Chapitre 183 Suite de la causerie conjugale.
— Je disais donc, madame, que, remplaçant pour vous un père – vous savez que je n’ai jamais réclamé d’autres droits que ceux-là ? – je dois jeter, avec une certaine inquiétude, les yeux sur les nuées de beaux, d’élégants, de dandys qui entourent ma fille… Remarquez bien, madame, que ma fille a toute liberté : dans cette nuée étincelante, pimpante, mordorée, elle peut faire son choix à elle : de ce choix, il n’arrivera jamais aucun malheur ; seulement, je crois, non pas de mon droit, mais de mon devoir de lui dire, toujours comme à un père : « Bien choisi, mon enfant !… Mal choisi, ma fille ! »
— Monsieur !
— Encore, non ! je me trompe, je ne lui dirai pas cela : je passerai en revue les hommes qui s’occupent plus particulièrement d’elle, et je lui dirai mon avis sur ces hommes. – Voulez-vous savoir mon avis, madame, sur quelques-uns de ceux qui se sont le plus occupés de vous, hier ?
— Parlez, monsieur.
— Nous allons commencer par monseigneur Coletti.
— Oh ! monsieur !
— Je n’en parle que pour mémoire, et comme ouverture convenable de liste… D’ailleurs, madame, monseigneur Coletti est un charmant prélat.
— Un prêtre !
— Vous avez raison ; aussi, tenez, vous me ramenez tout de suite à votre sentiment : un prêtre n’est pas dangereux pour une femme comme vous, belle, jeune, riche et libre… ou presque libre ; et monseigneur Coletti peut s’occuper de vous publiquement, ou en cachette, venir vous voir au grand jour ou pendant la plus sombre obscurité, personne ne s’avisera jamais de dire que madame de Marande est la maîtresse de monseigneur Coletti.
— Et, cependant, monsieur… fit la jeune femme en coupant sa phrase d’un sourire.
— Cependant, il vous aime, ou plutôt il est amoureux de vous : monseigneur Coletti n’aime que lui-même – voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas ?
Le sourire resté en permanence sur les lèvres de madame de Marande était une tacite adhésion à l’opinion de son mari.
— Eh bien, mais, continua le banquier, un adorateur dans les hautes dignités de l’Église, cela va assez bien à une jeune et jolie femme, surtout quand cette jeune et jolie femme n’est ni prude ni dévote, et a un autre amant.
— Un autre amant ! s’écria Lydie.
— Remarquez que je ne parle pas de vous précisément ; je généralise, je dis une jeune et jolie femme… Vous êtes jeune parmi les jeunes, jolie parmi les jolies ; mais, enfin, vous n’êtes pas la seule jolie femme de Paris, n’est-ce pas ?
— Oh ! je n’ai point cette prétention-là, monsieur.
— Va donc pour monseigneur Coletti ! il vous fait garder la meilleure loge du Conservatoire quand viennent les concerts spirituels ; il vous réserve la meilleure tribune de Saint-Roch pour entendre le Magnificat et le Dies iræ, et il a donné à mon maître d’hôtel des recettes de purée de gibier qui ont fait l’admiration de vos deux sigisbées, MM. de Courchamp et de Montrond. – Puis il y a, ensuite, un charmant garçon, que j’aime de tout mon cœur.
Madame de Marande interrogea son mari du regard ; ce regard signifiait clairement : « Qui cela ? »
— Aussi, laissez-moi vous faire son éloge, non pas comme poète, non pas comme auteur dramatique – vous savez qu’il est convenu que, nous autres banquiers, nous ne connaissons rien à la poésie ni au théâtre –, mais comme homme…
— Vous voulez parler de monsieur ?…
Madame de Marande hésita.
— Je veux parler de M. Jean Robert, parbleu !
Un second nuage de pourpre, bien autrement intense et coloré que le premier, passa sur le visage de madame de Marande ; son mari n’en perdit pas la plus petite nuance ; cependant, il parut n’y pas faire attention.
— Vous aimez M. Jean Robert ? demanda la jeune femme.
