Chapitre 153 Le convoi d’un gentilhomme libéral en 1827.
Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt, frappé si brutalement par M. de Corbière en 1823, venait, en effet, de terminer, à l’âge de quatre-vingts ans, une vie de charité, de loyauté et d’honneur qui avait fait qu’il était mort avec la réputation d’un des hommes les plus vertueux, les plus bienfaisants, les plus honorés et les plus honorables de France. À quelque parti que l’on appartînt, on était forcé d’admirer l’insigne vertu du duc de la Rochefoucauld-Liancourt, et, depuis l’ouvrier le plus pauvre jusqu’au plus riche bourgeois, son nom, prononcé avec une vénération égale, signifiait, dans toutes les bouches, grandeur d’âme, bienfaisance et probité.
En apprenant la mort du noble duc, l’abbé Dominique comprit le sens de cette démonstration sympathique et reconnaissante des habitants de Paris – c’était l’époque des démonstrations.
Comme l’opposition était alors, à peu d’exceptions près, en majorité dans toutes les classes de la société, la moindre occasion était saisie au passage, et jamais la roue sur laquelle elle tourne n’avait fait de haltes plus fréquentes.
Tout était une occasion à démonstration.
Touquet inventait les tabatières à la Charte, et Touquet vendait cinq cent mille tabatières ! Ceux qui ne prenaient pas de tabac les utilisaient en y mettant des bonbons : c’était une démonstration.
Pichat faisait représenter Léonidas mourant pour la liberté de Sparte, et l’on s’étouffait aux portes du Théâtre-Français : c’était une démonstration.
Le général Foy mourait ; cent mille hommes suivaient son convoi, et la France souscrivait un million à sa veuve : c’était une démonstration.
Enfin, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt venait de mourir ; c’était un gentilhomme, c’était un royaliste, il est vrai ; mais, comme, en même temps, c’était un libéral, on profitait de sa mort pour faire une démonstration contre les ultras et contre les jésuites.
Aussi toutes les classes de la société étaient-elles représentées dans cette foule. Le sarrau, la blouse, la veste de l’ouvrier, l’alpaga et la castorine du bourgeois, l’uniforme du garde national, l’habit du pair de France, la simarre du juge, tout était confondu. Une même douleur, attirant tout sur le même terrain, abaissait ce qui était trop haut, élevait ce qui était trop bas, mêlait le pauvre au riche, le civil au militaire, l’académicien et le député, le magistrat et le médecin.
Mais ce qui s’agitait le plus convulsivement au milieu de cette foule, c’était la jeunesse des écoles, c’étaient les centaines d’étudiants qui, enfants la veille, étaient sacrés hommes par le concours religieux qu’ils prêtaient à ce deuil public.
À cette époque-là, il y avait encore des Écoles.
Quand une émeute semblait prendre quelque consistance, le bourgeois, tout tremblant, mettait le nez à la fenêtre et regardait à droite ou à gauche, mais toujours du côté du quartier Latin, disant à sa femme :
— Rassure-toi, minette, ce ne sera rien ; je ne vois pas descendre les Écoles.
C’était ainsi qu’en 1792, on regardait du côté des faubourgs ; seulement, quand ces faubourgs descendaient, comme aux 5 et 6 octobre, comme au 20 juin, comme au 10 août, ce n’était que la force venant corroborer la force ; tandis que, quand les Écoles descendaient, comme au 28 juillet, comme au 5 juin, c’était l’intelligence qui venait au secours de la force.
Aussi, quand ce même bourgeois voyait dans le lointain le vent soulever les basques des minces jaquettes des étudiants, quand on entendait leur chant gronder comme un tonnerre au sommet de cette montagne que l’on appelle la rue Saint-Jacques, alors les bourgeois, perdant tout espoir de voir se rasséréner l’horizon politique – comme disait poétiquement le Constitutionnel –, les bourgeois fermaient, calfeutraient, barricadaient leurs boutiques et leurs fenêtres, et les peureux descendaient dans leur cave en criant :
— Sauve qui peut, mes enfants ! voilà les Écoles qui descendent !
Le nom d’Écoles signifiait jeunesse, indépendance, courage et force, mais peut-être un peu aussi turbulence et passion.
Et puis, était-ce bien là la mission qu’ils avaient reçue ?
En attendant, tous ces jeunes gens de dix-huit à vingt ans, envoyés par leurs mères du fond de toutes les provinces, donnaient du cœur aux plus faibles, de l’assurance aux plus timides. Ils étaient toujours prêts à combattre et à mourir pour un mot, une idée, un principe, pareils à de vieux soldats, ou plutôt semblables à de jeunes Spartiates, dont ils avaient les mâles vertus sous une forme plus légère et plus insouciante. Ils venaient à l’émeute en dansant, ils combattaient en chantant, ils mouraient en souriant.
