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Chapitre 52 La lionne blessée

A partir de cette heure, Carmélite, ainsi qu’elle avait dit, regarda cette maison comme son tombeau, et son jardin comme ce cimetière rose des carmélites dont elle portait bizarrement le nom ; elle comprit la Vallière, qui avait expié ses trois années de lumière et de soleil par trente années d’ombre au fond d’un cloître ; elle comprit la Madeleine, qui, n’osant lever ses yeux jusqu’au front du Christ, lui essuyait les pieds avec ses cheveux.

Son avenir lui parut résumé dans ces deux mots écrits en lettres noires sur une page blanche : Pleurer et Mourir.

Et, en effet, rien désormais ne pouvait la rattacher aux biens de ce monde, et elle se voyait passer dans la vie comme le fantôme d’elle-même. Elle resta trois quarts d’heure plongée dans ses sombres méditations, c’est-à-dire le temps qu’il fallut au Breton pour conduire Camille, attendre le passage de la diligence, et revenir.

Ces trois quarts d’heure furent des siècles pour Carmélite.

Lorsque Colomban rentra, au lieu de la jeune fille qu’il avait quittée à son départ, il retrouva, courbée sous la prostration la plus désolante, une sorte de spectre à l’attitude morne, aux couleurs éteintes, aux yeux hagards.

Mais il ne comprit rien, le candide Colomban : il crut que ce désespoir n’avait d’autre cause que le départ de Camille, et il essaya de consoler la pauvre délaissée en lui parlant du retour. Ce fut seulement alors qu’il comprit, à la façon dont la jeune fille secouait la tête, que le mal venait d’une autre source, et qu’il commença son rôle d’ami dévoué en l’interrogeant fraternellement.

Carmélite ne répondit point ; muette à ses regards, sourde à ses paroles, elle portait en elle une douleur si immense, qu’elle semblait craindre d’en accabler son ami.

La première journée s’écoula donc ainsi. Colomban, en voyant la jeune fille repousser ses consolations, comme un enfant malade qui repousse du doigt une potion bienfaisante, Colomban attribua à l’exaspération nerveuse dans laquelle il avait retrouvé Carmélite cette tristesse, qu’il crut accidentelle et passagère, et remit un interrogatoire plus sérieux au lendemain et aux jours suivants.

Mais, le lendemain et les jours suivants, la mélancolie de Carmélite fut la même, et la jeune fille continua de se refuser à toute confidence.

Le temps s’écoula donc sans révéler au Breton les causes mystérieuses de ce désespoir intime.

Les heures de la journée étaient distribuées avec une régularité invariable ; tous les matins, dès le mois de novembre, Colomban, malgré la pluie, la boue, le vent, la neige, le froid, partait à pied du Bas-Meudon, entre sept et huit heures, pour aller à Paris, à l’Ecole de droit, assister au cours, qui commençait à neuf heures et demie.

Ce cours finissait à dix heures et demie : Colomban était donc de retour à midi précis.

On déjeunait ; puis, une heure après, chacun de son côté prenait son travail, et l’on ne se revoyait qu’à six heures, c’est-à-dire au moment du dîner.

On passait le reste de la soirée ensemble, soit à lire, soit à faire de la musique, rarement à causer.

La causerie était dangereuse.

Le Breton sentait bien qu’il était de son devoir d’interroger Carmélite ; mais il voyait la résistance de la jeune fille, et, sans fuir les occasions d’amener la conversation sur ce terrain, il ne les cherchait plus, agissant comme fait un médecin intelligent dans une maladie organique, c’est-à-dire attendant plus du temps que de la science, plus de Dieu que du médecin.

Mais ce qui étonnait Colomban, c’étaient les progrès immenses que Carmélite avait faits en musique depuis le départ de Camille.

On eût dit qu’un sens musical nouveau, inconnu, presque terrible, s’était développé en elle. Si elle exécutait seulement, son piano avait une voix, une âme : il pleurait, il gémissait, il sanglotait ; si elle chantait, sa voix avait pris, surtout dans les notes élevées, une étendue, un sentiment, une amertume douloureuse qui faisait, de cette voix, une voix d’ange désolé, regrettant le ciel avec des accents humains.

