Partie 1 · La Sûreté et son personnel
J’avais peu à peu fait connaissance avec le personnel de la Sûreté et très vite reconnu les qualités spéciales des principaux agents, ceux qui devaient pendant huit années être mes meilleurs collaborateurs.
Gaillarde était alors inspecteur principal. Il a pris sa retraite pendant que j’étais encore à la Sûreté. Plutôt petit, la barbe et les cheveux très noirs, bien qu’il eût déjà dépassé la cinquantaine et qu’il eût près de vingt ans de services à la Sûreté, Gaillarde avait été le bras droit du père Claude et de M. Macé. C’était un agent plein d’énergie et de finesse.
Il était fort amusant, par exemple, quand on parlait devant lui des médecins et d’une expertise médico-légale.
Gaillarde, en effet, avait eu une fois à lutter contre les médecins et dans des conditions particulièrement curieuses. Lors de l’affaire Mielle, quand on avait trouvé dans la Seine le corps mutilé de Lebon, les médecins chargés de l’autopsie déclarèrent que le cadavre avait été coupé par l’hélice d’un bateau à vapeur. Trois autopsies successives aboutirent à la même conclusion.
Mais Gaillarde tenait à son crime ; il montra un entêtement tel qu’on fit une quatrième autopsie. Cette fois, les médecins retrouvèrent des traces de coups de scie. Quelques jours après, Gaillarde arrêtait Mielle.
Jaume, que par la suite je nommai, lui aussi, inspecteur principal, était le type même du policier, passionné pour son métier. Rusė, finaud, et en même temps d’une bravoure à toute épreuve, il n’avait pas son pareil pour arrêter un assassin ou un voleur. Jaume, pendant sa longue carrière, n’a jamais porté une arme ; et il n’était pas cependant d’une force physique extraordinaire. On disait de lui qu’il arrêtait les gens par persuasion. L’arrestation qu’il fit de Dauga, l’assassin de Pont-à-Mousson, est véritablement un haut fait policier.
Rossignol, dont le nom a paru tant de fois dans des comptes rendus de procès, était le type du gamin de Paris.
Ancien zouave, d’une audace superbe, il grimpait sur les toits comme un singe et se contentait de hausser les épaules quand l’individu qu’il voulait arrêter tirait sur lui des coups de revolver.
Soudais, que sa promenade à travers l’Europe, à la recherche d’Arton, a rendu célèbre, était un bon bourgeois qui manquait de talent oratoire et dont les rapports verbaux étaient parfois bien filandreux ; mais nul ne savait suivre avec plus de patience et de logique une affaire de longue haleine.
Prince avait la spécialité des escrocs. Grand, toujours correctement habillé, ne parlant que des choses qu’il connaissait bien, on pouvait l’envoyer partout sans qu’il fût déplacé.
Barbaste, qui n’était alors qu’inspecteur et qui succéda ensuite à Jaume comme inspecteur principal, avait une spécialité, celle de faire avouer les coupables.
Ses camarades, qui le jalousaient un peu, l’appelaient le tortionnaire.
Un des trucs principaux de Barbaste était, du reste, d’une simplicité enfantine, et suffit à prouver que les assassins, après le crime, ont très rarement une parfaite lucidité d’esprit.
— Écoutez, mon ami, disait Barbaste à l’assassin présumé, je ne comprends pas comment vous hésitez à avouer que vous avez tué cet animal-là. Il vous avait fait assez de misères ! Je ne suis pas méchant, eh bien ! moi, à votre place, je l’aurais tué comme vous. Oh ! je ne vous l’envoie pas dire !
— N’est-ce pas ? répondait la plupart du temps l’assassin, enchanté de trouver l’indication d’un système de défense.
Par exemple, Barbaste avait un grave défaut. Par certains côtés, il ressemblait à Javert, le type immortel créé par Victor Hugo. Il avait le fétichisme des agents d’autrefois pour l’infaillibilité de la justice et de l’autorité. Sans le vouloir, il considérait comme un gredin à priori quiconque avait affaire à la police, et il me fallait surveiller avec un soin extrême ses rapports, quand il était chargé de prendre des renseignements.
« Cet homme a des mœurs inavouables », voulait dire simplement parfois : « Cet homme a pour maîtresse une femme mariée. » Ou bien « On croit qu’il a des mœurs contre nature », voulait dire tout au contraire : « On ne lui connaît pas de maîtresse. »
Ce grossissement des choses est, du reste, le défaut de quelques agents, et celui qu’un chef de la Sûreté doit contrôler avec la plus grande attention.
Je citerai encore Houillier, le seul de mes agents, avec Orion, qui parlât anglais et qui fût capable de suivre une piste en Angleterre sans plus de difficultés qu’en France.
Quand j’arrivai à la Sûreté, je trouvai Houillier employé à la petite imprimerie. Je compris les services bien plus utiles qu’il pourrait rendre en rentrant dans les brigades actives et je lui ai dû le succès de quelques affaires importantes.
Quant à Orion, aujourd’hui en retraite, et commissaire de police à Monaco, c’est lui qui, depuis mon départ, dirigea à Londres l’arrestation d’Arton, laquelle fut opérée, ainsi que je l’indiquerai plus tard, d’après des indications que j’avais obtenues avec Orion, dans un de mes nombreux voyages en Angleterre.
C’était alors M. Ribot qui était président du conseil, c’était lui qui m’avait envoyé. Je me suis toujours demandé pourquoi il ne s’était pas targué de cette arrestation !
Enfin, Bourlet et Girodot, qui n’étaient pas des modèles d’élégance sans doute, mais pour qui la place Maubert n’avait pas de secrets, connaissaient d’une façon merveilleuse le monde spécial des escarpes et des souteneurs…
Le chef de la Sûreté est, en quelque sorte, un général qui doit connaître les aptitudes différentes de tous ses soldats et savoir ne donner à chacun que les missions qu’il peut remplir.
Il y a là tout un monde spécial qu’il faut savoir conduire avec adresse et dont il faut ménager les susceptibilités.
Les trois cents agents de la Sûreté, qui forment, comme l’a si bien dit jadis M. Macé, la troupe d’élite qui protège la société contre le crime, sont, en réalité, les plus désintéressés des serviteurs de la patrie. Ces hommes, qui ne rechignent jamais quand il s’agit de passer des nuits à la belle étoile, qui se disputent les missions dangereuses, ne gagnent guère plus que les gardiens de la paix.
Ils gagnent même moins, puisqu’ils ne sont pas habillés aux frais de la Ville.
Ce n’est donc pas l’intérêt qui les guide, et il y a parmi eux une probité professionnelle telle, qu’on n’en a jamais vu un seul consentir à accepter une grosse somme d’argent pour ne pas arrêter un coupable. C’est l’amour-propre seul qui les fait agir, et, par conséquent, c’est en leur donnant des satisfactions d’amour-propre qu’on parvient à faire d’eux tout ce qu’on veut.
