‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 48 sur 48 · Partie 4 · Conclusions

Partie 4 · Conclusions

J’ai peur de fatiguer le lecteur en poussant trop loin cette étude, un peu technique, des réformes policières qui me semblent les plus urgentes.

Je vais clore rapidement cette dernière partie de mes Mémoires, en mettant le public au courant de la somme de travail que fournissent les agents de la Sûreté, et en disant quelques mots de l’organisation générale de la police en France.

On aura peut-être remarqué que j’ai négligé de parler de l’affaire Gouffé, qui fut certainement une des causes célèbres de ce siècle, et qui, par tant de côtés restés inconnus d’ailleurs, touche au roman et à l’étude dramatique de la vie parisienne. J’ai passé sous silence également un certain nombre de crimes passionnels et d’affaires dites de mœurs, qui, pour être inconnus du public, n’en sont pas moins plus curieux encore s’il est possible.

J’estime que les conséquences criminelles ou tragiques qu’a souvent l’amour dans notre société telle qu’elle est organisée, doivent faire l’objet d’une étude spéciale que je compte publier bientôt, pour faire suite à mes Mémoires.

J’ai déjà, au cours de ce long récit, rappelé bien souvent les mérites du personnel d’élite que j’avais sous mes ordres, et montré son abnégation et son dévouement ; mais cette étude de police serait incomplète, si je ne mettais sous les yeux du lecteur le tableau de ce que fait parfois, souvent même, dans une journée, un agent de la Sûreté dont le traitement dépasse rarement deux mille francs par an !

Je prends d’abord le plus modeste des agents, un de ceux qui sont attachés à la Permanence, ou Service du Centre, comme on dit à la Sûreté. Les agents de ce service sont presque tous d’excellents serviteurs, mais qui n’ont pas eu encore l’occasion de se signaler par une action d’éclat et de passer dans les autres brigades, où l’avancement, peut-être, est plus facile, et, de toutes façons, où ils sont plus en vue.

Je prends mon agent de la Permanence un jour de grand service, bien entendu.

Il a passé une partie de la nuit de garde à la Sûreté, couchant tout habillé sur un lit de camp, comme un soldat dans un poste.

Vers trois heures du matin, au plus tard, il faut qu’il soit debout. Il a à exécuter dans la banlieue un mandat de justice, envoyé par un parquet de province.

C’est un ouvrier qu’il doit aller arrêter, et, pour lui mettre la main dessus, il faut qu’il soit à la porte de l’homme avant cinq heures du matin. À cette heure, en effet, l’ouvrier s’en va à son travail.

Donc, voilà mon agent parti à trois heures du matin, en compagnie d’un collègue, à pied, bien entendu, car, à cette heure-là, les trains ou les tramways ne marchent pas encore, et le service de la Sûreté ne paye des voitures à ses agents que dans des cas exceptionnels.

Le mandat de justice dont il s’agit est arrivé l’avant-veille à la Sûreté ; on l’a remis à un agent du service des notes et renseignements, qui s’est assuré de l’adresse de l’homme à arrêter, ou qui l’a même retrouvée, si elle était inexacte, comme il arrive souvent.

Puis, l’agent du service des notes, en revenant, a repassé le mandat au service de la Permanence.

Pourquoi, me direz-vous, l’agent du service des notes n’a-t-il pas arrêté lui-même l’homme dont il a découvert l’adresse ? C’était beaucoup plus simple.

Il y a pour cela plusieurs raisons. La première, c’est que, la plupart du temps, lorsque l’agent arrive chez l’ouvrier, celui-ci est à son travail ; la seconde, c’est que, s’il l’a rencontré, il s’est trouvé en face de lui en figure, comme disent les policiers dans leur parler pittoresque ; il a jugé sans doute que l’arrestation était trop délicate à opérer seul, car l’agent du service des notes travaille toujours sans compagnon.

Il peut arrêter, s’il le juge possible, puisqu’il a le mandat dans sa poche, et il n’y manque pas, s’il aperçoit deux gardiens de la paix dans la rue, ou s’il est à proximité d’un poste de police.

Mais, s’il voit qu’il va être forcé d’entamer une lutte inégale contre un gaillard plus fort que lui, dans une cité où de mauvais drôles viendront au secours de l’individu arrêté, il se donne pour un placier en vins, s’excuse et s’en va.

Donc, mes agents du service de la Permanence ont arrêté l’ouvrier dont le nom est inscrit sur le mandat dont ils sont porteurs. L’homme n’a fait aucune résistance ; il n’a pas assommé un des agents, comme cela arrive quelquefois.

Ils ramènent tranquillement leur prisonnier à pied, en tramway ou en chemin de fer, suivant les cas, sans éveiller l’attention des voyageurs, et, les formalités d’usage remplies à la Sûreté, le conduisent au Dépôt.

N’allez pas croire que la journée de l’agent qui est de grand service soit finie !

Il a à peine le temps de se reposer ; il faut qu’il parte chercher, en fiacre à Mazas, avec son collègue, un inculpé de marque, qui a obtenu la faveur grande d’échapper à la voiture cellulaire.

