Partie 2 · Trois cadavres
Le 17 mars 1887, vers sept heures du matin, la concierge de la maison portant le numéro 17, rue Montaigne, vit tout à coup apparaître, effarée, dans sa loge, la mère Antoine, la vieille cuisinière d’une femme élégante, madame de Montille, qui habitait dans la maison un assez vaste appartement au deuxième étage.
— C’est étrange, s’écria la mère Antoine, j’ai frappé trois fois à la porte de la cuisine et Annette n’a pas répondu.
— Il y avait du monde hier soir, fit la concierge ; quelqu’un est venu très tard. Annette dort encore comme sa maîtresse ; resonnez, elle finira bien par vous entendre.
La mère Antoine remonta par l’escalier de service et sonna encore.
Après avoir longtemps attendu, n’entendant aucun bruit dans l’appartement, elle redescendit affolée et dit :
— Bien sûr qu’il y a un malheur ! Jamais Annette n’a dormi aussi longtemps, et mes coups de sonnette auraient dû réveiller au moins la petite Marie.
Madame Lacarrière, la concierge, qui tenait avant tout au bon renom de sa maison, répondit au moment où le facteur arrivait :
— Allons, vous êtes une enfant ! il ne peut rien s’être passé ; nous allons prendre par le grand escalier et c’est madame de Montille elle-même qui viendra nous ouvrir.
Les deux femmes montèrent vivement. au deuxième étage et sonnèrent si fort qu’elles cassèrent la sonnette.
Personne ne répondit ; mais les deux chiens de madame de Montille hurlèrent lugubrement. Ce fut au tour de la concierge d’être terrifiée.
— Gardez la loge, dit-elle à la mère Antoine, je vais chercher le commissaire de police.
Madame Lacarrière courut au commissariat du Roule qui se trouvait alors rue Berryer. M. Créneau venait d’arriver à son bureau. Il envoya chercher en hâte un médecin, le docteur Piétri, et un serrurier ; puis il suivit la concierge, 17, rue Montaigne, après s’être fait accompagner de son secrétaire et d’un inspecteur.
Dès que la porte eut cédé, dans l’antichambre violemment éclairée par la baie grande ouverte du salon, de larges taches rouges apparurent sur le tapis.
Le serrurier, qui marchait en avant, pénétra dans la salle à manger. Aussitôt, il recula épouvanté :
— Un cadavre ! fit-il d’une voix étranglée. En effet, il venait d’apercevoir, dans le couloir, le corps d’Annette Grémeret, la femme de chambre, étendu sur le ventre, en travers de la porte, au milieu d’une mare de sang.
La malheureuse était en chemise de nuit et en jupon ; son bonnet et son peigne avaient roulé à terre. Une plaie béante longue de plus de vingt centimètres coupait la gorge, une autre blessure de même longueur apparaissait à la partie postérieure du cou. L’arme avait entamé les vertèbres.
D’autres plaies d’où le sang avait coulé se remarquaient sur l’épaule droite.
La malheureuse femme avait été frappée, au moment où elle s’y attendait le moins. Il n’y avait sur ses traits aucune expression de terreur. Elle était tombée comme une masse, comme le taureau frappé par le couteau du sacrificateur.
M. Créneau traversa le couloir, entra dans la chambre d’Annette Grémeret. Sur le lit, des flaques de sang apparaissaient.
La petite Marie, la fille de la bonne, qui couchait dans le même lit que sa mère, avait été assassinée comme elle.
Le corps de l’enfant, comme replié sur lui-même, semblait enfoui dans les couvertures. La pauvre créature avait été presque décapitée. Sa tête, dont les cheveux étaient rouges de sang, ne tenait plus au corps que par quelques vertèbres.
Le bras droit avec lequel l’enfant avait instinctivement essayé de se protéger, était labouré de blessures profondes.
La concierge s’était évanouie ; la vieille cuisinière, la mère Antoine, sanglotait désespérément sur une chaise. Le commissaire de police, ses agents, regardaient cette scène, muets d’horreur.