Ceux qui ne connaissent pas les questions de police sont stupéfaits quand ils sont amenés à apprendre quelles faibles ressources possède un chef de la Sûreté pour lutter, dans cet immense Paris, contre ce qu’on est convenu d’appeler l’armée du crime.
En 1848, alors que les passeports existaient encore, que les hôtels meublés ne s’étaient pas multipliés comme aujourd’hui, que la rapidité des voyages n’était même pas soupçonnée, la police de Sûreté comptait 160 agents. Elle n’en compte que 350 aujourd’hui, et recrutés comment ? Sur de bons certificats militaires et sur la recommandation d’un ministre ou d’un député.
Pour ce métier si difficile, il n’est pas d’apprentissage.
Quand un brave garçon démontre le peu d’aptitude qu’il possède pour des fonctions où il faut à la fois de l’énergie et de la finesse, on le garde tout de même, puisqu’on a déjà commencé à faire des retenues pour sa retraite.
Je m’expliquerai d’ailleurs plus longuement sur ce sujet, quand je dirai quelles réformes sont, à mon avis, indispensables. Je voudrais, avant tout, montrer quelles lourdes responsabilités incombent à ce service et comment, en réalité, toute la police criminelle repose entièrement sur lui.
J’ai eu sous mes ordres à la Sûreté à peu près trois cent cinquante agents ; quand je suis arrivé comme sous-chef dans ce service, et qu’il m’a été possible de me rendre compte des surveillances multiples qui incombaient à ce petit nombre d’hommes, j’ai été stupéfait de voir qu’ils parvenaient à s’acquitter de leur tâche.
Il y a d’abord les bureaux et les archives qui occupent un certain nombre d’inspecteurs faisant fonctions de commis, chargés de la copie des rapports, de leur classement, de celui des photographies, de celui des dossiers de la comptabilité générale, de la correspondance, etc., etc.
Une section a la spécialité de la voie publique. Les agents qui la composent vont à la flan (au hasard), dans les rues de Paris, flairant le voleur à la tire ou le voleur à l’étalage, le pick-pocket ou le cambrioleur, le roulottier ou toutes les variétés de la pègre parisienne. Ce sont eux qui protègent la devanture des grands magasins, qui surveillent les champs de courses et jusqu’aux troncs des églises.
En une seule année, 1888, je crois, cette section n’a pas procédé à moins de deux mille cinq cents arrestations sur la voie publique.
Une autre section surveille le Mont-de-Piété et ses succursales ; non seulement il faut aux agents qui la composent une connaissance approfondie des voleurs, mais encore un tact particulier, pour deviner, en quelque sorte, les engagements suspects, et procéder à l’arrestation de ceux qui les présentent.
La section des réquisitoires exécute les contraintes par corps, les jugements de simple police, et enfin tous les ordres spéciaux du procureur de la République. Cette section a même une besogne toute paternelle. C’est elle qui fait rentrer les amendes quand tous les moyens d’action ont été épuisés par les percepteurs, et qu’il n’y a plus que la menace de la contrainte par corps.
C’est ainsi que le chef de la Sûreté, parfois, fait rentrer, au moyen d’acomptes de 10 ou de 15 francs par mois, une partie des colossales amendes dont sont frappés les journalistes. Heureusement que de temps en temps une amnistie intervient… sans cela, certaines personnalités très connues en auraient jusqu’à la troisième génération avant de s’être acquittées envers le fisc.
La section des notes et mandats recherche et arrête les déserteurs, les condamnés en fuite réclamés par les Parquets de province ; enfin, les individus dont l’extradition est demandée par les gouvernements étrangers. Je ne veux pas parler des recherches dans l’intérêt des familles qui sont innombrables et dont la Sûreté n’a qu’une partie.
La brigade des mœurs, dont je ne me suis jamais occupé avec passion, n’a pas moins de besogne que les autres.
La permanence comprend les agents toujours prêts à accomplir les missions inattendues de jour et de nuit ; ils ont, en outre, la charge d’extraire les détenus, de conduire à la légation de leur pays les étrangers expulsés, etc., etc.
Au moment du conseil de revision, ils ont parfois plus de cent détenus à conduire au Palais de l’Industrie et à ramener ensuite dans les différentes prisons.
C’est encore parmi eux qu’on choisit les agents chargés des missions les plus délicates : par exemple, celle de la protection des mariages, quand un fiancé déclare qu’il a à craindre un scandale d’une ancienne maîtresse.
Enfin, la brigade spéciale, dite brigade du chef, dont faisaient partie de mon temps Jaume, Soudais, Rossignol, Bleuze, Prince, Bourrelet, Barbaste, Houillier, etc., est celle à laquelle incombent les missions les plus dangereuses et les plus importantes.
C’est la brigade spéciale, qui marche quand un grand crime a été commis et que le coupable est inconnu ; c’est elle aussi qui recherche les escrocs célèbres, les faux-monnayeurs et les voleurs de marque.
Pour permettre au lecteur de se rendre compte d’une façon bien précise de l’importance extraordinaire du service de la Sûreté, je dirai seulement que son chef a environ trois cents rapports à signer par jour. Il ne faut donc pas trop en vouloir au service de la Sûreté, quand, avec les faibles ressources dont il dispose, il rate un assassin ou un voleur ; et M. Taylor, qui avait eu jusqu’à cinq assassinats à la fois, avait véritablement joué de malheur, comme je l’ai déjà dit…
Mon entrée à la police de Sûreté semblait avoir porté bonheur au service.
Rossel avait été un assassin fort aimable, qui avait eu le bon goût de se faire arrêter lui-même. Nous eûmes bientôt un crime nouveau et, si nous n’arrêtâmes pas l’assassin, nous eûmes du moins la possibilité de reconstituer son état civil. On fait ce qu’on peut.
Un individu était venu louer une chambre dans un hôtel meublé de la rue de la Cerisaie, il avait payé un mois d’avance, et pris possession de sa chambre, puis, jamais on ne l’avait plus revu… Le patron de l’hôtel, respectueux des droits de son locataire, avait laissé la chambre fermée pendant vingt-cinq jours, mais au bout ce temps, il était entré avec son passe-partout.
Alors, il avait trouvé sous le lit le cadavre d’une femme qui n’avait pour tout vêtement… qu’une boucle d’oreille.
Quand nous arrivâmes, M. Taylor et moi, nous cherchâmes en vain une pièce à conviction, un indice pouvant nous mettre sur les traces de l’assassin. Nous ne trouvâmes auprès du cadavre qu’un paquet de vieux chiffons démarqués. Nous les saisîmes à tout hasard.
Le visage de la femme était complètement noir et comme à moitié rongé. Un phénomène curieux s’était même produit. Bien que la mort remontât à près d’un mois, le corps n’était point tombé en putréfaction, mais s’était en quelque sorte momifié. Le bras gauche, par exemple, portait des traces de profondes morsures. Les médecins appelés pour les premières constatations déclarèrent que cette partie du cadavre avait été mangée par les rats. Ils nous montrèrent, avec une bonne foi parfaite, les traces des dents des rongeurs.