— Pourquoi pas ? Il est de bonne maison ; son père occupait dans les armées républicaines un grade supérieur à celui que le vôtre occupait dans les armées impériales ; s’il avait voulu se rallier à la famille de Napoléon, peut-être fût-il mort maréchal de France, au lieu de laisser, en mourant, sa famille dans la misère, ou à peu près. Le jeune homme a pris tout cela en main ; il a marché bravement à travers les difficultés de la vie ; c’est un cœur franc, honnête, loyal, qui sait peut-être cacher son amour, mais qui ne sait point cacher ses répulsions. Ainsi, tenez, moi, par exemple, il ne m’aime pas…
— Comment, il ne vous aime pas ? s’écria madame de Marande se laissant emporter. Je lui ai cependant dit…
— D’avoir l’air de m’aimer… Eh bien, le pauvre garçon, quoiqu’il ait, je n’en doute pas, le plus grand égard à vos recommandations, il ne saurait, sur ce point-là, arriver à vous obéir. Non, il ne m’aime pas ! s’il me voit venir d’un côté de la rue, et qu’il puisse, sans impolitesse, passer de l’autre, il le fait ; si je le rencontre, et que, pris à l’improviste, il soit obligé de me saluer, c’est avec une froideur dont serait blessé tout autre que moi, qui remplis ce devoir de courtoisie pour lui faire accepter une invitation chez vous. Hier, je l’ai forcé, littéralement forcé à me donner la main, et si vous saviez ce que le pauvre garçon a souffert pendant tout le temps que sa main est restée dans la mienne ! cela m’a touché, et plus il me déteste, plus je l’aime… Vous comprenez cela, n’est-ce pas, madame ? C’est d’un homme ingrat, mais d’un honnête homme.
— En vérité, monsieur, je ne sais comment prendre ce que vous me dites !
— Comme il faut prendre tout ce que je dis, madame : comme la vérité. Le pauvre garçon se croit des torts envers moi, cela le gêne.
— Monsieur… mais quels torts ?
— Je ne vous dis pas que ce ne soit point un visionnaire ; il est poète, et tout poète l’est peu ou prou… À propos, une recommandation : il vous fait des vers, n’est-ce pas ?
— Monsieur…
— Il vous en fait ; j’en ai vu.
— Mais il ne les imprime pas !
— Il a raison, s’ils sont mauvais ; il a tort, s’ils sont bons. Qu’il ne se gêne pas pour moi ! J’y mets une condition, cependant.
— Laquelle, s’il vous plaît ?… Qu’il n’y ait pas mon nom ?
— Au contraire, au contraire ! Peste ! des mystères avec nous, ses amis ! Non pas !… Que votre nom y soit en toutes lettres. Qui diable verra du mal à des vers faits par un poète à une jolie femme ? Quand M. Jean Robert adresse des vers à une fleur, à la lune, au soleil, met-il une initiale ? Non, n’est-il pas vrai ? il met leur nom tout entier. Comme la fleur, comme la lune, comme le soleil, vous êtes une des douces, des belles, des bienfaisantes créations de la nature ; qu’il vous traite donc comme le soleil, comme la lune, comme les fleurs.
— Ah ! monsieur, si vous parlez sérieusement…
— Oui, j’entends, cela vous rend la poitrine plus légère.
— Monsieur…
— Ainsi, c’est convenu : bon gré, mal gré, M. Jean Robert reste au nombre de nos amis ; et, si l’on s’étonne de ses assiduités, vous direz – ce qui est vrai – que ce n’est ni vous ni lui qui avez désiré ces assiduités, mais que c’est moi, moi qui rends pleine justice au talent, à la délicatesse, à la discrétion de M. Jean Robert.
— Quel homme étrange vous faites, monsieur ! s’écria madame de Marande ; et qui me dira le secret de votre singulière affection pour moi ?
— Vous gêne-t-elle, madame ? demanda M. de Marande avec un sourire qui ne manquait pas d’une certaine mélancolie.
— Oh ! non, Dieu merci !… seulement, elle me fait craindre que…
— Eh bien, que vous fait-elle craindre ?
— C’est qu’un beau jour… Mais non, il est inutile que je vous dise ce qui me passe par l’esprit, ou plutôt par le cœur.
— Dites, madame, si ce que vous avez à dire peut être dit à un ami.
— Non ; cela aurait presque l’air d’une déclaration.
M. de Marande regarda fixement sa femme.
— Mais, enfin, monsieur, dit-elle, ne vous est-il point parfois venu une chose à l’idée ?
M. de Marande continua de regarder sa femme.
— Quelle chose ? Voyons, madame ! fit-il après un instant de silence.
— C’est que… si ridicule que cela soit, une femme puisse devenir amoureuse de son mari.
Un nuage passa rapidement sur le visage de M. de Marande ; il ferma les yeux, et l’obscurité, pour ainsi dire, se fit sur sa physionomie.
Puis, secouant la tête, et comme sortant d’un songe :
— Oui, dit-il, si ridicule que cela soit, cela peut être… Priez Dieu, madame, qu’un pareil phénomène ne se produise pas entre nous !
Et, à voix basse, il ajouta en fronçant le sourcil :
— Ce serait un trop grand malheur pour vous… et surtout pour moi !
Puis, se levant, il fit deux ou trois tours dans la chambre, affectant de rester dans la partie de l’appartement qui était à la tête du lit de madame de Marande, et où, par conséquent, les regards de celle-ci ne pouvaient le suivre.
Cependant, grâce à un miroir placé auprès d’elle, Lydie remarqua que son mari s’essuyait le front, et peut-être même les yeux, avec un mouchoir.
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