‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 3 sur 70 · Chapitre 104 Le prisonnier de Sainte-Hélène.

Chapitre 104 Le prisonnier de Sainte-Hélène.

— Vous savez où est Sainte-Hélène ? vous savez ce que c’est que Sainte-Hélène, monseigneur ?

— On m’a caché tant de choses, monsieur, répondit le prince, que je vous prierai de parler comme si j’ignorais tout.

— Une scorie de volcan éteint sous l’équateur, le climat du Sénégal et de la Guinée au fond des ravins, le vent âpre, sec, aigu de l’Écosse à chaque ouverture des rochers ! Pour les étrangers forcés d’habiter l’horrible climat, le terme de la vie est de quarante à quarante-cinq ans ; pour les indigènes, il est de cinquante à soixante. On ne se rappelait pas, à notre arrivée dans l’île, y avoir vu, de mémoire d’homme, un vieillard de soixante-cinq ans. C’était une véritable inspiration britannique, que d’envoyer là l’hôte du Belléphoron ! Néron se contenta d’envoyer Sénèque en Sardaigne, et Octavie à Lampedouse – il est vrai qu’il fit étouffer l’une dans un bain et donna à l’autre l’ordre de s’ouvrir les veines ; mais c’était de l’humanité...

« Vous savez que l’île avait un geôlier, et que ce geôlier s’appelait Hudson Lowe. Vous ne serez pas étonné, monseigneur, que voyant ce que souffrait votre père, j’eusse eu l’idée de conspirer sa fuite. En conséquence, je m’étais lié avec un capitaine américain, qui nous avait apporté de Boston des lettres de votre oncle, l’ex-roi Joseph. Nous avions, ce capitaine et moi, formé un projet d’évasion dont la réussite nous paraissait assurée.

« Un jour que je venais de chasser les chèvres sauvages, dans l’espoir de procurer à l’empereur un peu de viande fraîche, dont il manquait souvent, je rencontrai le capitaine. Nous nous enfonçâmes dans un ravin ; nous arrêtâmes nos dernières dispositions, et je résolus de communiquer le soir même nos projets à l’empereur. Mais mon étonnement fut grand d’entendre, dès le premier mot que je prononçai, l’empereur me dire : « Tais-toi, niais ! » – Mais, sire, repris-je, laissez-moi au moins vous raconter notre plan ; il sera toujours temps de le repousser, s’il est mauvais. « C’est inutile que tu prennes cette peine… Ton projet… – Eh bien, sire ? » L’empereur haussa les épaules. « Ton projet, je le connais aussi bien que toi. – Que veut dire Votre Majesté ? – Écoute, mon brave, et tâche de comprendre. Voilà la vingtième fois que l’on m’offre de fuir. – Et vous avez toujours refusé ? – Toujours ! » Je restai muet et attendant. « Et maintenant, continua l’empereur, sais-tu pourquoi j’ai toujours refusé de fuir ? – Non. – Parce que c’est la police anglaise qui me le faisait proposer. – Oh ! sire, insistai-je, je puis bien vous jurer que, cette fois… – Ne jure pas, Sarranti, et demande à Las-Cases qui il a rencontré hier au soir, causant dans l’ombre avec M. Hudson Lowe. – Qui cela, sire ? – Ton capitaine américain, qui m’est si dévoué, niais ! – Est-ce bien vrai, sire ? – Ah ! vous doutez de ma parole, monsieur le Corse ? – Sire, avant ce soir, j’aurai eu raison de cet homme ! – Ah bien ! il ne manque plus que cela ! pour qu’on te pende sous mes fenêtres – car tu ne seras pas même fusillé ! Un beau spectacle, que tu me donneras là !… » En ce moment, M. de Montholon parut à la porte. « Sire, dit-il, le gouverneur demande à vous parler. » L’empereur haussa les épaules avec un inexprimable sentiment de dégoût. « Faites-le entrer », dit-il. Je voulus me retirer ; il me retint par le bouton de mon habit. Sir Hudson Lowe entra. L’empereur attendit, restant dans la pose où il était, sans se retourner, regardant de côté et, pour ainsi dire, par-dessus son épaule. « Général, dit le gouverneur, je viens me plaindre à vous. » Hudson Lowe ne venait jamais que pour cela. « De qui ? demanda l’empereur. – De M. Sarranti, ici présent. – De moi ? m’écriai-je. – M. Sarranti se permet de chasser… reprit sir Hudson Lowe. » L’empereur l’interrompit. « Cela tombe bien, monsieur, dit-il avec un accent de profond dégoût, que vous ayez à vous plaindre à moi de M. Sarranti : j’allais me plaindre de lui à vous. » Je regardai l’empereur, stupéfait. « Vous vous plaignez qu’il chasse, continua-t-il ; je me plains de bien autre chose, moi : je me plains qu’il conspire. » Je fus près de jeter un cri. « Ah ! fit Hudson Lowe en nous regardant l’un après l’autre. – Oui, l’homme que vous voyez, et qui se croit mon fidèle serviteur, ne comprend pas tout l’intérêt que j’ai, devant l’Europe et en face de la postérité, à rester ici, à souffrir ici, à mourir ici ; parce qu’il ne s’y trouve pas bien, l’ingrat, il croit que j’y suis mal ; il m’engage donc de tout son pouvoir à fuir. – Ah ! M. Sarranti vous engage… ? – À fuir, oui… Cela vous étonne ? Moi aussi ; cela est ainsi, pourtant, et, à l’instant même, il me proposait un plan d’évasion. » Je frissonnai en entendant ces paroles. « Impossible ! fit le gouverneur en feignant la surprise. » – C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, cependant. Monsieur, d’accord avec le capitaine d’un brick américain – tenez, celui-là même avec lequel vous causiez hier au soir –, prépare sournoisement un projet de fuite dont il me faisait part juste au moment où l’on vous a annoncé.