L’inculpé remis au Palais de Justice entre les mains des gardes de Paris, mon inspecteur a enfin une heure devant lui pour casser une croûte ; — mais, à peine a-t-il fini son déjeuner, qu’il doit repartir se mettre à la disposition d’un commissaire de police, qui a besoin de deux agents de la Sûreté pour enlever un aliéné.

Encore une expédition délicate, celle-là !

De mon temps, j’avais décidé M. Lozé à inviter le commissaire de police à assister à ces enlèvements, afin qu’il surveillât les hommes qui procèdent à ces opérations difficiles, et dans lesquelles les accidents sont malheureusement trop fréquents.

C’est ainsi que, pendant que j’étais chef de la Sûreté, il en arriva un d’une gravité extrême.

Deux de mes hommes allèrent chercher, dans le quartier Saint-Germain, un fou qui était d’une force herculéenne ; il se débattit avec tant d’énergie que les agents furent obligés de l’attacher dans la voiture, et qu’il étouffa en route.

Il est indispensable que les commissaires de police se rendent compte de la façon dont les hommes qui ont la tâche difficile de conduire des fous à l’infirmerie spéciale du Dépôt s’en acquittent, afin que les responsabilités soient justement réparties s’il survient un malheur.

Mais, ce qui vaudrait bien mieux encore, c’est que les accidents fussent impossibles.

Des agents qui n’ont pas l’habitude de se trouver avec des fous, et qui, forcément, dans leur lutte quotidienne contre les malfaiteurs, s’accoutument à réprimer la violence par la violence, sont les hommes les moins aptes à enlever les aliénés, et la seule chose extraordinaire, c’est que les accidents ne soient pas encore plus nombreux.

N’est-il pas stupéfiant qu’il n’existe pas, à l’infirmerie de la Préfecture de police, une section d’infirmiers ayant cette mission spéciale ? Des gens du métier, habitués à traiter les fous dans les hôpitaux, sauraient comment il faut s’y prendre pour passer la camisole de force à ceux qui sont furieux.

Enfin, pourquoi n’y aurait-il pas aussi des voitures spéciales pour amener les fous au Dépôt, comme il y en a pour les conduire du Dépôt à Sainte-Anne ?

Voilà encore une réforme bien simple, qui ne serait pas ruineuse pour le budget, et qui, cependant, est la plus urgente au point de vue police, en ce qui concerne les aliénés.

Il ne m’appartient pas, en effet, de discuter la loi de 1838, pas plus qu’il n’appartient au commissaire de police de s’assurer de la folie d’une personne qu’un membre de sa famille, accompagné de deux témoins et portant un certificat de médecin dont la signature est légalisée, vient lui déclarer dangereuse pour ceux qui l’entourent et pour elle-même.

Le commissaire n’a à s’assurer que de la folie des excentriques ramassés sur la voie publique par les agents, au moment où ils faisaient scandale. C’est une besogne relativement facile, d’autant plus facile que si, de très bonne foi, le commissaire se trompe, le lendemain les médecins aliénistes de l’infirmerie du Dépôt rectifieront son jugement…

Pour le reste, la loi de 1838 ne relève pas de la police, mais bien de la médecine.

Ce n’est donc point, ici, la place de discuter toute la législation des aliénés ; mais j’estime que la réforme particulière que je demande est d’une importance extrême au point de vue humanitaire.

Quand, par un subterfuge quelconque, on parvient à décider les aliénés à suivre un agent jusqu’à un asile, ou quand, sous prétexte d’aller porter leurs doléances au procureur général, on les amène doucement jusque dans la cour du Dépôt, tout va bien.

Mais, dès que l’aliéné résiste furieusement, il y a toujours un gros danger, soit pour lui, soit pour les agents, qui ne sauraient ni trouver le moyen de le calmer, ni celui de le mettre dans l’impossibilité de nuire sans risquer de le blesser gravement.

Je suppose mon agent ayant enlevé un fou sans mésaventure d’aucun genre. Le voilà revenu à la Sûreté : sa journée est finie, allez-vous dire ?

Point ! il est de grand service, et, s’il se trouve qu’on a besoin de lui, il s’en ira, jusqu’à la nuit, poser comme planton à la porte du chef !

Les gens qui ne sont pas tout à fait au courant des choses de police ne s’imaginent pas les besognes multiples, presque toutes fatigantes et difficiles, qui incombent aux agents de la Sûreté !

Combien de fois, par exemple, un agent qui a trimé une partie de la journée n’a-t-il pas été commandé à la hâte, pour aller, dans un bureau de poste, guetter le maître chanteur, signalé comme devant aller chercher la réponse chargée qu’il espère ?

Cependant, depuis un certain nombre d’années, il est une besogne, d’ailleurs fort peu agréable, dont sont déchargés les agents de la Sûreté. Je veux parler de la garde des condamnés à mort. Autrefois, un agent en bourgeois tenait compagnie, à la Roquette, aux malheureux destinés à devenir la proie de M. Deibler. Au point de vue humanitaire, c’était parfait. L’agent jouait aux cartes avec le condamné, plaisantait avec lui, déployant parfois toute la bonne humeur d’un gavroche, forçant à rire le pauvre diable, et lui faisant oublier durant quelques secondes que la mort était tout près de lui.