— Mais madame ? qu’est devenue madame ? s’écria tout à coup la mère Antoine.
M. Créneau se fit indiquer la chambre de madame de Montille et y pénétra le premier.
Madame de Montille, presque nue, sa chemise de fine batiste déchirée, gisait sur le tapis, au pied du lit, les bras étendus vers le mur. Le visage baignait dans une large mare de sang.
Les traits contractés de la victime, la saisissante expression de terreur de ses yeux grands ouverts prouvaient qu’elle, du moins, avait vu venir le coup qui l’avait frappée.
Ce coup avait été terrible. Madame de Montille avait été égorgée comme on égorge les moutons à l’abattoir, et la violence de l’assassin avait été telle qu’il avait en même temps presque désarticulé l’épaule droite.
Un petit bracelet bosselé était resté attaché au bras gauche, et une chaînette d’or retenant une croix de diamant était enfoncée profondément dans la blessure de la gorge.
La position du corps, ainsi qu’une petite tache de sang sur le bord du matelas, indiquaient que la victime avait été frappée au moment où elle descendait de son lit.
Au-dessus de ce lit, une tache de sang apparaissait noire sur la tenture rouge. La victime avait tiré le cordon de sonnette si vivement qu’elle l’avait arraché à moitié… Alors, sans doute, Annette Grémeret réveillée était accourue, et c’était pendant qu’elle venait que l’assassin l’avait frappée dans le couloir à la porte de la salle à manger…
M. Créneau défendit qu’on dérangeât les corps, qu’on touchât à quoi que ce fût dans l’appartement, et quand le docteur Piétri eut fini les constatations médicales, il télégraphia à la Préfecture pour que le service de la Sûreté fût prévenu.
Les constatations ne furent un instant interrompues que par les hurlements plaintifs des deux chiens de madame de Montille. Ils s’étaient cachés sous le canapé, et il était impossible de les en faire sortir.
— Dick ! Lili ! appela la cuisinière.
Les deux carlins, cessant alors de gémir, obéirent à cette voix connue et quittèrent leur cachette.
Ce fut la concierge qui, la première, fit cette réflexion :
— Eux qui, au moindre coup de sonnette, aboient si fort qu’ils assourdissaient toute la maison, comment se fait-il qu’on ne les ait point entendus cette nuit ?
C’était le jour de la Mi-Carême et quand, boulevard du Palais, M. Taylor et moi nous montâmes dans un fiacre pour nous rendre rue Montaigne, des chars-à-bancs remplis de masques passaient au son d’une musique enrouée.
Des femmes, qui frissonnaient les épaules nues sous la bise, nous jetèrent des fleurs fanées, et j’avais encore machinalement gardé un petit bouquet dans la main en montant l’escalier de la maison de la rue Montaigne.
Je le jetai sournoisement dans l’antichambre, un peu honteux de ma distraction, et les fleurs allèrent s’étaler dans une flaque de sang à la porte de la salle à manger.
J’étais violemment ému. Dans l’escalier, où nous avions attendu quelques instants l’arrivée de M. Bernard, procureur de la République, et de M. Guillot, juge d’instruction, M. Créneau nous avait avertis de l’épouvantable spectacle que nous allions avoir sous les yeux.
Il m’avait été donné de constater déjà quelques crimes, mais je n’avais jamais vu une boucherie semblable.
Quand nous entrâmes, M. Bernard fit la remarque que nous marchions littéralement dans le sang. Et le soir, en me déshabillant, je trouvai mon pantalon étoilé de petites taches rouges.
M. Créneau, à ce moment, fut légèrement pris à partie par le procureur de la République. L’assassinat avait été découvert vers sept heures du matin et la justice avait été si tardivement prévenue que M. Bernard tira sa montre et fit remarquer qu’il était midi. Alors, moitié dans l’antichambre, moitié sur le palier de l’escalier, de rapides explications s’échangèrent entre le commissaire de police, le magistrat, M. Taylor et bientôt M. Gragnon, préfet de police qui, averti de cet épouvantable crime, s’était hâté d’accourir.