Je n’avais point encore une grande expérience des affaires criminelles ; néanmoins, cette affirmation me parut tout à fait extraordinaire, d’autant plus que dans la chambre je cherchai en vain le trou par lequel auraient pu passer les rats en question.
Heureusement, le hasard nous servit comme après tout il est nécessaire qu’il serve pour que les enquêtes judiciaires réussissent. Le soir nous vîmes arriver au bureau un journaliste que je connaissais un peu, M. Éric Besnard, alors rédacteur au Soir, qui était accompagné d’une jeune femme très émue.
M. Éric Besnard nous raconta alors qu’étant allé au commissariat de M. Ringeval, pour avoir quelques renseignements sur le crime de la rue de la Cerisaie, il avait trouvé cette jeune femme dans le bureau des inspecteurs. Elle venait, disait-elle, pour signaler la disparition de sa sœur Berthe et elle demandait à voir le cadavre déposé à la Morgue, ayant un vague pressentiment que ce devait être celui de sa sœur. Le père Ringeval, qui était un vieillard prêt à prendre sa retraite, et qui ne se passionnait plus pour aucune affaire, avait envoyé promener la pauvre fille… M. Éric Besnard avait assisté à la scène, et, avec cet instinct du reporter flairant l’article à sensation, il avait fait monter la jeune femme dans sa voiture et l’avait amenée au service de la Sûreté.
Quand M. Taylor fut mis au courant de ce curieux incident, il s’en fallut de peu qu’il ne fît comme M. Ringeval. Il ne croyait à rien, mon chef, je l’ai déjà dit, ni au hasard, ni aux témoignages spontanés ! Son premier geste fut un haussement d’épaules. Mais la jeune fille était entêtée. Il fallut bien l’entendre et prendre note de ce qu’elle disait.
Elle raconta que sa sœur était enceinte de quatre mois et qu’elle avait une maladie spéciale. Elle donna l’âge de la disparue, correspondant à l’âge présumé du cadavre ; elle reconnut la boucle d’oreille que j’avais dans mon bureau et que je lui montrai.
Enfin, elle en vint à ce détail :
— Ma sœur, dit-elle, avait, tatouées sur le bras gauche, deux colombes se bécotant, avec cette inscription : « À Étienne pour la vie. »
Cette fois, je tenais la vérité. Pour moi, cette simple constatation prouvait que les médecins s’étaient trompés, et que les rats n’avaient jamais joué le moindre rôle dans ce drame sinistre. L’assassin avait fait disparaître les tatouages.
Eh bien, M. Taylor doutait encore ; il interrogeait cette jeune fille avec le scepticisme d’un homme qui en était arrivé à croire qu’il était impossible de retrouver les assassins.
Néanmoins, mademoiselle Sentier nous donna des détails si complets, que M. Taylor se décida à l’emmener à la Morgue, où elle reconnut, autant qu’il était possible de le faire, les restes de sa sœur.
Le lendemain, je fis une autre découverte qui permit de savoir comment le meurtrier avait effacé du bras de sa victime les tatouages qui pouvaient la faire reconnaître.
Les chiffons saisis avaient été mis sous scellés, comme d’usage, entourés d’une ficelle rouge qui tenait une fiche où étaient inscrites les indications réglementaires. Par hasard, je repris ces chiffons, et remarquai avec stupéfaction qu’en vingt-quatre heures l’encre de la fiche, de noire, était devenue rouge. Il y avait donc de l’acide sulfurique sur ces chiffons…
Une simple analyse suffit à l’établir.
Mais alors, c’était l’acide sulfurique qui avait rongé le bras ! L’assassin, sans doute, avait voulu faire disparaître une marque quelconque qui aurait pu faire reconnaître sa victime…
L’autopsie, le lendemain, fit découvrir que la victime était enceinte de quatre mois et avait bien la maladie spéciale signalée par mademoiselle Sentier. Le doute n’était plus possible sur l’identité du cadavre.
Mais la fantaisie des médecins chargés du rapport nous laissa un doute inattendu sur le crime lui-même. En effet, ils concluaient à peu près ainsi : « Le cadavre ne présente pas les signes d’une mort violente, ni ceux d’une mort naturelle. » Je m’aperçus plus d’une fois par la suite que la plupart du temps les rapports des médecins légistes sont aussi nébuleux.
La jeune fille, qui avait reconnu sa sœur avec l’obstination que l’on connaît, nous donna alors des détails nouveaux.
— Ma sœur, nous dit-elle, avait pour amant un Italien nommé Gavello ; c’est lui qui doit avoir fait le coup.
Nous prîmes des renseignements sur ce Gavello. C’était bien lui qui était venu louer la chambre rue de la Cerisaie, et nous sûmes que le lendemain de cette location, il était allé retirer son argent à la Caisse d’épargne. On suivit sa trace jusqu’à la frontière italienne… mais ce fut tout. On le rechercha vainement en Italie.
Le drame de la rue de la Cerisaie resta toujours mystérieux, car jamais nous n’avons pu connaître le mobile du crime, ni même être bien certains qu’il s’agissait réellement d’un crime, étant donné que le rapport des médecins légistes avait la singulière conclusion qu’on connaît.
Gavello avait-il vu mourir sa maîtresse dans ses bras, et alors avait-il été pris de la terreur folle de passer pour l’avoir tuée ? Ou bien l’avait-il tuée réellement dans un accès de jalousie ?
Retrouver un Italien en Italie n’est pas chose facile, et Gavello avait vingt-huit jours d’avance sur nous. S’était-il même embarqué sous un faux nom pour l’Amérique du Sud ? Nous n’en sûmes jamais rien.
Ce n’était point un triomphe, mais c’était déjà mieux : nous avions au moins, dans des conditions difficiles, reconstitué l’identité d’une victime.
Bientôt nous arrêtâmes un assassin et sans qu’il fût nécessaire qu’il vînt se livrer lui-même.
Un sieur Berthoud, meunier à Garches, dans la nuit du 30 novembre, vers onze heures, entendit les clochettes de ses chevaux et vit, comme d’ordinaire, s’arrêter à la porte de son moulin la voiture que conduisait son charretier Delporte ; mais par extraordinaire, il n’entendit pas la voix de Delporte réclamer la clef de la porte cochère, comme il faisait tous les soirs. Il réveilla son garçon farinier, et descendit avec lui pour se rendre compte de ce qui se passait.
Tous deux soulevèrent la bâche et virent alors le malheureux Delporte gisant au fond de la voiture, la tête fracassée… Il vivait encore, mais quelques heures après il expirait, sans avoir prononcé une parole, sans avoir pu répondre, même par un signe, aux questions qu’on lui posait.