M. Beauquesne, qui était directeur de la Roquette, et qui ne pouvait souffrir ni les aumôniers ni les chefs de la Sûreté s’imagina que l’agent placé près du condamné à mort, pour représenter en quelque sorte la vie auprès de celui dont les jours étaient comptés, était chargé en même temps de l’espionner, lui directeur de la Roquette ! — Il est parvenu à obtenir sa suppression ! Mais il a été supprimé lui-même et il faut bien dire qu’il a été remplacé par un fonctionnaire beaucoup plus aimable et mieux élevé.

Il est certain qu’au point de vue administratif, la suppression de l’agent de la Sûreté n’a aucune importance ; mais est-il possible de dire qu’il en est de même au point de vue humanitaire ?

Pourquoi ne plus laisser auprès de l’homme condamné à mourir que des uniformes de gardiens de prison ? Pourquoi lui enlever le paletot du gavroche consolateur, qu’est presque toujours l’agent du quai des Orfèvres ?

Malheureusement, on fait beaucoup de réformes de ce genre, et on néglige volontiers celles qui sont humaines, qui ont en vue un adoucissement moral de la situation des misérables.

Mais si les agents de la Sûreté ont été déchargés de cette corvée de tenir compagnie aux clients attendus par M. Deibler, combien d’autres besognes difficiles, dures, leur reste-t-il à accomplir !

Parfois, vous vous étonnez de rencontrer, quelques jours de suite, au même coin de rue, un homme dont vous finissez par reconnaître la physionomie. C’est un agent de la Sûreté qui fait une planque (mot d’argot qui signifie une surveillance sur place), c’est-à-dire qui observe toutes les personnes qui entrent dans une maison — ou qui en sortent. Sous la pluie, sous la neige, il reste à son poste d’observation. Les fluxions de poitrine ne comptent pas comme blessure, pourtant, pour les soldats du devoir !

Souvent, la planque est compliquée de filature (autre mot d’argot passé tellement dans le langage ordinaire, qu’il n’est presque plus besoin de l’expliquer).

L’agent ne doit pas seulement observer les personnes qui entrent ou qui sortent d’une maison déterminée ; il doit suivre une d’entre elles partout où elle ira.

Encore une besogne pas commode pour un agent pas riche, qui a de bien maigres frais à sa disposition.

Sans doute, s’il n’a point d’argent en poche, il peut prendre une voiture. Le cocher sera toujours payé à la Sûreté. Mais, si la personne filée entre dîner dans un grand restaurant, l’agent est obligé de rester à la porte ! J’ai expliqué, en racontant l’affaire Allmayer, à quel point la police est mal outillée pour lutter contre les filous en habit noir.

C’est bien mieux encore si la personne que l’agent ne doit pas perdre de vue entre dans un théâtre.

Le pauvre inspecteur n’a ni le costume, ni l’argent qu’il faut pour aller s’asseoir aux premières places. À peine peut-il monter au poulailler, et son client lui échappe dans le dédale des escaliers.

Àce point de vue, la police française est bien au-dessous de la police anglaise.

Les agents de New-Scotland Yard ont à leur disposition des sommes d’argent qui n’ont aucun rapport avec toutes les petites notes de frais que peut viser un chef de la Sûreté.

L’insuffisance du budget de la police de Sûreté est reconnue par tous les hommes compétents, et, pour de misérables raisons de politique, personne n’ose demander qu’il soit augmenté !

Ainsi, quelques commissariats, particulièrement chargés, ont à leur disposition un petit nombre d’agents de la Sûreté. Ce qu’il faudrait, c’est qu’il en fût ainsi dans tous les commissariats.

Chaque commissaire ayant sous ses ordres 6, 8 ou 10 agents de la Sûreté, selon l’importance de son quartier, arriverait à bien connaître toute sa circonscription, et pourrait, non seulement mener jusqu’au bout toutes les petites affaires qui lui arriveraient, mais encore composer des archives précieuses, pour lui et ses successeurs, ainsi que pour le service de Sûreté et la justice.

En même temps, comme ces agents resteraient toujours dans la main du chef de la Sûreté, celui-ci aurait les doubles de tous leurs rapports et pourrait ainsi centraliser dans ses mains toutes les affaires intéressantes de la police parisienne.

Vous me direz que la situation du chef de la Sûreté augmentera alors beaucoup d’importance.

Sans doute ; mais où sera le mal, si la police de Paris est mieux faite ?

Àl’heure actuelle, le chef de la Sûreté, sauf par les émoluments qu’il touche, n’est qu’un commissaire de police comme les autres, qui n’a aucun droit de donner un ordre à ses collègues, de telle sorte que lorsqu’il demande un renseignement dans un commissariat, il doit compter sur l’obligeance et la bonne camaraderie du commissaire pour recevoir une prompte réponse… S’il y a, au contraire, entre son collègue et lui une de ces rivalités administratives malheureusement trop fréquentes, Dieu sait le peu d’empressement que le commissaire mettra à préparer un succès à son rival !

