‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 11 sur 74 · Chapitre 165 Communion d’âmes.

Chapitre 165 Communion d’âmes.

Le regard expressif que M. Sarranti avait jeté à l’abbé Dominique et les quelques mots qu’il avait prononcés au moment de son arrestation commandaient au pauvre moine une réserve absolue, une suprême discrétion.

D’abord séparé de son père, Dominique s’était élancé dans la direction ascendante de la rue de Rivoli. Là, il avait retrouvé un groupe agité, tumultueux, et il avait compris que ce groupe qui s’acheminait rapidement vers les Tuileries avait pour centre M. Sarranti. En conséquence, il avait suivi, mais de loin et comme prudemment il devait faire, à cause de son costume si facile à reconnaître.

En effet, Dominique, à cette époque, était peut-être le seul moine dominicain qui habitât Paris.

Au coin de la rue Saint-Nicaise, le groupe s’arrêta, et, du coin de la place des Pyramides, où il était arrivé, Dominique vit celui qui paraissait le chef des agents appeler un fiacre, et, dans ce fiacre accouru à son appel, faire monter M. Sarranti.

Il suivit le fiacre, traversa le Carrousel aussi rapidement que le lui permettait sa robe, et arriva au guichet du quai des Tuileries au moment où le fiacre tournait le pont Neuf.

Il était évident que la voiture roulait vers la préfecture de police.

L’abbé Dominique, en voyant le fiacre disparaître au coin du quai des Lunettes, sentit tout le sang de ses veines affluer à son cœur et mille pensées sinistres lui monter au cerveau.

Il rentra chez lui anéanti, le corps brisé, l’âme éperdue.

Deux jours et deux nuits passés en diligence, les émotions de toute nature de la journée, l’incertitude des causes qui motivaient l’arrestation de son père, c’était là plus qu’il n’en fallait pour courber le corps le plus robuste, pour dompter l’âme la plus vaillante.

Quand il arriva dans sa chambre, il faisait déjà nuit. Il se jeta sur son lit sans prendre de nourriture et essaya de prendre quelque repos. Mais mille fantômes s’assirent à son chevet, et, au bout d’un quart d’heure, il était debout et marchant précipitamment dans sa chambre, comme si, pour dormir, il avait besoin de briser le reste de force ou plutôt de fièvre qui brûlait en lui.

L’inquiétude le poussa dehors. La nuit venue, sa robe, perdue dans l’obscurité, ne le désignait plus à l’attention générale. Il s’achemina vers cette préfecture de police où s’était en quelque sorte englouti son père ; gouffre pareil à celui où s’enfonce le plongeur de Schiller, et d’où, comme le plongeur, on sort épouvanté des monstres de toute espèce qu’on y a vus.

Cependant, il n’osa point se hasarder à y entrer. Si l’on savait que Sarranti était son père, son nom à lui était une dénonciation.

M. Sarranti n’avait-il pas été arrêté sous le nom de Dubreuil ? Ne valait-il pas mieux le laisser écrouer sous le bénéfice de ce faux nom, qui ne dénonçait pas le conspirateur dangereux et obstiné ?

Dominique ignorait encore pour quelle cause son père rentrait en France, mais il devinait bien que c’était pour cette cause à laquelle il avait voué sa vie : celle de l’empereur, ou plutôt, l’empereur étant mort, celle du duc de Reichstadt.

Pendant deux heures, le fils erra comme une ombre autour de ce tombeau du père, allant de la rue Dauphine à la place du Harlay, du quai des Lunettes à la place du Palais-de-Justice, sans espoir de revoir celui qu’il cherchait, car c’eût été un miracle que de heurter la voiture qui le conduisait du Dépôt à quelque autre prison ; mais ce miracle, Dieu pouvait le faire, et Dominique, bon, simple et grand, espérait instinctivement en Dieu.

Cette fois, son espoir fut trompé. À minuit, il rentra, se coucha, ferma les yeux, et, épuisé de fatigue, finit par s’endormir.

Mais, à peine fut-il endormi, que les songes les plus sinistres l’assaillirent. Le cauchemar, comme une chauve-souris gigantesque, plana toute la nuit autour de sa tête, et, quand le jour vint, il se réveilla ; le sommeil, au lieu de réparer ses fatigues, n’avait fait que les augmenter.

Il se leva et essaya de retrouver, éveillé, les impressions du sommeil ; il lui semblait qu’au milieu de ce chaos orageux, un ange avait passé, lumineux et pur.

Un jeune homme était venu à lui, au visage doux et loyal, lui avait tendu la main, et, dans une langue inconnue, et que pourtant il avait comprise, il lui avait dit : « Appuie-toi sur moi et je te soutiendrai. »

Ce visage lui était connu. Seulement, où, à quelle époque, dans quelle circonstance l’avait-il vu ? Ce personnage était-il même réel, ou n’était-ce qu’un des souvenirs vagues que l’on semble conserver d’une vie antérieure, qui ne se révèle à la nôtre que dans l’éclair d’un songe ? n’était-il pas l’incarnation de l’espérance, ce rêve de l’homme éveillé ?