Tout s’expliqua. Il n’y avait vraiment pas de la faute de M. Créneau ; aussitôt ses premières constatations faites, il avait donné l’ordre à l’officier de paix de télégraphier à la préfecture et celui-ci avait obéi.
La faute était à un télégraphiste maladroit, car il faut même dans les drames les plus sinistres qu’il y ait quelques scènes de comédie. Ne sachant pas bien se servir de son appareil, il avait télégraphié : « Trois femmes assaillies, rue Montaigne », au lieu de trois femmes assassinées, et personne ne s’était préoccupé de ce banal fait divers. Ne voyant arriver aucun magistrat, M, Créneau avait dû envoyer un agent à la Préfecture.
Je compris, ce jour-là, à quel point il est ridicule, dans une ville comme Paris, que la police en soit encore aux vieilles routines et que le chef de la Sûreté n’ait pas même le téléphone !
Il ne l’a pas encore, d’ailleurs. À propos d’un détournement commis à l’Association des Journalistes républicains, M. Alphonse Humbert vint un jour me trouver (il y a déjà longtemps). Au cours de notre conversation, il s’aperçut que la Sûreté n’avait point le téléphone.
— C’est absurde, me dit-il. Je vous promets de demander au Conseil municipal de faire cette dépense.
Les années ont passé, j’ai quitté la Sûreté, Cochefert m’y a succédé et, pas plus que moi, il n’a le téléphone.
De telle façon que les malfaiteurs peuvent téléphoner entre eux, s’avertir rapidement d’un bon coup à faire, ou de l’arrivée prochaine de la police, tandis qu’il faut une kyrielle de formalités administratives pour que le chef de la Sûreté et le parquet soient avertis d’un assassinat commis à Paris.
M. Guillot, qui était un juge d’instruction passionné pour son métier, et auquel rien ne répugnait quand il s’agissait de la découverte de la vérité, se faisait expliquer par le docteur tous les détails techniques dont il avait besoin.
Les trois infortunées avaient été frappées de la même façon, évidemment par la même main. L’arme semblait être un couteau de boucher. L’assassin avait fait ce qu’on appelle en argot « le coup du cornet ». Il avait égorgé les trois femmes avec une véritable science de boucher : un coup violent pour enfoncer l’arme ramenée ensuite vers celui qui frappe pour agrandir la plaie.
Les trois victimes avaient été saisies brutalement par les cheveux, renversées en arrière et massacrées ainsi.
Il apparut dès le premier examen que le vol avait été le mobile du crime. Nous retrouvâmes à terre un portefeuille déchiré tant il avait été brutalement ouvert et sur lequel on voyait les traces des doigts ensanglantés de l’assassin. Une tirelire avait été brisée. Le trousseau de clefs était resté sur le coffre-fort que le misérable n’était point parvenu à ouvrir, sans doute en ignorant le secret. Près de la serrure, se voyaient encore les empreintes rouges de ses doigts.
Pour commettre son crime, l’assassin avait pris la précaution de se dévêtir complètement. Sur le tapis du salon, apparaissait la trace à peine formée, mais certaine, d’un pied d’homme. L’orteil était visible.
Le boucher avait évidemment passé plusieurs heures à piétiner littéralement dans le sang ; à chaque instant, nous retrouvions des flaques qui n’étaient point encore sèches. Il était allé ensuite se laver dans le cabinet de toilette. L’eau du seau était rouge de sang, et les taches de plusieurs serviettes attestaient le lavage récent.
Un agent, Jaume je crois, qui était venu nous rejoindre, retrouva une manchette d’homme tachée de sang sous le bras de madame de Montille ; le docteur Pietri, au même instant, en apportait une autre qu’il avait prise dans le cou d’Annette Gremeret.
