Chapitre 42 Histoire de la princesse de Vanves 1.
Les premières journées s’écoulèrent à rappeler le passé, et à raconter les différentes aventures dont Camille avait été la victime ou le héros.
Toutes les joies de cette abondante nature, égoïste au milieu de son abondance, venaient de la satisfaction, comme toutes ses tristesses venaient de l’absence d’un plaisir.
Il avait beaucoup voyagé : il avait vu la Grèce, l’Italie, l’Orient, l’Amérique ; sa conversation devait donc être pleine d’intérêt pour l’esprit curieux et désireux de tout connaître de Colomban.
Mais Camille n’avait voyagé ni en savant, ni en artiste, ni même en commis voyageur.
Il avait voyagé en oiseau, et chaque vent nouveau avait enlevé de ses ailes jusqu’à la poussière du pays qu’il quittait.
Cependant, une chose l’avait frappé pendant ses voyages.
Cette chose qui l’avait frappé, ce n’étaient ni les monuments, ni les sites, ni les mœurs, ni les hommes, ni les beautés de l’art, ni celles de la nature ; non ! ce qui l’avait frappé, ému, ébloui, c’étaient les multiples beautés de la femme dans les divers climats. Camille était homme de sensations plutôt que d’impressions ; ses félicités se répandaient par tout son corps, mais elles ne franchissaient pas l’épiderme ; il prenait la joie, le bonheur, la volupté, l’amour, comme on prend un bain : il y restait plus ou moins longtemps plongé, selon que le bain lui était plus ou moins agréable.
Il en résultait que Camille eût donné tous les grands bois, toutes les forêts vierges, toutes les savanes, tous les lacs, toutes les prairies, la Grèce avec ses ruines, Jérusalem avec ses souvenirs, le Nil avec ses mille villes, pour le baiser de la première belle fille qu’il eût rencontrée sur son chemin.
En vain Colomban, avec un entêtement qui prouvait sa naïveté, essayait-il de le faire parler d’une façon pittoresque ou intéressante des différents lieux qu’il avait parcourus, il était muet ; non que la forme lui manquât pour exprimer ses impressions : la forme, au contraire, était précise et poétique en même temps ; mais, quand son ami l’appelait sur les bords de l’Ohio, ou dans la grande mosquée du Caire, le souvenir d’une jeune Indienne à la peau rouge, ou d’une belle Grecque aux yeux noirs, lui revenait en tête, et le récit sérieux s’en allait à travers champs.
Un jour qu’il parlait avec Colomban de la Grèce, ce pays classique qui, plus qu’aucun autre, éveillait l’enthousiasme du jeune Breton, celui-ci, après avoir essayé vainement de lui faire décrire toutes ces îles pittoresques qu’il avait visitées : Délos, Zéa, Paphos, Cythère, Paros, Ithaque, Lesbos, Amathonte, toutes ces corbeilles de fleurs de l’archipel ionien dont les noms seuls font monter au cœur toutes les juvéniles bouffées de cette poésie antique où l’esprit s’abreuve à quinze ans ; après lui avoir laissé raconter dans tous leurs détails ses amours avec une jeune fille des Dardanelles, sous les lauriers-roses d’Abydos ; un jour, disons-nous, Colomban le supplia de lui parler sérieusement d’Athènes et de lui dire quelle avait été son impression en entrant dans cette grande cité où ils avaient voyagé ensemble à travers l’archipel des bancs du collège.
— Ah ! tu veux que je te parle d’Athènes ? demanda Camille.
— Oui, je veux que tu me dises ce que tu en penses…
— Ce que je pense d’Athènes ?… Diable ! Je n’ai rien à t’en dire, moi.
— Comment, tu n’as rien à m’en dire ?
— Non… Dame, tu connais Montmartre, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est sur une hauteur comme Montmartre ; seulement, cette hauteur domine le Pirée.
Camille, son esprit, son tempérament, son caractère, étaient tout entiers dans cette appréciation d’Athènes.
Il envisageait les côtés plus sérieux de la vie avec cette même insouciance et cette même légèreté.
Et cependant, on verra, à l’occasion, quels trésors de souvenirs retrouvait parfois dans sa mémoire l’oublieux Créole.
