‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 4 sur 70 · Chapitre 105 Le prisonnier de Schœnbrunn.

Chapitre 105 Le prisonnier de Schœnbrunn.

Pendant les quelques minutes qui suivirent cet élan de deux cœurs fondus dans le même amour, le jeune prince demeura profondément pensif, et M. Sarranti put l’examiner à loisir.
Le résultat de cet examen fut qu’au moment où le duc releva la tête et ouvrit la bouche pour adresser la parole à M. Sarranti, les yeux de celui-ci rayonnaient de joie.

C’est qu’en effet, pendant que le prince était ainsi plongé dans de profondes réflexions, le côté mâle de sa beauté apparaissait au conspirateur dans tout son éclat. Le visage du jeune homme exprimait, en ce moment, tous les sentiments qu’avait éveillés dans son cœur le récit du fidèle compagnon de son père, c’est-à-dire la colère et la fierté, la tendresse et la force. Or, cette physionomie pleine d’expression, cette bouche pleine de dédain, ces yeux pleins d’éclairs, c’était bien la beauté idéale qu’il avait rêvée pour le fils de son héros ; et il regretta amèrement que le général Lebastard de Prémont ne fût point là pour la contempler avec lui.

— Merci encore une fois, monsieur, lui dit le prince en relevant de terre ses grands yeux encore humides de larmes et en lui tendant la main ; merci de la joie et de la tristesse que vous m’avez causées depuis une heure ! Maintenant, il vous reste à me dire ce qui vous est arrivé, à vous, et ce que vous avez fait, depuis le jour où vous avez quitté mon père jusqu’à aujourd’hui.

— Monseigneur, répondit Sarranti, il ne s’agit point de moi, et je me regarderais comme coupable de vous faire perdre de précieux moments.

— Monsieur Sarranti, dit le prince d’une voix ferme et douce, qui fit tressaillir le vieux soldat – car, dans l’intonation de cette voix, il venait de reconnaître certaines cordes de la voix de son ancien maître –, monsieur Sarranti, ces moments que vous craignez de me faire perdre, étant les plus heureux que j’ai jamais vécus, permettez-moi de les prolonger autant qu’il me sera possible. Répondez donc, je vous prie, à toutes mes questions.

Sarranti s’inclina en signe d’obéissance.

— J’ai vu dans les journaux, continua le jeune homme, que vous aviez été compromis dans un complot qui avait pour but de me faire rentrer en France ; il y a déjà près de sept ans de cela. Des brochures, écrites dans un mauvais esprit, m’ont révélé le nom de quelques martyrs ; contez-moi leur vie, leur lutte, leur mort ; ne me cachez rien ! J’ai, je l’espère, un esprit fait pour tout comprendre, un cœur fait pour tout sentir : n’affaiblissez point la vérité ; j’ai dès longtemps rêvé l’heure qui vient de sonner, et je suis préparé à tout.

Alors l’infatigable conspirateur raconta au prince tous les détails du complot qui lui avait fait quitter la France en 1820, complot dont nous avons nous-même dit quelques mots dans notre chapitre LXVIII ; puis il conduisit à sa suite le jeune prince dans le Pendjab, lui montra la cour de cet homme de génie qu’on appelait Rundjet-Sing ; il lui dit comment il avait retrouvé là le général Lebastard de Prémont ; comment il avait, lui, Sarranti, adouci la douleur causée par la mort du père en rattachant au fils cette vie de dévouement perdue au fond de l’Inde ; et comment, enfin, à partir de ce moment, le général et lui n’eurent plus qu’une idée, qu’un projet, qu’un but : la grande entreprise qu’ils étaient venus mettre à exécution à Vienne – l’enlèvement de Napoléon II.

Le prince écouta tout avec une admiration soucieuse.

— À présent, dit-il, nous voilà face à face ; je connais votre but. Quels sont vos moyens d’exécution ?

— Sire, nos moyens d’exécution sont de deux sortes : les moyens matériels, les moyens politiques. – Les moyens matériels sont des crédits sur la maison Acrostein et Eskeles de Vienne, Grotius d’Amsterdam, Baring de Londres, Rotschild de Paris ; en réunissant tous ces crédits, nous pouvons compter sur plus de quarante millions… Nous avons six colonels qui répondent de leurs régiments ; deux de ces colonels seront en garnison à Paris même, à dater du 15 février. Nous avons tous les généraux de l’Empire restés fidèles à l’Empire. Quant aux moyens politiques, une révolution formidable est sur le point d’éclater en Pologne, en Allemagne, en Italie. Qu’il s’opère un mouvement libéral en France, et ce mouvement, comme ceux d’Encelade, remuera le monde.

