Chapitre 184 Fin de la causerie conjugale, qui s’est trouvé plus longue que l’auteur ne le croyait.
Sans doute, M. de Marande s’aperçut-il que son émotion, quelle qu’en fût la cause, le trahissait aux yeux de sa femme ; car, rassérénant son visage et forçant ses lèvres et ses yeux à sourire, il revint s’asseoir sur le fauteuil resté vide pendant quelques minutes.
Puis, après un instant de silence :
— Maintenant, madame, reprit-il de sa voix douce, maintenant que j’ai eu l’honneur de vous dire mon opinion sur monseigneur Coletti et sur M. Jean Robert, il me reste à vous demander la vôtre sur M. Lorédan de Valgeneuse.
Madame de Marande regarda son mari avec un certain étonnement.
— Mon opinion sur lui, monsieur, répondit-elle, est celle de tout le monde.
— Dites-moi celle de tout le monde, alors, madame.
— Mais M. de Valgeneuse…
Elle s’arrêta, embarrassée d’aller plus loin.
— Pardon, monsieur, dit-elle, vous me paraissez avoir des préventions contre M. de Valgeneuse.
— Des préventions, moi ? Dieu me garde d’avoir des préventions contre M. de Valgeneuse ! non, j’écoute seulement ce que l’on dit… Vous savez ce que l’on dit, n’est-ce pas, de M. de Valgeneuse ?
— Il est riche, il a des succès, il est fort bien en cour : c’est plus qu’il n’en faut pour qu’on dise beaucoup de mal de lui.
— Savez-vous le mal qu’on en dit ?
— Comme je sais le mal, monsieur : fort médiocrement.
— Eh bien, voici ce qu’on en dit… Parlons de sa richesse, d’abord.
— Elle est incontestable.
— Certainement, dans le fait de son existence, mais contestable, à ce qu’il paraît, dans la façon dont elle a été acquise.
— Le père de M. de Valgeneuse n’a-t-il pas hérité cette fortune d’un frère aîné ?
— Oui ; seulement, il court sur cet héritage une sombre histoire ; il s’agit de quelque chose comme un testament qui aurait disparu à la mort de ce frère aîné, frappé, au moment où l’on s’y attendait le moins, d’une apoplexie foudroyante. Il y avait un fils… Avez-vous entendu parler de cela, madame ?
— Vaguement : le monde que voyait mon père n’était pas celui de M. de Valgeneuse.
— Votre père était un honnête homme, madame, et il y a un proverbe sur le monde que l’on voit 1. Eh bien, il y avait un fils, un jeune homme charmant, que les héritiers, ceux qu’on accuse – quand je dis qu’on accuse, il ne s’agit point ici, bien entendu, d’une accusation devant la cour d’assises –, que les héritiers, dis-je, ont chassé de la maison de son père ; car, de notoriété, il était fils du marquis de Valgeneuse, neveu du comte, et cousin, par conséquent, de M. Lorédan et de mademoiselle Suzanne. Alors ce jeune homme, habitué à une grande existence, se trouvant tout à coup sans ressources, s’est, dit-on, brûlé la cervelle.
— C’est, en effet, une sombre histoire, que celle-là !
— Oui, mais qui, au lieu d’assombrir la famille, l’a fort réjouie. Le jeune homme vivant, d’un moment à l’autre le testament pouvait se retrouver, et le véritable héritier reparaître, armé de ce testament ; mais, l’héritier mort, il n’y avait point de chance que le testament reparût tout seul. Voilà pour la richesse. – Quant aux succès de M. de Valgeneuse dans le monde, je présume que, par le mot succès, vous entendez bonnes fortunes.
— N’est-ce point ainsi que cela s’appelle ? dit madame de Marande en souriant.
— Eh bien, quant à ses succès, il paraît qu’ils sont limités aux femmes du grand monde, et que, quand il s’adresse tout bonnement à ce que l’on appelle des filles du peuple, malgré l’assistance généreuse que prête, en ces circonstances, à son frère mademoiselle Suzanne de Valgeneuse, le jeune homme est quelquefois obligé d’employer la violence.
— Oh ! monsieur, que dites-vous là ?
— Une chose que monseigneur Coletti vous dirait probablement mieux que moi, car, si M. de Valgeneuse est bien en cour, c’est par l’Église.