« Le gouverneur était certainement plus étonné de cet aveu qu’il ne feignait de l’être ; mais, comme il connaissait le projet pour l’avoir tramé lui-même, et que le secret n’avait pu encore transpirer, il lui fallut bien croire, sans pouvoir deviner quelle raison le poussait à cet acte, qui lui paraissait insensé ; il lui fallut bien croire que l’empereur disait la vérité.

« L’empereur vit l’embarras du gouverneur.

« – Ah ! dit-il, oui, je comprends, vous vous étonnez que je vous livre ainsi le secret d’un de mes plus fidèles ; vous vous demandez pourquoi j’expose à votre sévérité un de mes plus dévoués. M. Sarranti est un Corse, un vrai Corse, et vous connaissez l’entêtement des hommes de cette race. Eh bien, vous avez déjà fait une épuration heureuse ; vous avez déjà renvoyé en Europe quatre de mes serviteurs, cinq même : Piontovsky, Archambault, Cadet, Rousseau et Santini. Eh bien, au milieu de nous, hommes mûrs, graves et résignés, en voulant aider cette Providence, lui souffler ses desseins, en hâter l’exécution, Sarranti est un brandon d’incessante discorde ; voilà déjà vingt fois que je veux vous prier de l’envoyer en Europe avec les autres ; l’occasion s’en présente, je la saisis !

« L’empereur prononça ces mots d’une voix tellement vibrante, que je me trompai à l’intention : je pris pour de la colère contre moi ce qui n’était, en réalité, que du mépris contre le gouverneur.

« Je tombai aux pieds de votre père.

« – Oh ! sire, m’écriai-je, est-il possible que vous ayez songé à m’exiler, moi, moi, c’est-à-dire un de vos plus fidèles serviteurs ? Est-ce que ma patrie n’est pas où vous êtes ? est-ce que la terre d’exil ne sera pas pour moi celle où je ne vous verrai plus ?

« Le gouverneur me regardait en pitié : il n’avait jamais pu comprendre ce qu’il appelait le fétichisme de ceux qui entouraient l’empereur pour l’empereur.

« – Eh ! qui vous dit que je doute de votre dévouement, monsieur ? J’en suis trop sûr, au contraire, répondit l’illustre prisonnier ; ce dévouement est tel, qu’il vous faudrait encore bien des années pour accepter, non pas pour vous, mais pour moi, la vie de Sainte-Hélène. Si bien que vous êtes pour nous tous, non seulement un incessant sujet de scandale, mais encore un éternel motif de crainte. Je ne vous vois pas sortir d’ici sans inquiétude, je ne vous vois pas rentrer sans effroi ; tenez, pour ne vous parler que de ce qui se passe dans ce moment, n’est-ce pas à cause de vous qu’un homme de l’importance de M. le gouverneur me dérange et me fait une visite qui n’est pas plus agréable à lui qu’à moi ? n’est-ce pas parce que vous avez prétendu que moi, l’homme des bivacs, le Spartiate, à qui suffirait une racine et un morceau de pain, qui ai vécu en Italie avec une écuelle de polenta, en Égypte avec un plat de pilau, en Russie avec rien du tout ; n’est-ce pas parce que vous avez prétendu qu’il me fallait du rôti à mon dîner, que vous êtes allé à la chasse aux chèvres sauvages, action coupable qui excite, à bon droit, la colère de M. le gouverneur ? Je demande donc formellement à M. Hudson Lowe de vous renvoyer en Europe. Vous avez un fils à élever, monsieur, et, aux yeux de la nature, un père est bien autrement nécessaire auprès d’un enfant qui grandit, qu’auprès d’un vieillard qui meurt, ce vieillard fût-il César, Charlemagne ou Napoléon. Je dis vieillard relativement, bien entendu ; on est vieux à quarante-sept ans, dans un pays où l’on meurt à cinquante. Retournez donc en France, et, que je vive ou que je meure, je n’oublierai pas que j’ai été forcé de vous renvoyer d’ici parce que vous m’aimiez trop.