Si on voulait que la police de Paris fût bien faite, le chef de la Sûreté devrait être quelque chose comme un commissaire central ayant l’autorité suffisante pour obtenir de ses collègues tout ce qui lui serait nécessaire.

Cette autorité est indispensable pour aller vite, ce qui, en matière de police, est la moitié du succès.

Il faudrait aussi que le chef de la Sûreté eût le téléphone, comme je crois l’avoir dit déjà.

— Comment, allez-vous dire ? les marchands de vins eux-mêmes se mettent maintenant à avoir le téléphone, il n’y a pas un petit négociant qui ne le fasse mettre chez lui dès que ses affaires prospèrent un peu ; les voleurs s’en servent tous les jours, c’est pour eux un excellent moyen de se tenir rapidement au courant des recherches des agents, et l’homme qui a la responsabilité de toute la police criminelle ne peut communiquer par téléphone avec un commissaire de Paris ou de la banlieue, ou avec un de ses agents en expédition à Vincennes ou à Ville-d’Avray ! Allons donc ! c’est impossible, vous vous moquez de nous.

J’en demande bien pardon à mes lecteurs : si invraisemblable que cela soit, ni le chef de la Sûreté, ni les commissaires de Paris et de la banlieue n’ont le téléphone ! Seuls, le préfet et son chef de cabinet peuvent se servir de la merveilleuse invention d’Edison. C’est par dépêches télégraphiques que les commissaires communiquent entre eux ou avec la Préfecture.

Pendant que le pauvre magistrat attend paisiblement la dépêche de son collègue qui doit lui donner un renseignement nécessaire pour l’arrestation d’un filou, ce filou, lui, a eu le temps de téléphoner dans toutes les directions, et, suffisamment renseigné sur les intentions de la police à son égard, a pris le train pour Londres, où il faudra l’aller chercher… ce qui, souvent répété, coûte beaucoup plus cher que quelques abonnements au téléphone.

Cependant, la seule raison officielle des refus de donner un téléphone à la Sûreté est toujours la question d’économie ! Hélas ! les économies sont souvent si mal faites qu’elles coûtent plus cher que des prodigalités !

Ainsi, une prodigalité qui ferait faire bien des économies à la Ville de Paris, ce serait d’augmenter dans des proportions considérables le nombre des agents de la Sûreté. Car on ne s’imagine pas à quel point on verrait alors diminuer le nombre des crimes dans la capitale de la France !

J’ai parlé de la journée d’un agent de la Sûreté, d’un agent du service du Centre ; mais quel n’est pas le labeur, et quels ne sont pas les dangers des agents de la voie publique, toujours à l’affût des bandits, toujours en chasse contre les voleurs et les assassins !

En racontant le crime de la rue Bonaparte, j’ai parlé de Toxé et Latrille, qui étaient allés vivre dans les bouges habités par les pègres, sachant fort bien que s’ils étaient découverts par les misérables au milieu desquels ils étaient venus, tous les couteaux se lèveraient pour les frapper. J’ai dit aussi comment Girodot, sous la pluie, sous la neige, avait couché, pendant trente ou quarante nuits de suite, sur un banc du square Montholon, pour arriver à prendre, en flagrant délit, une bande de voleurs. À celui-là aussi arriva, un jour, une aventure plus dangereuse encore, s’il est possible, que celle de Toxé et Latrille.

Une nuit qu’il était étendu sur un banc, près de la place d’Italie, et qu’il observait quelques gredins, il fut entouré tout à coup par la bande, qui, flairant un mouchard, voulait lui faire un mauvais parti.

Mais Girodot possède l’argot aussi bien que sa langue maternelle ; il est au courant de tous les petits détails de la vie des voleurs de profession. Au bout de cinq minutes, ceux qui voulaient le tuer, et qui avaient déjà sorti les couteaux, avaient reconnu en lui un copain et choquaient leurs verres contre le sien dans un bar.

Seulement, le pauvre Girodot eut alors à éviter un autre danger ; ses nouveaux amis étaient si persuadés qu’il était un beau pègre comme eux, qu’ils voulaient absolument l’emmener dans une expédition projetée pour la nuit. Il s’agissait, s’il m’en souvient, de dévaliser une maison, et d’en refroidir les locataires, s’ils appelaient au secours.

Il ne fallait pas songer à refuser ; on lui aurait fait payer cher son refus. Il fit mieux : avec une connaissance parfaite des habitudes des voleurs et une éloquence sui generis, il parvint à les convaincre qu’il fallait remettre l’expédition au lendemain, qu’elle avait alors beaucoup plus de chances de réussir.

Le lendemain, Girodot arrêtait toute la bande en flagrant délit, au moment où elle allait fracturer la porte de la maison.

Les services que les agents de la voie publique rendent à la population parisienne sont incalculables, et cependant la police de Paris pourrait être encore dix fois mieux faite ! Il y a trente ou quarante agents de la voie publique, — il en faudrait quatre cents !

Alors, les malfaiteurs n’auraient point facilement le champ libre ! Et vous verriez les attaques nocturnes disparaître comme par enchantement. Il n’en serait bientôt plus question que dans les romans, comme des bandes de voleurs qui, jadis, l’escopette au poing, attaquaient les diligences !