— Mais la France… la France ? demanda le jeune homme, ne permettant pas à Sarranti de s’écarter du point où ses yeux étaient fixés.

— Votre Altesse y a-t-elle suivi le mouvement des esprits ?

— Comment voulez-vous que je suive le mouvement des esprits ? On tire incessamment un voile entre la vérité et moi ! Des bruits m’arrivent, voilà tout ; des lueurs m’éblouissent, et pas autre chose.

— Oh ! monseigneur ! alors vous ignorez combien l’heure est favorable ; tellement favorable, que, si la révolution ne se fait pas au profit de votre nom, elle se fera au profit d’un homme ou d’une idée : cet homme, c’est le duc d’Orléans ; cette idée, c’est la République.

— La France est donc mécontente, monsieur ?

— Elle est plus que mécontente, monseigneur, elle est humiliée.

— Elle se tait, cependant !

— Comme l’écho, monseigneur.

— Elle plie !

— Comme l’acier !… La France ne pardonnera pas aux Bourbons l’invasion de 1814, l’occupation de 1815 ; la dernière amorce de Waterloo n’est pas brûlée, et il ne faut aux Français qu’un prétexte, une occasion, un signal pour prendre les armes ; ce prétexte, le gouvernement le leur offre avec ses lois sur le droit d’aînesse, avec ses lois contre la liberté de la presse, avec ses lois contre le jury ; cette occasion, elle se présentera ; à propos de quoi ? je n’en sais rien ; à propos de la première chose venue ; ce signal, c’est nous qui le donnerons, monseigneur, quand nous aurons là, sous la main, pour appuyer notre mouvement, l’autorité de votre nom.

— Mais, demanda le duc, quelles preuves pouvez-vous me donner des dispositions de la France à mon égard ?

— Quelles preuves, monseigneur ? Ah ! prenez garde de devenir ingrat pour cette mère qui vous adore !… Quelles preuves ? Mais une conspiration permanente depuis 1815 ; la tête de Didier, tombée à Grenoble ; les têtes de Tolleron, de Pleignies et de Carbonneau, tombées à Paris ; les têtes des quatre sergents de la Rochelle roulant en Grève ; Berton, fusillé à Saumur ; Caron, fusillé à Strasbourg ; Tane, s’ouvrant les veines dans sa prison ;

Dermoncourt, fuyant sur les bords du Rhin ; Carrel, traversant la Bidossa ; Manoury, trouvant un refuge en Suisse ; Petit-Jean et Baume, gagnant l’Amérique… Ignorez-vous l’existence de cette formidable association née en Allemagne sous le nom d’illuminisme, transportée en Italie sous le nom de carbonarisme, et poussant à cette heure, à l’ombre des Catacombes, sous le nom de charbonnerie à Paris ?

— Monsieur, dit le prince en se levant, je vais vous donner une preuve que je sais tout cela, mal peut-être, mais cependant aussi bien que je puis le savoir. Oui, je connais les noms de tous ces martyrs ; mais est-ce bien pour moi qu’ils sont morts, monsieur ? Quelques-uns ne conspiraient-ils pas pour le duc d’Orléans ? Didier, par exemple ! d’autres pour la République : ainsi Dermoncourt et Carrel ?

M. Sarranti fit un mouvement.

Le prince alla à sa bibliothèque ; puis, d’un rayon secret caché derrière les autres et portant quelques livres et quelques brochures, il tira un volume in-octavo qu’il ouvrit à la première page.

Puis, le présentant tout ouvert à M. Sarranti :

— Voyez ! dit-il.

M. Sarranti lut tout haut :

« Plaidoyer de M. de Marchangy, avocat général, prononcé le 29 août 1822, devant la Cour d’assises de la Seine, dans l’affaire de la conspiration de la Rochelle. »

— Eh bien, dit le prince, huit jours après la publication de ce réquisitoire, on me le faisait passer ici. Qui ? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, sous le fatras de la forme, j’ai deviné le fond ; or, savez-vous ce qui est résulté pour moi de cette lecture, monsieur ?

— Non, monseigneur.

