‹ Les Mohicans de Paris Tome IChapitre 40 sur 44 · Chapitre 41 Camille.

Chapitre 41 Camille.

A la vue de Camille, qu’il ne connaissait point, frère Dominique se retira discrètement, malgré les vives instances de Colomban pour le faire rester.
Camille le suivit des yeux jusqu’à ce que la porte se fût refermée derrière lui.

— Oh ! oh ! dit-il avec une gravité comique, un Romain se tiendrait pour averti.

— Comment cela ?

— As-tu oublié le proverbe antique : « Lors que tu heurteras une pierre en sortant de chez toi, ou que tu verras un corbeau à gauche, rentre dans ta maison ! »

Un nuage de tristesse passa rapide et presque douloureux sur le visage de Colomban, si ouvert, si franc, si gai.

— Tu es donc toujours le même, mon pauvre Camille, dit-il, et ton premier mot est donc un désenchantement pour l’ami qui t’attend depuis trois ans ?

— Et pourquoi cela ?

— Parce que ce corbeau, comme tu l’appelles…

— Tu as raison, je devrais l’appeler une pie : il est moitié blanc, moitié noir.

Un second coup sembla frapper Colomban au cœur.

— Parce que ce corbeau ou cette pie, comme tu dis, est un des hommes les meilleurs, une des intelligences les plus hautes, un des cœurs les plus droits que je connaisse. Quand tu le connaîtras toi-même, tu seras fâché de l’avoir confondu un instant avec ces prêtres qui combattent contre Dieu, au lieu de combattre pour lui, et tu regretteras l’appellation enfantine dont tu l’as salué.

— Oh ! oh ! toujours grave et sentencieux comme un missionnaire, mon cher Colomban ! dit en riant Camille. Eh bien, soit ! j’ai tort ; tu sais que c’est mon habitude ; je te demande pardon d’avoir calomnié ton ami – car ce beau moine est ton ami, n’est-ce pas ? ajouta l’Américain d’un ton moins cavalier.

— Et un ami sincère, oui, Camille, dit gravement le Breton.

— Je regrette mon sobriquet ou mon épithète, comme tu voudras ; mais, tu comprends, t’ayant quitté au collège assez peu dévot, j’ai pu paraître un peu étonné de te trouver en conférence avec un moine.

— Ton étonnement cessera quand tu connaîtras frère Dominique. Mais, dit Colomban en changeant de ton et de visage, et en rendant à sa voix sa douceur caressante, et à sa physionomie son aspect amical, ce n’est point de frère Dominique qu’il s’agit, c’est de frère Camille ; l’un est mon frère selon Dieu, l’autre mon frère selon les hommes. Te voilà donc ! c’est donc toi ! Embrasse-moi encore ! Je ne peux pas te dire la joie que m’a donnée ta lettre, et celle que me donne et surtout me donnera ta présence ; car nous allons vivre en commun, n’est-ce pas, comme au collège ?

— Bien plus qu’au collège ! dit Camille presque aussi joyeux que son ami. Au collège, notre vie en commun était entravée de tous les côtés ; ici, au contraire, nous n’avons ni camarades rageurs, ni pions moroses à redouter, et nous pourrons passer nos journées à courir, à faire de la musique, à aller au spectacle, et nos nuits à causer ; ce qui nous était fort sévèrement interdit au collège.

— Oui, reprit Colomban, je me souviens des causeries du dortoir ; bonnes et chères causeries !

— Celles surtout des nuits du dimanche au lundi, n’est-ce pas ?

— Oui, dit Colomban avec un sourire de réminiscence moitié triste, moitié gai ; oui, celles des nuits du dimanche au lundi surtout. Je sortais peu : je n’avais point de parents à Paris ; je restais confiné dans la cour du collège la journée entière avec mes pensées – je me vante –, avec mes rêves ! Et toi, ce jour-là, coureur, tu t’éveillais dès le matin comme l’alouette, et tu t’envolais en chantant gaiement comme elle, et Dieu sait sur quels nids charmants tu allais t’abattre ! Je te voyais toujours partir sans envie, mais avec regret ; et, cependant, tu me revenais le soir chargé du butin de ta journée, et tu le partageais avec moi, et nous en avions pour la nuit entière, toi à faire, moi à écouter le récit de tes joies frivoles.

— Nous recommencerons cette vie-là, Colomban, et sois tranquille, sage que tu es ! fou que je suis, je passerai encore plus d’une nuit à te raconter les aventures de la journée ; car j’ai vécu là-bas comme un véritable Robinson, et j’espère bien reprendre où je l’ai quittée ma vie de Paris.

— Les années ne t’ont pas changé, dit affectueusement mais soucieusement le grave Breton.

— Non ! et surtout elles m’ont laissé mon bon appétit. Dis-moi, où mange-t-on ici, quand on a faim ?

— On eût mangé dans la salle à manger, si j’eusse été prévenu.

— Tu n’as donc pas reçu ma lettre ?

— Si fait, il y a une heure seulement.