Un matin, Colomban – c’est-à-dire l’acteur qui jouait, dans la comédie de l’existence de Camille, le rôle de raisonneur ; Colomban, l’Ariste, le Philinthe, le Cléante de cet autre Damis, de ce nouveau Valère 2 – ; Colomban lui dit :
— Écoute, Camille, tu ne peux pas rester ainsi à ne rien faire. Prends du plaisir tant que bon te semblera, si ta santé y résiste, c’est ton affaire ; mais le plaisir n’est pas le but de la vie ; le but de la vie, le vrai but, c’est le travail ; il faut donc songer à faire quelque chose. Toute occupation, d’ailleurs, te rendra le plaisir plus cher ; et puis ta fortune n’est pas tellement grande, qu’elle ne te paraisse insuffisante un jour, si tu te maries, et que tu aies femme et enfants. Si, dès ton début dans la vie, tu prends l’habitude de l’oisiveté, tu ne sauras plus t’en corriger ; tu ne seras plus reçu nulle part ; car tes jours de repos seront les heures de travail des autres. Si tu avais l’esprit étroit, l’imagination bornée, je te laisserais peut-être aller à ta guise ; mais, tout au contraire, tu as des aptitudes magnifiques, des facultés merveilleuses… Que peux-tu faire ? Eh ! mon Dieu ! je l’ignore comme toi ! Nous en causerons quand tu voudras ; mais, en attendant, je te reconnais une intelligence propre à tous les travaux, aussi bien aux œuvres d’art qu’aux œuvres de science ; tu peux faire un bon avocat, un bon médecin, un grand compositeur ; tu as la bosse de la musique : j’ai gardé plusieurs des mélodies que tu avais faites au collège, et, à cinq ans de distance, j’ai trouvé dans ces mélodies des motifs d’une fraîcheur et d’une originalité admirables ! choisis donc une profession, pour Dieu ! fais du droit ou de la médecine ; deviens un savant ou un artiste ; mais devient quelque chose ! Je ne sais comment te diriger ; j’ignore tes goûts, depuis si longtemps que tu m’as quitté ; mais, crois-moi, mon cher Camille, mieux vaut faire un travail quelconque, ne fût-il pas de ton goût, que de n’en faire aucun.
— J’y songerai, répondit Camille, qui avait l’air d’avoir envie de songer autant que d’aller se pendre.
— Si je croyais t’être cher autant que tu me l’es à moi-même, continua Colomban avec une imperturbable gravité, je te menacerais de la perte de mon amitié si tu ne fais pas choix d’un état quelconque. Frère Dominique appelle l’homme qui ne travaille pas un malhonnête homme, et il a raison.
— C’est bon, dit Camille, moitié gaiement, moitié sérieusement : on le choisira, ton état. J’y songe à part moi, sans en avoir l’air ; mais, au fond, je ne pense qu’à cela : ainsi, tous les soirs, en me déshabillant, je me demande par quelles causes mystérieuses mes bretelles, qui, le matin, sont plates et droites sur mon dos, sont, le soir, tordues et enroulées comme des câbles. Eh bien, cher ami, cette observation m’a fait faire des réflexions profondes, et je crois que ce serait une œuvre philanthropique que d’apporter une amélioration dans la confection des bretelles.
Colomban poussa un soupir.
— Voyons, voyons, Colomban, dit Camille, ne soupire pas comme cela pour une plaisanterie. Que diable feras-tu pour un malheur ? Demain, je prends mes inscriptions à l’École de droit ; j’achète un code, et je le fais relier en chagrin, afin qu’il soit un emblème touchant de celui que je t’aurai causé.
— Camille ! Camille ! fit Colomban en secouant la tête, tu me désespères, et j’ai peur que tu ne deviennes jamais un homme.
Camille vit qu’il fallait transporter la conversation sur un autre terrain, ou bien que le dialogue allait tourner à la mélancolie.
— Ah ! tu as peur que je ne devienne jamais un homme ! dit-il ; en tout cas, cher ami, cette peur-là n’est pas celle de ta blanchisseuse.
Colomban regarda Camille de l’air d’un homme à qui, au milieu de la conversation, on parle, tout à coup, une langue inconnue.
— Ma blanchisseuse ! dit-il.
— Ah ! mon gaillard, continua Camille, tu ne m’avais pas dit que tu te lavais les mains de ce savon-là… Peste ! M. le Docteur, M. le Sage, M. Saint-Jérôme a une blanchisseuse de dix-huit ans, que sa beauté enchanteresse a fait nommer à l’unanimité la princesse de Vanves et la reine de la Mi-Carême ! Or, son meilleur ami lui arrive des forêts vierges de l’Amérique avec une exubérance de sève empruntée aux susdites forêts, et monsieur trahit les premiers devoirs de l’hospitalité en cachant à son hôte ses trésors les plus précieux ! Ventre-Mahon ! comme dit je ne sais quel personnage de Walter Scott, est-ce ainsi que vous comprenez les règles les plus élémentaires de la communauté, et n’y a-t-il pas une manière de trahison dans votre cachotterie ?
— Mon ami, répondit Colomban avec une adorable naïveté, tu me croiras si tu veux, mais je connais très peu la figure de ma blanchisseuse.
— Tu connais très peu la figure de ta blanchisseuse ?
— Je te le jure.
