‹ Les Mémoires de M. GoronChapitre 8 sur 48 · Partie 1 · L’affaire dite des décorations

Partie 1 · L’affaire dite des décorations

Le 29 septembre 1887, M. Taylor étant malade, j’avais la direction de toute la Sûreté.

J’allai, comme tous les matins, au rapport chez le préfet. M. Gragnon me dit :

— J’ai une mission importante à vous confier.

Hier soir, continua-t-il, un peu avant minuit, je travaillais dans mon cabinet, quand on vint m’avertir qu’une personne désirait me voir pour une affaire d’une extrême importance. En même temps, on me passait la carte que voici : M. X…, directeur de l’agence de publicité…, rue… J’ordonnai d’introduire ce Monsieur, qui, s’excusant de venir me déranger aussi tard, me déclara qu’il croyait de son devoir de faire une dénonciation intéressant la sûreté de l’État. Il affirme qu’une dame Limouzin, demeurant 32, avenue de Wagram, se livre au trafic des décorations et, ce qui est bien plus grave, détient une partie des plans de mobilisation. D’après ce monsieur, qui prétend avoir vu ces documents intéressant la défense nationale, il suffira d’une perquisition pour les retrouver. Le dénonciateur, pour faire la preuve de ce qu’il avance, offre de présenter à madame Limouzin l’agent que nous lui enverrons et qui se dira un industriel désirant la croix de la Légion d’honneur. M. X… affirme que cette femme lui promettra de le faire décorer moyennant le payement d’une somme de 25,000 francs. Il faut savoir ce qu’il peut y avoir d’exact dans cette dénonciation. Nous n’avons pas le droit de négliger une indication aussi précise, surtout quand il s’agit de la défense nationale.

Je n’avais qu’à m’incliner devant un ordre aussi clair et je demandai au préfet de me donner des instructions détaillées sur la façon dont je devais procéder.

Il fut convenu que je me tiendrais dans les environs de la maison et que, selon ce que me dirait l’agent qui accompagnerait M. X…, je ferais ou ne ferais pas une perquisition.

J’avoue que je trouvai la conduite du préfet toute simple et d’une correction absolue. Que n’aurait-on pas dit de lui le lendemain dans les journaux si le dénonciateur éconduit avait fait imprimer que le préfet de police avait refusé l’occasion de mettre la main sur une espionne ?

Ni M. Gragnon, ni moi, d’ailleurs, ne croyions beaucoup à la possibilité de la vente des décorations, mais il nous apparaissait, si la dénonciation était vraie, que cette femme était une intrigante dangereuse, se vantant faussement d’avoir des relations avec des personnages importants et sur laquelle il serait bon de mettre la main.

M. Gragnon me remit un mandat de perquisition, en vertu de l’article 10 du Code d’instruction criminelle. Au moment où je le quittai, le préfet me rappela à quel point il avait été attaqué injustement au sujet de l’affaire Aubanel. — Cet employé, moyennant 250 francs, avait donné au Figaro la primeur du plan de mobilisation du 17 corps. La police, n’ayant reçu aucune plainte du ministre de la guerre, n’avait pas eu à rechercher M. Aubanel et les journaux d’opposition l’accusaient de l’avoir laissé partir pour la Belgique.

Comme je sortais de son cabinet, M. Gragnon me dit encore : « N’hésitez pas à faire la perquisition, si votre agent a vu quelque chose de louche. Je ne veux pas d’une autre affaire Aubanel. »

J’exécutai minutieusement le mandat que j’avais reçu.

Je choisis parmi mes hommes un agent intelligent, ayant à peu près la tournure d’un commerçant de province, et lui donnai l’ordre de se rendre chez madame Limouzin, en compagnie de M. X…, le dénonciateur. Il devait prendre le nom de Langlois, négociant à Roanne.

En même temps, j’allai me placer avec deux autres agents à la terrasse d’un café de l’avenue de Wagram, d’où il m’était possible de voir le numéro 32 de cette avenue.

Il était une heure et demie environ quand mon agent sortit seul de la maison de madame Limouzin et vint me retrouver.

Il me raconta en détail sa conversation.

Madame Limouzin lui avait répondu qu’elle était parfaitement à même de lui faire avoir la croix de la Légion d’honneur.

— Mon cher monsieur Langlois, lui avait-elle dit, ce sera tout simple. Il ne vous en coûtera que 25,000 francs. Du reste, pour vous couvrir, je vous donnerai, en garantie de la bonne exécution de mes engagements, des valeurs signées par le général A…, sénateur. Venez donc demain à midi, je vous mettrai en relation avec deux généraux qui vous confirmeront ce que je vous dis et qui, tous deux, ont leur part de la commission.

Mon agent ajouta qu’il avait vu avec stupéfaction, dans les mains de madame Limouzin, des lettres portant l’en-tête du ministère de la guerre.

Dans ces conditions, je n’avais pas à hésiter ; je n’avais qu’à exécuter les ordres de mon chef.

Je pénétrai dans l’appartement de madame Limouzin, accompagné de mes agents, à l’exception bien entendu du prétendu Langlois que je ne devais pas brûler.

Je me trouvai en présence d’une petite femme maigre, fardée, portant une perruque blonde et dont les yeux avaient une vivacité étrange.

Elle me reçut d’abord avec une politesse maniérée, souriant avec coquetterie, et, avec une volubilité extraordinaire, elle fit l’étalage des hautes relations qu’elle possédait.

J’entendis successivement les noms du général Thibaudin, du général Boulanger, du général C…, du général A…, de députés, de sénateurs.

En même temps, elle me présenta son mari, M. Limouzin, le type même du père noble, solennel dans sa cravate blanche et sa redingote noire, qui semblait tout ahuri, et ne pas savoir un mot des affaires de sa femme.

