Chapitre 121 Où il est prouvé qu’il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas.
Les deux hommes, le genou gauche contre la margelle du puits, le pied droit un peu en arrière, attendaient un dernier ordre.
M. Jackal les regarda en levant ses lunettes, quoique, de la position élevée où il était, il pût parfaitement les voir sans prendre cette peine.
Puis, passant momentanément sa canne sous son bras :
— Ah ! fit-il.
Et, comme un homme qui, à l’heure du voyage, oublie quelque chose d’important, il fouilla à sa poche, en tira sa tabatière, l’ouvrit avec convoitise, y fourra le pouce et l’index, et se bourra le nez d’une énorme prise de tabac. Après quoi, il reprit sa canne, accessoire qui n’était pas sans importance dans la descente qu’il allait tenter.
— Et maintenant, y êtes-vous ? demanda-t-il.
— Oui, monsieur Jackal, répondirent les deux hommes.
— En avant, alors ! et lentement, sans secousse, les parois de ce puits n’étant pas précisément capitonnées.
Et, d’une main, saisissant la corde à un pied au-dessus de sa tête, tandis que, de l’autre, et à l’aide de sa canne, il comptait toujours se tenir à une distance convenable de la muraille, il se laissa aller, le corps en parfait équilibre au milieu de l’espace, au centre du puits.
— Lâchez doucement, et, de temps en temps, quelques secondes d’arrêt… Allez !
Les deux hommes lâchèrent la corde pouce à pouce, et M. Jackal disparut bientôt dans le puits.
— Très bien ! très bien ! dit-il d’une voix qui, grâce à l’immense entonnoir qui lui servait de conducteur, commençait à devenir aussi lugubre que celle de l’inconnu.
Celui-ci, qui sentait venir à son secours, avait cessé ses lamentations.
— Oh ! ne craignez rien ! cria-t-il à M. Jackal ; ce n’est pas très profond : une centaine de pieds à peine.
M. Jackal ne répondit rien ; l’idée qu’il avait encore une vingtaine de mètres à parcourir pour arriver jusqu’en bas lui donnait des préoccupations. Inutilement son regard eût voulu plonger dans l’obscurité : il était dans un gouffre plein de ténèbres.
— Allez toujours ! dit-il ; un peu plus vite, seulement.
Et il ferma les yeux.
Sa descente devint alors plus rapide, et, au bout de huit ou dix brasses de corde, il mettait le pied sur ce sol dont l’humidité avait tant effrayé Longue-Avoine.
— Eh ! dit-il à l’inconnu, vous ne me prévenez pas que vous êtes dans l’eau jusqu’au derrière !
— J’en suis bien heureux, monsieur, répondit l’inconnu : c’est cette eau qui m’a sauvé ; sans cette eau, je me rompais le cou… Mais, là, tenez, en face de moi, il y a une espèce de promontoire sur lequel vous serez à pied sec, ou à peu près. D’ailleurs, vous ne comptez pas séjourner ici, n’est-ce pas ?
— Non, pas indéfiniment, repartit M. Jackal ; mais, pourtant, peut-être bien pendant quelques minutes.
M. Jackal, à l’aide de sa canne, dévia de la ligne droite, et atteignit le promontoire indiqué.
À peine son pied s’y était-il posé, qu’il sentit ses jambes étreintes par les bras de l’inconnu, qui, l’enlaçant de toutes ses forces, lui baisait les pieds en signe de reconnaissance, lui répétant sur tous les tons de la joie et du bonheur :
— Vous me sauvez la vie ! vous me délivrez de la mort ! À partir de cette minute, je vous suis dévoué corps et âme !
— Bien, bien, dit M. Jackal, qui sentait que les mains reconnaissantes de l’inconnu s’égaraient du côté de sa montre. Dites-moi, d’abord, comment vous vous trouvez ici, mon ami.
— J’ai été volé, assassiné, mon cher monsieur, et jeté dans ce puits.
— C’est bien, dit M. Jackal, lâchez-moi… Et depuis combien de temps êtes-vous là ?
— Oh ! monsieur, le temps paraît bien long dans une pareille situation, et ils m’avaient pris ma montre… D’ailleurs, ajouta l’inconnu, me l’eussent-ils laissée, que je n’y verrais pas assez pour reconnaître l’heure.
