Partie 4 · Cadavres anonymes
Il ne se passe pas de jour sans qu’un grand nombre de disparitions soient signalées à la Préfecture de police : maris en fugue, jeunes filles abandonnant la maison paternelle, femmes parties en compagnie d’un amoureux, sans parler des désespérés qui quittent la vie sans prévenir les leurs.
Presque toujours les familles qui viennent demander qu’on recherche un disparu déclarent qu’elles craignent qu’il ait été victime d’un criminel attentat.
Or, sur dix mille disparitions, il n’y en a peut-être pas une qui soit le résultat d’un crime.
Mais il y a comme un point d’honneur chez les personnes qui viennent supplier qu’on retrouve un mari, une femme ou une fille, à ne point admettre l’hypothèse d’un suicide, surtout celle d’une fugue.
Je me souviens de ce qui m’arriva un jour avec un homme du meilleur monde, portant un nom très connu. Il était venu me prier de rechercher sa femme, qui n’avait pas reparu, après être sortie pour aller commander un chapeau chez sa modiste, et qu’il n’avait pu retrouver ni à la Morgue, ni dans les hôpitaux.
J’examinai avec lui l’hypothèse d’un suicide et celle d’un crime, qui furent reconnues invraisemblables d’un commun accord ; puis je fus obligé, avec beaucoup de discrétion, bien entendu, de parler de la possibilité d’une fugue amoureuse.
Ici, le mari eut un entr’acte dans sa douleur profonde et sincère. Il partit d’un grand éclat de rire.
— Je vous demande pardon, fit-il ; certes, je n’ai pas envie de rire, mais cette pensée est si drôle, si absurde pour quiconque connaît ma femme ! Moi, trompé ! Moi… cocu, pour employer le mot de Molière ! Laissez-moi rire, je vous en prie. Mais monsieur, ma femme est une sainte ! Et croyez-vous qu’une sainte puisse tromper son mari ?
Je m’inclinai avec tout le respect dû aux nobles illusions.
Puis le mari reprit, à ma grande stupéfaction :
— Voulez-vous que je vous dise, monsieur le chef de la Sûreté, la seule hypothèse qui me semble vraisemblable ? Eh bien ! malgré ses sentiments profondément religieux, ma femme a un défaut : elle est extrêmement coquette ! Elle est en même temps d’une nervosité maladive… Voyez-vous, monsieur, elle a dû perdre un instant la tête, en traversant le Louvre ou le Bon-Marché… L’hypothèse qui s’impose est celle d’un vol dans un grand magasin. Hélas ! vous allez la retrouver au Dépôt !
Je regardai, avec une certaine pitié, cet homme bien élevé, riche, ayant une haute situation sociale, qui, plutôt que d’admettre un instant que sa femme eût un amant, préférait qu’elle fût une voleuse !
Pour lui faire plaisir, je l’accompagnai au Dépôt, où nous ne trouvâmes pas la dame, bien entendu…
Quelques jours après, ayant fait faire toutes les démarches nécessaires, j’apprenais qu’un jeune homme, fils de l’amie la plus intime de la dame disparue, était sorti, lui aussi, un soir, et n’avait plus reparu.
Malgré le respect que m’inspirent les saintes, je ne pus m’empêcher de rapprocher les deux disparitions, et, bientôt, j’eus la pénible obligation d’avertir le mari que sa femme n’était point une voleuse, mais avait simplement enlevé un jeune homme qui avait dix ans de moins qu’elle !
Cette anecdote et beaucoup d’autres du même genre suffisent à faire comprendre le peu de valeur qu’ont, d’ordinaire, en pareils cas, les renseignements fournis par les familles.
Quand une dame en pleurs vient supplier qu’on retrouve son mari qui depuis trois jours n’est pas rentré au domicile conjugal, ajoutant : « Il a pris de l’argent avant de sortir, j’ai bien peur qu’on ne l’ait tué pour le voler », l’agent qui part à la recherche du mari pense toujours :
— Encore un qui s’en est allé avec une donzelle !
De même, quand les rôles sont changés et qu’un mari vient demander qu’on recherche sa femme sortie pour aller rendre une visite, et qu’il n’a point revue depuis quarante-huit heures, a priori, on s’imagine toujours que la dame s’est enfuie en galante compagnie.
La plupart du temps, je dois le dire, ce sont les agents qui ont raison, et, quand on ne retrouve pas la ou le disparu sur les dalles de la Morgue, victime d’un accident, on finit toujours par apprendre que le mari ou la femme est allé faire l’école buissonnière.
Malheureusement, il est des exceptions à cette règle.
Vers la fin de 1888, je crois, une dame Od… vint demander à la Préfecture de police, service des recherches dans l’intérêt des familles, qu’on retrouvât son mari, un homme d’un certain âge, qui était sorti un matin, en disant qu’il allait chercher une place, et n’était point rentré.
Ancien jardinier, ayant gagné par son travail de petites rentes, Od… avait la réputation d’un très brave homme, très sérieux, extrêmement sobre ; il était tout à fait invraisemblable qu’il fût parti en bordée sans prévenir sa femme.
