‹ Les Mohicans de Paris Tome IIIChapitre 34 sur 70 · Chapitre 118 La Barbette.

Chapitre 118 La Barbette.

— Voyons, c’est toi qui as découvert le pot aux roses, continua M. Jackal ; il est donc juste que je m’adresse à toi pour en respirer tout le parfum. Comment as-tu flairé cette aventure ? Sois bref.

— Voici la chose, monsieur Jackal. Vous savez que j’ai toujours eu des principes religieux ?

— Non, je ne le savais pas.

— Oh ! monsieur, j’ai donc perdu mon temps, alors ?

— Non, puisque tu as découvert quelque chose… Quoi ? je n’en sais rien encore ; mais, enfin, il est évident que soixante personnes ne se réunissent pas rue des Postes, et n’entrent pas toutes dans la même maison pour enfiler des perles.

— Je serais, cependant, bien désespéré que vous ne crussiez pas à mes principes religieux, monsieur l’inspecteur !

— Va-t’en au diable avec tes principes religieux !

— Pourtant, monsieur Jackal…

— Et qu’importent tes principes religieux, je te le demande, dans l’affaire qui nous occupe ?

Et M. Jackal leva ses lunettes, pour regarder son interlocuteur entre les deux yeux.

— Dame ! monsieur Jackal, reprit Longue-Avoine, c’est que ce sont mes principes religieux qui m’ont mis sur la voie de cette affaire.

— Eh bien, voyons, dis un mot de tes principes ; mais, s’il est possible, n’en dis pas deux.

— Vous saurez d’abord, monsieur Jackal, que je fais toujours en sorte de n’avoir que de bonnes connaissances.

— C’est difficile, dans l’état que tu exerces ; mais passons.

— Je me suis donc lié d’amitié avec une loueuse de chaises de Saint-Jacques-du-Haut-Pas.

— Par religion, toujours ?

— Par religion, oui, monsieur Jackal.

M. Jackal se bourra le nez de tabac avec la rage d’un homme obligé, par sa position, de faire semblant de croire à des choses auxquelles il ne croit pas.

— Or, cette loueuse de chaises demeure impasse des Vignes, dans la maison où vient justement d’entrer Carmagnole.

— Au premier, je sais cela.

— Ah ! vous savez cela, monsieur Jackal ?

— Cela, et bien autre chose ! Tu as dis donc que la Barbette occupe une chambre du premier ?

— Vous savez le nom de ma loueuse de chaises, monsieur Jackal ?

— Je sais le nom de toutes loueuses de chaises de Paris, qu’elles louent des chaises au boulevard de Gand, aux Champs-Élysées ou dans les églises. Va toujours ; va ! va !

— Eh bien, un jour, ou plutôt une nuit que la Barbette était en train de réciter ses prières, elle entendit, derrière le mur de son alcôve, comme venant de la maison voisine, un bruit de voix confuses et de pas pressés. Ce bruit dura de huit heures et demie à dix heures et demie ; et, quand j’arrivai, vers onze heures, elle me dit qu’il lui semblait avoir entendu, de l’autre côté de la muraille, manœuvrer un régiment tout entier. Je n’en voulus rien croire, attribuant ce récit à une de ces rêveries extatiques auxquelles elle est sujette à certains jours de l’année.

— Passons, passons, fit dédaigneusement M. Jackal.

— Mais, un soir, continua Longue-Avoine, il fallut bien me rendre à l’évidence.

— Voyons cela.