Mais, quand madame Limouzin vit que ses beaux discours ne produisaient, sur moi, aucune émotion, elle changea d’attitude et devint ironique et insolente.

— Je vous ferai casser, monsieur, me dit-elle avec un toupet extraordinaire.

Je haussai les épaules et me contentai de faire ouvrir tous les tiroirs, notamment ceux d’une table placée au milieu du salon.

Je trouvai des lettres qui, pour la plupart, me semblèrent banales malgré les noms qui les avaient signées, car je savais par expérience que l’on trouvait partout, — chez les voleurs de profession aussi bien que chez les gardiens de la paix — des cartes et des lettres de députés.

Quel est le gendarme qui n’obtient pas l’apostille de son député pour sa demande d’entrée dans la gendarmerie ? Quel est le voleur de marque qui ne sollicite pas la même apostille pour obtenir sa libération conditionnelle ?

J’affirme, dût la réputation qu’on m’a faite de policier avisé en être compromise, que je ne fus frappé par le contenu d’aucune de ces lettres, même de celles du général Thibaudin, qui n’excédaient pas la naïveté de bien des missives trouvées par moi chez d’autres intrigantes que madame Limouzin…

Je laissai celle-ci se répandre en menaces et même en injures, et ne pensai nullement à l’arrêter pour outrages à un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions.

Je n’ai jamais eu l’habitude d’aggraver le cas des malheureux que j’arrêtais, ou chez lesquels je perquisitionnais, par une accusation nouvelle.

Je trouvais qu’il était suffisant de leur répondre aussi vertement qu’ils parlaient. Je n’ai jamais fait poursuivre pour ce délit que les inculpés qui avaient la sottise de me menacer d’un revolver ; j’y étais alors obligé pour ne pas compromettre le prestige du chef sur ses agents.

Néanmoins, j’avais un peu hâte d’échapper à ce torrent boueux.

Je mis dans ma serviette tous les papiers saisis et les portai à M. Gragnon. Il est certain que, dans cette précipitation, j’avais manqué à une prescription du Code d’instruction criminelle, laquelle, il est vrai, est rarement appliquée.

Le Code prescrit de coter et de parapher tous les papiers saisis, en présence des inculpés et même de toute personne chez qui la saisie a été opérée, et d’en faire immédiatement les scellés.

Dans la pratique, il est presque impossible au magistrat d’obéir à la loi. On peut faire encore aujourd’hui une visite au greffe criminel et l’on ne trouvera pas 10 pour 100 des dossiers dont les pièces aient été cotées et paraphées au moment de la saisie.

Il faudrait pour cela, non pas un, mais vingt ou trente chefs de la Sûreté. Encore ils n’y suffiraient pas.

Moi-même, malgré tous les ennuis que me causa cette fameuse perquisition Limouzin, il m’a été impossible dans la suite de coter et de parapher tous les papiers que j’ai saisis dans les différentes affaires criminelles que j’ai conduites.

Un chef de la Sûreté fait quelquefois jusqu’à vingt perquisitions par jour.

En sortant de chez madame Limouzin, je me hâtai d’aller porter tous les papiers que contenait ma serviette à M. le préfet de police et lui amenai l’agent qui avait joué le rôle du fameux Langlois.

M. Gragnon et moi, nous fûmes d’avis que cette audacieuse aventurière ne pouvait avoir des généraux véritables mêlés à ses louches négociations, et qu’elle mettrait simplement en relation avec le faux Langlois, qui disait arriver de Roanne et ne connaître personne à Paris, deux chevaliers d’industrie quelconques, qui ne pouvaient être tout au plus que des majors de table d’hôte.

Mon agent reçut donc l’ordre de se rendre chez madame Limouzin, mais seul, et de refuser au dénonciateur de se laisser cette fois accompagner par lui.

En même temps j’organisai une filature. pour bien m’assurer que les prétendus généraux n’étaient que d’audacieux escrocs. Et, comme en réalité j’étais chargé par mon chef de mener à bien une affaire délicate, je retournai à mon café de l’avenue de Wagram, pour veiller sur les différentes opérations que j’avais organisées.

J’avoue que je fus stupéfait et que mon vieil esprit militaire fut soudain attristé quand je vis sortir de chez la Limouzin non pas un aventurier plus ou moins exotique, mais un homme droit et ferme que je n’avais jamais vu, mais qu’à son allure, à sa moustache, à sa barbiche grisonnante, à la rosette de la Légion d’honneur qu’il portait à la boutonnière, il était impossible de ne pas reconnaître pour un véritable officier.

Mon agent avait été aussi étonné que moi quand, mis en face non de deux généraux, mais d’un seul, madame Limouzin l’avait présenté au général C…, sous-chef d’état-major au ministère de la guerre !

Les deux agents qui avaient cette mission suivirent le général jusqu’à la porte du ministère de la guerre.

L’un d’eux demanda au concierge quel était le monsieur qui venait d’entrer.

— M. le général C…, lui fut-il répondu, sous-chef d’état-major.

J’étais atterré en recevant ainsi une confirmation indéniable des premières constatations.

C’était un général français qui avait déclaré au faux Langlois qu’il se portait garant des promesses de madame Limouzin !

Je vins, comme c’était mon devoir, rendre compte à M. Gragnon de ce qui avait été fait.

Le préfet ne voulut pas croire que la personne suivie fût réellement le général C…

Il me fit observer qu’il était possible qu’un faux général, se sentant filé, eût été assez hardi pour pénétrer dans le ministère et que le concierge, répondant sans attention, eût été trompé par une ressemblance.

Néanmoins, M. Gragnon estima que nous étions en présence d’une affaire d’autant plus grave que (il ne faut pas l’oublier), dans la première dénonciation, madame Limouzin avait été accusée de s’être procuré des secrets militaires pour les vendre à l’Allemagne.

On sait, d’ailleurs, qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans cette accusation.