Néanmoins, la déclaration suivit la filière ordinaire et, bien que madame Od… eût déclaré avec la plus grande énergie qu’elle était certaine que son mari avait été assassiné, les conclusions des agents qui furent chargés des premières recherches étaient loin d’accepter cette hypothèse.
Mais madame Od… était tenace. Elle fit comprendre qu’il était absurde de penser que son mari se fût suicidé, attendu qu’il avait toute sa raison, qu’il était parfaitement heureux, et qu’il n’avait certainement aucun motif pour désirer quitter ce monde.
Cette vaillante femme, qui avait une énergie peu commune, ne se lassa pas ; les semaines, les mois passèrent, et elle finit par s’adresser au service de la Sûreté. Elle vint donc me trouver et essaya de me communiquer la conviction qui l’animait.
Je confiai l’affaire à un de mes principaux agents. Or, par cet esprit de concurrence qui a toujours régné entre les différents services de police, la première chose que fit mon inspecteur, fut de démolir l’enquête de son collègue, et d’accepter l’hypothèse de l’assassinat.
Il me communiqua ses impressions et fit si bien que j’acquis moi-même la conviction que le père Od… avait été victime d’un guet-apens. Mais où ? Comment ? Dans le département de la Seine, aucun cadavre retrouvé n’était celui du jardinier. Quant à ceux que la province pouvait avoir en trop, il n’y fallait pas songer, puisqu’il n’existe nulle part une centralisation quelconque des affaires criminelles.
Il fallait compter sur la lecture d’un journal qui viendrait me faire connaître qu’on avait trouvé dans le canal de X…, dans le bois de Z…, un cadavre en décomposition, qu’on n’avait pas reconnu pour être celui d’un homme du pays.
N’était-il pas plus simple alors de m’adresser tout de suite aux journaux, qui, par leurs faits-divers, sont des circulaires de justice tirées à des millions d’exemplaires ?
Je communiquai donc à tous les reporters de Paris la description complète et minutieuse des vêtements que portait Od… le jour de sa disparition.
On va voir que j’avais frappé à la bonne porte.
En lisant dans le Petit Parisien l’annonce de la disparition de l’ancien jardinier, un gendarme d’Esbly, petite commune des environs de Lagny, réfléchit un instant et se dit :
— Sapristi ! mais le pendu que j’ai décroché dans le bois, il y a tantôt deux mois, portait cette veste, ce pantalon et ce gilet !
Il pouvait d’autant plus facilement être frappé de ces détails, que le pendu dont il s’agissait avait été enterré dans la fosse commune du cimetière d’Esbly, sans que son identité eût été reconnue.
Donc, le gendarme alla trouver son brigadier, puis le brigadier le maire.
Celui-ci m’écrivit aussitôt, et, le lendemain de la réception de sa lettre, mon inspecteur arrivait à Esbly avec madame Od…
Dès qu’on présenta à celle-ci les vêtements du pendu, elle les reconnut.
Le disparu était retrouvé, mais était-ce bien un pendu volontaire qu’avaient décroché, dans un buisson, les gendarmes d’Esbly ?
— Monsieur le chef de la Sûreté, me disait madame Od…, vengez mon mari qui a été victime d’un crime ! Je vous jure qu’il ne s’est point suicidé !
Les constatations des gendarmes qui avaient trouvé le cadavre étaient trop laconiques pour nous être d’une grande utilité.
Néanmoins, tous deux se rappelaient fort bien que le pendu était accroché très bas et qu’ils avaient fait cette remarque que le suicidé devait avoir une énergie peu commune pour être parvenu à s’étrangler ainsi.
Mon agent, pressé par madame Od…, qui voulait absolument venger la mort de son mari, se remit avec obstination à cette enquête — et bientôt recueillit de précieux indices.
Od…, le matin même du jour où il avait disparu, avait retiré de la Caisse d’épargne une somme de 500 francs — et on n’avait point retrouvé vingt-cinq centimes sur le cadavre du pendu.
Il semblait donc probable que le malheureux avait été dévalisé et assassiné.
L’enquête fut alors menée par le service de la Sûreté avec une grande ardeur et peu à peu nous apprîmes que Od…, tout en aimant beaucoup sa femme, lui avait fait une petite cachotterie. Il ne lui avait pas dit qu’il était sur le point de prendre la régie d’une grande propriété des environs de Paris, voulant lui faire une surprise, et ne lui annoncer la bonne nouvelle que lorsqu’il serait déjà en fonctions.
Nous sûmes également qu’il avait retiré son argent de la Caisse d’épargne, en disant : « C’est le cautionnement que je dois verser, pour la place que me procure un de mes amis. »
Je fis rechercher toutes les personnes qui étaient en relations avec Od… ; j’appris que dans les derniers jours de sa vie surtout, l’ancien jardinier fréquentait un charretier nommé Mathelin qui avait une assez mauvaise réputation, qu’on disait brutal et noceur.
Je me contentai d’abord de le faire surveiller, n’ayant encore qu’un soupçon ; mais bientôt on vint m’avertir que lui qui, notoirement n’avait pas le sou, avait payé une dette de cent francs le lendemain de la disparition de Od…
Je n’hésitai pas, et le fis arrêter.