Je venais d’apercevoir sur le tapis de la chambre une longue traînée de bougie allant en tous sens d’un meuble à l’autre. En la suivant, j’arrivai à une fenêtre ! Machinalement, je soulevai le rideau et je vis une ceinture de cuir jaune, une ceinture d’homme à l’intérieur de laquelle était très visiblement écrit à l’encre de Chine le nom de : Gaston Geissler.
Déjà les journalistes emplissaient l’escalier ; il y avait foule dans la rue et un brouhaha assourdissant dans l’appartement, envahi par les concierges, les domestiques, les locataires de la maison.
C’est à peine si nous pouvions maintenir ces curieux dans l’antichambre. Nous fûmes obligés de fermer la porte pour nous entendre.
M. Taylor, dans le tiroir entr’ouvert d’un petit chiffonnier du cabinet de toilette, venait de trouver placée bien en vue une lettre écrite sur une feuille de papier à lettres ordinaire ; elle était du 14 mars et à côté se trouvait l’enveloppe timbrée de la poste de Paris, le même jour. M. Taylor nous lut cette étrange missive :
» J’arrive à la minute de Nancy ; si tu vas au théâtre, je viendrai te saluer demain. Dans tous les cas, si Paul n’est pas disposé à t’emmener, je serai chez toi à onze heures du matin. Le portrait est presque fini, grâce au temps qui m’a permis d’achever les retouchements de ta robe.
» J’ai payé les cinq cents francs que tu m’as prêtés. Il m’agaçait, cet animal de marchand, et merci encore de ton empressement.
» Gustave m’a dit que Marie est à son dernier moment ; j’ai été la voir. Pauvre enfant, dans quel état pitoyable ! Tu tâcheras de ne rien dire à qui que ce soit de l’affaire que j’ai eue à Nancy ; du reste, tu ne connais pas la vérité. Dans tout cela je suis absolument innocent. À demain donc, mon seul espoir. Je t’embrasse là où mes lèvres brûlantes font ton unique bonheur.
» Gaston.
» P.-S. — De te dire de déchirer, pour Paul, comme toujours ce chiffon. »
— Diable, dit quelqu’un d’entre nous, deux manchettes, une ceinture, une lettre, autant dire quatre cartes de visite laissées imprudemment ! C’est trop pour un assassin aussi avisé que semble l’être celui-là.
En effet, il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour comprendre que l’assassin avait dû préparer savamment la mise en scène à laquelle nous assistions. Je fis même observer que ces taches de bougie sur le tapis avaient dû être faites volontairement, comme pour prouver qu’il avait dans son trouble cherché sa ceinture sous tous les meubles, sans pouvoir la trouver.
Dans les manchettes, en essuyant légèrement le sang qui les couvrait, nous vîmes la marque d’un chemisier de Nancy et écrit à l’encre encore : Gaston Geissler.
Il était bien improbable que l’assassin eût laissé des traces si certaines de son passage. Pourtant, il arrive souvent que les criminels qui ont préparé leur coup avec le plus d’habileté commettent des impairs. Les assassins, la plupart du temps, sont beaucoup moins forts qu’on ne le croit.
Nous doutions tous de la valeur de ces étranges pièces à conviction, et nous nous disions malgré cela :
— Si pourtant c’était vrai ?
L’assassin était indiscutablement l’amant de la victime ; dans le lit, on voyait encore l’empreinte de deux corps, et nous savions déjà que madame de Montille était une « cocotte. »
Nous passâmes dans la salle à manger ; M. Guillot s’assit devant la grande table avec son greffier, prenant quelques notes rapides et procédant à des interrogatoires préliminaires.
Moi, je me mis à examiner avec soin l’appartement.