Il n’était pas douteux que le vol fût le mobile du crime, car le charretier Delporte, comme à toutes les fins de mois, avait touché les factures de son patron. D’un autre côté, il avait la réputation d’un homme très prudent, qui jamais n’aurait laissé monter dans sa voiture un inconnu. En outre, il était très vigoureux, et pour qu’il n’eût pas résisté, il fallait certainement qu’il eût été frappé par derrière.
Nous cherchâmes donc immédiatement parmi les anciens employés du meunier Berthoud, et nous les fîmes tous venir à la Sûreté. Tous établirent, de la façon la plus nette, des alibis.
Un seul, nommé Séjourné, qui avait montré cependant plus d’assurance que ses camarades, fut retenu par moi.
Celui-là aussi donnait un double alibi ; il prétendait avoir passé la journée avec une fille Michelin et être venu dîner aux Halles vers dix heures du soir. Une rapide enquête nous suffit pour établir que Séjourné, ce jour-là, n’avait pas vu la fille Michelin et qu’il n’était arrivé aux Halles que vers minuit…
Je ne veux pas insister sur cette affaire toute simple, dans laquelle pourtant il fallut une information minutieuse pour retrouver les preuves de la culpabilité de l’accusé qui nia jusqu’au bout…
On parvint à prouver qu’on lui avait vu une pièce de vingt francs en sa possession, et que lui qui, le matin, demandait vingt sous à emprunter, s’était pendant toute la nuit payé une débauche aux Halles, offrant à boire à toutes les filles qu’il rencontrait…
Séjourné fut condamné à mort par les jurés de la Seine.
Cette fois, c’était un succès incontestable pour le service de la Sûreté. On ne pouvait plus dire au moins que tous les assassins passaient entre les mailles de la police…
Un soir, on trouva étranglée, rue de Trévise, dans les communs de l’hôtel, une domestique de la famille Fould, madame Cuvellier. La malheureuse femme, quoique infirme et presque paralytique, s’était défendue avec énergie. Elle avait été horriblement piétinée. On n’avait eu aucun mal à connaître l’assassin. Il avait fait mieux que laisser sa carte de visite. Il avait écrit à madame Fould pour s’accuser. C’était le fils du concierge de l’hôtel, un mauvais drôle nommé Ducret, déjà plusieurs fois condamné.
L’assassin, pendant trois jours, resta introuvable, et M. Taylor fut encore pris à partie dans les journaux. Je dois à la vérité de déclarer que les railleries de la presse continuèrent même après l’arrestation de Ducret, ou plutôt après que ce gamin criminel vint se constituer prisonnier.
Ils ne savaient cependant qu’une partie de la vérité, les journalistes qui blaguaient la police ! S’ils l’avaient connue tout entière, ils auraient sans doute trouvé un stimulant tout nouveau à leur verve.
Voici en réalité ce qui s’était passé.
Ducret, après son crime, n’ayant pu voler qu’un porte-monnaie contenant six francs, erra dans Paris à l’aventure. Mourant de faim et de fatigue, las de coucher à la belle étoile, ce jeune misérable prit la résolution de se constituer prisonnier.
Avec le dernier sou qui lui restait, il acheta un journal, poussé par le besoin de savoir ce qu’on disait de son crime, comme tous les assassins ; il avait lu ainsi que, ce soir-là, les quatre-vingts commissaires de police offraient un banquet à leur préfet, M. Gragnon, dans les salons de Lemardelay, ceux-là mêmes où se trouvent maintenant les bureaux du Journal.
Avec ce côté de cabotinage qu’on retrouve chez l’immense majorité des criminels, il avait pensé d’abord à venir se constituer prisonnier chez Lemardelay.
— Je m’étais dit, raconta-t-il le lendemain, que mon apparition aurait été un agréable dessert pour M. le préfet de police. Mais je réfléchis que j’étais trop mal mis et que, sans doute, on me mettrait à la porte sans vouloir m’entendre.
Il avait raison, cet assassin de vingt ans ! S’il n’est pas toujours facile à la police d’arrêter un criminel qui prend bien ses précautions, il est parfois très difficile à un criminel qui désire se mettre à l’abri des intempéries des saisons dans une prison de se faire arrêter. Le jeune Ducret s’en aperçut de reste.
Il était venu jusqu’à la porte de Lemardelay ; réflexion faite, il avait rebroussé chemin et s’était mis à marcher au hasard, jusqu’à ce qu’il aperçût, devant lui, la lanterne rouge d’un poste… C’était du côté d’Auteuil, et il dit au gardien de la paix, en sentinelle à la porte :
— Je suis un assassin, voulez-vous m’arrêter ?
— Veux-tu me f… le camp, méchant gamin, fit l’agent en lui envoyant un coup de pied plus bas que les reins. Je t’apprendrai à te moquer de moi.
Mais Ducret était entêté, il voulait absolument aller en prison. De plus, il avait faim. Il pensa qu’un délit de plus ou de moins n’aggraverait pas sensiblement son cas, et il entra chez un marchand de vins, où il se fit servir un copieux repas. Quand on lui présenta la note, il dit au patron :
— Je n’ai pas d’argent, je suis un assassin, faites-moi arrêter.
— En voilà une crapule, qui vient faire du scandale dans ma maison ! s’écria le gargotier.
Et le prenant au collet, il jeta Ducret dehors, lui allongeant un coup de pied identique à celui de la sentinelle et ajoutant :
— Tiens, voyou ! voilà comment je me paye !
Cet assassin n’avait évidemment pas de chance. Pourtant, au coin de la rue de la Pompe, il rencontra deux agents auxquels il se mit à parler avec beaucoup de politesse, après avoir retiré son chapeau.
— Si c’était vrai ! dit l’un des agents.
— Conduisons-le toujours au poste, répondit l’autre.
C’est ainsi que l’assassin de la rue de Trévise parvint enfin à se faire arrêter.
Je commençais, comme on le voit, à bien faire mon éducation au point de vue criminel, et je dois dire que si M. Taylor manquait peut-être de cette brillante initiative qui fait les chefs de la Sûreté, heureux, il était un excellent professeur de police pour un débutant comme moi, — par sa connaissance approfondie des questions de droit et par la minutie patiente qu’il savait mettre dans ses recherches. Il m’était reconnaissant de l’extrême déférence que je lui témoignais et qui était due d’ailleurs à son caractère. Nous avons eu toujours, jusqu’à son départ, les relations les plus cordiales.
Il me faisait la confidence de ce qu’il appelait ses écœurements, qui d’ailleurs étaient justifiés. Car la place de chef de la Sûreté est la plus visée de toutes, et je m’aperçus, dès ce moment-là, que M. Macé n’avait pas une imagination de romancier comme je me l’étais figuré, et qu’en effet, la mutualité de l’espionnage est la maladie de la police.
J’avais alors une activité énorme, et un besoin de dépenser le trop-plein de vie qui bouillonnait dans mes veines. Je ne faisais que suivre les ordres de M. Taylor dans les instructions criminelles où j’étais encore novice.