Le soir même, je l’interrogeai longuement, et il nia avec une bonhommie impressionnante. Il reconnaissait avoir connu l’ancien jardinier, mais il affirmait ne point l’avoir vu le dernier jour. Enfin, nous en vînmes aux cent francs qu’il avait remboursés.
Il nia ce remboursement avec une effronterie qui le perdit.
J’envoyai chercher l’individu auquel il avait payé sa dette, et celui-ci, mis en sa présence, déclara que ce que disait le charretier était exact, que jamais il n’avait reçu de lui une somme de cent francs.
Comme j’avais, par des indications précises, la preuve que cet homme mentait, je me montrai extrêmement sévère, et lui dis :
— Vous venez de faire un faux témoignage, je vous garde. Peut-être, après tout, avez-vous intérêt à mentir ? Qui sait si vous n’avez pas été le complice de Mathelin dans l’assassinat dont il est accusé ?
— Comment, fit l’homme, il s’agit d’une affaire d’assassinat ! Oh ! alors, je ne marche plus ! En me rendant mon argent, Mathelin m’avait fait promettre de ne point dire qu’il avait payé sa dette. J’ai voulu tenir ma promesse ; mais maintenant que je sais qu’il s’agit d’une affaire aussi grave, je dois la vérité. Oui, monsieur le chef de la Sûreté, il est exact que j’ai reçu cent francs de Mathelin !
Malgré ce témoignage, le charretier niait avec une obstination de brute, et prétendait que son camarade était vendu à la police pour le perdre.
Afin de le laisser s’enferrer tout à son aise, je me gardai bien de lui dire que nous avions retrouvé le cadavre d’Od…, et le juge d’instruction décida que nous le conduirions à Esbly le jour où l’on exhumerait sa victime, en présence de laquelle nous le mettrions. Le juge espérait que cette mise en scène le déciderait à avouer.
Je fis conduire, un matin, Mathelin à la gare de l’Est. Deux agents l’encadraient, et je marchais à quelques pas ; mais personne n’aurait pu se douter que le charretier était un prisonnier.
Comme nous pénétrions sur le quai, un employé du chemin de fer s’approcha de lui tout à coup.
— Comment ! s’écria-t-il, c’est toi, mon vieux Mathelin ! Y a-t-il assez longtemps que je ne t’ai vu !… depuis le jour où tu as pris le train avec ce vieux monsieur…
Brusquement, je m’étais approché…
— Pardon ! fis-je, je suis M. Goron, chef de la Sûreté ; voulez-vous me compléter ce que vous venez de dire ?
L’employé de chemin de fer, d’abord interloqué, comprit très vite qu’il était obligé de dire toute la vérité, et pendant que mon prisonnier l’écoutait d’un air morne, il me raconta qu’il lui avait causé, il y avait environ trois mois, un matin qu’il prenait le train de Lagny avec un vieux monsieur.
Ce témoignage qu’apportait le hasard avait une gravité exceptionnelle : il en prit une plus grande encore, quand l’employé, ayant réfléchi un peu, parvint à se souvenir exactement du jour où il avait rencontré son ami Mathelin. Or, ce jour était justement celui où l’ancien jardinier avait disparu.
Néanmoins, le charretier niait toujours avec une obstination farouche.
Cependant, il fronça un peu le sourcil quand il monta dans le train de Lagny. Mais l’arrêt que nous fîmes dans cette jolie petite ville, célèbre parmi les pêcheurs à la ligne, le calma ; il déjeuna même de fort bon appétit, et avec une certaine gaieté.
Seulement il devint tout pâle quand il m’entendit demander des billets pour Esbly.
Dès que nous fûmes dans le train, il me dit :
— Monsieur Goron, vous me menez là-bas pour me confronter avec le cadavre ! Je ne veux pas le voir ! Eh bien ! oui ! c’est moi qui ai tué, le père Od… ! J’aime mieux tout avouer que le voir !
Alors, brièvement, entre deux stations, Mathelin raconta comment il avait fait miroiter aux yeux de l’ancien jardinier une prétendue place de régisseur dans un château des environs de Lagny. Le pauvre Od… était tombé naïvement dans le panneau qui lui était tendu et avait été retirer de la Caisse d’épargne les 500 francs que le charretier prétendait indispensables pour servir de cautionnement.
— Ainsi, lui dis-je, c’est pour 500 francs que vous avez tué un homme ?
— Que voulez-vous, répondit Mathelin, je voulais d’abord payer mes dettes et puis m’offrir une noce aux Halles !
Alors, il m’expliqua qu’il avait vu certain de ses amis hériter et s’offrir durant une nuit dans les cabarets des environs des Halles, une fête dont le souvenir était resté dans son cerveau comme celui d’une sorte de Paradis éternellement désirable !
C’était pour faire une fête dans des bouges que ce misérable avait tué un homme !
La mère Berland disait, quand on lui remettait les trente francs trouvés chez madame Meunier-Dessaigne, assassinée :
— Mes enfants, vous avez fait de la belle ouvrage !
Bien des assassins n’ont même rien trouvé chez les gens qu’ils ont tués ! Mais, en réalité, ceux-là ne savaient pas à l’avance quel serait le bénéfice de leur crime, tandis que Mathelin, lui, savait bien qu’il n’aurait pas plus de 500 francs.