— C’est qu’aucun de ces complots n’avait de but arrêté, certain, immuable… Je suis un esprit positif, monsieur Sarranti, et je n’ai les enthousiasmes ardents ni des Corses ni des Français ; sans avoir un goût très prononcé pour les sciences exactes, je pense et j’agis mathématiquement. Plaignez-moi de ressembler plutôt à un homme du Nord qu’à un homme du Sud : la cire est française, l’empreinte est teutonique. Eh bien, je vous le dis et je vous le répète, aucune de ces conspirations ne m’a paru sérieuse. Je vois bien que la révolution est dans toutes les têtes, et la liberté dans tous les cœurs ; je vois bien qu’on veut renverser le gouvernement des Bourbons, mais pour y substituer quoi ? pour mettre à sa place quel ordre de choses ? Voilà ce que je cherche vainement ; voilà ce que je ne vois pas.

— Monseigneur, c’est incontestablement l’empire qu’on substituera au gouvernement qui existe.

— Monsieur Sarranti ! fit le jeune prince en secouant la tête.

— Oh ! quant à cela, personne n’en doute, monseigneur ! dit Sarranti avec conviction.

— Excepté moi, monsieur, reprit le duc de Reichstadt ; et c’est bien quelque chose, dans la circonstance où nous sommes.

— Mais, monseigneur, c’est votre aïeul François II, c’est M. de Metternich, qui vous disent cela !

— Non, c’est M. de Marchangy.

— Ouvrez ce livre au hasard, monseigneur, et vous y verrez, à la première page venue, avec quel enthousiasme frénétique les populations de Rennes, de Nantes, de Saumur, de Thouars, de Verneuil et de Strasbourg ont acclamé le nom de Napoléon II.

— Soit, monsieur, dit le jeune prince ; ouvrons et voyons.

Et, ouvrant le volume au hasard :

— Prenons, comme vous dites, la première page venue… Tenez, voici le livre ouvert ; je suis tombé à la page 212. Lisons.

« Il n’y avait pas de résolution concertée et arrêtée, puisqu’il y avait dissidence sur le choix du gouvernement… »

— J’ai eu la main malheureuse, comme vous voyez, monsieur Sarranti ! dit le jeune prince. Tournons la page.

Et il lut : « Les uns voulaient la république ; les autres, l’empire… »

— Ah ! vous voyez, monseigneur, s’empressa de remarquer Sarranti : les autres, l’empire !

— Mais qui dit les autres, monsieur, ne dit pas les uns. Les autres, ce n’est pas la France entière ! – Mais continuons. « Ceux-ci voulaient un prince étranger… »

— C’étaient de mauvais citoyens !

« Ceux-là un monarque élu dans la diète du peuple… »

— À ce compte, monsieur Sarranti, nous n’entrons plus que pour un quart dans le vœu unanime de la population française… Suivons l’historien.

« Il n’y avait donc pas un but fixe, déterminé ; car, pour renverser, il faut savoir ce qu’on doit substituer… »

— C’est ce que je vous disais tout à l’heure, monsieur, et à peu près dans les mêmes termes. Je suis fâché de me rencontrer avec cet avocat général ; mais que voulez-vous ! son opinion vient corroborer la mienne.

« Pour crier : “À bas tel ordre de choses !” il faut que l’on puisse proclamer en même temps une autre forme de gouvernement… »

— Ce n’est qu’une redite ; mais, à plus forte raison, monsieur, cette redite est-elle la preuve que l’empire n’est pas le vœu unanime de la nation française.

— Monseigneur, dit chaleureusement Sarranti, j’avoue que le principe qui travaille avant tout autre l’esprit de la France, c’est la Révolution, c’est surtout la haine de la dynastie des Bourbons. On cherche, il est vrai, d’abord à abattre, comme l’homme qui fait un mauvais rêve cherche d’abord à s’éveiller. Mais qu’il se présente un chef, et chacun se mettra à l’œuvre de réédification. Qu’est-ce qu’un monarque élu dans la diète du peuple, sinon l’empire ? qu’est-ce que la république, sinon l’empire déguisé, ayant pour chef un empereur électif, sous le titre de consul ou de président ? Quant à un prince étranger, qui donc veut-on désigner par là, si ce n’est vous, monseigneur, prince français élevé à l’étranger, mais qui prouverez facilement que vous n’avez jamais cessé d’être Français ? Vous voyez logiquement et mathématiquement ? Tant mieux, monseigneur ! Vous dites que la Révolution n’a pas de but ? Je vous dis, moi, qu’elle n’a pas de chef. La veille du 18 brumaire, elle n’avait pas de but non plus : le lendemain, elle était incarnée dans votre père. Je vous le répète, monseigneur, il vous suffira de vous nommer pour que tous les vrais patriotes se lèvent ; il vous suffira de paraître pour que toutes les opinions se confondent, pour que tous les partis s’unissent : nommez-vous donc, monseigneur, et paraissez !