Le préfet jugea qu’il devait, avant tout, prévenir le gouvernement. Son chef, le ministre de l’intérieur, étant absent, il s’en fut trouver M. Rouvier, alors président du conseil, et lui demanda des instructions.

M. Rouvier fut d’avis qu’il était nécessaire de renvoyer le faux Langlois au ministère de la guerre, afin d’avoir une certitude.

Sur l’ordre que je lui transmis de la part de M. Gragnon, mon agent écrivit au général C… pour lui dire qu’obligé de quitter Paris le jour même, il lui demandait un rendez-vous au ministère de la guerre, quoiqu’il fût dimanche.

Ce jour-là, 1 septembre, à dix heures du matin, le faux Langlois trouva dans son cabinet, au ministère de la guerre, le général C…, sous-chef d’état-major, et il reconnut en lui la personne que lui avait présentée madame Limouzin.

J’avais, de plus, fait accompagner mon agent par un de mes secrétaires, afin d’avoir un contrôle de plus. Aucun doute cette fois n’était possible.

Le général C… était le complice ou la dupe d’une intrigante, dans des conditions dangereuses pour la sécurité nationale. Mais il n’avait commis aucun délit caractérisé.

Sinon, on aurait eu le droit de dire que l’agent qui lui avait été envoyé était un agent provocateur.

Pour constituer un fait passible des peines édictées par le Code pénal contre la tentative d’escroquerie — en admettant toutefois qu’il y eût promesse fallacieuse et que le général ne fût pas à même de faire donner la Légion d’honneur à un de ses protégés, il aurait fallu que les promesses de madame Limouzin et du général eussent été faites à un contractant de bonne foi, et susceptible d’être trompé.

Car il n’existait dans le Code aucun article punissant le fait d’avoir vendu la décoration de la Légion d’honneur.

Il fallait, en quelque sorte, tourner la loi, admettre que le vendeur de décorations se parait d’un crédit imaginaire et l’accuser d’escroquerie.

M. Gragnon a expliqué très nettement qu’il n’avait alors aucune raison pour prévenir le Parquet, le saisir d’une information qui, dans sa pensée, devait rester d’ordre purement administratif et que certainement il aurait conduite de toute autre façon s’il avait pensé, qu’à un moment donné, elle pût devenir d’ordre judiciaire.

Moi-même je lui aurais fait observer, dans ce cas, à quel point il était grave d’employer un agent provocateur, et j’aurais décliné toute responsabilité dans un fait de ce genre. J’ai toujours été implacable pour l’indicateur qui me semblait avoir eu dans un crime ou un délit un rôle provocateur.

Àplus forte raison, dans une affaire d’une espèce aussi délicate, je n’aurais pu admettre qu’un de mes agents remplît ce rôle.

M. Gragnon porta les rapports de mon service et peut-être le dossier au président du conseil et au général Ferron, ministre de la guerre. Je ne sais rien à cet égard. Je sais seulement que mon chef, devant la commission d’enquête, ne voulut rien dire et demanda à être relevé par le ministre du secret professionnel.

M. Gragnon exposa au président du conseil et au ministre de la guerre que les faits constatés ne pouvaient servir de base à une poursuite judiciaire et émit l’avis que, pour l’honneur du pays, pour la dignité de l’armée, pour ne pas affaiblir la confiance du soldat dans son chef, pour ne pas laisser dire dans le pays que celui qui offre de livrer une décoration à prix d’argent est capable de faire pis encore, il ne fallait donner à cette affaire d’autre suite qu’une expulsion de l’armée.

M. Rouvier se rangea à cette opinion, mais demanda qu’une seconde perquisition fût faite chez madame Limouzin.

Je retournai avenue de Wagram et ne trouvai, s’il m’en souvient bien, aucun papier important.

Le 5 octobre, M. Gragnon fut appelé au ministère de la guerre. Là, le général Ferron, après lui avoir demandé quelques détails complémentaires, le fit passer dans une pièce voisine, pendant qu’il interrogeait le général C…

— Monsieur le préfet, dit le ministre quand il vint retrouver mon chef, la chose n’est pas douteuse. Il n’est plus besoin d’enquête supplémentaire. Vous pouvez partir ce soir pour Turin, où vous devez visiter l’exposition internationale du matériel contre l’incendie. Dans les vingt-quatre heures, le général C… sera frappé administrativement, comme il doit l’être…

Le lendemain, le général C… n’était pas encore frappé. Le surlendemain parut le fameux article du XIX Siècle qui mit le feu aux poudres.

On s’est livré à bien des fantaisies sur cet article, et M. Portalis lui-même, le directeur dudit journal, en donna une explication peut-être plus fantaisiste que les autres.

Qui était coupable de l’indiscrétion ? Je crois qu’il est bien difficile de le dire, comme il est impossible, maintenant, avec la presse et l’organisation de renseignements des grands journaux parisiens, de se livrer à une opération de police importante et suivie, sans qu’une feuille, au moins par hasard, soit prévenue.

Le dénonciateur, après avoir déclaré qu’il ne faisait sa dénonciation que dans l’intérêt du pays, en avait réclamé le prix et était allé le manger ou le boire dans les brasseries, disant qu’il était « dépositaire d’un secret d’État ».

Tous les ministres connaissaient l’affaire.

Plusieurs de mes agents y avaient été mêlés, ainsi que l’état-major du ministère de la guerre.

Dans ces conditions, il est impossible à Paris qu’un mot n’échappe pas, mettant un journaliste sur la piste de la grosse affaire.

C’est d’autant plus vrai que je reçus la visite de plusieurs reporters, cherchant à savoir de moi quel était le scandale dont on parlait déjà dans le monde politique.

J’avoue que je n’ai jamais voulu mentir en donnant ou en refusant un renseignement.

Ai-je moi-même laissé échapper une dénégation maladroite ?