Quatre cents agents en bourgeois armés de revolvers, car, dans les premiers temps surtout, ils pourraient avoir des batailles à soutenir contre les escarpes qui infestent encore Paris ; quatre cents agents en bourgeois surveillant toutes les nuits les points que les voleurs, par tradition, fréquentent toujours ; quatre cents agents connaissant, comme Latrille et Toxé, tous les petits mystères du monde des filous, mais c’en serait fait du cambriolage comme de l’attaque nocturne !

Malheureusement, personne ne veut comprendre les nécessités de la police, et tout le monde demande la suppression des voleurs ! Avec les progrès actuels de la science, la police certainement pourrait être beaucoup mieux faite, et très certainement l’audace des voleurs serait facilement enrayée. Seulement, pour cela, il faut de l’argent, beaucoup d’argent, et quel est le conseiller municipal assez indépendant de tous les préjugés du moment, pour oser demander qu’on augmente les dépenses de la police ?

Cependant, dans l’état où elle est actuellement, si modestes que soient les émoluments de ses agents, la police de Sûreté fait ce qui lui est humainement possible de faire. Elle fait même plus, car elle apporte le dévouement le plus généreux aux plus difficiles besognes.

Ce n’est pas la faute des chefs de la Sûreté, passés et présents, si la police parisienne n’est pas un assemblage de rouages admirablement organisés, et s’il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour avoir à l’instant même le renseignement désiré, ou même le coupable signalé.

Il y a peu de temps, je me trouvais chez un ami, avec un ingénieur électricien et deux ou trois de mes anciens collègues. Naturellement, la conversation vint à tomber sur la Préfecture, les voleurs et mes Mémoires. (C’était une politesse toute naturelle, puisque j’étais là.)

L’ingénieur, qui prétend avoir trouvé le moyen d’empêcher tout cambriolage, et qui a composé, pour cela, un ingénieux appareil, s’imaginait le chef de la Sûreté entouré dans son cabinet de boutons électriques et de téléphones… J’ai dû le désillusionner.

Cependant, je me souviens qu’un jour j’ai donné cette illusion de rapidité extrême dans le renseignement… cette illusion d’une police faite à l’électricité, à un des Parisiens les plus spirituels, à M. Ernest Blum, l’ancien collaborateur de Toché, l’auteur dramatique que chacun connaît.

Un matin, de très bonne heure, il arrive dans mon cabinet, en compagnie d’un ami qu’il me présente et qui me raconte que son valet de chambre a disparu depuis trois jours, lui emportant dix mille francs de bijoux.

Je demande :

— Comment s’appelle votre domestique ?

— Jean Thomas.

J’inscris, et je continue :

— Quel âge ? Où est-il né ? etc., etc.

Quand j’ai reçu toutes les réponses, et que j’ai écrit sur une feuille de papier toutes les indications nécessaires, je sonne, un agent paraît. Je lui donne à voix basse un ordre et lui remets le papier.

Dix minutes après, le même agent frappe à la porte, et me rapporte un autre papier. Je le prends, je le lis, et, souriant, je dis à Ernest Blum et à son ami :

— Allons ! je pense que, dans vingt minutes, votre bonhomme sera là.

J’appuie sur un autre bouton : deux agents paraissent et je leur remets un mandat d’amener que j’ai rempli, à la hâte, ainsi que j’en avais le pouvoir dans les cas urgents, en ma qualité de commissaire de police auxiliaire du procureur de la République.

— Maintenant, messieurs, dis-je à M. Blum et au plaignant, voici des journaux pour vous faire prendre patience ; excusez-moi si je ne puis vous tenir compagnie, mais j’ai une affaire urgente à terminer…

Et je passai dans le cabinet de mon secrétaire où, en effet, j’avais à interroger un dangereux cambrioleur.

Vingt minutes ne s’étaient pas écoulées que mes deux agents m’amenaient Jean Thomas, le valet de chambre de l’ami d’Ernest Blum ; je partais aussitôt perquisitionner chez le voleur, et je retrouvais intégralement les bijoux que l’infidèle domestique n’avait point encore eu le temps de vendre.

Le tout n’avait pas demandé plus d’une heure.

Le vaudevilliste était émerveillé en voyant son ami rentrer en possession de ses bijoux au bout d’un si court espace de temps ; la chose pourtant était bien simple et ne méritait pas d’étonner.

La police toujours doit compter sur les fautes, les imprudences des filous.

Celui-là avait commis la bêtise de se faire inscrire sous son nom dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré, et, quand j’avais transmis son état civil au service des garnis, on m’avait immédiatement envoyé la fiche de son inscription à l’hôtel. Comme il était encore de bonne heure, mes agents l’avaient trouvé et l’avaient arrêté.

Ce n’était pas plus difficile que cela.

Pendant quelque temps, le service des garnis fut rattaché à la Sûreté. M. Taylor se le laissa reprendre ; mais peu importe à qui il est rattaché ; ce qui est certain, c’est qu’il rend les plus grands services, et que ces services seront bien plus appréciés quand le nombre des agents de la Sûreté sera suffisant pour suivre toutes les pistes et profiter de toutes les indications.