Il avait combiné froidement son affaire pour cette somme !
N’est-on pas terrifié quand on réfléchit aux mobiles étrangement futiles qui poussent des hommes à tuer leurs semblables ?
Du reste, Mathelin ne s’était pas fait grande illusion sur le sort qui l’attendait. Il avait fort bien entrevu la possibilité d’être arrêté, condamné, exécuté… mais il voulait une nuit de noces ! Pour se la procurer, il n’avait pas hésité à supprimer le père Od… et à risquer sa propre vie.
Le misérable fut condamné à mort et exécuté, mais quand on le traîna jusqu’à la guillotine, la mort l’avait déjà touché.
En prison, il avait été atteint de la phtisie, et c’était déjà presque un cadavre, le corps dont M. Deibler coupa la tête.
Telle fut la conclusion de cette affaire.
Il est certain que si madame Od… n’avait pas mis une énergie qu’on trouve rarement à chercher le corps de son mari, puis à le venger, jamais Mathelin n’aurait été pris et condamné.
Et c’est pour cela que cette affaire est un des exemples les plus saisissants de la lacune grave qui existe dans la police française.
Si la persistance de madame Od… n’avait pas été telle qu’elle m’intéressa, et que je communiquai aux journaux la description complète des vêtements du disparu, jamais les gendarmes d’Esbly ne se seraient avisés de prévenir le Parquet de Paris ou la Préfecture de police que le pendu enterré dans le cimetière de leur commune était un ancien jardinier pleuré par son épouse.
J’estime qu’il est triste qu’à la fin du dix-neuvième siècle, à cette époque de progrès, la justice et la police en soient encore réduites à une méthode si rudimentaire, qu’à quelques kilomètres de Paris on trouve un cadavre dans des conditions dramatiques et qu’on l’enterre sans même connaître son identité et sans que la police de Paris ait été avertie !
Je crois que le cas de Mathelin démontre bien la nécessité d’une centralisation des renseignements de police et de justice, et la création d’une circulaire envoyée à tous les commissaires, à tous les parquets de France, à toutes les brigades de gendarmerie, circulaire signalant et les cadavres retrouvés et les personnes disparues, donnant toutes les indications qui peuvent mettre sur les traces d’un coupable.
Cette centralisation, que j’ai tant de fois souhaitée quand j’étais chef de la Sûreté, serait une garantie de plus pour la sécurité des citoyens et la conservation de leurs propriétés. En effet, tous les jours, des vols importants se commettent aussi bien dans les départements qu’à Paris : des châteaux sont dévalisés, des églises pillées, et ce n’est qu’après des mois d’infructueuses recherches, que les magistrats de province, qui tiennent à ne pas « classer » les affaires, envoient des commissions rogatoires à Paris.
Ils ont bien, eux aussi, la presse, mais c’est la presse locale, et cette publicité ne s’étend que dans un rayon très étroit ; la plupart du temps, elle n’arrive pas à Paris.
Or, souvent les dévaliseurs n’appartiennent pas à la région, et rentrent chez eux, le plus tranquillement du monde, avec leur butin, dont ils se débarrassent au bénéfice de recéleurs parisiens ou d’étrangers.
Il ne se passe pas de jour où, en perquisitionnant chez des malfaiteurs, on ne trouve des objets d’une valeur importante, certainement volés, et dont faute de renseignements il est absolument impossible au magistrat instructeur, ou à l’officier de police judiciaire, de retrouver le propriétaire, — si le vol n’a pas été commis dans le pays même ou les environs.
Donc tout se centralisant à Paris, comme je viens de l’indiquer, l’administration centralisatrice quelle qu’elle soit ferait imprimer de suite la nomenclature des objets volés, les détails connus sur les individus soupçonnés, et enverrait cette note dans toutes les directions.
On pourrait même ajouter, comme les Anglais et les Américains l’ont compris si bien, le mot récompense (reward), que nous n’osons accorder ouvertement, nous autres Français, qu’aux braves gens qui rapportent un objet trouvé.
Cette centralisation non seulement ferait retrouver des coupables, mais servirait aussi parfois à faire éclater l’innocence d’un homme injustement soupçonné.
Je vais citer un exemple frappant de cet autre côté de la question.
Il y a quelques années, on repêchait dans la Seine, à deux heures de Paris, un cadavre étroitement ligotté avec des bandes de toile. Tout se passa alors d’une façon absolument différente de ce qui était advenu dans l’affaire Mathelin.
Les gendarmes conclurent à un crime et un pauvre diable de vagabond, reconnu suspect, fut arrêté.
Comme il lui était impossible d’indiquer l’identité de sa prétendue victime, attendu qu’il ne l’avait jamais vue, on le garda au secret un grand mois, jusqu’au jour où le hasard fit éclater son innocence.
J’avais l’habitude excellente, à mon avis, pour un chef de Sûreté de lire avec la plus grande attention les faits divers des journaux, car ce sont eux qui remplacent en ce moment la circulaire judiciaire que je réclame. — Ils la remplacent du reste imparfaitement, car ils n’impriment que ce qui leur plaît.
