Chapitre 152 Le portrait de saint Hyacinthe.
La rue du Pot-de-Fer, parallèle à la rue Férou et à la rue Cassette, était une des plus sombres rues du faubourg Saint-Germain à l’époque vers laquelle se passent les événements que nous racontons. L’herbe y croissait, dans les interstices des pavés, avec cette exubérance dont la rareté des passants explique suffisamment la cause. On eût dit le clos d’un presbytère ou l’entrée d’un cimetière de village, tant cette rue, véritable retraite au fond de la ville, inspirait de quiétude profonde et de mélancolique sérénité.
Mais, si elle était sombre du côté de la rue du Vieux Colombier, où elle commence, en retour, elle était assez claire du côté de la rue de Vaugirard, où elle finit. Aboutissant par ce point au Luxembourg, elle recevait tous les rayons dont le soleil inonde le jardin du palais Médicis ; et, pour un savant, pour un philosophe ou pour un poète, habiter cette petite rue silencieuse et verdoyante, c’était un rêve enchanté.
C’est là que demeurait, nous croyons l’avoir dit déjà, fra Dominico Sarranti : il occupait le second étage d’une maison située en face de l’hôtel du comte de Cossé-Brissac. Les trois chambres qui composaient son appartement étaient uniformément peintes à l’huile comme les murailles d’une cellule, du ton de laine blanche de sa robe. Sept ou huit petits tableaux de maîtres espagnols, une esquisse de Lesueur et une esquisse du Dominiquin révélaient suffisamment le goût artistique du locataire.
Ce fut vers ce point de la rue du Pot-au-Fer que l’abbé Dominique se dirigea en sortant de la rue de Tournon. Au milieu des cris de joie dont elle salua son arrivée, la concierge lui remit une lettre à la seule vue de laquelle le front austère du jeune homme s’éclaira : il en avait reconnu l’écriture, et cette lettre était de son père. Dominique l’ouvrit vivement. Elle contenait ces quelques lignes :
« Mon cher fils, je suis à Paris depuis hier au soir sous le nom de Dubreuil. Ma première visite a été pour vous : on m’apprend que vous n’êtes pas encore revenu, mais que l’on vous a fait passer ma première lettre, et que, par conséquent, vous ne pouvez tarder. Si vous arriviez cette nuit ou demain matin, trouvez-vous à midi à l’église de l’Assomption, au troisième pilier en entrant à gauche. »
Pas de signature ; mais, pour Dominique, l’écriture fiévreuse de son père était bien reconnaissable. D’ailleurs, sa fuite à la suite du complot de l’année 1820 justifiait cette mesure de précaution : il craignait sans doute d’être inquiété, et le lecteur sait déjà, grâce à la conversation de M. Jackal et de Gibassier, que ces craintes n’étaient pas tout à fait illusoires.
— Pauvre père ! fit l’abbé en remontant chez lui – car, le rendez-vous étant pour midi seulement, il avait encore une heure à attendre – , pauvre père, bon et noble cœur, l’âge a passé sur ta tête sans enlever un battement à ton pouls, une pensée généreuse à ton esprit. Tu reviens à Paris, au milieu des dangers que tu connais et de ceux que tu ignores, pour tenter quelque nouvelle et généreuse entreprise… Que Dieu t’accorde la récompense de ton pieux dévouement et de ta courageuse et persistante résignation ! Oh ! mon père, moi, je t’apporte plus que la vie, je t’apporte la preuve de l’innocence d’un crime que non seulement tu n’as pas commis, mais dont tu ne te doutes même pas que tu es accusé.
Puis, tout en montant l’escalier, il passa les mains dans les plis de sa robe pour y chercher la déclaration qu’il avait reçue de M. Gérard à son lit de mort, et qu’il avait, étant parti le même jour pour la Bretagne, emportée avec lui.
Il rentra dans sa chambre, abandonnée depuis près de cinq semaines, et retrouva, avec un sentiment de profonde mélancolie, ce petit appartement calme et solitaire hors duquel il venait d’être entraîné comme un oiseau emporté loin de son nid dans un tourbillon d’orage.
Un beau rayon de soleil filtrait à travers les vitres de la fenêtre et faisait entrer la vie et la chaleur dans la chambre à coucher du jeune moine.
Dominique tomba dans un grand fauteuil et se laissa aller à une méditation profonde.
La pendule, que la concierge avait remontée avec soin pendant l’absence de Dominique, sonna onze heures et demie.
Dominique releva la tête, et son regard, encore empreint d’un reste de méditation, après avoir erré un instant sur les objets qui décoraient la chambre, s’arrêta sur le pâle et blond visage d’un des saints faisant le sujet des tableaux pendus à la muraille.
Ce visage semblait s’illuminer d’une lueur prodigieuse.
C’était le portrait de saint Hyacinthe, religieux de l’ordre de saint Dominique, que les historiens ecclésiastiques appellent l’apôtre du Nord. Il était de la maison des comtes d’Oldovrans, l’une des plus anciennes et des plus illustres de la Silésie, qui formait, lors de sa naissance, c’est-à-dire vers 1183, une province de la Pologne. C’était une tradition de famille chez les Penhoël, qu’un de leurs aïeux avait été frère d’armes, à l’époque de la première croisade, d’un des aïeux de saint Hyacinthe ; et, par un hasard étrange, Dominique, à qui Colomban avait, un jour, raconté cette vieille histoire, Dominique, en passant sur les quais, avait, sous une vénérable couche de poussière, découvert ce Saint Hyacinthe,et, trouvant en lui la ressemblance de Colomban, l’avait acheté, puis, rentré chez lui, et l’ayant nettoyé et reverni, avait reconnu que c’était un excellent petit tableau de l’école de Murillo, sinon de Murillo lui-même.
