Chapitre 117 La maison mystérieuse.
Un homme qui n’aurait eu rien de mieux à faire que d’observer ce qui se passait dans la rue des Postes, de huit à neuf heures du soir, c’est-à-dire deux heures après la représentation que nous avons peut-être eu le tort de raconter trop longuement à nos lecteurs, n’eût certes pas perdu son temps, pour peu qu’il eût été amateur d’aventures nocturnes et fantastiques.
Comme nous supposons que le lecteur, du moment où il s’attache à nous, n’est point ennemi de ces mêmes aventures, nous allons le prier de nous suivre sur le lieu où nous transportons notre chambre noire, pour faire défiler devant lui une foule de personnages non moins mystérieux que les ombres chinoises de M. Séraphin.
Le théâtre, nous l’avons dit, est situé rue des Postes, tout près de l’impasse des Vignes, à quelques pas du Puits-qui-Parle ; le décor représente une petite maison à un seul étage, avec une seule porte et une seule fenêtre donnant sur la rue. Peut-être cette maison avait-elle d’autres portes et d’autres fenêtres ; mais ces portes et ces fenêtres ouvraient sans doute sur une cour ou sur un jardin.
Il était huit heures et demie du soir, et les étoiles, ces violettes de la nuit, en reparaissant aux regards des hommes plus brillantes que jamais, célébraient, comme les violettes, ces étoiles du jour, les premières heures du printemps. C’était, en vérité, une belle nuit, claire et lumineuse, sereine et douce comme une nuit d’été, nuit de poète ou d’amoureux.
On éprouvait un charme infini à se promener par cette première nuit attiédie, et c’était sans doute pour s’abandonner à ce sentiment, plein de voluptés tout à la fois idéales et sensuelles, qu’un homme enveloppé dans une grande redingote brune se promenait, depuis une heure environ, du haut en bas de la rue des Postes, s’effaçant dans l’angle des maisons ou dans les baies des portes, lorsque quelqu’un venait à passer.
Pourtant, en y songeant bien, on s’expliquait difficilement que cet amant de la nature eût choisi, pour aspirer les premières brises printanières, une rue aussi déserte et surtout aussi boueuse que l’était alors la rue des Postes, bien qu’il n’eût pas plu depuis une semaine ; car la rue des Postes, comme ces rues dont il est question dans le livre intitulé Naples sans soleil, semble avoir obtenu – sans doute par l’intercession des jésuites qui l’habitaient et qui l’habitent encore – le privilège d’une ombre éternelle et d’une tutélaire obscurité.
En passant devant la maison que nous avons décrite, le promeneur s’arrêta un espace de temps inappréciable, mais qui, apparemment, suffisait à l’examen qu’il voulait faire ; car, retournant sur ses pas, c’est-à-dire du côté du collège Rollin, il alla droit devant lui, rencontra un second individu, probablement aussi amateur des beautés nocturnes de la nature, et lui dit ce seul mot :
— Rien.
L’individu auquel ce monosyllabe venait d’être adressé remonta la rue des Postes, tandis que son interlocuteur la descendait.
Puis ce second personnage, après avoir exécuté le même manège que le premier, c’est-à-dire après avoir jeté un rapide coup d’œil sur la maison, fit encore quelques pas en avant, entra dans la rue du Puits-qui-Parle, et, rencontrant là un troisième amateur de la nature, il lui adressa à demi-voix ce même monosyllabe :
— Rien.
Et il continua sa route, pendant que le troisième individu, le croisant et passant devant lui, s’acheminait vers la maison, la regardait comme avaient fait les deux autres, et remontait la rue des Postes jusqu’à la pointe de la rue d’Ulm ; là, se trouvant face à face avec un quatrième personnage, il lui répéta le mot que nous avons déjà entendu deux fois :
— Rien.
Et ce quatrième personnage, à son tour, passant devant le troisième, descendit la rue des Postes, longea la maison, la regarda comme avaient fait ses devanciers, et continua de descendre jusqu’au collège Rollin, où il rencontra le premier amant de la nature que nous avons fait remarquer à nos lecteurs, se promenant vêtu d’une redingote brune. Après lui avoir dit le même mot, que nous jugeons inutile de répéter, il passa devant lui, et le premier personnage – l’homme à la redingote brune, celui qui semblait l’auteur du monosyllabe mystérieux –, celui-là continua pendant une demi-heure le même manège, jusqu’au moment où, apercevant deux hommes ensemble, il descendit la rue des Postes en sifflant la cavatine de Joconde :
J’ai longtemps parcouru le monde...
L’air était fort à la mode à cette époque-là ; aussi fut-il répété successivement, mais à demi-voix toujours, par les quatre individus qui s’étaient redit les uns aux autres le mot rien.
Quant aux deux hommes qui avaient donné naissance à ce nocturne à cinq voix, ils s’arrêtèrent – comme tous ceux que nous avons observés jusque-là – en face de la petite maison ; seulement, différents en cela des autres, ils firent une longue station devant la porte, en causant si bas, que l’homme à la redingote brune, qui passa sans affectation près d’eux en continuant de gazouiller sa cavatine, ne put surprendre un seul mot de ce qu’ils disaient.