— Sarranti ! Sarranti ! s’écria le prince, prenez garde à la responsabilité que vous assumez vis-à-vis de l’avenir ! si j’allais échouer, si j’allais jouer le rôle de Charles-Édouard, si j’allais ternir la mémoire de mon père, si j’allais abaisser le grand nom de Napoléon ! Parfois, je suis presque heureux qu’on ne me l’ait pas laissé, ce nom ! grâce à ce vol qu’on m’a fait, il n’est pas mort lueur à lueur : la destinée a soufflé dessus et l’a éteint au milieu d’une tempête !… Sarranti ! Sarranti ! si un autre que vous me donnait un pareil conseil, je ne l’écouterais pas une seconde de plus.

— Monseigneur ! s’écria Sarranti à son tour, je ne suis que l’écho de la voix de votre père. L’empereur m’a dit : « Arrache mon fils des mains de l’homme qui m’a trahi », et je viens vous en arracher. L’empereur m’a dit : « Remets sur le front de mon fils la couronne de France » ; et je viens vous dire : « Sire, rentrons dans cette bien-aimée ville de Paris que vous ne vouliez pas quitter ! »

— Silence ! silence ! murmura le jeune homme à voix basse, comme effrayé doublement, et du conseil et du titre qu’on lui donnait.

— Oui, sire, répondit Sarranti, silence, silence dans cette prison où Votre Majesté accomplit un si douloureux martyr ! Mais les temps sont proches où nous pourrons crier votre grand nom au soleil, avec de telles voix, que l’Océan le portera de vague en vague jusqu’à la tombe de votre père ! Brisez donc ces chaînes, monseigneur ; brisez vos barreaux, sire, et partons !

— Sarranti ! dit le prince d’une voix ferme, et qui annonçait que, sa résolution une fois prise, il ne s’en dessaisirait plus, écoutez-moi. En supposant que je consente à vous suivre, avant de prendre cette grande résolution, je dois m’entretenir encore et longuement avec vous… J’ai mille objections à vous faire, que vous vaincrez, je n’en doute pas ; mais vous comprenez, mon ami, je ne veux pas être entraîné, je veux être convaincu. Mon ambition, jusqu’à présent, avait été d’acquérir dans l’armée une simple illustration militaire. Voilà maintenant que je rêve un trône, et quel trône ! celui de France ! Voyez le chemin que vous m’avez fait faire en quelques heures ; voyez, depuis que vous êtes ici, de quels pas de géant nous avons marché ! Donnez à mon âme le jour de demain pour se remettre, Sarranti ; d’ici là, je me serai essayé dans la solitude et le silence à porter la grande armure de mon père ; et vous retrouverez, je l’espère, un homme à la place où vous aurez laissé un enfant. Mais, aujourd’hui, mon ami, j’ai le cœur plein de sentiments si divers, que je serais incapable de vous parler avec le sang-froid nécessaire à la méditation d’un si vaste dessein. Donnez-moi vingt-quatre heures, Sarranti ! au nom de mon père, dont j’ai à consulter l’ombre, je vous les demande !

— Vous avez raison, monseigneur, dit Sarranti d’une voix aussi tremblante que celle du jeune prince était solennelle. J’ai été moi-même plus loin que je ne voulais aller : en entrant ici, je ne voulais vous parler que de votre père, et, malgré moi, j’ai été entraîné à vous parler de vous.

— Ainsi donc, à après-demain, si vous le voulez, mon ami.

— À après-demain, sire ; à la même heure ?

— À la même heure… Vous apporterez la liste des généraux, des colonels et des régiments dont vous croyez pouvoir disposer ; puis une carte de poste de l’Europe. Je veux me rendre compte de la distance que nous avons à parcourir. Venez ici, en un mot, avec un plan de fuite bien dressé et vos projets développés en quelques lignes.

— Monseigneur, dit Sarranti, il y a une personne que je n’ose aller remercier, de peur de donner des soupçons ; cette personne, vous la verrez avant moi ; remerciez-la en mon nom, je vous en supplie ! Après vous, monseigneur, elle a le droit de disposer de ma vie.

— Soyez tranquille, dit le prince en rougissant légèrement.

Et il présenta sa main à Sarranti, qui, au lieu de la lui serrer, la baisa respectueusement, comme, en quittant Sainte-Hélène, il avait baisé la main de l’empereur.

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