De sorte que ce tableau lui était trois fois précieux : d’abord, en ce qu’il représentait un saint de son ordre ; puis en ce que ce saint ressemblait à Colomban, et, enfin, en ce que le tableau était, comme nous le disions, sinon un tableau de Murillo, du moins celui d’un de ses bons élèves.
On comprend, dans la situation d’esprit où était Dominique, après un mois passé au château de Penhoël et une heure passée près de Carmélite, on comprend l’effet que produisit sur lui, au retour, la vue inopinée de cette peinture parfaitement oubliée.
Il se leva lentement pour se rapprocher du tableau ; mais, avant de s’en approcher, il resta debout près du fauteuil, l’œil fixé sur le portrait.
C’était bien, en effet – et jamais la ressemblance n’avait parue à Dominique si parfaite –, c’était bien la même pureté de front, la même sérénité de visage. Les cheveux blonds du martyr polonais, complétant la presque identité, encadraient la douce figure d’Hyacinthe, comme les cheveux blonds du martyr breton encadraient le suave visage de Colomban. Tous deux avaient conservé pendant leur vie, au milieu des embûches du monde, la même innocence primitive et la même chasteté d’âme et de corps ; tous deux, humbles, charitables, compatissants, simples et forts, ils avaient la même haine du mal, le même ardent amour du bien, les mêmes entrailles fraternelles pour tous les hommes.
Peu à peu, et à force de regarder le portrait, cette ressemblance avec Colomban lui apparut si réelle et si extraordinaire en même temps, que, dans une de ces extases religieuses auxquelles il était sujet, adressant la parole au portrait :
— Sois heureux ! oui, bon et noble jeune homme, dit-il, et prie là-haut pour ton père, pour ton frère et pour ta sœur, comme, ici-bas, ta sœur, ton frère et ton père prient pour toi !
Alors, s’avançant vers le tableau, il le détacha de la muraille, et, l’apportant entre ses mains près de la fenêtre, il le regarda ainsi éclairé avec une expression dans laquelle il était difficile de reconnaître s’il y avait plus de tendresse pour l’ami que de religion pour le saint.
— Oui, c’est bien toi, noble et chère créature, dit-il, et il faut que la vertu soit imprimée sur le front des hommes en sceau bien indélébile, pour qu’à huit siècles de distance, et sans que le peintre ait pu vous connaître ni l’un ni l’autre, je retrouve sur le front du saint le signe de vertu que Dieu avait placé sur le front de mon ami.
Puis, tout à coup, comme éclairé d’une pensée soudaine :
— Ô Carmélite ! murmura-t-il.
Et, après un instant de méditation :
— Oui, dit-il, ce sera bien ainsi.
Alors, déposant le portrait sur une chaise, il s’approcha de son secrétaire, prit une feuille de papier et une plume, avança un fauteuil de bureau, s’assit, laissa tomber un instant sa tête entre ses mains, et écrivit la lettre suivante :
« Permettez-moi, ma sœur, de vous offrir le portrait de saint Hyacinthe. Vous trouverez, ci-joint, une histoire de la vie de ce saint, vie que j’avais tenté d’esquisser il y a quelques années.
« En revenant de Bretagne, en sortant de chez vous, en rentrant chez moi, j’ai été frappé des affinités mystérieuses qui unissent dans une ressemblance commune le saint et l’ami que nous pleurons. Ce sont deux frères de bien, deux jumeaux de vertu ; vous, leur sœur, acceptez ce portrait comme un héritage de famille. »
Il plia la lettre, la cacheta, écrivit l’adresse ; puis, allant à sa bibliothèque, il prit sur un des rayons un petit manuscrit à la première page duquel étaient écrits ces mots :Vie abrégée de saint Hyacinthe, de l’ordre de saint Dominique.
Il regarda tour à tour le manuscrit et le portrait ; puis, enveloppant l’un et l’autre dans une grande feuille de papier, il cacheta le tout, et, voyant qu’il était midi moins un quart à la pendule, il prit le paquet sous son bras, sa lettre à sa main, et descendit rapidement.
Il retourna chez Carmélite, et, après s’être informé près de la concierge des suites de l’évanouissement de la jeune fille, il lui donna la lettre et le portrait, avec prière de les lui remettre à l’instant même, et descendit du côté des quais, se dirigeant, par la rue de Seine et le pont des Arts, vers l’église de l’Assomption.
L’abbé Dominique, arrivé le matin et ignorant complètement ce qui se passait à Paris, ne pouvait comprendre pourquoi son père lui avait donné rendez-vous à l’église de l’Assomption, quand en supposant qu’il voulût lui donner rendez-vous dans une église, celle de Saint-Sulpice était à cent pas de chez lui. Mais, en entrant dans la rue Saint-Honoré et en voyant la foule immense qui l’encombrait, la file de voitures qui commençait bien au-delà de la rue du Coq et dont on ne découvrait pas l’extrémité, il s’informa près du premier passant de la cause qui réunissait tout ce monde.
Alors on lui apprit que la foule était venue là pour assister au convoi du duc de la Rochefoucauld-Liancourt, mort la surveille.
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