Les dimanches étaient consacrés particulièrement à la musique et à la promenade ; on les passait ensemble, sans s’éloigner un quart d’heure l’un de l’autre. Quand le temps était trop mauvais pour que l’on pût sortir, c’était dans le pavillon de Colomban que l’on se réunissait. Le Breton s’était d’abord étonné de ce choix de Carmélite, de cette préférence pour sa chambre, lorsqu’il y avait un salon commun ; mais, en véritable juriste français qui accepte les lois provisoires comme définitives, il avait accepté ce caprice de Carmélite, sans s’en rendre compte autrement.

Au reste, les prétextes n’avaient point manqué à Carmélite pour prouver à Colomban que sa chambre était plus favorable à leur causerie qu’aucune autre. Un jour, c’était le piano de Carmélite qui avait baissé d’un ton, et le piano de Colomban allait mieux à sa voix ; un autre jour, c’était la cheminée du salon qui fumait, et la cheminée de Colomban était excellente ; un autre jour, c’était un livre sérieux dont on avait besoin pour vérifier un fait, une date, et les livres sérieux ne se trouvaient que dans la bibliothèque de Colomban. Enfin, il y avait mille raisons pour qu’on se réunit dans la chambre de Colomban, et non ailleurs, — et la preuve, c’est que l’on s’y réunissait.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi ; on ne recevait pas de lettres de Camille, et Colomban s’aperçut avec étonnement que jamais Carmélite ne s’informait à Nanette si des lettres étaient arrivées.

Pourtant, vers la fin de décembre, la première lettre arriva.

Colomban, tout joyeux, l’apporta à Carmélite.

Elle était à son piano.

— Une lettre de Camille ! s’écria Colomban en entrant dans la chambre.

Mais, sans lever ses mains de dessus les touches :

— Lisez, mon ami, dit Carmélite.

Colomban avait l’habitude d’obéir sans résistance aux désirs de la jeune fille.

Il décacheta la lettre, et lut.

La lettre racontait toutes les discussions que Camille avait eues, non pas avec son père, mais avec ses tantes, ses grand-tantes et tout le reste de la famille, qui s’était montrée constamment opposée à son dessein, et qui, à l’heure où il écrivait ces lignes, s’y opposait plus que jamais.

A cela près, la lettre était pleine de la plus vive tendresse pour Carmélite, de la plus profonde reconnaissance pour Colomban ; il y avait même, dans le ton général de l’épitre, une sorte de mélancolie qui n’était pas habituelle à l’Américain, et que le Breton mettait sur le compte de son amour entravé par le dissentiment de la famille et la lutte qu’il soutenait.

Mais ce qui surprit Colomban, ce fut la façon plus que froide dont Carmélite reçut cette lettre de son futur époux ; il n’osa lui faire aucune remarque à ce sujet ; mais, le soir, resté seul, il se demanda à part lui la cause de cette froideur évidente, et plus il chercha dans les mystérieuses profondeurs du cœur de la femme, plus il s’éloigna de la réalité.

Vers la fin de janvier, une seconde lettre de Camille arriva, lettre pleine de tendresse passionnée. Les luttes continuaient toujours au sein de la famille Rozan ; Camille avait, cependant, entrainé quelques parents dans son projet ; il en avait attendri quelques autres ; enfin, il avait gagné un peu de terrain : on était donc en progrès.

Cette seconde lettre fut reçue par Carmélite avec la même indifférence que la première : elle lut toutes ces lignes brûlantes sans être émue le moins du monde ; arrivée à la dernière, elle ferma la lettre, et la déposa sur la cheminée sans affectation, mais avec un mépris glacial

Colomban fut bien tenté de profiter de cette circonstance pour l’interroger ; mais il la trouva, au delà de cette apparente froideur, si fiévreuse, si fébrile, si agitée, qu’il eut peur de la courber comme la sensitive rien qu’en la touchant.

Il renonça donc pour le moment à lui faire aucune question, et se contenta de chercher, mais inutilement comme il le faisait depuis trois mois, les causes de cette inexplicable maladivité.

Un an s’écoula ainsi.

Colomban, pour ne pas laisser la jeune fille seule, écrivit à son père qu’un devoir le retenait à Paris, et qu’il n’aurait point le bonheur d’aller le visiter pendant les vacances de cette année.