« Ces derniers mots avaient été dits d’une voix tellement émue, que je commençais à comprendre, non pas le vrai sens des paroles de l’empereur, mais au moins la véritable situation de son esprit.

« Je relevai la tête, et son merveilleux regard, fixé sur le mien, me dit le reste.

« Quant au gouverneur, il ne vit rien, que d’enlever à l’empereur un de ses serviteurs les plus dévoués ; rien que de faire tomber encore une des branches de ce chêne qui avait couvert l’Europe de son ombre.

« – L’intention du général Bonaparte, demanda-t-il, est-elle bien sérieusement qu’on renvoie cet homme en France ?

« – Ai-je l’air d’un homme qui plaisante, monsieur ? dit l’empereur. Je demande positivement qu’on me débarrasse de M. Sarranti, qui me gêne ici parce qu’il m’aime trop ! Est-ce clair ?

« Cette grâce était de celles que le geôlier de Sainte-Hélène était toujours prêt à accorder à son prisonnier. Aussi, séance tenante, le gouverneur eut-il la bonté de faire droit à la demande de l’empereur, et d’annoncer que, le surlendemain, je serais embarqué à bord d’un brick de la Compagnie en rade de Jamestown et en partance pour Portsmouth.

« L’empereur me fit un signe. Je compris qu’il désirait que je m’éloignasse. Je me retirai désespéré, le laissant seul avec le gouverneur. J’ignore ce qui se passa pendant cette entrevue de quelques minutes ; mais, un quart d’heure après le départ de sir Hudson Lowe, le général Montholon m’annonça que l’empereur me demandait.

« J’entrai. L’empereur était seul. Mon premier mouvement fut de me jeter à ses pieds… J’ai l’air bien dur, bien rugueux, n’est-ce pas, monseigneur ? poursuivit le Corse en s’interrompant ; on dirait que je ne sais pas plus plier que le chêne de nos montagnes ! Que voulez-vous ! devant cet homme, tout était roseau, que soufflât le vent de sa colère ou celui de son amour !

« – Oh ! sire, m’écriai-je, comment ai-je pu mériter un pareil traitement de votre part ? Chassé, chassé par vous !

« Et je levais vers lui mes mains jointes et suppliantes.

« Mais lui, se baissant avec un sourire – malheureux l’enfant, fût-il prince, qui ne connaît que par ce que les autres lui en disent le sourire de son père ! –, mais lui, se baissant avec un sourire :

« – Arrive ici ! dit-il. Mais tu seras donc un niais toute ta vie ? Arrive ici, et ascolta[1] !

C’était une des expressions de la familiarité et de la bonne humeur de votre illustre père, lorsqu’il parlait avec moi, d’entremêler son français d’italien.

« Je fus donc complètement rassuré.

« – Mais alors, lui demandai-je, Votre Majesté est revenue sur sa décision, elle ne me renvoie pas ?

« – Au contraire, caro balordo[1], je te renvoie plus que jamais !

« – Votre Majesté a donc contre moi quelque sujet de mécontentement qu’elle ne veut pas me dire ?

« – Vous figurez-vous, par hasard, méchant Corse, que je prendrais la peine de faire de la diplomatie vis-à-vis de vous ? Mais non, je vous le répète, je n’ai qu’à me louer de votre fidélité et de votre dévouement, signor minchione[2].

« – Et cependant, m’écriai-je, Votre Majesté me renvoie !

« – Si da vero, ma di questo cattivo luogo[3].

« – Mais pourquoi donc me renvoyer, sire ?

« – Parce que tu m’es inutile ici, tandis que je puis avoir besoin de toi en France.

« – Oh ! sire, m’écriai-je tout joyeux, je crois que je commence à vous comprendre.

« – Ce n’est pas malheureux ! siam pur giunti[1].

« – Alors ordonnez.

« – Tu as raison, il n’y a pas de temps à perdre ; car qui me dit que, puisque tu dois partir, on ne t’enlèvera pas d’un moment à l’autre ?