Mais ce n’était point pour se rendre à une émeute qu’ils étaient – servons-nous du terme consacré – descendus ce jour-là. Ils ne dansaient pas, ne chantaient pas, ne souriaient même pas. Leur jeune visage, soucieux et triste, portait les marques de l’affliction que mettait dans le cœur de tout citoyen la mort de ce juste.
Parmi eux, on distinguait une députation des élèves de l’école des Arts-et-Métiers de Châlons, laquelle venait assister aux funérailles de leur bienfaiteur ; car, entre autres titres au respect et à l’amour de ses concitoyens, M. le duc de la Rochefoucauld-Liancourt était le fondateur de l’école ès Arts-et-Métiers de Châlons.
Ce fut assez difficile à l’abbé Dominique de traverser cette foule. Lorsqu’il fut, cependant, arrivé au milieu des Écoles, les jeunes gens, en voyant ce beau prêtre, à peine leur aîné de cinq ou six ans, et que la plupart d’entre eux connaissaient, les jeunes gens s’écartèrent avec déférence pour le laisser passer.
Après une grande demi-heure de lutte, il parvint enfin devant la grille de l’Assomption, au moment où les voitures de deuil, sortant de l’hôtel de la Rochefoucauld, situé rue Saint-Honoré, commençaient à apparaître dans le lointain comme une flotte funèbre pavoisée de noir fendant les flots houleux de cette foule.
En ce moment, et comme l’abbé Dominique traversait un groupe, il entendit un homme, vêtu d’un habit noir avec un crêpe au bras, dire à demi-voix :
— Rien avant ni pendant la cérémonie, vous entendez bien ?
— Et après ? demanda l’un des deux hommes.
— On leur signifiera de s’en aller.
— S’ils refusent ?
— On les arrêtera.
— S’ils se défendent ?
— Vous avez vos casse-têtes ?
— Oui, sans doute.
— Eh bien, vous vous en servirez.
— Et le signal ?
— Ils le donneront eux-mêmes… quand ils voudront porter le corps.
— Chut ! dit un des deux hommes, voici un moine qui nous entend.
— Bah ! qu’importe ! est-ce que les prêtres ne sont pas avec nous ?
Dominique fit un mouvement comme pour renier l’étrange solidarité ; mais il se souvint que son père l’attendait, que celui-ci était sous le poids d’une double accusation, qu’il fallait donc, autant que possible, écarter l’attention non seulement de son père, mais encore de lui-même.
En conséquence, il se tut.
Seulement, son cœur, qui s’était soulevé en entendant les paroles du chef, monta jusqu’à ses lèvres en voyant les figures des deux agents.
Il reprit sa marche, forcément interrompue, et crut reconnaître dans cette foule un grand nombre d’individus qui, à son avis, lui parurent être des porteurs de casse-têtes.
Il arriva ainsi sous le portique de l’église de l’Assomption.
Son costume, qui lui avait frayé un chemin à travers les étudiants, le servit mieux encore aux approches de l’église.
On s’écarta devant lui, et il put entrer.
Du premier coup d’œil, il aperçut, adossé contre le troisième pilier de gauche, immobile comme une statue, son père, dont le regard était fixé sur la porte : il était évident qu’il attendait. Dominique le reconnut, quoiqu’il y eût sept ans qu’il ne l’eût vu. Rien n’était changé en lui : même éclat dans les yeux, même résolution dans tous les traits du visage, même vigueur dans toute sa personne ; seulement, ses cheveux avaient grisonné et son teint avait bruni au soleil de l’Inde.
Dominique marcha droit à son père avec l’intention de se jeter dans ses bras ; mais, avant qu’il eût parcouru la moitié du chemin, M. Sarranti avait mis un doigt sur sa bouche, et, par ce signe et par le regard qui l’accompagnait, lui avait recommandé la plus profonde discrétion.
L’abbé comprit qu’il lui fallait demeurer, ostensiblement du moins, tout à fait étranger à son père. Aussi, arrivé près de lui, au lieu de l’embrasser, de lui parler ou de lui tendre seulement la main, il s’agenouilla près du pilier, et, après avoir adressé à Dieu une prière de remerciement, il chercha la main que son père laissa retomber, et, la baisant avec ferveur et respect, il se contenta de prononcer ces deux mots, qui pouvaient aussi bien s’adresser à Dieu qu’à l’homme aux pieds duquel il était :
— Mon père !
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