— Oh ! c’est vrai, dit Camille ; en effet, elle est partie par le même paquebot que moi ; elle est arrivée au Havre par le même paquebot que moi, et elle n’a sur moi que l’avance de la poste sur la diligence. Raison de plus pour te demander : « Où mange-t-on ici ? »

— Mon cher, dit Colomban, je ne suis pas fâché que tu te sois comparé à Robinson Crusoé ; cela me prouve que tu es habitué aux privations.

— Tu me fais frémir, Colomban ! pas de plaisanteries de ce genre-là ; je ne suis pas un héros de roman, moi : je mange ! Une troisième fois, où mange-t-on ici ?

— Ici, mon ami, on prend des arrangements avec sa portière, ou avec une bonne femme du voisinage qui vous nourrit à forfait.

— Oui, mais dans les cas extraordinaires ?…

— On a Flicoteaux.

— Oh ! ce brave Flicoteaux, place de la Sorbonne ! il existe donc toujours, Flicoteaux ? il n’a donc pas encore mangé tous les biftecks ?

Et Camille se mit à crier :

— Flicoteaux ! un bifteck, avec immensément de pommes de terre !

Puis il prit son chapeau.

— Où vas-tu ? demanda Colomban.

— Je ne vais pas, je cours ! je cours chez Flicoteaux. Cours-tu avec moi ?

— Non.

— Comment, non ?

— Ne faut-il pas que je t’achète un lit pour dormir, une table pour travailler, un canapé pour fumer ?

— Ah ! à propos de fumer, j’en ai, de fameux cigares de la Havane !… C’est-à-dire j’en ai, si la douane veut bien me les rendre. En voilà, des gens qui doivent fumer de jolis puros1, messieurs les douaniers !

— Je plains ton malheur, mais en chrétien et non en égoïste : je ne fume pas.

— Tu es plein de vices, mon cher ami, et je ne sais pas où tu trouveras une femme qui t’aime.

Colomban rougit.

— Elle est trouvée ? dit Camille. Bon !

Puis, lui tendant la main :

— Cher ami, mon compliment bien sincère ! Ce n’est donc pas comme la nourriture ? on en trouve donc dans le quartier ? Colomban, aussitôt que j’ai déjeuné, tu peux être sûr que je me mets en quête. À propos, je suis fâché de ne pas t’avoir rapporté une négresse… Oh ! n’en fait pas fi : il y en a de superbes ! mais les douaniers me l’auraient prise ; fabrique étrangère, confisquée ! Viens-tu ?

— Mais non, je te dis.

— Ah ! c’est vrai, tu avais dit non. Pourquoi avais-tu dit non ?

— Tête vide !

— Vide ? Tu n’es pas de l’avis de mon père : mon père prétend que j’ai une crevette dans le cerveau. Pourquoi avais-tu dit non ?

— Parce qu’il faut meubler ton appartement.

— C’est juste. Cours meubler mon appartement ; je cours meubler mon estomac. Tous les deux ici, dans une heure.

— Oui.

— Veux-tu de l’argent ?

— Merci, j’en ai.

— Soit ; quand tu n’en auras plus, tu en prendras.

— Où cela ? dit Colomban en riant.

— Dans ma bourse, s’il y en a encore, mon cher. Je suis richissime : Rothschild n’est pas mon oncle, Lafitte n’est pas mon parrain ! J’ai six mille livres par an, cinq cents livres par mois, seize francs treize sous et un centime et demi par jour. Veux-tu acheter les Tuileries, Saint-Cloud ou Rambouillet ? J’ai trois mois d’avance dans cette bourse-là.

Et Camille tira de sa poche une bourse à travers les mailles de laquelle on pouvait voir scintiller l’or.

— Nous causerons de cela plus tard, dit Colomban.

— Rendez-vous ici, dans une heure !

— Dans une heure, c’est dit.

— Alors,

Va mourir pour ton prince, et moi pour mon

/ pays !

dit Camille. Et il s’élança par les degrés, non pas dans l’intention d’aller mourir pour son prince, comme le disait poétiquement le vers de Casimir Delavigne, mais pour aller déjeuner chez Flicoteaux.

Colomban descendit d’un pas plus calme et plus en harmonie avec son caractère.

Ainsi, vous le voyez, chers lecteurs, la légèreté moqueuse avec laquelle Camille traitait les sujets les plus importants s’était manifestée dès son entrée chez Colomban, par la première parole qu’il avait prononcée à propos de frère Dominique.

On accuse les Français d’être insouciants, légers, moqueurs.

Ici, c’était le Français qui avait toute la gravité britannique, et l’Américain qui avait toute la légèreté française.

N’eût été son âge, sa figure, sa distinction, son costume élégant, on eût pris Camille pour un gamin de Paris ; il en avait l’esprit, la vivacité, le franc rire et l’élocution.

On avait beau le pousser dans un coin de la chambre, l’emprisonner dans l’embrasure d’une fenêtre, le murer entre deux portes, et, là, essayer de lui parler raison, tenter de faire entrer dans sa cervelle une idée sérieuse, la première mouche l’entraînait avec elle, et il n’était pas plus à la conversation que le passant de la rue.

