Chapitre 120 Le Puits-qui-Parle.
Deux hommes enlevèrent le cadavre disloqué de Vol-au-Vent et le transportèrent de l’intérieur à l’extérieur.
Six hommes restèrent dans la salle.
Puis on éteignit les torches et M. Jackal sortit de la maison, suivi de Carmagnole et de Longue-Avoine, que suivait le reste de la troupe.
On laissa dans la rue les deux hommes qui avaient fait le guet au-dehors : ils devaient se promener jusqu’au jour du haut en bas de la rue des Postes.
M. Jackal, aussi pensif, aussi morne qu’Hippolyte, la tête aussi basse que les coursiers du héros classique, absorbé dans une pensée non moins triste que celle qui occupait l’esprit de ces nobles animaux, se dirigea vers la rue du Puits-qui-Parle.
Mais, au moment d’entrer dans cette rue, M. Jackal s’arrêta tout à coup. Carmagnole et Longue-Avoine, voyant leur chef s’arrêter, s’arrêtèrent à leur tour ; le reste de la brigade suivit l’exemple et fit halte.
Des gémissements semblaient sortir de dessous les pavés.
C’étaient ces gémissements qui avaient frappé l’oreille exercée de M. Jackal, et il s’était arrêté pour tâcher de découvrir d’où ils venaient.
— Aux écoutes ! dit M. Jackal.
Aussitôt chacun tendit l’oreille, les uns demeurant debout et immobiles à l’endroit où ils se trouvaient, les autres collant leur orifice auditif le long de la muraille, les autres appliquant, comme les sauvages de l’Amérique, le même orifice auditif contre les pavés.
Le résultat de l’auscultation fut qu’un homme poussait d’effroyables gémissements, et que ces gémissements paraissaient sortir du centre de la terre. Mais à quel endroit précis ces gémissements étaient-ils poussés ? C’est ce que personne ne pouvait dire.
— Décidément, fit M. Jackal, je commence à croire que je suis le jouet de quelque habile enchanteur ! Soixante hommes évaporés comme autant de bulles de savon, les pavés qui appellent au secours, des gémissements qui viennent on ne sait d’où, comme dans la Jérusalem délivrée du Tasse, tout cela, mes enfants, donne à notre recherche l’importance d’un combat avec une puissance occulte… Ne nous décourageons pas, néanmoins, et cherchons la clef de ces fantastiques incidents.
Après ce speech, destiné à remonter le moral de ses hommes, que la mort de Vol-au-Vent et la disparition des conspirateurs avaient quelque peu abattus, M. Jackal prêta de nouveau l’oreille ; et, chaque homme retenant son souffle, on entendit distinctement les plaintes d’une créature humaine qui semblait enfouie à cent pieds sous terre.
M. Jackal se dirigea vers un point de la rue, et, frappant de la main un volet élevé à trois ou quatre pieds du sol :
— Le bruit vient d’ici, dit-il.
Carmagnole s’approcha.
— En effet, dit-il à son tour, la voix semble sortir de ce puits ; et j’ajouterai que ce n’est pas étonnant, pour moi du moins, puisque nous avons affaire au Puits-qui-Parle.
Beaucoup de nos lecteurs ignorent, sans doute, l’existence du Puits-qui-Parle, et même celle de la rue qui porte ce nom. Hâtons-nous de leur dire que cette rue est située entre la rue des Postes et la rue Neuve-Sainte-Geneviève, et qu’à l’angle de cette rue, en retour sur la rue des Postes, est un puits fermé, au-dessus de la margelle, par un volet, et qui a donné son nom à la rue.
Pendant le Moyen Âge, les habitants de ce quartier, une fois la nuit close, ne passaient point sans frémir dans cette rue terminée par un puits béant.
En effet, plusieurs bourgeois des plus braves, plusieurs écoliers des moins timorés, déclaraient avoir entendu sortir du gouffre des bruits étranges, des éclats de voix bizarres, des chants proférés dans une langue inconnue : d’autres fois, c’était le son de marteaux gigantesques retombant sur d’immenses enclumes ; d’autres fois encore, le retentissement de chaînes de fer, dont on semblait, pendant des heures entières, égrener les anneaux sur des dalles de marbre.