Je retrouvai une plus grande liberté d’action, pour instruire deux affaires de bandes de voleurs.
J’avais une expérience suffisante, pour ces sortes d’instructions et, certes, les deux affaires dont je parle sont curieuses et prouvent bien que, de nos jours, les vieilles traditions des Cartouche et des Mandrin se sont pieusement conservées.
Je veux parler d’abord de la fameuse bande de Lelong, dit Lafont, qui me demanda des recherches sans nombre et qui m’offrit l’occasion d’intéressantes observations psychologiques.
Un matin, on arrêtait Lafont en flagrant délit de vol à l’étalage de la librairie Flammarion, sous les galeries de l’Odéon. Le voleur, naturellement, chercha à dissimuler son nom et prétendit qu’il s’appelait Régnier ; mais j’appris très vite que sous le nom de Lafont, il tenait, rue d’Amsterdam, une petite librairie qu’il alimentait avec ses vols à l’étalage des librairies.
Bientôt un nouveau renseignement vint m’éclairer tout à fait sur la moralité de l’individu.
Sous un troisième nom, celui de Daniel, le même Lelong avait fait afficher à la mairie de la rue Drouot la publication de son mariage avec mademoiselle X… de Z…, une jeune fille d’une excellente famille que l’escroc avait habilement trompée, et sur son état civil, et sur sa moralité.
Ces publications n’avaient pu se faire que grâce à un certificat de complaisance délivré par le propriétaire de la maison habitée par Lelong, et à la production de tout un état civil au nom de Daniel que le gaillard avait dérobé.
Un semblable chevalier d’industrie ne devait pas seulement avoir sur la conscience le vol de quelques bouquins.
Sa boutique fut mise en observation et nous sûmes qu’il était le chef et l’organisateur d’une bande de voleurs jusque-là introuvable et qui dévalisait tous les grands magasins de mercerie de la capitale.
Lelong, avec un machiavélisme extraordinaire, attirait chez lui des employés de toutes les grandes maisons du quartier Saint-Denis, la maison Grellou, la maison Cahagne et Favrot, la maison Aubinet et Boudin, etc. Il s’attachait ces jeunes gens par quelques légers prêts d’argent, et les incitait ensuite à voler des marchandises à leur patron pour le rembourser.
Dès que ces malheureux avaient volé une première fois, ils étaient à la merci de Lelong. Ce misérable les obligeait à continuer en les menaçant de les dénoncer… Des marchandises avaient été volées pour des sommes considérables et je saisis, salle Graffard, pour 30,000 fr. de rubans… Mais l’incident le plus curieux de toute cette affaire fut celui qui se passa à la cour d’assises.
J’avais été appelé, par l’avocat de l’un des prévenus, comme témoin à décharge, et malgré moi, simplement parce qu’il me semblait que cela était juste, j’appelai l’indulgence du jury sur les malheureux jeunes gens qui avaient été les victimes du chantage particulier de Lelong et qui avaient été obligés, en quelque sorte, par lui, à devenir des professionnels du vol.
L’avocat général me fit appeler au moment de la suspension d’audience, et nous eûmes une explication aigre-douce.
Comme il s’étonnait de voir un magistrat « témoin à décharge », je lui répondis que je croyais que le premier devoir d’un magistrat était de dire la vérité, de témoigner suivant sa conscience, et non de faire condamner sévèrement de pauvres diables déjà bien suffisamment punis par huit mois de prévention.
Cet incident m’attrista, car j’ai toujours estimé que les individus arrêtés sont des vaincus, pour lesquels on doit avoir de l’indulgence ; mais il m’apprit aussi quelque chose que j’ignorais encore, et qui fit évanouir mon dernier enthousiasme social.
Il n’est que trop vrai que beaucoup de magistrats considèrent comme un échec personnel l’acquittement ou même la diminution de la peine…
On doit saluer ceux qui, comme M. l’avocat général Blondel, dans un procès récent, ont le courage d’abandonner franchement et loyalement l’accusation dès qu’elle apparaît insuffisamment justifiée. J’ai toujours considéré que ce faux point d’honneur des magistrats était certainement ce qu’il y avait de plus urgent à réformer dans notre système judiciaire.
La vérité, du reste, c’est que les magistrats ne sont point, en quelque sorte, responsables de cet état d’âme particulier. Ce sont les habitudes, les préjugés de la société actuelle qui l’ont créé. Dans tout le monde du Palais, y compris les avocats, on blague le magistrat faisant fonctions de ministère public qui n’obtient pas une condamnation. Et, cependant, que de progrès accomplis déjà, depuis la suppression du résumé du président !
Je vois d’ici beaucoup qui diront : « En voilà une étrange sensiblerie, chez un policier, dont le métier fut d’arrêter les gens ! »
Ils ne connaissent point, ceux-là, l’état d’esprit du chasseur, passionné pour la chasse, qui ne mange point de son gibier.
Le policier, qui a passé des nuits sans sommeil, quand l’assassin ou le voleur se dérobait à toutes ses recherches, pousse un : Ouf ! de satisfaction quand il a pris son gibier, et cette satisfaction lui donne tout de suite beaucoup d’indulgence pour le pauvre diable désarmé qu’il tient en son pouvoir. Son amour-propre est satisfait.
Celui du magistrat se met seulement en jeu en ce moment, et il consiste à obtenir la tête du coupable.
Quand il l’a obtenue, c’est souvent lui qui en demande la grâce !
Il n’y a que le bourreau qui, lui, ne tient qu’à faire de la « belle ouvrage », et demande seulement qu’on n’abîme pas son « instrument ».
L’amour-propre, voyez-vous, c’est le péché des fonctionnaires !
Ah ! l’on apprend vite ce qu’on ignorait des petits mystères sociaux, des faiblesses de l’humanité et aussi des injustices commises, dans ce service de la Sûreté auquel aboutissent, sans qu’on s’en doute, presque tous les rouages de la vie parisienne.
Et certes, ces bandes organisées, continuant jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle les traditions de la pègre du moyen âge, sont une des questions les plus intéressantes de la morale et de la police.
Après la bande des voleurs de magasins, j’eus la bande de la « Volige », qui avait la spécialité de dévaliser les villas de Paris.
Ce fut le hasard, comme toujours, qui mit la police sur les traces de ces bandits.
Un matin du mois de janvier, au petit jour, trois individus entraient dans la gare de Bel-Air-Ceinture, porteurs d’énormes paquets. Un gardien de la paix, intrigué par les dimensions de ces paquets, voulut leur poser quelques questions. Aussitôt, deux prirent la fuite, et le troisième, saisi au bras par le gardien de la paix, tira un revolver pour se défendre.
