Chapitre 51 Celui qui s’en va.
Un quart d’heure après Colomban, Camille entrait dans le pavillon, tenant à la main une feuille de papier à moitié écrite.
— C’est déjà fait ? demanda Colomban étonné.
— Non, dit Camille, au contraire, j’ai à peine commencé.
Colomban le regarda en juge qui interroge.
— Oh ! ne te presse pas de me condamner ! dit Camille . Aux premiers mots, tes objections sur le consentement de mon père me sont revenues à l’esprit, et elles m’ont semblé plus probables que je ne les avais trouvées d’abord.
— Que t’importe, Camille, dit le Breton, puisque ton parti est pris résolument ?
— C’est vrai ; mais je pense aux lettres qu’il va falloir échanger avant d’en arriver là. Je n’ai jamais espéré obtenir le consentement de mon père à ma première demande ; nous allons donc discuter, parlementer ; les jours se passeront, notre impatience augmentera…
— Le moyen de faire autrement ?
— Je crois l’avoir trouvé, dit Camille.
— Quel est-il ?
— C’est d’aller moi-même demander à mon père la permission de me marier.
Le Breton fixa son regard limpide sur Camille.
Celui-ci soutint le regard de son ami sans baisser les yeux.
— Tu as raison, Camille, dit Colomban, et ce que tu proposes est d’un honnête homme — ou d’un bandit sans foi !
— J’espère que tu ne doutes pas de moi ? demanda Camille.
— Non, fit Colomban.
— Tu comprends ? reprit Camille, en huit jours d’instances verbales, j’obtiens plus de mon père qu’en trois mois d’obsession épistolaire.
— Je le pense comme toi.
— Trois semaines pour aller, trois semaines pour revenir, quinze jours pour décider mon père : c’est l’affaire de deux mois.
— Tu es devenu la logique et la raison incarnées, Camille.
— La raison vient avec l’âge, mon vieux Colomban. Malheureusement…
— Quoi ?
— Oh !… c’est un projet à peu près inexécutable…
— Comment ?
Je ne puis emmener Carmélite.
— Naturellement.
— D’un autre côté, je ne puis la laisser ici.
Qui t’en empêche ?
— Une jeune fille seule, exposée aux insultes des voisina et des passants !
Colomban fronça le sourcil.
— Crois-tu donc que je laisserai insulter Carmélite ? dit-il.
— Tu consens donc à veiller sur elle ? Colomban sourit.
— En vérité, dit-il, je croyais que tu me connaissais mieux.
— Tu demeureras sous le même toit qu’elle ?
— Sans doute.
— Colomban ! s’écria Camille, si tu fais cela, ma vie entière ne suffira point à reconnaître cette preuve d’amitié.
— Ingrat ! murmura le Breton.
— Non, Colomban, non, je ne suis point un ingrat ; mais je connais la susceptibilité dans ces sortes de matières : j’avais peur de le blesser en t’offrant de demeurer seul avec une jeune fille, dans une maison isolée.
— N’ai-je pas demeuré trois mois seul avec Carmélite, avant qu’elle te connût ?
— Oui ; mais, avant qu’elle me connût, comme tu dis…
— Et pourquoi donc la pensée de garder la femme de mon frère, ma sœur sacrée, pourrait-elle me blesser ? As-tu voulu faire allusion à mon ancien amour pour Carmélite ?
— Colomban !
— Me crois-tu capable de trahir un serment ?
— Je te crois capable de mourir avant cela, Colomban ! Et ta grandeur me fait bien petit… Oh ! Oui, oui, je suis mauvais, et tu es bon, et tu as surtout la fidélité du molosse, comme tu en as la force et le dévouement. Je sais que tu défendras la vie de Carmélite mieux que tu ne défendrais la mienne, et la mienne, mieux nue tu ne défendrais la tienne je n’ai donc nulle crainte : te sachant là, je ferais le tour du monde, si j’étais contraint à le faire !