Madame de Montille était une femme qui ne manquait pas de goût. La salle à manger était tendue d’étoffes sombres sur lesquelles se détachaient les formes élégantes et gracieuses d’un mobilier Louis XV. Le salon contenait, lui, des meubles Louis XVI assez beaux, puis des bahuts d’ébène, des bibelots japonais, des tableaux signés de noms connus et même célèbres. Le cabinet de toilette attenant au salon était capitonné de satin noir, meublé de larges divans, d’une chaise longue et d’une grande table de toilette. La chambre à coucher était tendue de satin rouge… Au milieu, se dressait un grand lit d’ébène, surmonté d’un baldaquin aux initiales M. R. À côté, un petit chiffonnier supportait une lampe et plusieurs volumes. Il y en avait même un qui était resté ouvert : c’était un roman intitulé : le Joueur, un récit mélodramatique de l’assassinat d’une fille par son amant de cœur, qui l’avait tuée pour lui voler 2,500 francs !
La lecture était interrompue à l’avant-dernière page, folio 289.
Or, les dernières lignes du chapitre portaient ces mots :
« Et Jules, sortant du lit, regarda sa maîtresse à la lueur de la veilleuse et se dit :
» — Oui, elle dort…
» Et, s’emparant d’un poignard à manche d’ivoire, il l’assassina. »
Les coïncidences les plus bizarres qu’inventent les romanciers n’arriveront jamais à l’intensité dramatique du hasard lui-même.
Entre les deux fenêtres, était placé le coffre-fort, enfermé dans un meuble de poirier noirci dont la porte entr’ouverte portait, elle aussi, la trace des doigts de l’assassin.
Dans la chambre d’Annette Grémeret, sur le lit où était étendu le cadavre de la petite Marie, on ramassa tout ensanglantés des cahiers de catéchisme que la pauvre fillette avait relus avant de s’endormir, car elle était à la veille de faire sa première communion !
Cependant, M. Guillot, tenant en mains les interrogatoires que M. Créneau avait fait subir pendant la matinée aux concierges et aux domestiques, se trouvait déjà aux prises avec cette difficulté inextricable : l’établissement d’un signalement à peu près exact de l’assassin présumé !
Ah ! le roman chez la portière ! quelle terrible et dangereuse préface à toutes les instructions ! Et comme je compris bien alors ce que j’avais entrevu en m’amusant à étudier l’affaire Troppmann : les signalements n’ont aucune valeur au point de vue de la police, et les cancans des bonnes femmes du quartier ne servent d’ordinaire qu’à fournir de bons arguments aux avocats malins !
Cette fois surtout, ces cancans prirent tout à coup une grande importance, parce qu’ils avaient été notés dans les interrogatoires officiels du commissaire de police et qu’ils permirent ensuite la création d’une véritable légende… la légende du petit homme brun.
Le concierge Zacharie Lacarrière disait :
— Vers onze heures, on sonne ; un homme passe devant moi. Il avait le col de son pardessus relevé, un chapeau haut de forme. Il me faisait l’effet d’un homme très bien. Il cria : « Madame de Montille », sans demander l’étage.
Le gaz était déjà éteint dans l’escalier ; Zacharie Lacarrière affirmait n’avoir point aperçu la couleur du pardessus, mais il croyait se souvenir que l’homme portait un foulard ou un cache-nez gris.
— Il était de forte corpulence, ajoutait-il, et portait une moustache noire.
Mais la version de la concierge Élisabeth Poulain, femme Lacarrière, était quelque peu différente.
Celle-là, le 8 mars, avait remarqué un petit homme qui était venu voir madame de Montille.
— Il était châtain et petit, dit-elle. Pourtant, je suis persuadée que c’est le même !
Pourquoi ? c’est la cuisinière, la mère Antoine comme on l’appelait familièrement dans la maison, qui expliqua comment le gros homme brun et le petit homme châtain étaient le même personnage !
Cette bonne femme, toute à son émotion et à la douleur de perdre une excellente place, s’embrouilla dans ses explications.