Au reste, cette année, au lieu de se traîner lente comme une année d’absence, s’était écoulée avec une rapidité extraordinaire, dans une sérénité ineffable de la part de Colomban, dans une admiration passionnée et un remords constant de la part de Carmélite.

Un soir qu’ils étaient réunis comme d’habitude chez Colomban, — c’était le 23 du mois d’octobre, juste le jour anniversaire du départ de Camille, — Colomban émit cette opinion, purement et simplement appuyée sur la loyauté qu’il supposait au créole, que celui-ci, ayant, depuis un mois, ses vingt-cinq ans accomplis, allait incontestablement revenir pour se marier avec ou sans le consentement de son père.

Carmélite alors secoua la tête de cette façon significative qui avait déjà plusieurs fois alarmé le Breton, sans qu’il en comprit toutefois le sens positif ; ce qui l’eût alarmé bien davantage.

Cette fois, il résolut de demander à la jeune fille une explication.

— Carmélite, lui dit-il, il y a aujourd’hui un an qu’aux assurances que je vous donnais du retour prochain de Camille, vous avez tristement secoué la tête, comme vous le faites en ce moment… J’ai inutilement cherché la cause de cette désapprobation tacite, et, ne pouvant la comprendre, je vous prie de me la dire loyalement, comme je vous la demande.

— Tout est sérieux avec vous, Colomban, répondit Carmélite ; et, comme vous êtes la raison suprême, vous voulez que la raison de toute chose vienne en quelque sorte à vous. Eh bien, ce mouvement de tête, mon ami, est une formule de mon incrédulité… Je n’ai pas votre adorable confiance, moi, n’ayant pas votre perfection presque divine : du moment où Camille est parti, j’ai douté de son retour ; un an s’est écoulé, et j’en doute plus que jamais !

—Oh ! Vous vous trompez, Carmélite ! s’écria Colomban ; vous ne connaissez donc pas les préjugés dont sont assaillies les familles américaines ? Le seul empêchement au retour de Camille est là, soyez-en sûre ; Camille combat ces préjugés : sous une apparence frivole, il a un cœur droit et honnête, et je regrette, Carmélite, qu’ayant eu occasion de l’apprécier, il ne vous soit pas resté de sa bonne foi une certitude inébranlable.

Carmélite soupira.

— C’est vous, dit-elle, Colomban, qui êtes un cœur d’or ; c’est vous qui voyez le bien partout, parce que vous l’avez en vous. Vous me dites que j’ai eu l’occasion d’apprécier Camille… Oui, mon ami, je l’ai apprécié, et c’est à cause de cela que je vous redis : Camille ne reviendra pas.

— Mais qui peut vous avoir donné cette injurieuse croyance, Carmélite ?

— Notre vie de trois mois, pendant laquelle je l’ai compris sans l’interroger, pendant laquelle je l’ai appris sans l’étudier… On vit vingt ans avec un ami sans que cet ami vous connaisse, tandis qu’avec une femme, il est certains moments où l’on se révèle, certaines heures où l’on se trahit ; l’abandon qui résulte nécessairement de l’intimité nous force à déposer le masque : c’est ainsi que j’ai surpris le véritable caractère de Camille… Je ne veux pas l’accabler en son absence et en votre présence ; mais il résulte pour moi, de cette connaissance que j’ai acquise, une froideur qui s’est changée d’abord en dégoût, puis qui, peu à peu, a tourné au mépris. Que Camille m’aime d’une certaine façon, je ne le conteste pas ; mais il a pour moi un peu de cette amitié craintive du mauvais écolier pour son professeur. Je le domine plus que je ne le touche, et sa vanité est plus satisfaite de me posséder que son amour n’en est heureux. Je ne nie pas qu’au moment de me quitter, dans l’ébranlement du départ, dans la secousse de la séparation, il n’ait eu l’intention de revenir : habitué à l’amour facile de certaines femmes, il s’est étonné, irrité même secrètement de rencontrer en moi un obstacle de tous les jours, une résistance de tous les moments ; il m’a surprise, mais ne m’a jamais possédée, et cette lutte qu’il soutient à deux mille lieues de nous le tient, au fond, toujours en haleine ; mais, croyez-moi, mon ami je suis pour Camille le prix d’une victoire, voilà tout, et non point le but d’un attachement sérieux.