Telles sont, brièvement résumées, les dernières notes sur mon ancien service, que j’ai jetées un peu au hasard.

Mais je ne veux point terminer ce livre sans donner un aperçu plus rapide encore de ce qu’est la police générale de la France, attendu que de la perfection plus ou moins grande de cette organisation peut dépendre le bon fonctionnement de la police judiciaire de Paris.

Le grand maître de la police est le ministre de l’intérieur, et il a sous ses ordres : 1 le préfet de police ; 2 le chef de la Sûreté générale dont relève toute la police des départements.

Le public souvent confond la Sûreté générale, dont les bureaux communiquent avec le ministère de l’intérieur, et sont rue des Saussaies, avec la police de Sûreté parisienne, qui fait partie de la Préfecture de police, et dont j’ai été longtemps le chef ; il n’y a pourtant aucun point de ressemblance.

La Sûreté générale, dont les directeurs les plus connus ont été, ces dernières années, MM. Cazelles, Isaïe Levaillant, Soinoury, n’a rien à voir avec la police parisienne, du moins en matière criminelle.

Ce service a vu se succéder à sa tête des hommes qui avaient été préfets de toutes les grandes villes de France.

Depuis quelque temps le directeur de la Sûreté générale est M. Lépold Viguié, qui, s’il fut préfet d’Angoulême, fut aussi chef du cabinet de M. Lozé, préfet de police. C’est un des meilleurs choix qui jamais aient été faits. Au cabinet de M. Lozé, M. Vigné s’était mis au courant de tous les rouages de la police. De plus, il a comme chef-adjoint M. René Cavard, un expérimenté lui aussi, car il est resté plus de trente années dans les divers services de la Préfecture de police.

De la Sûreté générale dépendent tous les commissaires de police de France, commissaires centraux et commissaires d’arrondissements ou de cantons.

Néanmoins, ces magistrats de police, au point de vue des affaires criminelles, reçoivent également des ordres du parquet, et, en ce qui concerne les arrêtés municipaux qu’ils sont obligés de faire respecter, des municipalités.

De telle sorte que, pour conserver leur situation, il faut qu’ils soient à la fois bien avec le préfet, — représentant le ministre de l’intérieur, — avec le maire, avec les juges d’instruction et le procureur de la République. Situation particulièrement difficile, si difficile même qu’on a vu rarement des commissaires pouvoir rester plus de sept ou huit ans dans la même ville.

Je dois ajouter que, dans l’organisation politique actuelle de notre démocratie, le commissaire en province doit garder l’affection de la foule ; sinon les électeurs pèsent sur leur député, et on donne au malheureux disgracié un rapide changement.

Il faut tant de qualités diplomatiques pour être hors Paris un parfait commissaire de police, que ceux qui parviennent à garder leur place mériteraient de passer au ministère des affaires étrangères et d’être promus à un poste important dans les ambassades !

Àcôté des commissaires centraux des grandes villes et des commissaires des petits arrondissements, la Sûreté générale a encore sous ses ordres les commissaires spéciaux des chemins de fer, dont le rôle est devenu si important dans les affaires politiques de ce pays depuis un certain nombre d’années. Sauf les cas de crimes ou d’accidents graves sur les lignes de chemins de fer, et pour lesquels ils sont obligés de communiquer avec les parquets, ces commissaires sont sous la direction exclusive de la Sûreté générale.

Les noms de ceux qui occupent les gares de Paris, aujourd’hui, sont bien connus du public, car tout le monde sait que, depuis les affaires anarchistes, ils ont pris une part active à la poursuite des propagandistes par le fait. Les noms de Paoli, Escourroux, Morin, etc., etc., reviennent à chaque instant dans les colonnes de journaux.

Je crois que je ne ferai pour personne une révélation en rappelant le rôle qu’a joué M. Dietz au moment de la période boulangiste.

Àce propos, un souvenir personnel :

Les commissaires de police de Paris ont sur leurs collègues de province un avantage incontestable. Ils ne sont jamais obligés de s’occuper de politique, et ils peuvent entretenir également les relations les meilleures avec les représentants de tous les partis, sans que ceux-ci craignent d’être dénoncés par eux, et sans que l’administration en prenne ombrage.

C’est même pour cela que le plus grand nombre de ces magistrats possèdent dans leurs quartiers des situations morales inattaquables.

Il n’en est pas malheureusement de même des commissaires de province, qui, dépendant du préfet, sont obligés de lui communiquer tous les rapports qu’il réclame sur les hommes politiques et sur la situation électorale de leurs villes ou de leurs arrondissements.

Une seule fois, pendant que je faisais partie de l’administration, les commissaires de Paris ont été contraints de sortir de cette réserve politique qui est leur sauvegarde et la garantie de leur droiture, car le fonctionnaire dont l’avenir dépend des changements de gouvernement est obligé de ménager à la fois celui du jour et celui du lendemain.

C’était pendant la période boulangiste, à la veille de l’élection du 27 janvier, alors que le ministère Floquet sentait sans doute que la situation était menaçante.