— Oui, j’ai vu chez madame un petit homme brun ; je ne le reconnaîtrais pas. C’était pas du beau monde. Madame avait changé d’habitudes depuis quelque temps. Elle recevait un tas de monde. Annette disait : « Madame nous fera assassiner avec le monde qu’elle reçoit. »
La concierge et la cuisinière ne s’entendaient même pas sur la couleur des cheveux du petit homme. Cependant, toutes les deux affirmaient qu’on le surnommait le Gringalet. La concierge avait dit à M. Créneau qu’elle croyait bien que c’était le petit homme brun qui était monté la veille. Elle fut moins affirmative devant le juge ; elle dit d’abord oui, puis non.
Nous n’avions donc, comme indices, que ce signalement contradictoire et les objets suspects qu’avait laissés l’assassin. C’était peu. D’autant plus que la cuisinière était montée se coucher vers dix heures, pendant que Madame était encore avec un de ses amis, un de ses plus vieux amis, même, dont elle donna le nom, un ancien marchand de chevaux, M. X…
La concierge avait vu descendre M. X… vers dix heures et demie et ce ne pouvait être lui l’assassin ; il était connu dans le quartier et d’une honorabilité qui ne permettait pas un soupçon semblable.
— Et puis, comme disait la vieille bonne, il en était passé beaucoup par la maison depuis que madame avait eu des peines de cœur !
Une note écrite de la main de madame de Montille nous confirma ce détail. Voici cette étrange confession, montrant l’état d’âme d’une demi-mondaine en mal d’amour :
« Ma sœur est morte le 28 février 1886.
» D… m’a brisé le cœur le 3 février 1887.
» Je voudrais mourir.
» Je vais tâcher d’oublier, sans cela je serais capable de me tuer.
» Moi, qui n’ai pleuré qu’à la mort de ma mère, de ma sœur, et trois fois de colère, je pleure tous les jours à présent.
» D… est parti ce matin à neuf heures ; j’ai eu une crise de larmes pendant une heure et demie après son départ.
» Je ne veux pas qu’il voie combien je souffre ; il ne m’aime pas assez, il ne comprendrait pas. Pour avoir le courage d’en aimer une autre, il faut qu’il ne m’aime pas.
» J’ai fait ce que j’ai pu pour en prendre un autre de suite, me venger, je n’ai pu.
» Que vais-je devenir le jour de son mariage ? Quelle nuit vais-je passer de le sentir dans les bras d’une autre ? Si je suis seule, que ferai-je ?
» Je me suis toujours moquée de l’amour des autres ; suis-je assez punie ? Je ne me croyais pas capable d’aimer à mon tour. »
Le roman chez la portière se continua par les témoignages des voisins. Il fallait d’abord fixer un point nécessaire : celui de savoir s’il n’était pas possible que, depuis le départ de M. X…, le vieux protecteur de madame de Montille, un autre individu que le petit ou le gros homme brun, blond ou châtain eût pénétré dans la maison ; ensuite, il fallait que les constatations médicales fussent complétées par des témoignages. Il était nécessaire d’établir à quelle heure exactement le crime avait dû être commis.
Pour le premier point, les témoignages furent très précis et très concordants.
La concierge, depuis le départ de l’ami de Marie Regnault, M. X…, n’avait tiré le cordon que deux fois : pour l’homme qui avait crié en passant devant sa loge : Madame de Montille, et pour un locataire de la maison. Il avait cru d’abord que ce locataire était M. de Lacretelle, un député bien connu, mort depuis ; mais celui-ci n’était pas sorti ce soir-là. Le locataire, qui était rentré vers deux heures du matin, était un cuisinier nommé Delhumeau, qui vint de lui-même le déclarer.
Enfin les dépositions du concierge et du cuisinier coïncidaient avec une telle précision qu’il était impossible de croire que cette nuit-là deux personnes fussent montées chez Marie Regnault…
C’était la confirmation précise des affirmations des médecins, qui déclaraient que toutes les blessures des victimes avaient été faites par la même main ; il en fut de même pour l’heure du crime.