Ai-je moi-même ainsi, sans le vouloir, mis un journaliste sur la piste ?

Les voisins de madame Limouzin l’ont-ils ensuite complétement éclairé ?

Toutes les hypothèses sont possibles.

Ce qui est certain, c’est que voici cet article, qui mit, comme on le dit alors, le feu aux poudres :

« La Légion d’honneur à l’encan.

» Voici ce dont il s’agit :

» Un des plus gros bonnets du ministère de la guerre, un officier général porteur d’un nom historique, tiendrait boutique de décorations de la Légion d’honneur dans les bureaux mêmes de la rue Saint-Dominique.

» Il y aurait une cote de rubans rouges, comme pour les valeurs de la Bourse, les laines ensuite, ou les pétroles de Chicago, variant suivant les saisons, les demandes et surtout les ressources des récipiendaires, de 25,000 à 50,000 francs.

» Toute une bande

» Le général, dont on m’a dit le nom, n’agirait pas seul, naturellement. Il aurait de nombreux complices, des rabatteurs chargés de lui amener des clients… On cite notamment un baron prussien et une dame qui habite non loin de l’Arc de Triomphe.

» Il y aurait au surplus un certain nombre de gens compromis dans ces tripotages : officiers, sénateurs, aventuriers cosmopolites, etc.

» On frémit quand on songe que les plans de mobilisation sont dans de pareilles mains. Qui trafique des décorations peut aussi bien trafiquer des secrets de la défense nationale… Peut-être, hélas ! le forfait suprême est-il déjà accompli.

» Il faut que justice soit faite.

» Nous le répétons, le sang-froid et la véracité du signataire de cette lettre offrent toutes sortes de garanties.

» Mais n’est-il pas étonnant que pour une affaire aussi grave, qui intéresse l’honneur de l’armée et la sécurité nationale, le ministère de la guerre et la préfecture de police se laissent ainsi devancer ?

» Voudrait-on faire encore le silence et l’oubli sur ce nouveau scandale ?

» Mais l’opinion publique est désormais saisie ; elle exigera que la lumière soit faite, jusqu’au bout, pleine et entière.

» Parce qu’il y aurait un sénateur dans l’affaire, ce n’est pas une raison pour la laisser tomber dans de l’eau ! »

Le soir même, à quatre heures et demie, le commandant Delanne, attaché à l’état-major général, se présentait à la préfecture de police et transmettait verbalement à M. Lépine alors secrétaire général, et remplaçant momentanément M. Gragnon, alors à Turin, l’ordre du général Ferron d’arrêter le général Caffarel.

Malgré la demande instante de M. Lépine, le commandant ne put lui laisser aucun ordre écrit, aucun mandat, aucune pièce officielle.

Le commandant se contenta d’affirmer que l’ordre d’écrou avait été signé par le gouverneur général de Paris.

M. Lépine voulut se couvrir, naturellement, et, en l’absence de son chef, il téléphona au ministère de l’intérieur.

Il était surtout préoccupé de la difficulté matérielle d’arrêter le général Caffarel, craignant que l’article du XIX Siècle ne l’eût averti et qu’il eût déjà quitté Paris.

Il demanda l’autorisation d’envoyer une dépêche circulaire aux préfets, en vue de l’arrestation du général soit dans un département, soit à la frontière.

En même temps, il faisait appeler M. Taylor, qui venait de reprendre son service, et lui ordonnait de mettre ses hommes en campagne, afin de procéder à l’arrestation du général, s’ils le trouvaient à Paris.

M. Lépine enjoignit dans ce cas de conduire M. C… à la Place et de le remettre entre les mains de l’officier commandant le poste.

Le secrétaire général, si mes souvenirs sont bien exacts, envoya vainement chercher au ministère de la guerre le mandat d’arrestation. Tout ce qu’on lui remit fut un signalement du général C… à l’âge de vingt-quatre ans, pris sur son livret militaire.

Le général C… fut donc arrêté sans mandat.

J’étais absent de la Sûreté au moment où M. Taylor exécuta l’ordre qu’il avait reçu.

En rentrant, lorsque j’appris ce qui se passait, je fus terrifié des conséquences que pouvait avoir une semblable arrestation opérée par de simples agents, auxquels il est impossible de demander le tact que doit avoir un commissaire de police.

Mon respect de tout ce qui touche à l’armée s’était réveillé ; je pensais qu’il suffisait de la maladresse d’un agent pour permettre au général de se suicider.

Je sautai dans un fiacre et me fis conduire rue de La Trémoïlle, à l’appartement qu’occupait M. C….

Je ne respirai que lorsque je sus que le général était parti pour la Place avec les deux agents qui l’avaient arrêté, sans qu’aucun incident se fût produit.

Le lendemain j’accompagnai M. Atthalin, juge d’instruction, dans la perquisition qui fut faite au domicile de M. C… Nous saisîmes un gros ballot de papiers. Il n’y en avait pas un seul qui fût compromettant.

Il ressortait clairement et nettement que ce malheureux général était avant tout la victime d’audacieux aventuriers.

Comment s’était-on résolu à l’arrêter brusquement, à perdre sa vie, avant d’avoir contre lui la preuve d’un délit véritable, d’un délit caractérisé par la loi ?

J’ai encore dans la mémoire les accents émus de son défenseur, M Demange, quand, devant la Cour d’appel, il rappela le passé d’honneur et de bravoure de cet homme devenu victime expiatoire des vengeances et des ambitions politiques.

En réalité, il ne me déplaît pas d’avoir à faire cette constatation dans ces pages : le général C… fut une victime du hasard et de la politique.

Son seul crime avait été d’avoir des besoins d’argent, et d’être tombé dans les mains d’escrocs qui l’avaient dévalisé, au lieu de lui fournir les sommes qu’ils lui avaient promises.