Au bout de dix minutes, trois autres personnages, suivis d’un quatrième, enveloppés tous quatre de manteaux bruns, vinrent accoster les deux individus qui stationnaient devant la maison.
Le plus grand des deux premiers venus prit tour à tour la main des trois nouveaux venus ; puis, prononçant à l’oreille de chacun de ceux-ci la première moitié du mot samaritain lamma, dont ils lui dirent la seconde, il tira de sa poche une petite clef, la mit dans la serrure, entrouvrit doucement la porte, fit entrer ses cinq compagnons, regarda à droite et à gauche dans la rue, et entra lui-même à son tour.
Il fermait la porte en dedans, au moment où le premier et le second promeneur reparurent chacun à un bout de la rue, et, marchant du même pas, se rencontrèrent devant la maison et échangèrent ce nouveau monosyllabe :
— Six.
Après quoi, ils tirèrent chacun de son côté, allant répéter le mot six aux autres amants de la nature, qui avaient déjà entendu et répété le mot rien.
Ils n’avaient pas fait vingt pas dans la rue, l’un remontant, l’autre descendant, qu’ils rencontrèrent, celui qui descendait, un individu, et celui qui remontait, trois personnages, lesquels individus et personnages, quoique venant de deux côtés opposés, s’arrêtèrent en se rejoignant devant la maison mystérieuse.
Quand les quatre nouveaux arrivés furent entrés dans la maison comme les six autres, deux promeneurs se mirent de nouveau en mouvement, se rencontrèrent et échangèrent ce nouveau monosyllabe :
— Dix.
Enfin, pendant deux heures, c’est-à-dire de huit heures et demie à dix heures et demie, les cinq laconiques promeneurs virent entrer dans la maison soixante individus, par groupes de deux, de trois, de quatre, de cinq, mais jamais de plus de six.
Il était onze heures moins un quart, lorsque le dilettante qui avait fredonné la cavatine de Joconde, fredonna pour la seconde fois ; mais, cette fois, il tomba sur le grand air du Déserteur :
Ah ! je respire enfin ! je puis reprendre
/ haleine !
L’Elleviou[1] en était à peine à son quatrième vers, qu’il vit venir à lui, des deux côtés de la rue des Postes, de l’impasse des Vignes et de la rue du Puits-qui-Parle, sept autres individus qui, à cette question qu’il leur adressa : « Combien étaient-ils ? » répondirent sans hésiter :
— Soixante.
— C’est bien cela, dit le dilettante.
Puis, comme un général d’armée qui donne ses ordres :
— Attention, vous tous ! ajouta-t-il.
Ceux à qui cette recommandation était faite se rapprochèrent sans répondre. L’homme à la redingote brune continua :
— Que Papillon aille se poster derrière la maison ; que Carmagnole garde l’aile droite ; que Vol-au-Vent garde l’aile gauche. Longue-Avoine et les autres resteront près de moi. Vous avez bien exploré les terrains environnants, n’est-ce pas ?
— Oui, fut-il répondu d’une commune voix.
— Vous êtes bien armés ?
— Bien armés.
— Pas fainéants ?
— Pas faignants.
— Tu sais ce que tu as à faire, Carmagnole ?
— Oui, répondit une voix provençale.
— Tu as tes instructions, Vol-au-Vent ?
— Oui, répondit une voix normande.
— Tu as ta pioche, Carmagnole ?
— Je l’ai.
— Tu as tes crampons, Vol-au-Vent ?
— Je les ai.
— Alors, débarrassons le pavé du roi : à la besogne, et vivement.
Les trois individus désignés sous le nom de Papillon, de Carmagnole et de Vol-au-Vent disparurent avec une vitesse qui prouvait que Vol-au-Vent et Papillon étaient dignes de leur sobriquet, et que, si Carmagnole n’en prenait pas un analogue au leur, c’est qu’il avait l’orgueil de son nom de famille.
— Quant à nous, Longue-Avoine, dit le commandant de la petite escouade, promenons-nous comme de bons amis, et causons comme de bons bourgeois.
Puis, ayant pris une pincée de tabac dans une tabatière rococo, ayant essuyé le verre de ses lunettes avec son foulard, les ayant délicatement reposées sur son nez, l’amant de la nature, le dilettante, l’homme qui voulait causer comme un bon bourgeois, enfonça ses deux mains dans les poches de sa castorine et se mit en marche avec sa patrouille.
La promenade ne fut pas longue. Le chef d’escouade entra dans la rue du Puits-qui-Parle, se plaça de façon à ne point perdre de vue la maison mystérieuse, fit signe à ses acolytes de se dissimuler dans les profondeurs de la rue, tout en demeurant à sa portée, et ne retint près de lui qu’un seul de ses compagnons, grand argousin long, maigre, efflanqué, blême, aux yeux louches – une vraie carcasse de putois surmontée d’une tête de Basile[1].
— Là ! maintenant, dit-il, à nous deux, Longue-Avoine !
— À vos ordres, monsieur Jackal, répondit l’agent.
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