Tous les commissaires de police furent invités à fournir des rapports sur la situation politique de leurs quartiers et à indiquer à l’avance quel serait approximativement le partage des voix parmi leurs administrés.

Le calcul exact de ces probabilités arrivait à donner à M. Jacques 80,000 voix de majorité — juste la majorité qu’obtint le général Boulanger !

Comme M. Lozé, qui me témoignait beaucoup d’amitié, s’étonnait devant moi de la fausseté de ces calculs, je m’efforçai de la lui expliquer en lui démontrant que tous mes collègues n’avaient fait leurs calculs que sous l’obsession d’un sentiment particulier : la peur de passer pour boulangistes !

Il serait inutile de dissimuler qu’à cette époque le passé militaire du général Boulanger, et surtout l’idée de revanche qu’à tort ou à raison il paraissait incarner, avaient fait une impression profonde sur l’esprit des anciens soldats que sont, pour la plupart, — les fonctionnaires de la police — petits et grands.

Mais c’est surtout parmi les petits que sa popularité était incontestable.

Il m’advint même une aventure assez curieuse. Jusque-là, j’étais resté si soigneusement en dehors de la politique qu’il n’était jamais venu la pensée à aucun de mes hommes de me demander une indication électorale ; je fus donc très étonné quand, à la veille du 27 janvier, trois ou quatre d’entre mes agents vinrent me trouver et me demander de leur conseiller pour qui il fallait voter.

Très embarrassé, car j’estime qu’il est malhonnête à un chef d’influencer ses subordonnés, surtout en matière électorale, je me contentai de leur répondre :

— Mes enfants, vous êtes payés par la République, vous êtes des fonctionnaires de la République ; si petits que vous soyez, je crois que l’honnêteté est de voter pour un candidat républicain.

Le lendemain de l’élection, j’eus la curiosité de savoir quels bulletins mes hommes avaient déposés.

— Voyons, mes enfants, leur dis-je, puisque vous m’avez demandé un conseil, vous pouvez maintenant me dire pour qui vous avez voté.

— Pour le général, parbleu ! me répondirent-ils avec un accord parfait. N’était-il pas candidat républicain ?

Cette simple anecdote prouve quel était, à ce moment-là, l’état des esprits à la Préfecture de police, et quels ravages la politique peut faire dans les administrations les mieux disciplinées.

Mais revenons aux commissaires spéciaux des chemins de fer.

Eux aussi se trouvent maintenant dans une situation tout à fait particulière.

Après l’assassinat de M. Carnot, le gouvernement voulut jeter un grand coup de filet sur tous les citoyens français soupçonnés de pactiser avec l’anarchie.

Comme il n’avait pas sous la main assez de magistrats pour faire toutes les perquisitions, il transforma en commissaires adjoints les inspecteurs des commissariats spéciaux. Je n’ai pas à apprécier le résultat des perquisitions, et ce que donna alors cette mesure ; je ne crois pas qu’elle ait frappé l’anarchie du coup de la mort. Ce qui est certain, c’est que depuis, presque tous les commissaires spéciaux titulaires la déplorent. Ils ne peuvent donner à des employés, qui, tout en étant hiérarchiquement sous leur dépendance, sont cependant des magistrats comme eux, des filatures, des missions d’agents de police.

Le résultat ! c’est que la police politique de province a trop d’officiers et pas assez de soldats !

Peut-être serait-il utile, à la fois dans l’intérêt du budget et dans celui de la police, de réformer cette réforme maladroite et de donner des soldats en plus grand nombre à des chefs qui en ont besoin.

J’ai déjà dit, à plusieurs reprises, que si des intérêts particuliers, des intérêts électoraux ne s’y opposaient pas, la meilleure de toutes les modifications policières serait la création d’un ministère de la police, qui centraliserait tous les services.

Comme cela est impossible, parce que trop de gens, le lendemain, auraient peur que le ministre de la police devînt le maître de la France, il faudrait trouver un moyen de concilier les craintes des politiques et l’intérêt du pays.

Pourquoi n’y aurait-il pas deux fonctionnaires sous les ordres des ministres existants, qui centraliseraient, entre leurs mains, tous les renseignements de police ?

L’un serait le directeur de la Sûreté générale actuelle, ayant sous ses ordres toute la police politique et administrative, l’autre un directeur de la Sûreté criminelle, chez qui viendraient aboutir tous les rapports judiciaires.

Puisque l’on a peur de donner trop de pouvoir à seul homme, il serait possible de laisser le premier au ministère de l’intérieur et de rattacher le second au ministère de la Justice.

De cette façon, les susceptibilités démocratiques seraient sauvegardées, et les bandits auraient devant eux une organisation défensive dont peut-être ils auraient peur ; tandis qu’aujourd’hui, il est triste de le constater, mais c’est le devoir pour ceux qui veulent dire la vérité, la police n’a fait aucun progrès sérieux depuis vingt ans ; elle n’a su profiter d’aucune des découvertes de la science, dont les voleurs se servent, et en dehors du service de l’anthropométrie que dirige M. Bertillon et qui rend d’importants services, j’ignore aucune innovation vraiment utile.