De plus, l’ouïe n’était pas le seul sens qui fût désagréablement affecté, lorsqu’on passait dans la rue ou lorsqu’on demeurait aux environs de ce soupirail de l’enfer : il en sortait mille odeurs infectes, mille miasmes délétères, des émanations de soufre et de charbon, toutes causes suffisantes, aux yeux du populaire, pour expliquer les pestes, les fièvres, qui désolèrent particulièrement le XIVe^^et le XVe siècle.
Qui causait ce bruit ? qui répandait ces miasmes putrides ? Nous l’ignorons : la légende se contente de constater le fait sans remonter ou plutôt descendre à la source ; seulement – ainsi qu’il arrive toujours en pareil cas –, on accusait une bande de faux monnayeurs d’habiter les cavernes avec lesquelles le puits était en communication.
De leur côté, les âmes religieuses voyaient là, tout à la fois, une menace terrible et un avertissement charitable du Seigneur, qui permettait que le bruit des hurlements des damnés montât jusqu’à la terre par ce formidable puits, qui leur servait de conducteur.
Il est certain qu’un puits d’où jaillissaient de pareilles rumeurs, et qui répandait de pareille exhalaisons, pouvait être, à juste titre, nommé le Puits-qui-Parle, et, comme venait de le faire judicieusement observer Carmagnole, ce même puits, qui, au XIVe et au XVe siècle, avait jeté de si grands cris, pouvait bien, au XIXe, pousser quelques gémissements.
Disons que, depuis plusieurs années déjà, en 1827, le puits était fermé aux habitants du quartier, soit parce qu’il était à sec, soit parce que le préfet de police avait cru devoir déférer aux réclamations de certains voisins timorés.
— Enlève-moi cette porte-là ! dit M. Jackal à un de ses hommes.
Celui auquel l’ordre était donné s’avança avec une pince ; mais, au premier effort qu’il fit, il s’aperçut que le cadenas était brisé. La porte céda donc sans résistance.
M. Jackal passa sa tête par l’ouverture, prêta l’oreille, et entendit sortir des entrailles de la terre ces mots prononcés par une voix caverneuse :
— Seigneur mon Dieu ! faites un miracle pour votre tout dévoué serviteur !
— C’est une personne religieuse, dit Longue-Avoine en se signant.
— Seigneur ! Seigneur ! continua la voix, je confesse tous mes péchés, et je m’en repens… Seigneur ! Seigneur ! faites-moi la grâce de revoir la lumière du ciel, et je passerai le reste des jours que je vous devrai à bénir votre saint nom !
— C’est particulier, dit M. Jackal, il me semble que je connais cette voix-là.
Et il écouta plus attentivement encore. La voix reprit :
— J’abjure mes erreurs, je confesse mes crimes… J’avoue avoir été toute ma vie un abominable scélérat ; mais je crie grâce des profondeurs de l’abîme !
— De profundis clamavi ad te[1] !... psalmodia Longue-Avoine, en priant pour le pécheur inconnu.
— Bien certainement, j’ai déjà entendu cette voix-là, murmura M. Jackal, qui avait au plus haut degré la mémoire des sons.
— Moi aussi, dit Carmagnole.
— Si Gibassier n’était pas en ce moment au bagne de Toulon, où il doit se trouver plus chaudement qu’ici, reprit M. Jackal, je dirais que c’est lui qui est in extremis et qui fait son examen de conscience.
Le personnage qui était au fond du puits entendit, sans doute, que l’on parlait au-dessus de sa tête ; car, changeant subitement d’intonation, il hurla plutôt qu’il ne cria :
— À l’aide ! au secours ! à l’assassin !
M. Jackal secoua la tête.
— Il crie à l’assassin, dit-il : ce ne peut être Gibassier… à moins qu’il n’appelle du secours contre lui-même.
— Au secours ! sauvez-moi ! répéta la voix souterraine.
— Tu demeures dans le quartier, Longue-Avoine ? demanda M. Jackal.
— À deux pas d’ici.
— Tu dois avoir un puits ?