Néanmoins, les journaux étant l’unique moyen de se renseigner en l’absence de toute circulaire officielle, un bon policier doit les lire avec la plus grande attention.
Dans une feuille quelconque, à la rubrique Département, j’avais lu, brièvement résumé, le récit de la découverte du cadavre ligotté, et de l’arrestation du malheureux chemineau.
Or, quelques jours après, il me tombait sous les yeux une note envoyée à la Sûreté, et dans laquelle il était question de la disparition d’un brave bourgeois de Paris.
Une concierge était venue dire au commissaire de son quartier qu’un de ses locataires, un vieux garçon, était sorti un matin, sans emporter ni malle ni valise — et n’avait plus reparu.
Le commissaire avait suivi cette affaire avec un zèle très louable, et la note avait été envoyée à notre service à l’effet d’obtenir un renseignement quelconque.
Pourquoi cette note me rappela-t-elle l’article du journal ? Comment se fit-il dans mon esprit une étrange association entre le cadavre ligotté et le rentier disparu ? Je n’en sais rien.
La seule chose certaine, c’est qu’elle se fit et que, persuadé que je ne me trompais pas, j’obtins du parquet l’autorisation de faire ouvrir la porte du brave homme, que pleurait sa concierge.
Je ne pouvais faire encore une perquisition minutieuse, mais je fus frappé, en entrant dans la chambre, d’apercevoir sur le lit de longues lanières de toile découpées dans des draps.
Le soir même, on écrivit au parquet qui suivait l’affaire du cadavre ligotté, et, deux jours après, celui-ci envoyait un des lambeaux de toile qui ligottaient le noyé.
Or, il était identiquement semblable aux lanières découvertes par moi sur le lit du disparu.
On fit alors une perquisition complète au domicile du rentier, et nous trouvâmes, au milieu de ses papiers, une lettre fort longue dans laquelle il expliquait que, las de souffrir d’une maladie incurable, il avait résolu d’en finir avec la vie.
« Comme je sais fort bien nager, ajoutait-il dans un post-scriptum, et que je crains qu’au dernier moment l’instinct de la conservation soit plus fort que ma volonté, je vais m’attacher les membres. Qu’on ne soit donc pas étonné si l’on trouve mon cadavre étroitement ligotté. »
Ce post-scriptum si explicite procura au pauvre chemineau arrêté la joie de quitter aussitôt la prison où on le gardait au secret depuis plusieurs semaines.
Cet exemple démontre que la centralisation des renseignements criminels est indispensable, non seulement pour découvrir les auteurs des crimes, mais encore pour empêcher les erreurs judiciaires.
Tous les hommes qui se sont occupés des affaires criminelles, commissaires de police ou juges d’instruction, sont, j’en suis certain, partisans de la création de ce ministère de la police, dont la nécessité est connue de tous les députés, mais que, pour des raisons politiques, on ne créera sans doute jamais… dans la crainte que le ministre ne devienne un homme trop puissant par les secrets dont il serait dépositaire, et par la réunion entre ses mains de tous les moyens d’investigations judiciaires ou politiques.
Eh bien ! s’il est impossible d’avoir ce ministère de la police, si utile, il est toujours possible de centraliser les renseignements criminels au ministère de la justice, par exemple, et l’on ne se doute pas du nombre de morts restés inconnus, de prétendus suicidés, d’affaires abandonnées tout de suite par les parquets de province qui seraient reprises, suivies et qui aboutiraient.
Je vais même plus loin ; je trouve que le seul moyen de combattre effectivement cette sorte d’internationale que forment les voleurs de tous les pays serait qu’il existât aussi une internationale de la police.
Pourquoi, en matière de droit commun, quand il s’agit de crime contre les personnes et la propriété, toutes les polices du monde ne se prêteraient-elles pas un mutuel appui ?
Alors que j’étais chef de la Sûreté, c’est une vérité que j’avais si bien comprise que toujours j’eus soin d’entretenir les relations les plus cordiales avec les chefs des polices européennes.
Je profitai même des nombreux voyages que je fus obligé de faire, ou de la présence momentanée à Paris de certains de mes collègues de l’étranger, pour entrer en relations plus étroites avec eux.
J’étais arrivé à avoir ainsi des rapports particulièrement amicaux avec presque toutes les polices étrangères, si bien que parfois des juges d’instruction, des procureurs de la République, des présidents de chambres correctionnelles, me priaient de vouloir bien demander à mes collègues anglais, belges, italiens, suisses, espagnols, turcs ou allemands, des renseignements dont ils avaient un pressant besoin.
Je les obtenais au bout de quelques jours, tandis que, par la voie diplomatique, la seule que, régulièrement, puissent employer les magistrats, les réponses mettent des semaines à revenir, quand ce n’est pas des mois.
Ce que j’obtenais exclusivement de l’amitié de mes collègues devrait être de droit ; toutes les polices des pays civilisés devraient échanger avec rapidité leurs renseignements, de même que, pour tous les criminels de droit commun découverts à l’étranger, toutes les formalités d’extradition devraient être simplifiées, ainsi que je l’ai dit quand j’ai parlé des anarchistes.