Si l’on veut arriver à des réformes sérieuses, si l’on veut opposer à l’organisation perfectionnée des voleurs une barrière, il faut que tous les renseignements de police criminelle soient centralisés dans la même main.

Quant aux renseignements politiques, je crois que l’organisation actuelle suffit amplement, et, du reste, cela ne me regarde pas et ne m’intéresse pas.

J’estime d’ailleurs que la police est faite pour protéger les honnêtes gens contre les gredins, et que la défense du gouvernement, quel qu’il soit, est fort improprement la défense de la société… Mais sur ce terrain je crois que j’irais trop loin, et que je fatiguerais le lecteur. Il n’est si bonne compagnie qu’il ne faille quitter.

Ce n’est point, cependant, sans une certaine émotion que je prends congé, — pour les retrouver bientôt j’espère — de ceux qui ont bien voulu suivre avec intérêt cette étude de la police, cette confession sincère d’un homme qui ne désire qu’une chose : qu’on lui concède le mérite, fort rare, à cette époque, d’avoir su dire la vérité, et d’avoir eu une grande pitié des misérables.

Je n’ai point voulu raconter mes démêlés avec mes supérieurs, ni les luttes que j’ai soutenues, et dans lesquelles, d’ailleurs, je fus vaincu, contre de plus puissants que moi. J’avais cependant, dans le passé, d’illustres exemples qui auraient pu m’autoriser à le faire.

Mais à quoi bon ?

Àquoi cela pourrait-il servir ?

Il est possible de réformer les institutions mauvaises ; mais qui sera jamais assez présomptueux pour s’imaginer qu’il lui est possible de mettre fin à la jalousie mutuelle des fonctionnaires et à l’esprit de mutuel dénigrement qui est la loi et la plaie des démocraties ?

J’ai la conscience d’avoir fait mon devoir pendant les années assez longues où j’ai eu la tâche difficile de traquer les criminels, et lorsque j’ai pris ma retraite, à l’heure qui m’a convenu, j’ai oublié le fiel des inimitiés administratives.

On me rendra cette justice que, dans ces mémoires si longs, il ne m’est pas échappé un seul mot de mauvaise humeur contre les hommes dont j’ai été le subordonné.

C’est si peu de chose, les hommes !

En revanche, j’ai dit franchement ce que je pense des institutions mauvaises, et si j’ai parlé du Père Clément avec une certaine dureté, c’est, comme je crois l’avoir dit, qu’il n’était pas un homme, mais une institution. Il représentait toute la police ancienne, avec ses préjugés, son mépris de l’humanité et son scepticisme banal ; mais aussi, je dois le dire, avec ce sentiment profond de la discipline peut-être aujourd’hui trop oublié.

J’ai démontré, du moins je l’espère, que la police moderne, malgré le dévouement des chefs et des soldats, était au-dessous de sa tâche, et que les préoccupations politiques empêchaient les gouvernements de songer, comme ils le devraient, à la défense des honnêtes gens contre les filous.

Je crois avoir prouvé que la justice n’était pas infaillible et qu’il suffisait parfois d’un grain de sable pour faire peser sa balance du mauvais côté, bien que les magistrats soient honnêtes et droits.

Je me suis efforcé de mettre au cœur de mes lecteurs toute la pitié que j’ai éprouvée pour les malheureux que les fatalités de la vie ont parfois jetés entre mes mains.

Elles sont si multiples, les questions que soulève l’organisation de la police, que sans doute je n’ai pu les traiter toutes avec l’importance qu’elles méritent. Je n’ai pu parler aussi longuement que je l’aurais voulu de cette question si palpitante : la réforme du Code d’instruction criminelle, qui est désormais un fait accompli.

Mais celle-là mérite une étude particulière, un ouvrage spécial que j’espère bien faire.

Cependant, malgré ces lacunes inévitables dans des Mémoires qui ne peuvent être aussi longs que ceux du siècle dernier, à cette époque où on a la fièvre de la concision, j’ai la conscience d’avoir dit des choses utiles et d’avoir, sinon détruit, du moins battu en brèche beaucoup de préjugés, ou de la foule, ou des dirigeants.

Je me suis efforcé de montrer le rôle, tout d’abnégation héroïque, de ces malheureux agents qui touchent de ridicules émoluments, qui se font tuer pour beaucoup moins de vingt-cinq francs par jour, et que des préjugés imbéciles font parfois appeler mouchards !

J’ai dit la vérité sur toutes les affaires que j’ai suivies, et rien que la vérité, mais je n’ai pas cherché de scandale inutile en faisant revivre des noms oubliés, des noms de malheureux qui, par le travail, sont parvenus à se refaire une vie.

On veut bien me dire que je n’ai pas trop ennuyé le lecteur ; ma satisfaction sera complète, si ce récit sincère parvient à faire réfléchir quelques-uns de ceux qui détiennent le pouvoir, et si l’on continue, comme l’on a déjà un peu commencé avec les récentes lois d’indulgence, à mettre plus d’humanité dans la justice impitoyable.

FIN DE LA QUATRIÈME ET DERNIÈRE PARTIE

Page 1