— En ce cas, dit Colomban, préviens Carmélite ; tu comprends que je n’accepterai pas sans son aveu… Me refusât-elle, tu pourrais encore partir en toute sécurité : je louerais une chambre en face de sa maison… près de sa maison, sinon en face ; et elle serait tout aussi à l’abri des insultes que moi présent. — Va donc la prévenir ; car tu n’as pas plus de temps à perdre que quand c’était une lettre qui devait partir, et non pas toi.
Camille obéit sans dire un moi.
Ce fut en tressaillant que Carmélite reçut la nouvelle qu’il lui apportait.
Cependant, elle ne fit aucune objection, n’opposa aucune résistance.
Elle écouta la proposition, regarda Camille avec un air d’indicible stupeur, et, sans analyser précisément la singulière émotion que lui causait cette nouvelle, elle sentit instinctivement toute la bassesse de Camille, toute la grandeur de Colomban.
Le Breton lui semblait si élevé, qu’à ses yeux, il avait, comme un géant, pour ainsi dire, le talon sur le front du nain qu’il appelait son ami.
La seule différence qu’il y eut dans le projet, c’est que l’on remit le départ au 23 du mois d’octobre.
Le paquebot des colonies partait, comme nous avons dit, le 25 ; il y avait dix jours à passer jusque-là.
Colomban raconta la vie austère, presque monacale qu’il avait menée dans la tour de Penhoël, errant au bord de la mer grondante, ou assis au chevet de son père malade, et auquel il lisait l’Odyssée.
Carmélite découvrit à Colomban les trésors de science musicale qu’elle avait amassés pendant la longue absence du Breton, et les fréquentes absences de Camille.
Ce dernier essaya de rappeler l’enjouement des soirées d’autrefois ; mais, outre que les heures voisines du départ ne pouvaient être que pleines d’inquiétude et de regret, il y avait entre ces trois personnages un spectre à trois aspects
Pour Camille, c’était la conscience.
Pour Colomban, c’était le doute.
Pour Carmélite, c’était le découragement.
Ce spectre planait incessamment au-dessus de leurs têtes, ou passait grave et sombre devant eux, pendant les tristes jours et les mélancoliques soirées qui s’écoulèrent jusqu’au départ de Camille.
Ils avaient parfois des moments de sourde impatience dont ils s’effrayaient eux-mêmes ; on eût dit alors que pareils à des gens qui parlementent au moment de courir un danger, ils avaient hâte de se quitter, puisqu’ils devaient se quitter tôt ou tard.
On arriva donc au 23 octobre dans ces tristes dispositions.
Il était convenu que Colomban conduirait Camille jusqu’à la diligence, qui devait partir de Paris à dix heures du matin, et, par conséquent, passer sur la route de Versailles à onze heures.
Le Breton ne ferma point l’œil de la nuit ; à six heures, il était debout, attendant le réveil de Camille.
A huit heures, il entra dans sa chambre.
— Quelle heure est-il ? demanda Camille.
— Huit heures, répondit Colomban.
— Oh ! Alors, nous avons le temps ! dit Camille ; laisse-moi dormir une heure encore.
La porte de Carmélite était ouverte ; la jeune fille entendit la réponse du paresseux créole.
— Il a raison, dit-elle, laissez-le dormir, mon ami. Colomban referma la porte de Camille, et entra chez Carmélite.
On eût dit qu’elle ne s’était pas couchée : à peine son lit était-il défait.
— Vous êtes fatiguée. Carmélite, dit Colomban fixant un regard inquiet sur la jeune fille.
— Oui, répondit Carmélite, j’ai lu une partie de la nuit.
— Et l’autre partie, vous avez pleuré !
— Moi ? Non, dit Carmélite en regardant le Breton d’un œil sec et fiévreux.
Colomban baissa la tête, et poussa un soupir.
Puis, quoiqu’il sût que tout était prêt, il se leva et sortit, sous prétexte de surveiller les paquets et les malles.
La vérité est que ce tête-à-tête lui brisait le cœur, et qu’il avait besoin d’air et de solitude.