— Alors, c’est bien la peine d’avoir une pareille figure pour qu’une pratique de trois ans, jeune homme de vingt-cinq, n’y ait pas fait attention ! car je lui ai demandé depuis combien de temps elle était ta blanchisseuse, et elle m’a répondu : « Trois ans. »
— C’est possible, dit Colomban ; je n’ai aucune raison de changer de blanchisseuse, quand ma blanchisseuse blanchit bien.
— Et quand elle est jolie !
— Camille, dit Colomban, il y a certaines femmes de la beauté et de la laideur desquelles je ne me préoccupe jamais.
— Voyez-vous, M. le vicomte de Penhoël ! Aristocrate, va !… Mais, alors, M. de Béranger, avec sa Lisette, est donc un goujat, un Camille Rozan ? Qu’est-ce que c’était que Lisette, sinon la blanchisseuse de M. de Béranger ?… Ah ! c’est vrai, M. de Béranger a fait une chanson dans laquelle il dit qu’il n’est pas noble, mais, au contraire, qu’il est vilain et très vilain : cela explique Lisette, Frétillon, Suzon… Mais M. Colomban de Penhoël, peste !
— Que veux-tu, Camille ! c’est ainsi.
Camille leva les bras au ciel avec une compassion comique.
— C’est ainsi ? dit-il. Comment ! l’Être suprême s’escrime à placer sous tes yeux toutes les merveilles de la beauté, incarnées dans une seule créature, et toi, païen, tu prétends avoir quelque chose de plus important à faire que de contempler ce chef-d’œuvre ? Mais si feu Raphaël avait fait de la Fornarina le même mépris que tu fais de la princesse de Vanves, nous n’aurions pas la Vierge à la chaise, malheureux ! Et qu’était-ce que la Fornarina ? Une blanchisseuse qui lavait son linge dans le Tibre. Ne dis pas non ; je m’en suis informé au port de la Ripetta.
— Eh bien, soit ; je t’accorde tout cela. Maintenant, comment connais-tu ma blanchisseuse ? où l’as-tu vue ?
— Ah ! voilà où je voulais t’amener ! Les serpents de la jalousie te déchirent la poitrine, n’est-ce pas ?
— Tu es fou ! dit Colomban en haussant les épaules.
— Tu me donnes ta parole que la belle princesse de Vanves ne t’intéresse point particulièrement ?
— Oh ! je te l’affirme sur ma foi de gentilhomme.
— Ainsi, faire la cour à cette fée des eaux, à cette naïade de la Seine, ne serait point chasser sur tes terres ?
— Mais non, cent fois non !
— Eh bien alors, ouïs attentivement ; je commence :
« Histoire de la première rencontre de Guillaume-Félix-Camille Rozan, Créole de la Louisiane, avec Son Altesse mademoiselle Chante-Lilas, princesse de Vanves, blanchisseuse dans ladite principauté.
» C’était hier… Un romancier te dirait que c’était par une éblouissante après-midi du mois de mai ; mais ce romancier te volerait, mon cher ; car il faisait une pluie battante, comme tu sais, puisque tu avais emporté le parapluie – raison qui, vu la distance des fiacres, véhicule que l’on ne trouve que dans les pays civilisés, m’a empêché de sortir pendant que tu étais à l’École de droit. Je ne m’en plains pas, puisque c’est ce qui fit qu’en ton absence, j’eus le plaisir de recevoir ta blanchisseuse, qui m’est arrivée trempée comme du vin de collège… Tu te rappelles notre abondance, hein ?… Eh bien, voilà comment la princesse de Vanves était trempée ! Or, ma première pensée a été, en la voyant si trempée – admire ma philosophie ! – a été d’acheter un second parapluie ; car, autant – retiens bien cet axiome, Colomban –, autant deux parapluies sont inutiles quand il fait beau, autant un parapluie est insuffisant pour deux quand il fait mauvais temps, et que l’on va chacun de son côté.
» Mais, ça, c’est un détail.
» La lavandière entra donc dans ton arche, blanche colombe ! seulement, elle arrivait au commencement du déluge ; de sorte que, voyant de ta chambre le temps qu’il faisait dehors et l’inondation, qui, comme dit la Bible, gagnait les haut lieux3, elle n’eut pas de peine à accepter l’offre que je lui fis d’y séjourner momentanément. »
— À ma place, voyons, Colomban, qu’eusses-tu fait ?… Voyons, parle franchement !
— Allons, continue ton récit, gamin ! dit le grave Breton, que le babillage de cet oiseau moqueur amusait malgré lui.