Au reste, il offrait cet avantage, qu’on n’avait pas besoin de causer longtemps avec lui pour connaître son caractère : au bout de cinq minutes de conversation, à moins d’avoir un crible dans l’esprit, comme, au dire du père Rozan, son fils avait une crevette dans le cerveau, on le possédait à fond.

Sa figure, sa parole, sa démarche, toute sa personne le révélait.

C’était, d’ailleurs, un charmant cavalier, ainsi que l’avait annoncé Colomban à Carmélite.

Il avait d’abord une ravissante tête, sur un corps svelte et mince, sans être maigre ni grand, d’une complexion délicate en apparence, parce qu’il était souple et gracieux.

Ses yeux étaient longs, vifs, d’un noir tirant sur le marron, de vrais yeux de Créole, veloutés, avec des cils longs de six lignes.

Sa chevelure, du plus beau noir, entourait, comme un cadre d’ébène à reflets bleuâtres, sa figure fine et légèrement bistrée.

Le nez était droit, bien proportionné, attaché au front comme le nez d’une statue grecque.

La bouche était petite, belle, fraîche, avec des lèvres un peu courbées en dehors, lèvres dont le baiser est toujours prêt à s’échapper.

Enfin, dans tout son extérieur, dans son port, dans ses manières, dans sa mise même, quoique ce charmant oiseau des tropiques, quoique ce magnifique papillon de l’équateur portât peut-être des cravates trop voyantes, des gilets trop diaprés, tout, jusqu’à la mise même, avait un tel air de distinction, que les plus vieilles marquises l’eussent pris pour un gentilhomme de vieille souche.

Sa beauté capricieuse, coquette, enluminée, faisait un singulier contraste avec la beauté grave, sévère, je dirai presque granitique de Colomban.

L’un avait la force et la beauté de l’Hercule antique, l’autre avait la mollesse, la grâce juvénile, la morbidezza de Castor, de l’Antinoüs et même de l’Hermaphrodite.

Quiconque les eût vus tous deux se tenant embrassés n’eût pas compris par quelles secrètes sympathies, par quelles mystérieuses affinités, cet homme fort et ce faible jouvenceau se trouvaient attirés dans les bras l’un de l’autre ; ce n’étaient pas deux frères – car la nature a horreur des dissemblances – c’étaient donc deux amis.

Mais par quels liens inconnus leurs deux cœurs se rattachaient-ils l’un à l’autre ?

Nous l’avons dit dans le chapitre précédent, la protection dont Colomban avait peu à peu couvert le jeune homme était devenue insensiblement une amitié profonde ; au lieu de les éparpiller sur les uns et sur les autres, Colomban avait enfoui dans son cœur les richesses d’affection qu’il avait amassées au collège pour Camille Rozan.

Il le reçut donc, on l’a vu, comme un frère reçoit son frère bien-aimé ; et ce qui prouve la puissance de son amitié, c’est qu’il oublia, pendant toute la journée, l’affection nouvelle que frère Dominique venait de lui révéler.

Il fit, du petit salon où il recevait les rares camarades de collège qui venaient lui faire visite, la chambre à coucher de Camille.

Comme Colomban couchait dans l’alcôve de la pièce voisine, ils n’étaient séparés que par une cloison, cloison si mince, que, d’une chambre, on entendait tout ce qui se disait ou se faisait dans l’autre.

Colomban avait d’abord visité les tapissiers du quartier Saint-Jacques ; mais là, comme on sait, il n’avait trouvé que des meubles de noyer, et Colomban, qui couchait dans une couchette peinte, avait compris que son aristocrate ami n’accepterait que des meubles d’acajou.

Il avait donc petit à petit descendu la rue Saint-Jacques, traversé les deux bras de la Seine, et était arrivé à la rue de Cléry.

Là, il avait trouvé ce qu’il lui fallait : lit d’acajou, bureau d’acajou, canapé et six chaisesidem.

Il en avait eu pour cinq cents francs.

Comme c’était juste le double de la somme qu’il possédait, il avait été obligé d’emprunter la différence.

Colomban revint tout désespéré d’être rentré deux heures plus tard qu’il n’avait dit. Depuis deux heures, Camille devait l’attendre.

Camille, par bonheur, n’était pas rentré.

— Oh ! tant mieux ! se dit Colomban. Cher Camille, il trouvera sa chambre prête !

Colomban attendit Camille toute la journée.

Camille ne rentra qu’à onze heures du soir.

Colomban, tout radieux, l’introduisit dans sa chambre, souriant d’avance à ce qu’allait dire son cher Camille.

— Ouf ! dit celui-ci en éclatant de rire, des meubles d’acajou ? Mon cher, il n’y a que les nègres qui aient, chez nous, de ces meubles-là !

Colomban, une troisième fois, se sentit frappé au cœur.

— Mais, n’importe, cher Colomban, reprit Camille, tu as fait pour le mieux. Embrasse-moi et reçois tous mes remerciements.

Et il embrassa Colomban sans se douter ni du mal que lui avait fait l’apostrophe, ni du bien qu’allait lui faire le baiser.

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