Pour en revenir à la recherche des crimes commis en province, lorsque j’étais à la tête de la Sûreté, jamais je n’ai refusé, par principe, à un Parquet des départements, les agents qu’il me demandait pour rechercher les auteurs d’un crime.
Malheureusement, ces demandes étaient presque toujours tardives, et quand mes agents arrivaient, l’affaire était déjà brûlée.
La raison de ces retards, c’est que ces déplacements d’agents occasionnent des frais, et qu’avant de réclamer ces auxiliaires, le procureur de la République et le juge sont obligés de demander son autorisation au procureur général de leur ressort, et celui-ci doit consulter son budget pour voir si cette dépense est possible !
Pendant ce temps, le coupable a tout le temps qu’il lui faut pour prendre la poudre d’escampette.
D’un autre côté, le préfet de police n’autorise le départ des agents que lorsque tous les frais en question sont garantis ; et même ces frais étant payés, il est encore obligé d’hésiter, car les dépenses du service de la police municipale incombant à la ville de Paris, il y a des conseillers municipaux qui réclament, et disent qu’ils ne votent pas le budget pour entretenir d’agents de police Quimper-Corentin ou Carcassonne.
Sauf dans quelques grandes villes comme Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, Nantes, Versailles, etc., etc., il n’y a pas en province, à proprement parler, de service de Sûreté et les procureurs de la République n’ont à leur disposition d’autres agents de police judiciaire que les gendarmes.
Le gendarme est un dévoué serviteur de la loi, et son courage va parfois jusqu’à l’héroïsme ; il est intelligent la plupart du temps et sait faire des constatations judiciaires, relevant avec une minutie que lui envieraient parfois bien des agents de la Sûreté les détails les plus méticuleux, mesurant jusqu’à la moindre trace de pas. Mais là s’arrête l’action utile du gendarme, à moins qu’il n’ait la chance de rencontrer le malfaiteur recherché sur la grande route, et de l’arrêter.
Pourquoi ?
Parce que le gendarme ne peut opérer qu’officiellement, avec ses bottes, son sabre, le chapeau légendaire et le baudrier traditionnel de Pandore — qu’on vient du reste de remplacer par le ceinturon.
Comment diable voulez-vous que, portant tout cet attirail, il puisse traquer le malfaiteur, avec les ruses d’Apaches que doivent avoir les limiers modernes ?
J’en ai vu beaucoup de ces braves qui comprenaient qu’il leur était impossible d’arriver à un bon résultat, dans les conditions ou ils opéraient. Ils auraient bien voulu déposer leur uniforme, et travailler en pékins, comme le font les agents de la Sûreté.
Impossible ! le règlement s’y oppose !
Le gendarme n’est plus gendarme, s’il n’a pas son uniforme.
N’est-il pas imprimé en tête de tous les procès-verbaux de gendarmerie :
« Revêtus de notre uniforme et conformément à l’ordre de nos chefs ? »
Il est évident qu’il ne peut y avoir une meilleure école de police que Paris.
Dans la grande ville, les agents ont tous les jours du travail et rapidement ils se perfectionnent dans la chasse aux bandits, s’habituant peu à peu à connaître toutes les ficelles du métier et à déjouer les trucs de leur gibier. Ils arrivent à connaître à fond ce monde spécial de la pègre, qu’il soit parisien, provincial, ou exotique.
J’estime que pour donner à la province les agents dont elle a besoin, ce qu’il y a de meilleur c’est d’abord d’augmenter le nombre des agents de la Sûreté de Paris. Alors, sans aucune des formalités actuelles, dès qu’un crime important serait commis, le parquet de la ville télégraphierait à Paris, et immédiatement deux agents partiraient.
Ces agents enverraient en double leurs rapports au parquet, qui les ferait agir, et à la Sûreté, de telle sorte qu’à Paris on vivrait les crimes de province, on en connaîtrait tous les détails, et on y trouverait de bien précieux renseignements pour les crimes commis dans la capitale. Bien souvent aussi le service de la Sûreté, éclairé à temps sur l’identité d’un voleur ou d’un assassin, le cueillerait très vite au moment où il viendrait se réfugier à Paris.
J’ajoute que cette organisation aurait un effet moral extraordinaire sur les malfaiteurs, qui se décourageraient en voyant que dans la plus petite ville de province on ne peut plus opérer impunément sans voir arriver des agents bien dressés.
Les inspecteurs de la Sûreté, étant beaucoup plus nombreux qu’aujourd’hui, certains d’entre eux auraient encore d’autres déplacements à faire.
Il n’y a que la police qui ne suit pas la mode. Peu à peu les voleurs intelligents, les beaux pègres, comme on dit en argot, ont compris qu’il fallait suivre leur clientèle — et maintenant ils s’en vont l’hiver à Nice, et l’été à Vichy, Luchon ou Trouville. Les voleurs ont leur villégiature comme les gens riches.
Je propose, moi, d’envoyer aussi des agents de police villégiaturer sur les bords de la Méditerranée ou sur les planches de Trouville, et en général partout où se dirigent les Parisiens.