« – Évidemment, si je te connais bien, reprit Camille, ou tu eusses laissé la lavandière achever sa pleine eau ; ou, si tu avais été assez humain pour lui offrir ton toit, tu lui eusses tourné le dos, la privant ainsi des charmes de ta figure ; ou tu te fusses remis à lire, la privant ainsi du charme de ta conversation. Voilà ce que tu eusses fait, n’est-ce pas ? sous prétexte, monsieur le gentilhomme, qu’il y a des femmes qui ne sont pas des femmes pour vous ! Moi, je ne suis qu’un sauvage ; aussi ai-je fait ce que l’Indien fait dans son wigwam, ce que l’Arabe fait sous sa tente : j’ai rempli minutieusement tous les devoirs de l’hospitalité. Le premier dont je crus devoir m’acquitter, après quelques menus propos, fut de lui faire ôter son fichu, attendu que la pointe dudit fichu ruisselait dans son dos comme la baleine d’un parapluie ; sans cette précaution charitable, la princesse de Vanves eût infailliblement contracté un violent rhume de poitrine que je me fusse amèrement reproché !
» Ah ! je vois d’ici la mauvaise pensée qui te point, comme dit maître Amyot 4.
» Eh bien, non, je n’avais aucune intention perverse, et, comme Hippolyte, je puis le dire : Le jour n’était pas plus pur que le fond de mon cœur5 ! Le vers n’y est pas, et j’en suis ravi : je n’ai jamais pu souffrir les vers… C’était, je le répète, par pure charité, et la preuve, c’est que, redoutant pour elle le froid glacial de la chambre, je lui présentai un foulard qui se trouvait sur ta chaise.
» Hein ! M. Tartufe n’eût pas fait mieux, j’espère 6 ?
» C’était ton foulard blanc, le plus beau de tous tes foulards ! je dois même te prévenir que la princesse l’a emporté croyant qu’il était à elle.
» Mais c’est encore là un détail.
» Une fois qu’elle fut à l’abri, je lui offris une chaise ; mais je dois avouer à sa gloire qu’elle refusa de s’y asseoir, non pas qu’elle se crût indigne, elle, princesse de Vanves, de s’asseoir devant le plus humble de ses serviteurs, mais parce qu’elle craignait, toute ruisselante qu’elle était, d’endommager le velours d’Utrecht de ton mobilier… Je crus du moins deviner cela à la façon dont elle accepta, après quelques manières, une place à côté de moi sur le canapé, qui, revêtu d’une housse de coutil, ne lui paraissait courir aucun danger.
» Et maintenant, voici ce que tu ne voudras pas croire, ô Colomban ! toi qui nies les Lisettes, dédaignes les Frétillons, et méprises les Suzons de M. de Béranger : c’est que, lorsqu’on est né sous le 86∘ 40’-92∘ 55’ longitude ouest, et par 29∘-33∘ latitude nord, on n’est point assis impunément près d’une jolie fille, cette fille fût-elle blanchisseuse ; il s’établit, vois-tu, Colomban, entre elle et vous, un je ne sais quoi qui équivaut à ce que notre professeur de physique appelait, au collège, les courants électriques. Or, ces courants – tu ne sais pas cela, don Socrate, roi des sages ! –, ces courants vous font germer, pousser et fleurir en dix minutes au cerveau mille fringantes pensées que ne ferait jamais éclore un article du code, si entraînant que fût cet article.
» C’est une pensée de cette sorte, cher ami, qui me poussa à lui dire :
» – Princesse de Vanves, sur mon honneur, je trouve Votre Altesse ravissante !
» Et c’est, sans doute, une pensée analogue qui la fit rougir comme un coquelicot.
» Je n’ai pas besoin de te dire, si innocent que tu sois, mon cher Colomban, que plus une femme rougit, plus elle est belle. La princesse de Vanves était donc la plus belle des princesses, et la tête commençait à me tourner, quand, par bonheur, mes yeux, en tournant avec ma tête, s’arrêtèrent sur le foulard blanc qui avait remplacé son fichu.
» Ce foulard, mon ami, c’était toi : j’ignorais ton antipathie pour les fées, les naïades, les ondines ; je craignais de trahir l’amitié, et cette crainte m’arrêta au bord du précipice !
» Maintenant, tu me jures que la princesse de Vanves t’est étrangère ; très bien ! comme je suis du pays des précipices, je ne les crains pas. Que l’occasion s’en présente, et je m’y laisserai glisser tout doucement ! »
Cette péroraison achevée, Colomban voulut faire quelques observations ; mais Camille se mit à chanter d’une voix ravissante :
Lisette, ma Lisette,
Tu m’as trompé toujours ;
Mais vive la grisette !
Je veux Lisette,
Boire à nos amours7 !
Et, aux accents de cette voix harmonieuse, vibrante, magique, qui faisait frémir jusqu’aux plus secrètes fibres du cœur, Colomban ne sut plus qu’applaudir.
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