— J’étais venu plus tôt que d’habitude, n’étant point de service ce jour-là, et je disais mes prières avec Opportune, lorsque j’entendis ce bruit étrange qu’elle caractérisait assez justement, en le comparant à une manœuvre de régiment. Alors, sans lui rien dire, nos prières terminées, je descendis pour inspecter la maison dont le mur était mitoyen avec celui de la chambre de la Barbette. Je regardai à la fenêtre : pas trace de lumière ; je collai mon oreille à la porte : pas soupçon de bruit. Je revins, le lendemain, m’embusque justement où nous sommes ; j’y restai de huit à dix heures : je ne vis rien. Je revins le lendemain : rien encore. Enfin, quinze jours après, et il y a aujourd’hui quinze jours, je vis entrer, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, soixante hommes, par groupes de deux, de quatre, de six, et cela, dans l’espace de deux heures environ, exactement comme nous l’avons vu ce soir même.

— Et quelle est ton opinion sur cette aventure, Longue-Avoine ?

— À moi ?

— Oui, il est impossible que tu n’aies pas une opinion, si fausse et si absurde qu’elle soit, sur ce qui se passe dans cette maison.

— Je vous jure, monsieur Jackal…

M. Jackal releva une seconde fois ses lunettes et regarda Longue-Avoine avec ses propres yeux.

— Voyons, Longue-Avoine, dit le chef de police, explique-moi pourquoi, la semaine passée, tu m’exposais ta découverte avec tant d’enthousiasme, et pourquoi, depuis trois jours, tu fais tant d’opposition à la poursuite, que c’est Carmagnole, et non pas toi, que j’ai chargé d’occuper la maison de Barbette.

— Il faut donc tout vous dire, monsieur Jackal ?

— Pourquoi donc crois-tu que le préfet de police te paie, maroufle ?

— Eh bien, monsieur Jackal, c’est qu’il y a huit jours, je prenais nos hommes pour des conspirateurs.

— Tandis qu’aujourd’hui… ?

— Aujourd’hui, c’est autre chose !

— Que crois-tu donc ?

— Je crois, sauf votre respect, que c’est une assemblée de révérends pères jésuites.

— Et qui te fait croire cela ?

— C’est que, d’abord, j’en ai entendu plusieurs jurer le saint nom de Dieu.

— Est-ce que tu ferais de l’esprit, Longue-Avoine ?

— Dieu m’en préserve, monsieur Jackal !

— Voyons la seconde raison.

— La seconde raison, c’est qu’ils prononcent des mots latins.

— Tu n’es qu’un sot, Longue-Avoine !

— C’est possible, monsieur Jackal ; mais pourquoi ne suis-je qu’un sot ?

— Parce que les jésuites n’ont pas besoin d’une maison secrète pour tenir leurs conciliabules.

— Et pourquoi donc, monsieur Jackal ?

— Parce qu’ils ont les Tuileries, idiot !

— Mais, enfin, quels peuvent être ces hommes ?

— Je pense que nous allons le savoir car je vois venir Carmagnole.

Et, en effet, le personnage désigné sous le nom de Carmagnole arrivait vers M. Jackal, sans que ses pas fissent plus de bruit sur le pavé que si ses souliers eussent eu des semelles de velours.

C’était un petit homme maigre, au teint vert olive, aux yeux ardents, au parler gras, à l’accent provençal, un de ces êtres bizarres qu’on rencontre sur les bords de la Méditerranée et qui parlent toutes les langues, ne connaissant pas leur langue maternelle.

— Eh bien, Carmagnole, demanda M. Jackal, quelle nouvelle apportez-vous ?

— La nouvelle que j’apporte, répondit Carmagnole, fidèle à la riposte, en chantant à moitié l’air de Malbrouk, c’est que le trou est fait : encore un dernier coup de pioche, et l’on pourra entrer.

Longue-Avoine écoutait avec l’attention la plus vive ; car, à son avis, c’était lui qui eût dû être chargé de cette expédition, dont le théâtre était la maison de la Barbette.

— Et le trou, demanda M. Jackal, est assez grand pour qu’un homme puisse y passer ?

— Bon ! je crois bien ! dit Carmagnole ; un trou grand comme une porte. La loueuse de chaises et moi l’avons déjà appelé la porte Barbette.