Les agents qui connaissent les catégories spéciales de voleurs qui d’ordinaire s’en vont ainsi opérer dans les villes d’eaux, les auraient à l’œil, et de même que les agents parisiens, dits de la voie publique, tels que Girodot, suivent parfois des semaines un cambrioleur pour arriver à le prendre en flagrant délit, la pince-monseigneur à la main, les agents des villes d’eaux sauraient attendre l’occasion de prendre le voleur en villégiature, la main dans la poche d’une jolie baigneuse.
Et si ces agents arrivaient à être brûlés ?
Eh bien ! tant mieux encore ! on ne volerait plus dans la ville où ils se trouveraient !
Puisque je parle de brigades volantes, devant suivre les voleurs dans leurs déplacements estivaux ou hivernaux, et par conséquent de voyages nécessaires pour les agents de la Sûreté, il faut que je signale une des plus grandes lacunes de la police actuelle.
Alors que les commissaires spéciaux de la Sûreté générale, et la plupart des employés de ce service au ministère de l’intérieur, ont dans leur poche une carte de circulation leur permettant de prendre tous les trains, les agents de la Sûreté et leur chef lui-même sont obligés d’aller payer leur billet au guichet.
Vous voyez d’ici ce qui arrive.
Un agent suit un malfaiteur, mais il n’a pas la preuve décisive permettant de l’arrêter immédiatement.
L’homme entre dans une gare de chemin de fer, et l’agent le voit passer très fier devant le contrôleur, montrant ou une carte d’abonnement ou simplement un billet d’aller et retour.
L’agent, lui, est obligé d’aller faire queue au guichet pour acheter son ticket. Quand il s’élance enfin sur le quai, c’est pour voir partir le train qui emporte l’homme qu’il filait.
Autre exemple, encore plus simple et beaucoup plus fréquent :
L’agent suit un voleur, et le voit à la gare d’Orléans prendre un billet pour Bordeaux, dont le rapide va partir dans quelques minutes ; le pauvre diable d’inspecteur n’a pas dans sa poche de quoi même payer un billet pour Orléans !
Il est obligé de laisser son voleur s’en aller… La trace est perdue, et combien de fois l’affaire est-elle brûlée !
Il y aurait cependant un moyen simple d’obvier à un si grand inconvénient.
Pourquoi chaque agent pouvant être chargé de missions importantes ne recevrait-il pas un permis pour un seul voyage et sans destination indiquée, pour chacune des lignes de chemins de fer ?
Arrivé à destination, il donnerait son billet et aurait au moins le temps de télégraphier pour recevoir l’argent de l’administration.
Ces billets, dont les agents se seraient ainsi servis, seraient remboursés aux Compagnies par la Préfecture de police.
Tout le monde y trouverait son compte, même la Préfecture qui obtiendrait certainement des remises sur les permis en question, alors qu’aujourd’hui un agent, quand il voyage, paye le plein tarif. Les Compagnies elles-mêmes n’y perdraient pas, car les voyages d’agents seraient beaucoup plus nombreux qu’aujourd’hui.
Combien de petites réformes de ce genre pourraient avoir les plus heureuses conséquences !
Ainsi, pour le personnel des commissariats, si dévoué, si intéressant, j’ai plusieurs réclamations utiles à présenter.
Au cours de cette affaire du noyé ligotté, dont je viens de parler tout à l’heure, je me servis beaucoup de l’intelligence d’un des inspecteurs du commissariat, où la concierge était venue signaler la disparition de son locataire.
Avec un sens policier très fin, après avoir pris des renseignements sur les habitudes du disparu, après avoir entendu parler de la maladie incurable dont il souffrait, il avait conclu que l’homme qu’on recherchait devait certainement s’être suicidé.
D’obscurs, mais de bien dévoués collaborateurs pour les commissaires de police, ces inspecteurs de commissariat, qui n’ont pourtant aucun avenir devant eux, qui débutent à 1,800 francs, et qui savent qu’au bout de trente ans de services, leur bâton de maréchal sera un traitement de 2,000 francs environ !
Il y a des réformes urgentes à faire pour les commissariats de Paris, dont le personnel a une si lourde responsabilité, et est ridiculement payé, pour le temps où nous vivons.
Quand vous entrez dans un commissariat, dans la première pièce, vous apercevez, derrière une barrière, deux employés convenablement vêtus (avec leur traitement de 1,800 fr., il faut qu’ils soient toujours propres) : ce sont les inspecteurs, de braves gens la plupart du temps, très estimés dans leur quartier qu’ils quittent rarement, et qui pourtant n’ont pas de bien grandes espérances pour réchauffer leur dévouement !
Il faut à tout prix améliorer le sort de ces braves gens.
Il y a à Paris, à peu près, 180 inspecteurs de commissariat, qui n’ont même plus facilement, comme jadis, les primes de capture, puisque maintenant on les discute, qu’il ne suffit pas d’avoir arrêté un voleur pour toucher la prime, et qu’il faut encore avoir préparé cette arrestation. Les examens qu’on leur fait subir sont plus difficiles que ceux que doivent passer les agents de la Sûreté. Il est donc de toute justice de donner à ces bons serviteurs les satisfactions auxquelles ils ont droit.
Ils doivent avoir les mêmes chances à l’avancement que les agents de la Sûreté, et ce ne serait pas une dépense bien grosse pour le budget que la création, parmi les inspecteurs de commissariat, de deux ou trois inspecteurs principaux, quatre ou cinq brigadiers, huit ou dix sous-brigadiers.