Colomban regarda la jeune fille avec une profonde tristesse.

— Carmélite, dit-il, vous n’aimez plus Camille ?

— Je ne l’ai jamais aimé, répondit-elle fièrement, comme si ces deux mots eussent dû la justifier.

— Oh ! ne dites pas cela. Carmélite ! fit le Breton avec douceur.

— Devant Dieu, reprit solennellement Carmélite, je dis la vérité, Colomban : je n’ai jamais aimé Camille.

— Et, cependant…, reprit en hésitant le jeune homme.

— Et, cependant, j’ai été vaincue… c’est cela que vous voulez dire, n’est-ce pas, mon ami ? Eh bien, oui, j’ai été vaincue, mais non par ma faiblesse, à moi ; mais non par la force de Camille : je l’ai été par une puissance inconnue, plus grande que la mienne ; par un pouvoir mystérieux, plus grand que le sien ; il n’a fait nul effort pour amener ma chute, ainsi qu’il vous l’a dit afin de se disculper d’avoir trahi son serment, mais il a froidement attendu l’occasion, et c’est cela que je lui reproche, c’est cela qui me fait monter au front, non pas le rouge de la pudeur, mais la flamme de la honte, de la colère et du mépris.

— Oh ! Taisez-vous. Carmélite ! dit Colomban en mettant la main sur ses yeux, comme si ses yeux fermés, l’empêchant de voir la jeune fille, eussent empêché ses oreilles de l’entendre.

— Et, continua Carmélite, emportée sur la voie glissante, voulez-vous que je vous dise toute la vérité, Colomban ?

— Oh ! non, non, je ne veux plus rien entendre ! s’écrit le Breton.

— Pourquoi, alors, m’avez-vous interrogée ? demanda-t-elle, presque menaçante.

— Parlez donc !

— Eh bien, vous connaîtrez ma douleur dans toute son étendue, ma faute dans toute sa profondeur, quand vous saurez que, cette nuit du triomphe de Camille, ce n’était point à Camille que je cédais.

— Mais à qui donc ? demanda Colomban.

— A un fantôme de mon imagination, à un rêve de mon cœur ; Camille n’a été que le délégué du malheur, que le prête-nom de la fatalité.

Colomban leva sur Carmélite son regard limpide comme la lumière.

— Carmélite, dit-il, je ne vous comprends pas.

— Oh ! Colomban, reprit-elle, c’était une belle nuit, une heureuse nuit, que cette nuit nous avons été déterrer le rosier au pied du tombeau de la pauvre la Vallière !…

Et, se levant lentement, elle sortit du pavillon, et remonta chez elle, tandis que Colomban la suivait des yeux, presque ébloui par le premier rayon de lumière qui descendait jusqu’à son cœur, et murmurait :

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! elle eût donc pu m’aimer, puisqu’elle n’aimait point Camille ?…

Ils se disaient bonsoir à minuit ou une heure du matin. Colomban regagnait alors son pavillon ; derrière lui, Carmélite fermait ou faisait semblant de fermer sa porte ; puis, à peine le bruit des pas s’était-il perdu aux dernières marches de l’escalier qu’elle la rouvrait, courait à la fenêtre du corridor, regardait le jeune homme traverser le jardin, et, les yeux fixés sur la lumière qui transparaissait à travers les vitres du pavillon, veillait parfois jusqu’au jour comme cette lumière, s’épuisant comme elle dans son amour dévorant, et ne se retirait que lorsque la lumière était éteinte.

Quelquefois même cette ardeur fiévreuse l’entraînant plus loin. Par les belles nuits d’été où les étoiles seules éclairent la terre, ou plutôt permettent de distinguer les ténèbres, elle descendait sur la pointe du pied, entrait craintive dans le jardin, gagnait quelque massif où elle faisait halte un instant ; puis, comme les fées, comme ces ondines dont l’ombre s’échappe du tombeau pour venir errer autour de la demeure de l’homme qu’elles ont aimé pendant leur vie, blanche et plaintive, Carmélite tournait autour du pavillon de Colomban.