L’agent, aidé du chef de gare et de deux employés, le ficela comme un saucisson, et on me l’amena. C’était un individu déjà condamné plusieurs fois et qui ne chercha pas à nier longtemps. Il raconta qu’avec deux de ses complices il avait dévalisé une maison de Saint-Mandé et qu’il faisait partie d’une bande qui avait la spécialité de ce genre de vol…
J’en fis passer dix-huit en cour d’assises : le chef, Guillaumat, dit la « Volige », parce que son profil avait assez l’aspect d’une planche mal rabotée ; ses deux lieutenants, Boutonné dit le « Ronfleur », et Poussin dit le « Zouave », étaient des types vraiment étranges. Tous jeunes (le chef n’avait pas vingt ans), ils s’étaient mis en marge de la société et se donnaient pour voler plus de mal, certes, qu’il ne leur en eût fallu pour travailler. Les anecdotes amusantes ne manquèrent point aux débats.
Ces voleurs ne dédaignaient pas la fumisterie. Ils laissaient volontiers des lettres facétieuses chez les personnes qu’ils avaient dévalisées. Celle-ci, par exemple :
« Cher monsieur, nous n’avons pas voulu prendre aujourd’hui les poussins, qui sont trop petits et trop maigres. Nous reviendrons dans un mois. Quant aux lapins, soyez tranquille, nous vous enverrons les peaux sitôt qu’ils seront dépouillés. Excellent, votre vin, mais il n’y en a plus. Vous ferez bien d’écrire au fournisseur. »
Le plus drôle, c’est que les voleurs envoyèrent les peaux de lapins, et, environ un mois après, égorgèrent le restant de la volaille.
La bande se subdivisait en plusieurs troupes qui parfois se rencontraient la nuit sans s’être donné rendez-vous dans les maisons qu’ils dévalisaient. C’est ainsi qu’on s’égaya à la cour d’assises au récit de quiproquos plus amusants que des vaudevilles.
Un soir, Poussin et Boutonné s’étaient introduits dans une maison, rue des Abondances. N’y trouvant personne, comme ces deux messieurs aimaient à prendre leurs aises, ils s’installèrent confortablement pour passer la nuit, après avoir exploré la maison en tous sens et fait quelques petits paquets. La bande, en effet, pratiquait religieusement le principe anarchiste de la prise au tas, et chacun travaillait pour son propre compte ; cela empêchait les difficultés du partage.
Boutonné, entrant dans la chambre à coucher, et trouvant le lit fait, s’y était couché sans le moindre embarras et, pour ne pas manquer d’avoir l’heure à son réveil, il avait remonté la pendule. Il dormait les poings fermés, quand survint Poussin, qui, en amateur de la dive bouteille, remontait de la cave où il avait fait une longue station. Poussin fut d’abord effrayé d’entendre des ronflements, puis il s’approcha et reconnut son copain.
— Ah ! fit-il, ce farceur de Boutonné ! je vais lui jouer le tour de me coucher à ses côtés. Quelle tête il fera en s’éveillant !
Àl’aube, ce furent tous deux qui firent une tête en voyant que les paquets qu’ils avaient préparés n’étaient plus là ; jusqu’à la pendule laissée sur la cheminée, tout avait disparu.
Le chef de la bande, Guillaumat, dit la Volige, était venu pendant la nuit avec quelques autres affiliés, et, trouvant ses deux lieutenants endormis, plus sérieux qu’eux en affaires, il avait déguerpi lestement en enlevant les paquets, la pendule et tout ce qui lui était tombé dans la main… Le lendemain, le chef s’était fort amusé à blaguer ses subordonnés devant toute la bande réunie.
Cette bande avait commis un nombre de vols vraiment extraordinaire. Elle était parvenue, notamment, à dévaliser entièrement, à Buzenval, la villa du commandant Henry. Ils avaient pris pour quinze mille francs de bijoux et d’argenterie.
Dans la maison du commandant Henry, il se passa encore une scène vraiment épique.
Boutonné et ses hommes avaient envahi la villa dans la nuit du 21 janvier. Ne pouvant tout emporter dans un seul voyage, les malfaiteurs revinrent le lendemain. On peut juger de leur stupéfaction, quand ils virent les lustres de la salle à manger éclairés et, autour de la table, Poussin et quelques camarades en train de souper copieusement et de vider les meilleures bouteilles du commandant.
Boutonné, furieux, en vertu du droit du premier occupant, ordonna à son camarade de lui céder la place. Poussin répondit par le mot de Cambronne à la bataille de Waterloo.
Alors, les deux bandes sautèrent sur les armes accrochées aux murailles, les sabres, les épées, les vieilles colichemardes, et pendant quelques minutes s’engagea un combat digne des chevaliers de la Table-Ronde.
Déjà, le sang coulait des deux côtés, quand Poussin demanda à parlementer. Il fit observer que le butin était assez riche pour qu’on se le partageât. Sa proposition fut acceptée d’enthousiasme ; tout le monde s’embrassa ; les blessés se pansèrent mutuellement et l’on trinqua fraternellement.
Tous ces misérables, réunis à des filles publiques de la plus vile catégorie, faisaient de larges bombances, car ils savaient prendre, partout, volailles, lapins et vins fins. Ce qui m’intéressa le plus, dans l’instruction de cette affaire, ce fut de pouvoir étudier de près le recrutement d’une association criminelle de ce genre, et cette étude, sur laquelle je reviendrai dans la troisième partie de cet ouvrage, est d’autant plus curieuse qu’elle explique comment il peut exister un monde spécial de criminels, et comment ceux qui y entrent une fois ne peuvent plus jamais en sortir.
L’année précédente, Poussin, qui avait été condamné une première fois pour vol avec effraction et portait déjà parmi ses codétenus le surnom du Zouave, sans doute parce qu’il était resté longtemps maréchal des logis de spahis, se trouvait à la prison de la Santé dans l’atelier où l’on fabriquait les lanternes en papier. À côté de lui était un jeune détenu blond nommé Boutonné, avec lequel il se lia. Boutonné était un ancien élève de l’École centrale, qui, au sortir même de l’École, n’ayant pas de fortune, mais, en revanche, une fringale de plaisirs, s’était mis à vivre d’expédients et d’escroqueries. Il finit par échouer sur les bancs de la police correctionnelle.
Tout près d’eux, était un troisième condamné pour qui la prison n’avait plus de secrets, car, recéleur de profession, il avait subi déjà plusieurs condamnations.
Cet individu, nommé M……, trouva le moyen d’engager, avec Poussin et Boutonné, une de ces conversations à voix sourde que les prisonniers savent avoir, sans donner l’éveil aux gardiens. Leurs peines finissaient presque à la même époque ; ils firent des projets d’avenir… et l’avenir, pour eux, ne pouvait être que le vol.
Car voici le plus terrible danger de la société moderne, peut-être. La prison, maintenant, retranche un homme de la vie ordinaire, plus encore, s’il est possible, qu’autrefois. Elles sont rares les maisons où l’on peut entrer sans montrer son casier judiciaire. Plus rares encore, celles qui acceptent le travail d’un malheureux flétri par une condamnation.