Dominique, en essayant de voir clair dans les ténèbres de son cerveau, alla, tout pensif, s’asseoir près de la fenêtre, sur cette même chaise où il s’était assis la veille pour regarder le tableau de Saint Hyacinthe, absent aujourd’hui. Alors la mémoire de Carmélite et de Colomban lui revint au cœur, et, en se souvenant de ses deux amis, il se rappela Salvator.

Salvator, c’était l’ange de sa nuit, c’était le beau jeune homme au visage doux et loyal qui, debout à son chevet pendant son sommeil, avait écarté de son lit le spectre du désespoir.

Alors la scène poignante au milieu de laquelle Salvator lui était apparu repassa tout entière devant ses yeux. Il se voyait encore assis dans le pavillon de Colomban, au Bas-Meudon, disant lentement les prières des morts, tandis que des larmes descendaient de ses yeux levés au ciel.

Tout à coup, deux jeunes gens étaient entrés dans la chambre mortuaire, tête nue et inclinée : ces deux jeunes gens, c’étaient Jean Robert et Salvator.

Salvator, en l’apercevant, avait poussé une espèce de cri joyeux dont il n’eût jamais pu comprendre le sens intime, si Salvator, s’approchant de lui, ne lui eût dit d’une voix à la fois ferme et émue : « Mon père, sans vous en douter, vous avez sauvé la vie à l’homme qui est devant vous ; et cet homme, qui ne vous a jamais vu depuis, qui jamais ne vous a rencontré, vous a voué une profonde reconnaissance… Je ne sais pas si vous aurez un jour besoin de moi ; mais, sur la chose la plus sainte qui ait jamais existé, sur le corps de l’homme d’honneur qui vient de rendre le dernier soupir, je vous jure que la vie que je vous dois est à vous. » Et lui, Dominique, avait répondu : « J’accepte, monsieur, quoique j’ignore quand et comment j’ai pu vous rendre le service que vous dîtes ; mais les hommes sont frères et mis en ce monde pour s’entraider. Donc, quand j’aurai besoin de vous, mon frère, j’irai à vous. Votre nom et votre adresse ? »

On se souvient que Salvator était allé au bureau de Colomban, avait écrit son nom et son adresse sur un papier qu’il avait présenté au moine, et que le moine avait mis ce papier tout plié dans son livre d’heures.

Dominique alla vivement à sa bibliothèque, prit le livre sur le second rayon, et trouva le papier à la page où il l’avait déposé.

Alors, comme si la chose se fût passée le jour même, il se rappela le costume, la voix, les traits, les moindres détails de la personne de Salvator, et il reconnut en lui le jeune homme au front doux et au sourire sympathique qu’il avait revu dans son rêve.

— Allons, dit-il, il n’y a pas à hésiter, et c’est une inspiration de Dieu. Ce jeune homme paraissait bien, je ne sais à quel titre, avec un des agents supérieurs de la police, le même avec lequel je l’ai vu causer encore hier devant l’église de l’Assomption ; par cet agent, il peut savoir pour quelle cause mon père a été arrêté. Pas un moment à perdre ; courons chez M. Salvator !

Il acheva à la hâte sa toilette monastique. Au moment où il allait sortir, la concierge entra, tenant d’une main une tasse de lait, de l’autre un journal ; mais Dominique n’avait pas le temps, ni de lire son journal, ni de déjeuner. Il dit à la concierge de déposer le tout sur la console ; qu’il allait rentrer sans doute dans une heure ou deux, mais que, provisoirement, il était obligé de sortir.

Il descendit précipitamment l’escalier et arriva au bout de dix minutes rue Mâcon, devant la maison qu’habitait Salvator.

Il chercha vainement le marteau ou la sonnette.

La porte s’ouvrait, le jour, avec une espèce de petite chaîne tirant un loquet ; la nuit, on mettait la chaîne en dedans, et la porte était fermée.

Soit que personne ne fût encore sorti, soit que la chaîne fût par accident retombée en dedans, il n’y avait pas moyen d’ouvrir la porte.

Dominique fut donc obligé de frapper avec son poing d’abord, puis avec une pierre qu’il ramassa.

Sans doute eût-il frappé longtemps si la voix de Roland n’eût averti Salvator et Fragola qu’il arrivait une visite inattendue.

Fragola tendit l’oreille.

— C’est une visite d’ami, dit Salvator.

— À quoi reconnais-tu cela ?

— Aux aboiements joyeux et caressants du chien. Ouvre la fenêtre, Fragola, et vois quel est ce visiteur ami.

Fragola ouvrit la fenêtre et reconnut l’abbé Dominique pour l’avoir vu le jour de la mort de Colomban.

— C’est le moine, dit-elle.

— Quel moine ?… l’abbé Dominique ?

— Oui.

— Oh ! je te disais bien que c’était un ami !… s’écria Salvator.

Et il descendit précipitamment les escaliers, précédé de Roland, qui s’était élancé par les degrés aussitôt qu’il avait vu la porte ouverte.

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