A neuf heures, il remonta, entra dans la chambre de Camille, et le força de se lever.
Un quart d’heure après, le créole était dans la salle à manger, où Carmélite et Colomban attendaient.
Ces dernières minutes qui précédèrent la séparation ne furent pas beaucoup plus tristes que les soirées des jours passés.
Il en est de la certitude d’un départ comme de la mort : on s’habitue tellement, degré par degré, au malheur- qui menace, que, n’étant plus surpris quand il éclate, on y pareit insensible ; la source des larmes s’est tarie en coulant peu à peu !
La voiture qui devait conduire Camille sur la route attendait à la porte. Au moment de monter, on se regarda une dernière fois ; les trois visages se confondirent en s’embrassant.
Mais Colomban et Camille seuls pleuraient.
— Je te confie ma vie, dit Camille ; plus que ma vie, mon âme !
Et selon toute probabilité, Camille disait vrai en ce moment.
— Va ! j’en réponds devant Dieu, sur mon âme et sur ma vie ! répondit solennellement le Breton en levant ses grands yeux, clairs comme le ciel qu’ils regardaient.
Les deux jeunes gens s’avancèrent vers la porte.
Colomban se retourna, et, voyant Carmélite seule, les bras pendants, la tête sur la poitrine, pareille à une statue de l’Abandon, il proposa à Camille de l’emmener, pour qu’elle ne les quittât au moins qu’au dernier moment.
Carmélite regarda Colomban avec des yeux où brillait la reconnaissance.
Mais, avec une voix qui trahissait un profond découragement :
— A quoi bon ? dit-elle.
Camille revint une dernière fois, une dernière fois la serra sur son cœur, puis recula presque effrayé.
Il avait cru étreindre une statue de marbre I
Il était onze heures moins dix minutes : il n’y avait pas de temps à perdre ; Colomban entraîna Camille ; tous deux montèrent en voilure, et la voiture partit au grand galop.
La porte était restée ouverte.
— Fermez la porte, dit sombrement Carmélite à la jardinière.
La jardinière obéit et repoussa la porte, qui se ferma brusquement. Carmélite tressaillit.
— C’est la porte de mon tombeau, dit-elle.
Et elle remonta l’escalier lentement, marche à marche, rentra dans sa chambre, et tomba plutôt qu’elle ne s’assit sur son canapé.
D’où venait ce découragement, cette tristesse, cette froideur de Carmélite ?
De la comparaison que fait, malgré elle, une femme distinguée, entre un homme comme Camille et un homme comme Colomban.
Et, en effet, Colomban, — qui, dès le jour de son arrivée, avait grandi aux yeux de Carmélite, —Colomban avait, pendant les dix jours qui venaient de s’écouler, atteint des proportions gigantesques.
Entre son départ et son retour, la jeune fille avait fait un mauvais rêve.
Un rêve… oh ! Oui ! La réalité eût été trop désolante !
Elle avait cru être, durant trois mois, la maîtresse d’un fat, — joli et amusant, il est vrai, mais sans noblesse, sans cœur, sans âme, sans dignité, sans force ;—d’une sorte de poupée parée, huilée, poudrée, frisée, divertissante par moments, à tout prendre, mais indigne du moindre attachement sérieux. Sans doute, c’était un rêve épouvantable ! Et cet Américain aux cravates panachées, aux gilets voyants, aux pantalons à couleurs claires, aux chaînes d’or et aux bagues de rubis, c’était une incarnation quelconque de ce démon de la nuit qui vient s’accroupir sur les poitrines endormies. — Enfin, tous ces projets de mariage, ce départ pour aller consulter une famille au fond de l’Amérique, cette menace de retour suspendue au-dessus d’elle, non pas comme la flamme de l’espérance, mais comme l’éclair du glaive,— tout cela ne pouvait être que le songe fiévreux d’une nuit d’été dans un cerveau brûlant.
Oui, oui, tout cela était un rêve !
La réalité, c’était ce grand et loyal cœur que l’on appelait Colomban.