On a tenté de faire quelque chose dans cet ordre d’idées, mais on n’a rien fait de bien sérieux. Et cependant, la situation est grave, quand on songe qu’il passe chaque année près de 200,000 individus dans les prisons de France. L’armée du crime, dont il est si souvent question dans les livres, il n’est pas difficile de voir comment s’en fait le recrutement obligatoire !
M……, le vieux récidiviste, n’eut pas grand’peine à s’entendre avec Poussin et Boutonné, et quand il leur proposa d’organiser une bande pour dévaliser la banlieue de Paris, ils acceptèrent avec joie… Une fois sortis de prison, tous trois se retrouvèrent, et le recrutement de la bande se fit à peu près de la même façon que, jadis celui des sergents recruteurs.
Ce fut dans les cabarets des environs de la place Maubert que M…… enrôla quelques vieux complices, jadis condamnés avec lui, puis des maçons qu’une grève mettait sans ouvrage.
Je n’avais pas encore été à même de m’occuper d’anarchie ; néanmoins, je fus surpris du caractère particulier des réponses de certains affiliés de cette bande, et de la façon dont un des principaux, nommé Gallicher, recrutait des camarades.
— Ce sont les riches qui sont les voleurs, disait-il, et nous ne faisons qu’user de notre droit en leur reprenant ce qu’ils ont pris.
Tels étaient à peu près les arguments dont Gallicher se servait pour décider des ouvriers exaltés par des prédications révolutionnaires à s’associer pour voler.
N’est-il pas étrange que les philosophes, les sociologues qui se passionnent pour des problèmes qu’il est bien plus difficile de résoudre, ne comprennent pas que là est le danger le plus immédiat ?
Combien de volontés fermes, de courages indomptables, d’intelligences alertes sont perdus pour la société par ce recrutement incessant de l’association criminelle ! Et combien, sans doute, reviendraient facilement au bien et rendraient d’immenses services, s’il était possible de leur permettre de s’évader du vice !
Il y avait plusieurs années que j’étais chef de la Sûreté, quand on m’amena un individu pris en flagrant délit de vol au Louvre. Il avait le visage hâlé, fatigué, et une allure étrange qui me frappa tout de suite.
Cependant l’homme, qui avait été pris en flagrant délit au moment où il glissait des dentelles dans sa poche, niait contre toute évidence. Enfin, il donnait un faux état civil, refusant même d’indiquer son domicile.
Ce qui me frappait en lui, c’était sa tournure quasi-élégante, et en même temps des formules de langage tout à fait prétentieuses qui indiquaient bien en lui un voleur de profession… À mesure qu’il parlait, je réfléchissais, et peu à peu la mémoire me revenait.
— Allons, interrompis-je au moment où il racontait sur sa famille je ne sais plus quel boniment, c’est inutile, mon garçon, de continuer vos histoires ; je vous connais, puisque c’est moi qui vous ai fait condamner. Vous êtes Lafont dit Lelong.
En effet c’était bien le chef de la bande des voleurs de mercerie.
Le malheureux, alors, s’écroula sur une chaise, en disant :
— Je suis perdu.
Il n’essaya plus de nier, et alors il me raconta comment il s’était évadé de Cayenne, et les souffrances sans nombre qu’il avait endurées pour… en arriver à se faire prendre de nouveau au magasin du Louvre.
Ce récit était effroyable. Lafont, après s’être échappé du bagne, était tombé entre les mains des Indiens Gallibis qui voulaient le ramener au pénitencier, afin de toucher la prime. Il lui avait fallu, pour les en empêcher, se faire leur esclave. Puis, il s’était encore échappé de ce nouveau bagne, plus effroyable s’il est possible que l’autre. Alors, il s’était jeté presque nu, sans autre arme qu’un couteau, dans la forêt vierge.
Quelle torture que ce voyage sans fin où il ne fallait point dormir pour ne pas être mangé par les crabes, où c’était la lutte incessante contre les fauves, les reptiles, les éléments, la lutte pour la vie… enfin, et la lutte sans trêve ni merci. Cette fois, le mot avait une justesse absolue, car il fallait qu’un être humain eût une énergie dépassant les forces ordinaires pour ne s’être pas laissé tomber épuisé, sous les lianes, en attendant la mort.
— Maintenant, je suis tout à fait perdu, reprit Lafont, quand il eut achevé son récit. Je vais retourner là-bas. J’y mourrai. On ne recommence pas deux fois ce que j’ai fait.
Je lui demandai pourquoi il était venu ainsi se faire prendre bêtement en flagrant délit de vol, dans un magasin.
— Que voulez-vous, dit-il, il fallait bien vivre ; je n’avais pas d’autre ressource que le vol.
Et ils sont tous comme cela !
Il faut que toutes les histoires de bandes aient des côtés particulièrement romanesques. L’histoire de Poussin et Boutonné, qui fourmillait d’incidents curieux, eut un épilogue théâtral.
Ils furent arrêtés sur les dénonciations de leurs camarades, dans les environs du Mans, au moment où tous deux, à l’aide de faux papiers, se préparaient à se marier pour faire une fin et devenir des bourgeois cossus.
L’un allait épouser une fermière fort à son aise ; l’autre, une maîtresse d’hôtel fort jolie, et très riche. Il y eut même une scène de larmes et d’évanouissement, dans laquelle les deux fiancées voulurent arracher les yeux aux gendarmes.
Mais je veux passer rapidement sur toutes les affaires que je commençai à instruire pendant que je n’étais que sous-chef de la Sûreté, et sur lesquelles je reviendrai quand je raconterai ce que je fis lorsque j’assumai, entière, la responsabilité du service. Ici, je ne veux montrer que les enseignements de choses que je recevais chaque jour.
Àcôté de cette étude du monde criminel, j’apprenais, ainsi, tout ce qu’il était nécessaire de connaître du monde parisien, de ses petits mystères, de ses hypocrisies, de ses faux enthousiasmes et de sa fausse moralité.
Je me souviens que je fus fort embarrassé quand M. Taylor me chargea de faire une enquête sur le prétendu enlèvement d’une jeune femme de la colonie espagnole qui, en plein jour, disait-on, avait été jetée dans une voiture, place de l’Arc-de-Triomphe, et entraînée vers une destination inconnue.
Tout Paris se passionna pendant des semaines pour ce roman, qui, comme tous les romans, mettait en jeu autre chose que des questions de sentiment.
Il y avait une grosse dot qu’un tuteur ne voulait point abandonner, et que le ravisseur ne voulait point lui laisser.
Au fond, c’était le ravisseur qui avait la meilleure situation, car la jeune femme était jolie, et il était incontestable qu’elle l’aimait. Ce fut lui, du reste, qui finit par gagner la partie, et avec justice, car je ne pouvais m’empêcher de trouver étrange l’attitude de ce tuteur qui, au lieu de forcer le ravisseur à rendre l’honneur à sa pupille, en l’épousant, ne songeait, tout au contraire, qu’à empêcher le mariage. Ce fut pourtant l’épilogue obligatoire.