— C’est plein de sens, ce que vous dites là, reprit M. Jackal. Mais, comme vous ne verriez pas plus à la mienne qu’à la vôtre, je vous prie de la laisser tranquille où elle est… ou plutôt où elle n’est pas, attendu que je viens de la mettre en sûreté.
— Eh bien, monsieur, répondit l’inconnu sans se blesser le moins du monde des soupçons injurieux de M. Jackal, il doit y avoir une heure et demie, à peu près, que j’ai été assassiné.
— Les connaissez-vous, vos assassins ?
— Je les connais, oui, monsieur.
— Alors, vous pourrez les livrer à la justice.
— Non, c’est impossible, au contraire.
— Pourquoi cela ?
— Ce sont des amis.
— Très bien ! je vous connais maintenant.
— Vous me connaissez ?
— Oui ; vous êtes même une de mes plus vieilles connaissances.
— Moi ?
— Et, quoique vous refusiez de me dire le nom de vos amis, je vous demande la permission de vous dire le vôtre.
— Vous êtes mon sauveur : je n’ai rien à vous refuser.
— Vous vous nommez Gibassier.
— Vous n’étiez pas encore dans le puits, que je vous avais reconnu, moi, monsieur Jackal… Comme on se retrouve, hein ?
— C’est vrai… Et depuis combien de temps sorti de Toulon, cher monsieur Gibassier ?
— Depuis un mois, à peu près, mon bon monsieur Jackal.
— Sans accident, j’imagine ?
— Sans accident, en effet.
— Et, depuis lors, vous vous êtes toujours bien porté ?
— Assez bien, je vous remercie… jusqu’à cette nuit, du moins, où j’ai été volé, assassiné, jeté dans ce puits, et pendant laquelle j’ai failli être rompu mille fois avant d’arriver jusqu’ici.
— Et comment se fait-il, cher monsieur Gibassier, qu’étant tombé de si haut, je ne vous retrouve pas plus bas ? car vous avez l’air de vous porter merveilleusement !
— À deux ou trois coups de couteau près, oui, monsieur, cela ne va pas mal ; et il faut, pour que je ne sois pas mort dix fois après une pareille chute, qu’il y ait véritablement un dieu pour les honnêtes gens.
— Je commence, en effet, à le croire aussi, dit M. Jackal. Voyons, maintenant, vous plaît-il de me conter en quelques mots comment vous vous trouvez ici ?
— Avec le plus grand plaisir… Mais pourquoi pas là-haut ?
— Là-haut, nous ne serions pas aussi libres que nous les sommes ici : il y aurait des oreilles qui nous écouteraient ; et puis, comme le disait judicieusement Carmagnole…
— Carmagnole ? Connais pas !
— Eh bien, vous ferez connaissance tout à l’heure.
— Et que disait Carmagnole, mon bon monsieur Jackal ?
— Il disait que la Vérité était au fond du puits ; et, vous comprenez, cher monsieur Gibassier, si c’était autre chose que la Vérité qui y fût…
— Eh bien ?
— Eh bien, nous l’y laisserions.
— Oh ! monsieur Jackal, je vous dirai tout, tout, tout !
— Commencez, alors.
— Par quoi ?
— Par le récit de votre évasion, cher monsieur Gibassier. Je vous connais pour un homme d’imagination : ce récit doit être plein d’incidents nouveaux, romanesques et…
— Oh ! sous ce rapport, monsieur Jackal, dit Gibassier de l’air d’un artiste sûr de son effet, vous serez content ! seulement, je regrette de ne pouvoir mieux vous faire les honneurs de la maison et de n’avoir pas même un siège à vous offrir.
— Que cela ne vous inquiète pas : j’en ai un, moi.
Et M. Jackal poussa un ressort de sa canne, qui aussitôt, comme dans les féeries, se développa en pliant. Relevant alors la tête :
— Hé ! là-haut ! dit-il.
— Plaît-il, monsieur Jackal ? répondirent les agents.
— Causez de vos petites affaires, et ne vous inquiétez pas de moi : j’ai les miennes.
Puis, s’asseyant :
— Commencez, cher monsieur Gibassier ; j’écoute. Les aventures arrivés à un personnage de votre importance intéressent la société tout entière.
— Vous me flattez, monsieur Jackal.
— Non, je vous jure : je proclame seulement la vérité.
— Alors, je commence.
— Je vous attends déjà depuis plusieurs secondes.
Et l’on entendit le bruit que faisait M. Jackal en aspirant une énorme prise de tabac.
q