Chapitre 164 Les journaux officiels.
Nous avons donné quelques échantillons des scènes que jouait la police de M. Delavau le 30 mars de l’an de grâce 1827.
D’où venait ce scandale ? quelle était la cause de cette étrange profanation faite aux restes du noble duc ?
Nul ne l’ignorait.
Le ministère ne pouvait point pardonner à M. de la Rochefoucauld-Liancourt la sincérité de ses opinions. Un la Rochefoucauld appartenir à l’opposition et voter avec elle !… en vérité, c’était là un crime de lèse-majesté, et le ministère ne devait pas négliger de le punir.
On oubliait le la Rochefoucauld de la Fronde. Il est vrai que celui-là avait été puni, d’abord par une arquebusade en plein visage, ensuite par une infidélité en plein cœur.
En effet, le ministère avait peu à peu retiré à M. de la Rochefoucauld – au moderne, bien entendu – toutes les fonctions gratuites, et toutes relatives à des œuvres de charité, qu’il exerçait ; mais, non content de l’avoir atteint dans sa vie, il voulait encore le frapper dans sa mort en empêchant la foule reconnaissante de témoigner, par un acte extérieur, le respect et l’amour qu’avait inspirés à la population de Paris la longue carrière du duc, consacrée exclusivement au bien matériel et moral : à l’aumône et à l’instruction.
La foule savait donc d’où venait l’ordre, et, tout haut, elle nommait M. de Corbière, qu’à tort ou à raison, on avait fait le bouc émissaire du ministère de 1827.
Nous verrons, dans la suite de ce récit, les effroyables scènes de désordre, les émeutes avortées qu’enfantait la police de cette époque. Pour le moment, nous croyons les principales scènes de ce jour suffisantes à donner une idée de l’horrible mêlée et de la lutte sanglante auxquelles donnèrent lieu les obsèques du vénérable duc.
Disons donc quelles causes avaient fait déborder ce torrent d’hommes, de femmes et d’enfants qui venait de séparer Dominique de M. Sarranti, le fils du père.
Au moment où l’émeute était arrivée à son apogée, à l’instant où les cris de mort, les hurlements des hommes, les plaintes des femmes, les pleurs des enfants se faisaient entendre de toutes parts, c’est-à-dire au moment où les soldats, baïonnette en avant, marchant sur les élèves de l’école de Châlons, voulurent violemment s’emparer du cercueil, tout à coup un cri perçant, suivi d’un bruit sinistre, retentit lugubrement, cri et bruit qui arrêtèrent instantanément et comme par miracle tous les cris, tous les bruits, tous les mugissements de cet océan humain.
Il y eut un moment d’effrayant silence ; on eût dit que la vie venait de s’échapper en même temps de toutes les poitrines.
Ce cri était parti des fenêtres, placées comme des loges au-dessus du théâtre où se jouait ce drame sacrilège.
Ce cri, la foule l’avait poussé en voyant un des jeunes gens qui portaient le cercueil blessé par la baïonnette d’un soldat ; ce bruit sinistre que l’on avait entendu, c’était le bruit sourd et lugubre du cercueil du duc, qui, dans la lutte, tiré à droite par les soldats, tiré à gauche par les jeunes gens, tombait lourdement sur le pavé.
Au même instant, comme si la foudre eût éclaté au milieu d’eux, les spectateurs de cette épouvantable scène s’écartèrent, saisis d’un indicible effroi, laissant seuls, dans l’immense vide qu’ils faisaient en se retirant, les jeunes gens consternés.
Ce mouvement, mal interprété par ceux qui ressentirent la secousse sans en connaître la cause, occasionna cette avalanche que nous avons vue se précipiter dans toutes les rues adjacentes, et particulièrement dans la rue Mondovi.
Un des jeunes gens gisait sur le sol, près de la bière : il avait reçu un coup de baïonnette dans le flanc. Ses compagnons le soulevèrent entre leurs bras et l’entraînèrent dans leurs rangs.
On pouvait suivre sa marche à la trace de sang qu’il avait laissée sur le pavé.
L’officier, le commissaire de police et les soldats étaient restés maître de la position.
Force était demeurée à la loi, comme disait Salvator, qui, toujours à la même place, retenait d’un bras Justin, de l’autre Jean Robert, tout en disant à Pétrus et à Ludovic :
— Sur votre tête, ne bougez pas !
Les soldats, abattus et honteux, s’approchèrent du cercueil à demi brisé, et ramassèrent le manteau et les insignes du défunt, couverts de boue et épars çà et là dans le ruisseau.
Nous l’avons dit, après ce premier cri jeté, cri formidable, immense, mortel, après ce premier mouvement, qui précipita une portion de cette foule dans toutes les directions où elle crut pouvoir s’écouler, il se fit un silence de mort, silence sublime, plus énergique que tous les cris.
En effet, la protestation la plus haute, la défense la plus énergique, l’indignation la plus éclatante, n’eussent pas contenu plus d’amers reproches, plus de sanglantes menaces que cette attitude recueillie et respectueuse de la foule vis-à-vis du cadavre, que cette réprobation muette et silencieuse vis-à-vis de ses profanateurs.
Au milieu de ce silence, l’auteur de tout ce sacrilège, l’homme noir, le commissaire de police, s’élança dans le cercle, faisant signe aux porteurs d’avancer, ordonnant de placer le cercueil sur le corbillard, et commandant à l’officier, d’un geste impératif, de l’assister s’il était besoin.
Mais, tout à coup, le commissaire et l’officier devinrent livides, et leur visage se couvrit d’une sueur froide, en voyant, à travers les fentes de la bière brisée en plusieurs endroits, s’étendre vers eux, comme une menace du tombeau, un des bras décharnés du cadavre, qui, séparé du corps, semblait près de tomber sur le pavé.