Il avait fait des billets à la Limouzin, le malheureux !

Et dans sa naïveté de soldat, ignorant des canailleries parisiennes, il se considérait comme lié à cette femme parce qu’elle avait fait semblant de vouloir l’obliger !

M. le général C…, à qui on est venu enlever la croix de la Légion d’honneur dans une cellule de la Conciergerie, est certainement celui qui, dans cette triste affaire, fut le plus cruellement frappé.

Ce qui est certain, c’est que noblement, silencieusement, il a su refaire sa vie par le travail…

Je ne veux point m’attarder à raconter par le détail ce premier scandale qui eut pour l’avenir de si tristes conséquences et qui fut pour moi l’époque la plus écœurante de mon passage à l’administration.

Du reste, cette histoire est demeurée dans toutes les mémoires, et je ne noterai que les petits incidents personnels dont le souvenir m’est resté.

Ainsi, ce ne fut pas moi qui arrêtai madame Limouzin.

J’avais convoqué cette femme à deux heures, dans mon cabinet, lorsque M. Atthalin, juge d’instruction, me pria de venir avec lui, avenue de Wagram, procéder à l’arrestation de l’inculpée et à une dernière perquisition.

Comme nous entrions dans l’appartement, la bonne nous dit :

— Madame vient d’être arrêtée par trois agents de la Sûreté.

Je fus fort étonné de cet incident inattendu, et j’envoyai immédiatement un agent chercher madame Limouzin, quai de l’Horloge.

Quand elle revint avenue de Wagram, elle me raconta qu’en effet, trois messieurs étaient entrés chez elle et lui avaient dit :

— Vous savez, madame, que vous êtes attendue au service de la Sûreté ?

— Laissez-moi, messieurs, avait-elle répondu, je me rends de bonne volonté chez M. Goron !

— Justement, madame, avaient repris les trois personnages mystérieux, la voiture est en bas.

Madame Limouzin avait été ainsi arrêtée par trois journalistes !

Il paraît qu’en route, leur fiacre croisa celui dans lequel je venais avenue de Wagram avec M. Atthalin.

Ils se nommèrent alors, dirent qu’ils étaient journalistes et l’un d’eux, M. Éric Besnard, déjà nommé, offrit à madame Limouzin de la cacher dans une maison de campagne qu’il possédait. Il voulait ainsi obtenir d’elle, petit à petit, jour par jour, tous les détails de l’affaire qu’il aurait servie aux lecteurs de son journal, par feuilletons, avec la suite au lendemain, comme une œuvre de Ponson du Terrail ou de Gaboriau.

Il est facile de comprendre que madame Limouzin, qui était extraordinairement bavarde, tout en refusant cette offre alléchante, se laissa aller à raconter une foule de choses sensationnelles.

— On a saisi chez moi, dit-elle, des lettres de MM. Wilson, Boulanger, Thibaudin.

Elle donna ensuite complaisamment la liste des personnes qui avaient été en relations d’affaires avec elle.

Le soir même, tous ceux qui furent mêlés au procès qui suivit étaient interviewés.

Dans cette affaire et pour la première fois, je fus en lutte constante avec les journalistes. À la fin, cela devenait agaçant de ne pouvoir faire un pas sans rencontrer un reporter !

Quand j’arrivais chez madame X… ou M. Z… pour faire une perquisition, j’en trouvais une demi-douzaine, le crayon à la main, en train d’interroger « mes clients ».

Quand je dus procéder à une perquisition au domicile du général A…, j’aperçus des fenêtres une bande de journalistes attablés à un café voisin.

C’est dans cette perquisition qu’au milieu de papiers sans grande importance, établissant pourtant que le général avait des besoins d’argent et qu’il se livrait à toutes les opérations les plus bizarres pour s’en procurer, je découvris tout à coup un très joli coffret, fermé à clef.

Un de mes agents, Herbain, parvint à l’ouvrir, et voyant réunies toutes les croix, tous les cordons de M. A…, s’écria avec son accent de gavroche parisien :

— Patron ! la boîte aux échantillons !

Un autre détail amusant.

Déjà, à cette époque, on se préoccupait, quand les gens appartenaient à une certaine classe de la société, de savoir si leur état de santé les rendait transportables ou non au Dépôt !

On disait que M. A… était très malade. Le Parquet se fit accompagner du docteur Brouardel ; le célèbre praticien ne put constater qu’une chose, c’est que le malade avait eu la force de prendre la poudre d’escampette ! Cornélius Herz a donné, depuis, beaucoup plus de mal à M. Brouardel !

Je n’ai point ce qu’on appelle une mauvaise tête. Tout au contraire, dans ma carrière administrative, j’ai accepté avec philosophie les leçons de mes supérieurs, et me suis toujours appliqué à obéir.

Dans cette affaire A…, je fus appelé à faire une perquisition, rue du Cirque, chez une demoiselle de l’Hippodrome qui passait pour être l’amie intime du général en fuite. Je saisis tout un ballot de lettres et de papiers et, cette fois, je n’oubliai pas les scellés ! Je poussai le scrupule si loin que j’exigeai que la dame apposât elle-même son cachet sur les paquets.

Or, quelques jours après, elle partait pour l’Amérique. Comme on ne pouvait briser les scellés hors de sa présence, il fallut bien les laisser fermés : le procès eut lieu sans qu’on pût les ouvrir, et ils doivent dormir encore, ensevelis sous la poussière, dans quelque coin du greffe.

Ce qui suffit à démontrer que, en matière de police, il n’est pas toujours facile de mettre d’accord la loi et le bon sens.

Chaque journée apportait alors pour moi la charge nouvelle d’une arrestation ou d’une perquisition, et j’avoue que je ne comprenais pas grand’chose à la façon dont était dirigée cette affaire. Je voyais, sans bien me rendre compte des raisons qui les poussaient, des gens envenimer secrètement un procès dont publiquement ils déploraient les conséquences.