« – J’écoute, sire, et pas une de vos paroles ne sera perdue, pas un de vos commandements ne sera oublié.

« – Tu te rendras droit à Paris ; tu iras voir Clausel, Bachelu, Foy, Gérard, Lamarque, tous ceux enfin qui ne se sont prostitués ni aux Bourbons ni à l’étranger.

« – Que leur dirai-je, sire ?

« – Tu leur diras que tu as habité un an Sainte-Hélène avec moi ; que Sainte-Hélène, c’est… (il regarda autour de lui, et continua avec un inexprimable accent d’amertume :) que c’est un luogo simile al paradiso sopra la terra, un luogo ripieno di delizie, che si beve, che si canta, che si balla sempre, che s’anda a spasso per deliziosi giardini[1]. – Oui, dans des jardins délicieux, où les fleurs ne se fanent jamais, où les arbres sont toujours verts, qui produisent des fruits délicieux, arrosés de fraîches fontaines, où viennent se désaltérer des oiseaux dont le chant réjouit les oreilles – o che v’era finalmente tutto ciô, che puô placere ai santi[2].

Je le regardais avec étonnement.

« – N’est-ce pas cela qu’ils ont dit, n’est-ce pas ce qu’ils ont osé écrire de Sainte-Hélène ? n’ont-ils pas affirmé que cette île, où l’on boit la mort avec l’air qu’on respire, était un lieu enchanté ? sans doute pour que mon fils croie que j’y reste parce que je m’y trouve bien et que le charme du climat m’y fait tout oublier !

« – Mais pourquoi y restez-vous, m’écriai-je, ou tout au moins pourquoi ne tentez-vous pas de fuir ?

« – Eh ! niais ! s’écria l’empereur, parce que, cette mort, c’est le complément de ma vie ! Sur le trône, je n’eusse fondé qu’une dynastie ; ici, je fonde une religion. En m’égorgeant, les rois se tuent. Alexandre, César, Charlemagne ont été des conquérants ; pas un n’a été martyr. Qui a fait Prométhée immortel ? Ce n’est pas d’avoir ravi le feu du ciel, ce n’est pas d’avoir fait l’homme intelligent et libre ; c’est d’avoir été enchaîné sur le Caucase par la Force et la Violence, ces deux bourreaux du Destin ! Laisse-moi mon Caucase, laisse-moi mon Golgotha, laisse-moi mon Calvaire, et retourne en France. Seulement, retournes-y comme un apôtre, et dis ce que tu as vu.

« – Mais vous, mais vous, sire ?

« – Moi, je mourrai ici, c’est arrêté entre moi et Dieu. N’ayant pu tuer physiquement l’Angleterre dans l’Inde, il faut que je la tue moralement dans l’histoire. Ce n’est donc plus de moi qu’il s’agit, Sarranti, c’est de mon fils ; je l’ai désiré comme mon héritier, Dieu me l’a donné ; je l’ai aimé comme mon enfant, Dieu me l’ôte, en même temps que mon empire, et j’oublie mon empire pour ne plus penser qu’à lui. C’est donc pour lui, c’est donc à son intention que je t’envoie en France. Va trouver, comme je te le disais, mes fidèles généraux ; ils conspirent mon retour, ils espèrent me revoir, ils ont tort ; ils regardent du côté où le soleil se couche, ils ont tort ; qu’ils tournent les yeux du côté où l’aube se lève ! Sainte-Hélène n’est plus qu’un phare, c’est Schœnbrunn qui est l’étoile. Seulement, qu’ils prennent garde de compromettre le malheureux enfant, qu’ils n’agissent que lorsqu’ils seront sûrs de réussir, que Napoléon II n’aille pas grossir la liste des Astyanax et des Britannicus.

— Puis, avec un accent paternel dont je voudrais pouvoir vous donner une idée, monseigneur :

« – Quant à toi, dit-il, plus heureux que moi, cher Sarranti, tu verras ce bienheureux enfant, cette tête bénie ; c’est la récompense que je te garde de ta fidélité pour moi ! Tu lui donneras ces cheveux, tu lui donneras cette lettre, tu lui diras que je t’ai chargé de l’embrasser ; et, au moment où il t’embrassera, au moment où tu sentiras ses lèvres se poser sur tes joues, tu te diras, Saranti : “Voilà un baiser pour lequel un empereur eût donné son empire ; un conquérant, sa renommée ; un captif, le reste des jours qu’il a encore à vivre !”

Et l’enfant et l’homme se retrouvèrent encore une fois poitrine contre poitrine, visage contre visage, confondant leurs larmes et leurs sanglots !…

q

Page 1