Rosine épousa Almaviva et Bartholo en fut pour sa courte honte.
Ainsi finit l’affaire dite du Club des Pannés, qui me donna l’occasion d’apprendre la toute-puissance de l’argent.
Tant que le résultat resta indécis, que le mariage, quoique consommé, ne fut point officiel, le tuteur trouva une foule de gens pour flétrir le ravisseur.
Quand le mariage fut un fait accompli, le ravisseur, devenu l’époux, trouva chez les mêmes individus un zèle égal pour célébrer ses mérites. Il est, depuis, devenu un personnage important, et l’on m’a affirmé que la jeune Espagnole est la plus heureuse des femmes.
J’eus bientôt une autre occasion d’observer la psychologie féminine dans un drame bien parisien, comme disent les chroniqueurs.
Un jeune homme qui occupait une grande situation dans une usine des environs de Paris fut trouvé sur une route, le crâne fracassé. Quelques pas plus loin, des paysans arrêtèrent le cheval qu’il montait et qui s’était emballé.
On crut tout d’abord à un accident, mais à la suite d’une dénonciation, une perquisition fut opérée au domicile du mort, où l’on trouva une lettre dans laquelle il s’accusait d’avoir commis des détournements importants au préjudice de ses patrons et déclarait que, ne voulant pas survivre à son déshonneur, il allait se tuer.
« Mais, ajoutait-il, je ne veux pas compromettre le nom de ma famille dans le scandale d’un suicide, et je donnerai à ma mort l’apparence d’un accident… »
Il avait fallu une énergie singulière à ce malheureux, pour accomplir jusqu’au bout sa terrible résolution.
Il possédait un cheval qu’il savait avoir peur du chemin de fer. Il l’amena jusqu’à un pont, à l’heure où passait un train… L’animal, affolé, s’emballa et vint le jeter contre un mur où le désespéré vint se briser la tête… Mais une enquête judiciaire avait été ouverte à la suite de la découverte du détournement.
Ce jeune homme avait pris 40,000 francs dans la caisse de ceux qui l’employaient.
Comment les avait-il dépensés !
On savait qu’il avait une maîtresse très élégante et qui lui coûtait beaucoup d’argent. Je fus chargé, par le juge d’instruction, d’arrêter cette jeune femme qui appartenait au monde des théâtres, et avait joué avec succès dans une ville du Midi.
C’était une superbe créature, grande, bien faite, dont le sourire avait un charme infini… Je la reconnus tout de suite pour l’avoir déjà vue chez M. Clément, alors que j’étais secrétaire du commissaire aux délégations judiciaires. Elle avait été alors l’héroïne d’une comédie dont j’avais gardé le souvenir bien précis, car cette histoire avait été pour moi comme la première révélation des mystères de la vie parisienne.
Cette jolie fille n’était alors qu’élève au Conservatoire, et un personnage occupant une situation politique s’était épris follement de ses charmes. Le pauvre garçon, qui d’ailleurs était fort riche, s’entêta d’autant plus que la résistance était plus énergique. Enfin, un jour, ou plutôt un soir, il crut être parvenu au comble de ses vœux. On lui fit signer des billets pour une somme considérable, et la jeune ingénue lui promit solennellement de venir dîner avec lui dans un restaurant de la rive gauche.
Elle tint parole, et fut charmante pendant tout le repas ; mais, au dessert, quand l’homme, très énamouré, réclama… la valeur de ses billets, l’apprentie comédienne s’esquiva adroitement, et ce fut sa mère qui, tout à coup, vint s’offrir en holocauste…
La dame, paraît-il, avait de beaux restes, et l’amoureux de sa fille une fringale telle que, faute d’une jeune grive, il prit la vieille poule…
Seulement, quand il s’était agi de payer les billets, son ardeur s’étant calmée, il avait sollicité de la préfecture de police une intervention… et M. Clément avait été chargé de mener à bien une transaction… basée sans doute sur une tromperie évidente sur la qualité de la marchandise livrée.
Comédienne dans la vie comme au théâtre, l’ancienne élève du Conservatoire avait montré toujours le même appétit, et non seulement elle avait mangé au malheureux suicidé toutes les sommes qu’il avait détournées, mais encore elle l’avait beaucoup trompé, et c’était à la suite d’une scène terrible que le jeune homme avait résolu de se tuer.
En effet, une observation un peu longue des suicides donne cette conviction, qu’il est bien rare qu’un malheureux se décide à quitter la vie pour une seule raison… Les désespoirs tragiques sont presque toujours faits d’une réunion de causes différentes… Ce malheureux se serait tué peut-être quelques jours plus tard, pour échapper à la honte d’une arrestation, mais il ne se serait pas tué ce jour-là si la femme qu’il aimait, pour l’amour de laquelle il était devenu criminel, ne lui avait avoué cyniquement, dans une querelle, qu’elle le trompait ; c’était la dernière, goutte qui avait fait déborder le vase d’amertume…
Alors, la nécessité d’une fin immédiate était apparue au jeune homme ; il avait fait seller son cheval et il était parti pour la mort…
Cette scène qui avait précédé le suicide avait dû être d’une violence inouïe, et la jeune actrice avait elle-même compris qu’elle était allée trop loin. Je saisis chez le suicidé une lettre qu’elle avait envoyée quand le pauvre garçon était déjà parti, une lettre qu’il n’a jamais lue et que voici :
« Mon Édouard adoré, viens. J’ai été méchante. Je me repens. Pardon.
» Signé : Marie. »
(Vendredi.)
Le repentir était tardif, car ce ne fut qu’un cadavre qu’on ramena.
L’arrestation de la jeune femme ne fut d’ailleurs que de pure forme. Il était évident qu’elle avait profité des sommes détournées, mais il était certain aussi que le malheureux garçon, qui en était arrivé à ce point de folie par amour d’elle, s’était bien gardé de lui dire comment il se procurait l’argent qu’il lui donnait. Elle fut remise en liberté, et depuis, je ne l’ai jamais revue.
Mais cette femme était en quelque sorte une entité : celle de la corruption féminine. Il se dégageait d’elle je ne sais quel charme troublant qui faisait comprendre son pouvoir de sirène.
C’était encore un des côtés de la vie parisienne nécessaire à connaître, que j’étais appelé à pénétrer. Je compris la vérité de cette formule, tant de fois raillée, « la femme fatale », la femme qui semble avoir la spécialité de conduire jusqu’au crime ou jusqu’à la mort les malheureux qui, comme des alouettes, viennent se faire prendre dans le miroir de ses yeux.
Mais une affaire d’un genre tout nouveau, l’affaire Duval, me ramena à d’autres observations et me révéla l’existence d’un mouvement révolutionnaire particulier et que, certes, jusqu’alors, j’étais bien loin de soupçonner.