Madame Jean, la concierge du 15 de la rue Montaigne, la maison voisine, déclara :
— Je me suis couchée à une heure dans la nuit du 16 au 17. J’ai dormi et j’ai été réveillée par deux cris épouvantables.
Cependant elle ne put préciser à quelle heure exactement elle s’était réveillée. Elle dit même qu’elle s’était rendormie de mauvaise humeur. Elle crut que ces cris avaient été poussés par des laitiers dont les voitures passaient dans la rue. Heureusement, un locataire de la maison, M. M…, employé au ministère de l’Intérieur, put nous apporter le renseignement exact qui nous manquait.
— Je loge, dit-il, au fond de la cour, et ma chambre est située juste en face de la chambre d’Anne Grémeret. Je me suis réveillé à cinq heures pour éteindre une veilleuse, puis je me suis recouché. Un instant après, j’ai entendu un cri prolongé, puis un cri strident, comme celui d’un enfant. J’ai cru que le premier cri provenait d’un malade qui habite la maison et le second, de mon enfant. J’ai été la voir, elle était très calme ; puis, je me suis recouché.
M. M… avait été malade toute la nuit et avait fort peu dormi ; il n’avait point entendu tirer le cordon de la porte…
Un autre locataire de la maison, M. L…, docteur en médecine, compléta la déposition de M. M…
— J’habite, dit-il, immédiatement au-dessous de l’appartement de madame Montille. Ma chambre à coucher est au-dessous de la sienne. Je n’ai rien entendu pendant la nuit. Vers six heures du matin, j’ai été réveillé par le bruit des pas d’une personne qui descendait l’escalier. Ma chambre n’en est séparée que par une simple porte.
M. L…, interrogé sur le point de savoir s’il avait entendu les pas de deux personnes ou d’une seule, répondit très nettement :
— Non, d’une seule personne ; et ce ne pouvait être un fournisseur, car ils passent tous par l’escalier de service !
La gouvernante de M. L…, madame Leblond, fut encore plus nette, s’il est possible.
— Ma chambre, dit-elle, est au-dessous de la chambre d’Annette. De cinq heures à cinq heures et demie du matin, j’ai entendu la chute d’un corps et les gémissements de la petite fille ; puis, des pas dans la chambre ; et vingt minutes après, j’ai entendu quelqu’un descendre l’escalier.
Il semblait donc certain que le crime avait été commis vers cinq heures du matin et que l’assassin était parti dès que la porte avait été ouverte.
— J’ouvre ma porte tous les matins, avait dit la concierge entre six heures moins dix et six heures, pour un fournisseur de M. de Lacretelle.
Nous étions certains de trois choses :
1 Il n’y avait qu’un assassin ;
2 Le crime avait été commis à la fin de la nuit ; l’autopsie l’établit ensuite d’une façon définitive ;
3 L’assassin était un amant de madame de Montille et certainement ce qu’on appelle en argot parisien « l’amant de cœur », puisqu’il était entré presque furtivement dans la maison après le départ de l’amant qui payait.
Mais c’était tout.
Dans le salon, sur la table, il y avait une grande coupe pleine de cartes de visite ; quelques-unes étaient jaunies par le temps ; d’autres semblaient toutes neuves. Nous parcourûmes, à la hâte, tout ce gros paquet sans être frappés par aucun nom. La cuisinière, la concierge, donnèrent des détails ; madame de Montille avait deux amants attitrés : un négociant, qui lui donnait mille francs par mois ; un vieux rentier, qui était un ami très ancien et ne donnait que quatre cents francs. En outre, il y avait le casuel, et dans le casuel, des habitués un capitaine très élégant et beaucoup d’autres !
Mais ce n’était point ce côté spécial, ce côté des recettes, qui nous intéressait le plus ; c’était le côté des dépenses !
Dans l’état d’âme où se trouvait madame de Montille et dont la curieuse confession que je viens de reproduire montrait toute la mélancolie, toute la tristesse, il était certain que la pauvre femme avait voulu connaître des amours désintéressées… qui, sans doute, comme toujours en pareille occasion, avaient dû lui coûter cher !