— Ah ! murmura Longue-Avoine, c’est dans ma chambre même ! Quelle humiliation pour moi : je n’ai plus la confiance de mon chef !

— Et, continua M. Jackal, vous avez fait cette percée sans bruit ?

— J’entendais respirer les mouches.

— C’est bien ; retourne chez la Barbette, ne bouge pas, et attends-moi.

Carmagnole disparut ainsi qu’il était venu, c’est-à-dire rapide et silencieux comme une étoile filante.

Il était à peine rentré dans l’impasse des Vignes, qu’un sifflement aigu sembla partir du toit même de la maison suspecte.

M. Jackal sortit de sa cachette, fit quelques pas dans la rue, et aperçut un homme à cheval sur l’arête du toit.

Il joignit les deux mains pour s’en faire un porte-voix et demanda :

— Est-ce toi, Vol-au-Vent ?

— Moi-même en personne.

— Crois-tu pouvoir entrer ?

— J’en suis sûr.

— Par où ?

— Il y a une tabatière au toit : je saute dans le grenier, et j’attends.

— Tu n’attendras pas longtemps.

— Combien de temps, à peu près ?

— Dix minutes.

— Va pour dix minutes ! Quand l’église Saint-Jacques sonnera onze heures, je ferai le saut.

Et il disparut.

— Bon ! dit M. Jackal. Carmagnole les surveille à gauche, Papillon par-derrière ; Vol-au-Vent va pénétrer dans la maison elle-même. Je crois que c’est le moment d’entrer.

Et, de l’endroit où il était, M. Jackal, en enfonçant dans sa bouche le doigt du milieu de chacune de ses mains, fit entendre un coup de sifflet auquel répondirent huit ou dix coups de sifflet semblables.

Puis, de toutes les rues affluentes à la rue des Postes, accoururent des hommes qui, réunis au premier noyau, atteignaient le nombre de quinze.

Quatre de ces hommes étaient armés de gourdins, qu’ils tenaient à la main ; quatre autres avaient des pistolets à la ceinture ; quatre autres avaient des épées nues sous leur manteau ; deux portaient des torches.

Ces quinze hommes se rangèrent dans l’ordre suivant : les deux porteurs de torches, tout prêts à allumer leurs fanaux, se mirent, l’un à droite, l’autre à gauche de M. Jackal ; les huit hommes armés, placés deux par deux, venaient derrière lui ; Longue-Avoine commandait les quatre qui formaient l’arrière-garde. Ces préparatifs de siège ne se firent pas sans un peu de bruit ; mais M. Jackal, se retournant et voyant chacun à son poste :

— Silence, maintenant ! dit-il ; et que ceux qui ont des sentiments religieux, comme Longue-Avoine, fassent leur prière, s’ils ont peur.

Puis, à ces mots, tirant un casse-tête de sa poche, il s’approcha de la porte de la maison mystérieuse, et frappa trois coups avec un des pommeaux de plomb qui garnissaient les deux extrémités de son arme, en disant :

— Ouvrez, au nom de la loi !

Après quoi, il colla son oreille à la serrure.

Pas un souffle humain n’empêchait M. Jackal d’entendre le bruit de l’intérieur : les quinze alguazils semblaient changés en autant de statues ; mais rien ne troubla le silence qui succéda au retentissement de ces trois coups.

Au bout de cinq minutes d’auscultation inutile, M. Jackal releva la tête, frappa encore trois coups à égale distance, et répéta la formule sacramentelle :

— Ouvrez, au nom de la loi !

Et il colla de nouveau son oreille contre la porte. N’entendant rien, pas plus cette seconde fois que la première, il frappa une troisième fois ; mais il n’obtint pas plus de réponse qu’à ses appels précédents.

— Allons, messieurs, dit-il, puisque l’on s’obstine à ne pas nous ouvrir, ouvrons nous-mêmes !

Et, tirant une clef de sa poche, il l’introduisit dans la serrure, qui céda à l’instant. La porte s’ouvrit.

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