Celui-là, à la bonne heure, c’était un simple, un grand, un fort, un homme enfin ! Celui-là pouvait dire à une femme : « Ferme les yeux et marche ! » et la femme pouvait, conduite par lui, marcher aveuglément ; celui-là pouvait dire : « Je ne veux pas ! » et on lui eût obéi : « Je veux ! » et on l’eut écouté : « Il faut mourir ! » et l’on serait mort !
Celui-là avait la grandeur, la noblesse et la foi ; la bonté et la force !
C’était donc celui-là qui, absent depuis trois mois, venait réclamer de son ami le trésor qu’il lui avait confié…
Mais, quand la pauvre Carmélite releva la tête, et qu’elle vit autour d’elle tous les objets appartenant à Camille, hélas ! la malheureuse enfant ! elle reconnut bien qu’elle avait côtoyé pendant une nuit de printemps le Breton comme un beau rêve, mais que c’était l’Américain qui était la terrible réalité.
Toutes les larmes que peut contenir le vaste cœur de la femme s’échappèrent alors par torrents de ses yeux, elle pleura son erreur, la fleur de ses illusions effeuillée et jetée au vent, son bonheur exhalé comme un parfum imprudemment jeté dans la flamme ; elle pleura sa vie à jamais brisée, comme on pleure sa mère ou son enfant ; elle se tordit les mains de désespoir, elle qui n’avait pas fait un geste ; elle se plaignit tout haut, elle qui n’avait pas poussé un soupir ; elle sanglota, elle qui n’avait pas versé une larme ; elle jeta sur les objets environnants des regards de lionne mordue par un serpent venimeux ; elle se leva et se promena à grands pas dans sa chambre, haletante, l’œil fiévreux.
Si la rivière eût passé sous sa croisée, elle se fût infailliblement jetée dans la rivière.
En effet, comme si elle eût pris un parti désespéré, elle marcha vers la fenêtre, et l’ouvrit.
Son regard mesura la hauteur de la fenêtre au pavé.
C’était un premier étage, haut à peine comme un entresol : elle se fût à moitié tuée, mais elle eût survécu.
Elle fit un pas en arrière, avec un gémissement de rage et de douleur.
Mais, tout à coup, ses yeux, les beaux yeux, tristes et inondes des larmes du désespoir, étincelèrent en s’arrêtant sur un objet qui semblait les ravir ; dans ces mêmes regards où se peignait, une minute auparavant, le plus profond chagrin, brilla quelque chose qui ressemblait à une joie ineffable ; une flamme traversa ses larmes, comme un rayon du soleil traverse les nuages, et, comme, au rayon du soleil, scintille une goutte de rosée tremblante sur une fleur, un éclair de félicité passa au milieu de ses larmes.
Elle venait de vor son rosier blanc, symbole d’innocence, souvenir de son premier amour !
— O mon rosier I dit-elle en le serrant contre son cœur, au risque de se déchirer aux épines, — la nuit où je t’ai cueilli, tu sortais à peine du sein de la terre, notre mère commune ; tu n’étais pas encore au soleil l’auréole de tes boutons blancs, enveloppés dans ton manteau de mousse ; le feu du jour ne pouvait t’atteindre. Le froid des nuits ne pouvait te saisir… O mon rosier ! ainsi que moi, pendant les ardeurs d’une brûlante nuit d’été, tu as montré les trésors de tes fleurs éclatantes ; tu étais orgueilleux de tes blancs pétales ; tu rayonnais au soleil, que tu prenais pour un ami ; tu croyais à l’éternité de la vie, comme je croyais, moi, à l’éternité de l’amour ! O mon rosier ! pourquoi as-tu donné tes fleurs, comme j’ai donné mon amour, puisque tous deux nous devions mourir ?…
Et Carmélite brisa les quelques fleurs tardives qui couronnaient encore la tête de son rosier, et, au lieu de les mettre dans son voile de jeune fille, comme elle avait fait des autres, elle les effeuilla et les livra au vent, qui les emporta sur le pavé boueux du chemin
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