Enfin, le 23 octobre, il me tomba une véritable tuile sur la tête. J’assistais au dépouillement des scellés fait chez madame Limouzin, quand je l’entendis s’écrier :

— Il me manque toutes les lettres du général Thibaudin et deux lettres signées Wilson !

M. Gragnon avait reçu de moi tout le dossier ; j’allai le trouver pour lui faire part des réclamations de madame Limouzin.

Le lendemain, je me retrouvai chez M. Atthalin avec la même madame Limouzin, et encore une fois elle réclama ses lettres avec acrimonie. Nouvelle démarche de ma part chez M. Gragnon, qui alla porter lui-même les lettres réclamées à M. Bouchez, procureur général, Bernard, procureur de la République, et Atthalin, juge d’instruction.

Hélas ! ce n’était point fini !

Àl’audience du procès C…, il fut découvert que les lettres rendues par M. Gragnon avaient été récrites par M. Wilson… par conséquent, soustraites du dossier, détruites et reconstituées seulement le jour où madame Limouzin les avait réclamées.

Aucun doute n’était possible. En 1884, date des lettres, le papier de la Chambre portait, à droite et en haut de la feuille, la marque des fabricants ainsi disposée :

B. F. K. — Rives.

Tandis que l’année suivante, la marque avait été changée, placée au milieu de la feuille avec cette disposition :

Rives. B. F. K.

Les lettres de M. Wilson, soi-disant écrites en 1884, l’avaient été sur du papier qui n’avait été fabriqué qu’en 1885.

Personne n’a oublié le scandale qui suivit cette révélation, bien que dix années soient déjà passées depuis tous ces événements.

Mais ce que je n’ai pas oublié, moi, c’est l’ennui que j’éprouvai lorsque j’appris que j’étais convoqué devant la commission d’enquête nommée par la Chambre. Je me tirai tant bien que mal des entrevues successives que j’eus avec MM. les députés.

Les événements se succédèrent avec une rapidité telle qu’elle dépassait toutes les prévisions.

M. Gragnon, appelé devant la commission d’enquête, se renferma dans le secret professionnel. Il raconta qu’il avait communiqué au ministre de la guerre deux lettres, l’une signée Alexis et l’autre Berger, deux employés qui avaient été immédiatement révoqués. Les lettres de Thibaudin avaient été retrouvées dans un scellé oublié. Il ne restait donc en jeu que les lettres signées Wilson. Voici la déposition que fit M. Gragnon devant la commission :

— Je ne puis vous donner une explication ; quand je fais une déclaration au président du conseil, je ne dois pas la répéter ; il faut que je sois dégagé du secret professionnel qui me lie. J’ai parlé des deux lettres remises au ministre de la guerre parce que le général Ferron m’y avait autorisé. Si le gouvernement m’y autorise, je parlerai pour le reste.

L’attitude de mon chef avait été loyale et digne. Le gouvernement, au lieu de donner au préfet de police l’autorisation de parler, lui demanda sa démission. M. Gragnon refusa de la donner, et il fallut que M. Fallières le révoquât.

Mais, avant de quitter la préfecture, M. Gragnon accomplit un acte de crânerie dont… je lui garde encore une grande reconnaissance. Les journaux du soir publièrent la petite note suivante :

« Par arrêté du préfet de police, M. Goron, sous-chef de la Sûreté, est nommé chef de la Sûreté, en remplacement de M. Taylor. »

Le lendemain, les journaux du matin enregistraient la révocation du préfet de police.

Quand il remit le service à son successeur, M. Bourgeois, M. Gragnon lui dit :

« En confiant à Goron ce poste, qu’il a si bien mérité, je le couvre entièrement. »

Les journaux reproduisirent ce mot trop flatteur pour moi, mais qui précisait bien tout ce que M. Gragnon voulait dire.

Dans toute cette affaire des décorations, depuis le premier jour, je n’avais fait qu’obéir scrupuleusement à mon chef, comme je le devais. J’avais fait mon devoir ; il faisait noblement et loyalement le sien en me couvrant, et il donnait, en même temps, une sanglante leçon à ses chefs à lui, à ceux qui l’avaient révoqué.

Il y avait entre l’attitude du préfet et celle du gouvernement un contraste si frappant, que l’opinion publique fut émue.

On ne peut attendre de moi, au sujet de la disparition et de la réapparition des lettres Wilson, aucune révélation nouvelle, attendu que je n’ai jamais su exactement ce qui s’est passé, et que M. Gragnon, gardant jusqu’au bout le secret professionnel, ne m’a fait aucune confidence.

Tout ce que je puis dire, par exemple, parce que je le sais et parce que cela résulte du témoignage même de madame Limouzin, c’est que les lettres refaites étaient absolument semblables aux lettres supprimées.

Ce qui prouve qu’il eût été plus simple de les laisser dans le dossier, d’autant plus qu’elles n’avaient en réalité aucune importance.

Il est certain que celui qui les a supprimées a eu un trac tel, qu’il en a fait une sottise.

On a dit, dans un grand nombre de journaux, que le préfet de police, sur l’ordre de son ministre, avait communiqué le dossier à M. Grévy, Président de la République. Je ne sais pas du tout si le fait est vrai, mais s’il l’est, M. Gragnon, en obéissant à son chef, a fait simplement ce qu’il devait faire.

Le Président a toujours le droit de connaître tous les détails d’une enquête administrative.

Et, s’il est une chose véritablement monstrueuse, c’est de penser que ce fonctionnaire modèle attend toujours, depuis 1887, la réparation qui lui est due.