Je prends des chiffres en rapport avec le nombre total des inspecteurs, et correspondant à la situation des agents de la Sûreté.
Cet encouragement donnerait les meilleurs résultats dans les commissariats de police, où la plupart du temps commencent toutes les affaires, et où les premières enquêtes peuvent avoir une si grosse importance.
D’ailleurs les inspecteurs ne sont pas les seuls fonctionnaires des commissariats dont il faudrait améliorer le sort ; je veux encore plaider la cause des garçons de bureau, les chiens du commissaire, comme on disait jadis, qui ne gagnent que 1,300 francs par an, et qui pourtant ont leur part des dangers inhérents au métier de policier — comme rue des Bons-Enfants, par exemple, quand la bombe d’Émile Henry a fait sauter tout le commissariat.
Le « chien du commissaire » a de multiples besognes. Il en avait une, jadis, que les arroseurs municipaux lui épargnent maintenant. En été, il parcourait les rues de son quartier en agitant une petite sonnette, pour avertir les concierges et les boutiquiers que le moment était venu d’arroser en face de leurs maisons.
De mon temps, il en avait une autre plus lugubre, qu’il doit d’ailleurs avoir encore. C’est lui qui porte à la Morgue les macchabées — c’est-à-dire les gens morts sur la voie publique, suicidés, victimes d’un accident, dont l’identité n’a pas été reconnue.
Le chien du commissaire a pour cela une petite voiture à bras qui, bien que peinte en noir, n’a point du tout un aspect lugubre et ressemble vaguement à une voiture de boulanger.
Il y a même, à ce sujet, une vieille histoire classique à la Préfecture de police, et passée à l’état de légende.
Un garçon de bureau, qui véhiculait vers la Morgue une pauvre femme écrasée par un omnibus, rencontra en route des camarades, qui l’invitèrent à prendre un verre.
— Impossible ! je ne puis laisser là ma voiture et la macchabée !
— Bast ! tu n’as qu’à l’entrer dans la cour, sans dire ce qu’il y a dedans !
L’offre était tentante ; le chien du commissaire accepta, et bientôt les verres se succédèrent sur le zinc, si nombreux et si capiteux que notre homme perdit tout souvenir, et s’en alla en titubant, en compagnie de ses camarades, s’achever chez un autre marchand de vins, où on le ramassa ivre-mort, pour le porter au poste.
Cependant la sinistre voiture restait toujours dans la cour sans que personne se doutât de son funèbre chargement.
Le soir venu, le concierge, au moment où il allait fermer la porte, s’étonna que personne ne fût venu la chercher. Il s’informa auprès des voisins, aucun ne savait à qui elle appartenait.
Alors, la curiosité de tous étant suffisamment excitée, le concierge, suivi de toutes les commères de la maison, s’avance solennellement et soulève le couvercle, pendant qu’une jeune blanchisseuse l’éclaire avec une chandelle.
Tous les regards plongent dans l’intérieur de la voiture qu’éclaire à peine la lumière vacillante de, la chandelle ; mais un rayon tombe sur le visage de la morte, et aussitôt le même cri d’horreur s’échappe de toutes les poitrines :
— Une femme assassinée !
Le concierge, dont les dents claquent de peur, referme brusquement le couvercle et s’en va quérir des sergents de ville, pendant qu’un coiffeur du voisinage court chercher le commissaire de police du quartier, son client.
Avec une rapidité extrême, le bruit d’un crime courut jusqu’au boulevard, et il y avait une vingtaine de journalistes devant la porte quand le magistrat arriva pour constater que la voiture était celle d’un commissariat voisin, et le macchabée, un cadavre attendu à la Morgue !
Mais soyez bien persuadé que ce chien du commissaire pochard était une exception, et que le plus grand nombre de ses collègues sont de très braves gens, très sobres, et remplissant scrupuleusement leur devoir.
Or, ils ne peuvent vivre avec 1,300 fr. par an ; il suffit de connaître un peu les besoins de la vie moderne pour se rendre compte de cette impossibilité. Aussi touchent-ils de petites gratifications.
Leur plus grosse ressource est d’aller chercher chez les maîtres d’hôtels, qui ne veulent point se déranger, leurs livres de police, que doit viser le commissaire une fois par mois. On peut voir, le 30 ou le 31, le garçon de bureau traînant une petite voiture à bras (pas la même que celle qui conduit les cadavres à la Morgue), s’arrêter à la porte de tous les hôtels et de toutes les maisons meublées, et entasser dans son véhicule les livres de voyageurs.
Chaque logeur lui donne pour cela une petite gratification.
Dans les quartiers du centre où les hôtels sont nombreux et riches, les gratifications sont importantes. Elles sont nulles dans certains quartiers qui avoisinent les fortifications. De sorte qu’il y a une inégalité énorme entre les garçons de bureau de commissariat de ces quartiers, et les autres.
De toute façon, il est mauvais que de petits employés qui émargent au budget soient obligés, pour vivre, de truquer et d’être en quelque sorte les mercenaires des administrés.
Que la Ville de Paris leur donne donc des appointements convenables !