Disons, pour ceux qui tenteraient de nous accuser de faire de l’horrible à froid, qu’il résulta de l’enquête faite à la suite de ce scandaleux événement, que, lorsque le cercueil du duc de la Rochefoucauld fut conduit à Liancourt, lieu de sépulture de la famille la Rochefoucauld, il fallut passer une partie de la nuit qui précéda l’inhumation, non seulement à réparer le cercueil, lequel se trouvait, comme nous l’avons dit, à demi brisé, mais encore à rétablir dans leur position naturelle les membres qui s’étaient détachés du corps1.
Hâtons-nous d’ajouter – et nous ne reviendrons plus sur ce triste sujet – que l’indignation populaire ne poussa qu’un cri d’un bout de la France à l’autre.
Tous les journaux qui n’appartenaient point au ministère rendirent compte de l’horrible scène avec toute la colère et tout le mépris que méritait cette odieuse profanation.
Les deux Chambres furent les échos de ce cri universel ; la chambre des pairs surtout, frappée dans un de ses membres, ne se borna point à blâmer énergiquement cette violence sacrilège, qui frappait le corps d’un homme dont le seul crime avait été de voter contre le gouvernement : elle chargea son grand référendaire de s’enquérir des faits, et, quand le haut dignitaire communiqua à la Chambre le résultat de son enquête, il accusa hautement la police d’avoir volontairement causé ce scandale, scandale d’autant plus blâmable que de nombreux précédents justifiaient le transport à bras d’un cercueil, et qu’en mainte occasion, et particulièrement aux obsèques de Delille, de Béclard et de M. Emmery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, la police avait autorisé le transport à bras de leurs restes par leurs amis et par leurs élèves. Le cercueil de M. Emmery, entre autres, avait été porté, de cette manière, par les élèves de son séminaire jusqu’au cimetière d’Issy.
M. de Corbière entendit tous ces reproches et les accueillit avec cette froideur hautaine qui lui était naturelle et qui parfois soulevait contre lui à la Chambre de si terribles orages, et non seulement il ne crut pas devoir adresser une seule parole de blâme à l’agent qui avait outragé les restes de l’homme de bien qu’il avait, lui, ministre, outragé pendant sa vie, mais encore il monta à la tribune et répondit :
« Si les orateurs que nous avons entendus s’étaient bornés à exprimer leurs sentiments pénibles, j’aurais respecté leur douleur et gardé le silence. Mais encore des plaintes contre l’administration !… La conduite du préfet de police et de ses agents a été ce qu’elle devait être, et ils eussent manqué à leur devoir et encouru mon juste blâme en agissant autrement qu’ils ne l’ont fait. »
La Chambre remercia le grand référendaire de son rapport et décida qu’elle attendrait le terme de l’information judiciaire alors commencée. – Bien entendu, l’information eut un terme, mais n’eut point de résultat.
En même temps que les journaux de l’opposition ou indépendants manifestaient, le lendemain, dans leurs premières colonnes, l’indignation dont ils n’étaient que les interprètes, les journaux du gouvernement publiaient une note venue évidemment du ministère ou de la préfecture ; car, quoique imprimée dans trois journaux différents, elle se ressemblait, et par le fond, et par la forme.
Voici, à peu près, le texte de cette note, dont le but était de rejeter la responsabilité des scènes de la veille sur le compte des bonapartistes :
« L’hydre de l’anarchie relève sa tête, que l’on croyait à jamais coupée ; la Révolution, que l’on croyait éteinte, renaît de ses cendres et frappe à nos portes. Elle s’avance, tout armée, dans l’ombre et le silence, et la monarchie va de nouveau se trouver en face de son éternelle ennemie.
« Alerte, fidèles serviteurs de Sa Majesté ! debout, sujets dévoués ! l’autel et le trône, le prêtre et le roi sont menacés.
« Les regrettables événements d’hier ont donné lieu à des scènes de violence ; des cris de menace, des cris de sédition, des cris de mort ont été proférés.
« Heureusement, le préfet de police tenait déjà, depuis vingt-quatre heures, en ses mains, les fils principaux de la trame. Grâce au zèle ardent de cet habile administrateur, le complot a été déjoué, et il espère avoir apaisé la tempête qui, une fois encore, menaçait d’engloutir le vaisseau de l’État.
« Le chef de cette vaste conspiration a été arrêté. Il est entre les mains de la justice, et les amis de l’ordre, les fidèles sujets du roi connaîtront de quelle importance est cette capture, quand ils sauront que le chef de ce complot, qui avait pour but de renverser le roi et de mettre sur le trône le duc de Reichstadt, n’est autre que le célèbre Corse Sarranti, arrivé récemment de l’Inde, où le complot est né.
« On frémit en songeant au danger dont le gouvernement de Sa Majesté était menacé. Mais l’horreur succédera bien vite à l’indignation, et l’on saura une fois de plus à quoi s’en tenir sur le compte des hommes qui, après avoir servi l’usurpateur, servent son fils, quand on saura que ce même Sarranti, qui se cachait depuis quelques jours dans la capitale, est le même qui a quitté Paris il y a sept ans, sous le coup d’une accusation de vol et d’assassinat.
« Ceux qui ont lu les journaux du temps se souviennent peut-être que le petit village de Viry-sur-Orge fut, dans l’année 1820, le théâtre d’un crime épouvantable. Un des hommes les plus considérés du canton trouva, en rentrant un soir chez lui, sa caisse forcée, sa gouvernante assassinée, ses deux jeunes neveux enlevés et le précepteur des deux enfants disparu.
« Ce précepteur n’était autre que M. Sarranti.
« Une instruction judiciaire est déjà commencée. »
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