets, aussi précis.
Alexandre III voulut que ce fût M. Lozé, et non son
Les décorations russes nous furent distribuées en grand nombre.
Quant à M. Lozé, qui, quelques mois auparavant, avait déjà reçu le grand-cordon de Stanislas pour d’autres services rendus à la Russie, l’empereur lui envoya un superbe objet d’art.
Peut-être ne commettrai-je pas une indiscrétion en racontant que, peu de temps après, le tsar, qui se trouvait à Copenhague, en causant avec M. R…, le chef de la police russe à l’étranger, lui dit ces paroles :
— Enfin ! la France a donc un gouvernement !
M. R…, depuis, a raconté lui-même le fait à plusieurs hauts fonctionnaires.
Tels sont, brièvement résumés, les faits qui ont produit, alors, une si vive impression sur l’esprit d’Alexandre III.
En rectifiant, comme il devait l’être, ce point d’histoire contemporaine, je crois rendre service à mon pays et remplir, vis-à-vis de mon ancien chef, un devoir de reconnaissance.
Goron.