D’une grande fermeté, mais aussi d’une grande bienveillance qui lui assurait l’affection et le dévouement de tous ceux qui servaient sous ses ordres, M. Gragnon était un esprit très fin et en même temps très droit, qui avait donné à la préfecture de police une direction très correcte. Nul, peut-être, ne fut meilleur administrateur. Pourtant il fut le premier sacrifié dans cette débâcle de l’affaire Wilson, et depuis, on n’a pas su lui trouver la compensation à laquelle il a droit.

Mauvaise leçon pour les fonctionnaires dévoués !

En m’annonçant ma nomination, et pendant que je le remerciais, mon préfet ne voulut pas me laisser une illusion que, d’ailleurs, je n’avais point.

— Je crains bien, mon cher Goron, que votre dignité ne dure ce que durent les roses…

Elle ne dura même pas un matin, elle ne dura qu’une nuit !

Le lendemain, M. Bourgeois m’avertissait qu’il était obligé de me mettre en disponibilité, attendu que j’étais compris dans les poursuites dirigées par le parquet contre M. Wilson et M. Gragnon, sous l’inculpation de détournement de pièces. M. Bourgeois, que je voyais pour la première fois, fut avec moi d’une courtoisie parfaite.

— Comme je n’ai aucun doute sur votre innocence, me dit-il, je tiens à ce que vous conserviez vos appointements pendant votre suspension et je vous autorise à désigner vous-même votre successeur intérimaire !

M. Bourgeois, qui passe pour radical, avait pris à mon sujet une décision qui ne l’était point, et dont je lui devais d’autant plus de reconnaissance, que beaucoup d’appétits étaient éveillés autour de cette place de chef de la Sûreté. Les candidats ne manquaient pas.

Comme, après tout, charité bien ordonnée commence par soi-même, je ne choisis pas parmi mes collègues celui qui me semblait le plus apte à remplir les fonctions de chef de la Sûreté !

Le diable d’homme, pourtant ! Il s’y trouvait si bien que, lorsqu’un mois après, son intérim prit fin, on aurait dit qu’il ne voulait pas quitter la place !

J’eus tout de suite un désagrément plus grand encore, s’il est possible, que ma mise en disponibilité.

Je fus appelé chez M. Horteloup, conseiller à la cour, chargé d’instruire notre affaire.

Il est une chose assez curieuse, mais absolument vraie ceux : qui rendent la justice, ou ceux qui en sont les auxiliaires, sont certainement ceux qui en ont le plus peur !

On dit que les augures ne peuvent se regarder sans rire. Quand deux augures de la justice ou de la police se regardent dans un cabinet de juge d’instruction, il y en a toujours un qui fait la grimace !

Est-ce parce que la longue habitude des choses judiciaires vous permet de savoir qu’il ne suffit pas quelquefois d’être innocent pour être acquitté ? Est-ce parce que l’abus qu’on a vu faire ou qu’on a fait soi-même de l’autorité dans l’entraînement forcé des choses, vous fait craindre de voir cet abus se retourner contre vous-même ?

Toujours est-il que moi, qui étais aussi innocent du détournement des pièces que M. Horteloup lui-même, je faisais une assez vilaine figure dans le cabinet de ce conseiller.

M. Horteloup employa, vis-à-vis de moi, un procédé assez fréquemment en usage chez les juges d’instruction, et que je trouve, quant à moi… fort regrettable… Je n’hésite pas à le dénoncer au moment où il est question de la réforme du Code d’instruction criminelle.

M. Horteloup me fit comparaître comme témoin, puis, quand j’eus déposé, il me dit :

Maintenant, ce n’est plus au témoin que je m’adresse, c’est à l’inculpé.

Il est évident que pour moi, qui n’avais rien à avouer, ni même rien à révéler, cela ne changeait pas grand’chose à mon cas. Mais combien de fois en est-il autrement, quand il s’agit de pauvres diables, qui se laissent intimider et qui, tout en étant innocents, arrivent à dire des sottises qui peuvent les faire prendre pour des coupables ?

Et, si calme que fût ma conscience, j’éprouvai un certain malaise quand cet excellent M. Horteloup me lut l’article du Code pénal me concernant, lequel dit : « Tout juge, administrateur, fonctionnaire ou officier public qui aura détruit, supprimé, soustrait ou détourné les actes et les titres dont il était dépositaire, en cette qualité, ou qui lui auront été remis en communiqué en raison de ses fonctions, sera puni des travaux forcés à temps. »

— On verra bien, monsieur Goron, ajouta M. Horteloup d’une voix très douce, si les autres se décideront à tout dire quand ils verront qu’on peut vous envoyer pour vingt ans au bagne !

Je ne pus m’empêcher de lui répondre en souriant :

— Vous oubliez, monsieur le conseiller, que le minimum est de cinq ans.

M. Horteloup me convoquait assez fréquemment dans son cabinet et ce fut dans son antichambre que je fis la connaissance de M. Wilson. Car, chose assez curieuse, il ne m’avait jamais été donné de voir cet homme au profit duquel j’étais accusé d’avoir détourné des pièces judiciaires.

Donc, une après-midi, j’attendais mon tour, pour pénétrer dans le cabinet de M. le conseiller. J’étais d’assez mauvaise humeur et battais la charge avec mes doigts sur les vitres de la fenêtre quand un léger bruit me fit tourner la et j’aperçus, venant d’entrer, et en contemplation très attentive devant le tableau des conseillers à la cour, un homme un peu voûté.

Je reconnus facilement M. Wilson à sa longue barbe blonde, car, à ce moment, son portrait était à la devanture de tous les libraires et dans tous les journaux.

Il semblait étudier ce tableau des conseillers avec beaucoup d’attention et faire un effort de mémoire pour bien se rappeler ceux auxquels il avait rendu service.

Étrange aberration, d’ailleurs ! car les magistrats sont des hommes comme les autres, plus inflexibles, même, que les autres, et la tradition ne veut pas qu’ils tirent leurs amis du pétrin.