Quelquefois aussi, mû par un sentiment pareil, le jeune homme ouvrait sa porte, sortait et aspirant l’air à pleine poitrine, et allait s’asseoir sur ce banc de gazon où il s’était assis, attendant Camille, le jour où il était revenu de Bretagne. Là, il demeure immobile, les yeux fixés sur la fenêtre du corridor, par laquelle il lui semblait sans doute que son regard plongeait jusque dans la chambre de Carmélite.

Alors Carmélite s’approchait doucement, lentement, d’arbre en arbre, retenant son haleine ; elle le regardait avec des yeux de flamme à travers l’obscurité, et ne se retirait que lorsqu’il rentrait lui-même, ignorant que, pareille à un feu follet, l’âme de celle qu’il aimait tant avait, pendant une heure, voltigé autour de lui.

Une nuit d’hiver que la terre était couverte d’un blanc tapis de neige, et que, n’ayant osé sortir, de peur de laisser la trace de ses pas sur la nappe blanche et ouatée, Carmélite se tenait debout à la fenêtre de son corridor, les yeux fixés sur la lumière de la lampe de Colomban, ne s’inquiétant ni du froid ni du chaud, — car le feu n’eût réchauffé ses mains, car la neige n’eût pas rafraichi son front ! — une nuit d’hiver donc, elle vit la porte du Breton s’ouvrir, et celui-ci, sortant sur la pointe des pieds, comme elle faisait souvent elle-même, se diriger du coté de la maison, où om disparut.

Le premier mouvement de Carmélite fut de fuir dans sa chambre.

Mais la curiosité l’emporta ; —et d’ailleurs, en rouvrant et en refermant la porte, elle eût elle-même trahi sa présence. Elle s’enveloppa dans le rideau de la fenêtre, et attendit. Le craquement des marches annonça que Colomban montait l’escalier, et, au bout de quelques secondes, en effet, son ombre apparut au haut des degrés, et s’avança lentement dans le corridor.

Le jeune homme s’appuyait au mur opposé à celui de la chambre de Carmélite, et semblait trembler d’être entendu.

Arrivé à la chambre de la jeune fille, il s’arrêta, et, s’adossant à la muraille, il demeura, retenant son souffle, et dans l’attitude de la contemplation, comme s’il eût pu voir à travers cette porte fermée.

De temps en temps, sa main, posée sur son cœur, se détachait de sa poitrine, et, s’appuyant à ses yeux, semblait essuyer des larmes.

Ce fut une révélation pour Carmélite. Que venait-il chercher devant sa porte, sinon ce qu’elle allait si souvent chercher elle-même devant la sienne ? Quelles larmes pouvait-il verser, sinon les larmes brûlantes de l’amour, les larmes amères du regret ?

Et, en effet, bientôt les pleurs silencieux de Colomban se changèrent en sanglots.

Carmélite mit ses deux mains sur sa bouche pour empêcher son souffle même de passer ; car elle sentit que le cri : « Je t’aime ! je t’aime ! » allait s’échapper de ses lèvres.

Mais, en même temps, elle se répétait à elle-même, cent fois par minute, d’une voix aussi pressée que les battements de son cœur : « Dieu béni ! il m’aime ! il m’aime ! il m’aime ! il m’aime ! »

Oh ! quelle folle envie avait la jeune fille d’aller se jeter à son cou, et de l’embrasser furieusement ! mais la grave figure du Breton lui apparut tout à coup en pensée, et sa volonté arrêta son désir, comme sa main avait fermé sa bouche.

En effet, Colomban pouvait bien confier à la nuit mystérieuse ses tristesses, ses regrets, son amour ; il pouvait bien se plaindre à la solitude, qu’il croyait muette et aveugle, de la rigueur du devoir qu’il accomplissait ; mais , de là à fouler aux pieds ce devoir, et à confesser tout haut ce secret que ses larmes trahissaient tout bas, il y avait un abîme infranchissable !

Carmélite résolut donc de s’avouer intérieurement cette joie inattendue, ineffable infinie, mais sans en rien laisser voir au dehors.

Colomban resta ainsi une heure, à peu près ; puis il s’agenouilla, et, baisant le seuil de la porte, se releva avec un soupir, et s’éloigna lentement.

Carmélite le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il fut rentré dans le pavillon, et, alors seulement, tombant à genoux, ce qu’elle avait murmuré tout bas, elle osa le crier tout haut :

Dieu béni ! Il m’aime ! il m’aime ! il m’aime !…

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