Mais qui ? La cuisinière n’était pas au courant des amours de sa maîtresse. C’était la femme de chambre, Annette Grémeret, qui recevait les confidences. Nous ne pouvions interroger le cadavre sanglant que nous avions là devant nous. Nous nous disions bien que le nom du coupable pouvait être dans cette coupe, parmi les centaines de cartes que nous remuions, cherchant vainement, sur chacune d’elles, le signe particulier qui devait indiquer le criminel.
On commença par reconstituer la vie de madame de Montille, ce qui était la base de toute instruction de ce genre.
Régine de Montille n’était qu’un pseudonyme assez habilement choisi, puisque le nom véritable de la pauvre femme assassinée était Marie Regnault, et que, par conséquent, les initiales qui marquaient le linge et l’argenterie restaient les mêmes.
Fille d’un huissier de Chalon-sur-Saône tombé dans la misère après avoir vendu son étude, madame de Montille était venue à Paris, comme tant d’autres, chercher fortune.
Sa vie avait été le banal roman de toutes les jolies filles échouées dans la galanterie, un roman, même, dont il ne nous semblait pas utile, en ce moment, de connaître le prologue… Une seule chose nous intéressait : l’horrible épilogue, et peu nous importait quels avaient été les premiers amants de Marie Regnault. Ce que nous aurions voulu connaître, c’étaient les derniers, tous les derniers, parmi lesquels, évidemment, se trouvait l’assassin !
Mais qui ? Et nous remuions les centaines de cartes de visite sans trouver un indice.
Nous fîmes chercher le plus vite possible les entreteneurs officiels de Marie Regnault. Sur leurs indications, il nous fut permis de constater d’une façon certaine que le vol était bien le mobile du crime. Le cadavre n’avait pas été dépouillé des bijoux qu’il portait, mais d’autres avaient disparu, notamment une bague ornée d’un gros diamant, des solitaires montés en boucles d’oreilles, une montre en forme de cœur, des bracelets, des boucles d’oreilles, etc.
Quand M. Taylor et moi nous revînmes à la Sûreté, mon chef était très perplexe ; il n’avait pas cette foi dans le succès qui donne les victoires et il se disait : « Encore une affaire qui n’aboutira pas et pour laquelle on me blaguera dans les journaux. »
Néanmoins, il se mit courageusement à l’œuvre, parce que c’était le devoir, et une note fut envoyée le soir même au service des garnis afin de retrouver tous les Geissler qui · pouvaient avoir passé par les hôtels de la capitale.
Ni M. Taylor, ni moi, n’avions une grande confiance en cette piste si débonnairement donnée par l’assassin lui-même ; mais il fallait la suivre, il fallait ne pas négliger cette possibilité de la faute d’un coupable, et nous n’avions pas autre chose à nous mettre sous la dent.
Geissler ! on ne s’imagine pas à quel point ce nom est répandu dans le monde ; et toutes les fois que mes yeux tombent sur l’affiche d’une représentation d’opéra annonçant Guillaume Tell, je me souviens que jadis j’ai maudit ce nom fatal au moins autant que les Suisses !
En même temps, on prit les cartes de la coupe qui paraissaient les plus récentes et des agents furent envoyés à tous les domiciles indiqués, dans l’espérance d’obtenir quelques renseignements de ces personnes, pouvant être au courant des habitudes de Marie Regnault. On en vit peut-être soixante dans la même journée.
C’est ainsi que Jaume se présenta boulevard Malesherbes, chez un nommé Pranzini.
— Il n’est pas là, fut-il répondu par madame D…, une marchande de tableaux très honnête qui sous-louait une chambre à cet inconnu et donna sur lui les meilleures références.
— Quand il rentrera, dit Jaume, priez-le donc de venir à la Sûreté ; on a quelques renseignements à lui demander.