M. Wilson se retourna et tout à coup vint à moi, souriant.

— C’est vous, sans doute, M. Goron ? me dit-il.

— Parfaitement, répondis-je, et j’admire votre calme.

— Bast ! fit-il souriant toujours. Voulez-vous accepter un cigare ?

Et il tirait de sa poche un porte-cigares plein de havanes.

— Pardon, repris-je d’un ton un peu bourru. Si vous la trouvez drôle, moi, je la trouve mauvaise !

M. Gragnon entra à ce moment et il se mit à rire en voyant M. Wilson me tendre avec obstination son porte-cigares, sans que je parusse m’en apercevoir.

— Allons, Goron, me dit-il, vous pouvez accepter un cigare, vous ne serez point corrompu pour cela !

Je pris le havane… et au même moment je fus appelé au cabinet de M. Horteloup qui voulait gentiment me rappeler encore que le maximum de la peine était vingt ans de travaux forcés !

C’est la seule fois de ma vie que j’ai parlé à M. Wilson, cet homme étrange qui a su triompher, par son calme et son silence, de toutes les attaques dont il fut l’objet.

Dans les dispositions d’esprit où je me trouvais, j’assistai, spectateur presque indifférent, à toute la tourmente politique d’alors, à la chute de M. Grévy, aux émeutes place de la Concorde, à l’élection de M. Carnot.

Les émeutes seulement m’ennuyaient quand j’étais appelé à la Chambre, devant cette commission d’enquête où l’on faisait régulièrement un nouveau feuilleton du roman chez la portière…

Malgré tout le respect que j’ai de la magistrature et le sincère désir que j’ai toujours eu de croire en l’infaillibilité des magistrats, je ne respirai bien que le 13 décembre, quand la chambre des mises en accusation me mit absolument hors de cause.

En terminant le résumé de cette triste affaire, je veux rappeler la dernière confrontation qui eut lieu entre mon chef et moi dans le cabinet de M. Horteloup, et ce n’est pas sans une certaine émotion et sans un sentiment de reconnaissance qu’il m’est permis de dire avec quelle loyauté et quelle franchise M. Gragnon tint à me dégager complètement.

— M. Goron, dit-il, n’a fait absolument que son devoir et n’a agi qu’en vertu des instructions que je lui ai données ; il ne peut avoir aucune responsabilité de ce qui s’est passé… responsabilité, du reste, que je revendique tout entière, n’ayant agi moi-même que d’après les ordres de mes supérieurs. En ce qui concerne les lettres, j’affirme sur l’honneur n’avoir ni brûlé, ni détruit d’aucune façon une seule pièce du dossier. Je n’ai pas à dire autre chose.

Le lendemain matin, je fus appelé par M. Bourgeois, préfet de police.

— L’enquête, qui a été faite par la Justice, me dit-il, vient d’établir que vous n’aviez fait que votre devoir. Je considère donc que le mien est de maintenir la nomination faite par mon prédécesseur. Reprenez votre service comme chef de la Sûreté.

C’est ici que finit mon rôle dans l’affaire dite des décorations qui fut la porte ouverte sur tous les scandales… porte qu’on n’est point parvenu encore à fermer !

Les petites causes engendrent de grands effets. Parce que madame Limouzin avait refusé de rendre une robe qu’elle avait empruntée à la maîtresse de M. X…, celui-ci était venu la dénoncer à M. Gragnon !

Le fait fut établi par les déclarations des deux femmes.

Mais le hasard ne suffit point pour amener les grands événements qui modifient parfois le sort des nations ; il faut la complicité des passions humaines.

Combien, et des plus vilaines, se sont heurtées dans le premier drame politique qui ait inauguré la Terreur moderne, celle où l’on se contente de déshonorer ses adversaires au lieu de les guillotiner, comme jadis.

Ils furent nombreux, les complices de ce scandale !

Il y avait ceux qui voulaient, à tout prix, flétrir le général C….., parce qu’ils espéraient frapper ainsi le général Boulanger qui l’avait choisi comme sous-chef d’état-major.

Il y avait ceux qui voulaient perdre M. Wilson, parce qu’ils voulaient que la place de M. Grévy fût libre.

Il y avait ceux qui avaient à troubler l’eau de leur mieux pour pouvoir y pêcher plus à leur aise…

Ah ! certes oui, cette anarchie-là est plus dangereuse que celle de Duval !

C’est l’anarchie dans le gouvernement et aussi l’anarchie dans les consciences !

N’est-ce pas elle qui, depuis dix ans, a paralysé tous les efforts de relèvement moral de ce pays ? Qui oserait dire, aujourd’hui, qu’on retrouverait l’enthousiasme, l’héroïsme qui firent la France si belle au moment de l’affaire Schnœbelė ?

Et, ce qui est curieux, c’est d’examiner, après dix ans, ce que sont devenus les principaux acteurs de ce drame.

Morts : Grévy, Ferry, Boulanger, Ferron, Thibaudin.

Mort : le conseiller Horteloup.

M. Rouvier, lui aussi, a connu, depuis, d’autres campagnes scandaleuses ; M. Gragnon attend toujours la réparation qu’on lui doit.

Moi, j’écris mes Mémoires.

Seul, M. Wilson semble bien tranquille dans son siège de député, dont personne ne parviendra à le déloger, attendu que — simple retour des choses d’ici-bas — il n’y a pas un député de France qui soit plus populaire dans son arrondissement.

Que de scandales depuis cette époque ! Et que de boue on a remuée !

De « l’invasion à l’anarchie », quel beau sujet pour un philosophe qui saurait faire la psychologie des hommes, et tirer des événements les leçons qu’ils comportent !…

Mais je ne suis point un politicien et n’ai jamais eu la patience d’étudier la philosophie. Je ne suis qu’un homme d’action qui peut raconter avec simplicité ce qu’il a fait et ce qu’il a vu faire.

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