— Oui, monsieur.
— Alors, à ton puits, il y a une corde ?
— De cent cinquante pieds.
— Va chercher ta corde !
— Pardon, monsieur Jackal, mais…
— Il reste une poulie : rien de plus facile que de descendre.
Longue-Avoine fit une moue qui signifiait : « Facile pour vous peut-être, mais pas pour moi ! »
— Eh bien ? demanda M. Jackal.
— On y va, monsieur, dit Longue-Avoine.
Et il disparut du côté de l’impasse des Vignes.
Cependant, la voix continuait toujours, et sur le plus haut ton de la gamme, non plus, cette fois, en pécheur repentant, mais en blasphémateur jurant de la plus épouvantable façon.
— Sauvez-moi, mille dieux ! au secours, sacré nom ! on m’assassine, cré tonnerre !
Enfin tous les jurons que Galilée Copernic avait exigés de Fafiou, pour donner plus de solennité à ses engagements. – Toutefois, les jurons que peut se permettre un pitre sur les tréteaux ne sont point excusables de la part d’un homme enseveli provisoirement à cent pieds sous terre.
M. Jackal pencha la tête du côté du puits et cria au patient impatient :
— Eh ! mille noms d’un diable ! attends un peu, on y va !
— Dieu vous le rende ! répondit l’inconnu, complètement calmé par cette promesse.
Sur ces entrefaites, Longue-Avoine reparut, portant entre ses bras la corde de son puits roulée en forme de 8.
— Bon ! fit M. Jackal, passe ta corde dans la poulie… Maintenant, tu as une ceinture solide, n’est-ce pas ?
— Oh ! quant à cela, oui, monsieur Jackal.
— Eh bien, nous allons t’accrocher par la ceinture et tu vas descendre au fond de cela.
Longue-Avoine recula de trois pas.
— Allons, qu’est-ce qui te prend ? demanda M. Jackal. Est-ce que tu refuses de descendre dans ce puits ?
— Non, monsieur Jackal, répondit Longue-Avoine, je ne refuse pas positivement… mais je ne veux pas accepter non plus.
— Et pourquoi cela ?
— Il m’est formellement interdit par mon médecin de séjourner dans les endroits humides, à cause de la disposition que j’ai aux rhumatismes ; et j’ose dire que je crois le fonds de ce puits rempli d’humidité.
— Je te savais bien poltron, Longue-Avoine, dit M. Jackal, mais pas encore à ce point-là ! Voyons, défais ta ceinture, et donne-la-moi… C’est moi qui descendrai.
— Mais ne suis-je pas là, moi, monsieur Jackal ? dit Carmagnole.
— Oui, tu es un brave, Carmagnole ; mais j’ai réfléchi : je préfère descendre. Je ne sais pourquoi, j’ai bonne opinion de ce que j’apprendrai au fond de ce puits.
— Naturellement ! observa Carmagnole ; ne dit-on pas que c’est là qu’on rencontre la Vérité ?
— On le dit, en effet, spirituel Carmagnole ! repartit M. Jackal en fixant autour de ses reins la ceinture de Longue-Avoine – ceinture semblable à celle de nos pompiers, c’est-à-dire large de quatre pouces environ, et au centre de laquelle était fixé un anneau –. Et, maintenant, continua M. Jackal, deux hommes vigoureux pour tenir cette corde !
— Me voilà ! se hâta de dire Carmagnole.
— Non ! pas toi, dit M. Jackal refusant aussi vivement que Carmagnole avait offert. J’ai grande confiance en tes forces morales, mais je n’ai aucune foi dans tes forces physiques.
Les deux porteurs de torches, hommes courts, trapus, carrés, robustes et noueux comme des chênes, s’emparèrent d’une des extrémités de la corde ; l’un d’eux l’attacha solidement autour de la taille de son camarade, et fit lui-même un nœud autour de son poignet ; après quoi, M. Jackal, ayant fait entrer l’anneau dans le crampon de fer attaché à l’autre bout de la corde, monta sur la margelle du puits et dit à ses hommes, d’une voix dans laquelle il était impossible de remarquer la moindre altération :
— Attention, enfants !
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