— Et vous dites, monsieur, demanda madame de Marande, qui prenait un certain intérêt à ces accusations, vraies ou fausses ; vous dites que mademoiselle Suzanne seconde son frère dans ses entreprises amoureuses ?
— Oh ! cela, c’est connu ! et, vraiment, les personnes qui savent l’amitié passionnée que mademoiselle Suzanne porte à son frère lui en tiennent compte. Mademoiselle Suzanne a cette différence avec son frère, qu’elle aime, elle, la vie de famille, et qu’elle met tous ses plaisirs, presque tous du moins, dans son intérieur.
— Oh ! monsieur, et vous croyez à de pareilles calomnies ?
— Moi, madame, je ne crois à rien, excepté au cours de la rente, et encore faut-il que je le voie imprimé au Moniteur. Mais ce à quoi je crois, par exemple, oh ! c’est à la fatuité et à l’indiscrétion de M. de Valgeneuse. Il est comme le limaçon sous ce rapport : il salit les réputations qu’il ne mange pas !
— Ah ! vous n’aimez pas M. de Valgeneuse, monsieur ! fit madame de Marande.
— Non, je l’avoue… L’aimeriez-vous, par hasard, vous, madame ?
— Moi ! vous me demandez si j’aime M. Lorédan ?
— Mon Dieu, je vous demande cela comme je vous demanderais autre chose ; seulement, je me suis servi d’une mauvaise locution ; je sais bien que vous n’aimez personne dans le sens absolu du mot. J’aurais dû vous dire : « M. Lorédan vous plaît-il ? »
— Il m’est indifférent.
— Bien vrai, madame ?
— Oh ! je vous le proteste ! seulement, pas plus à lui qu’à un autre, je n’aimerais à voir arriver un malheur qu’il n’aurait pas mérité.
— Eh ! qui peut désirer de pareilles choses ? Aussi je vous assure, madame, qu’il n’arrivera – de mon côté, du moins … de ma part, si vous l’aimez mieux – à M. de Valgeneuse, que des malheurs mérités.
— Mais quels malheurs peut donc mériter M. de Valgeneuse, et comment ces malheurs pourraient-ils lui venir de vous ?
— Eh ! madame, bien simplement ! Ainsi, par exemple, cette nuit, M. de Valgeneuse vous a fait une cour très assidue…
— À moi ?
— À vous, oui, madame… Il n’y avait pas d’inconvénient, c’était chez vous, et l’on pouvait considérer cette affectation de M. de Valgeneuse à se trouver sans cesse sur vos pas comme une marque de courtoisie… peut-être exagérée, mais cependant excusable, envers son hôtesse. Toutefois, vous comprenez bien ? vous allez à d’autres soirées que les vôtres ; vous rencontrerez M. de Valgeneuse dans le monde : eh bien, si, pendant huit soirées seulement, il fait ailleurs ce qu’il a fait ici, vous êtes une femme compromise… Eh ! mon Dieu, je ne veux pas vous effrayer, madame ; mais, le jour où vous serez une femme compromise, M. de Valgeneuse sera un homme mort !
Madame de Marande jeta un cri.
— Oh ! monsieur, dit-elle, un homme mort à cause de moi ! tué pour moi ! ce serait le remords de toute ma vie.
— Mais qui vous dit donc que ce serait pour vous et à cause de vous que je tuerais M. Lorédan ?
— Vous-même, monsieur.
— Je n’ai pas dit un mot de cela. Si je tuais M. Lorédan pour vous ou à cause de vous, vous seriez bien autrement compromise après qu’avant sa mort ; non, je le tuerais à propos… de la loi sur la presse ou de la dernière revue de la garde nationale, comme j’ai tué M. de Bedmar.
— M. de Bedmar ? s’écria Lydie pâlissant affreusement.
— Eh bien, continua M. de Marande, est-ce qu’on a jamais su que c’était pour vous et à cause de vous ?
— Vous avez tué M. de Bedmar ? répéta madame de Marande.
— Oui ; l’ignoriez-vous donc ?
— Oh ! mon Dieu !
— Je vous avoue, cependant, qu’un instant j’ai hésité. Vous savez ou vous ne savez pas que j’avais des motifs pour mépriser M. de Bedmar : dans une circonstance, j’avais acquis la conviction que sa conduite n’avait pas été celle d’un honnête homme. On m’écrivit – un de mes correspondants d’Italie – que, le 20 novembre 1824, M. de Bedmar serait à Livourne. Je me rappelai que j’avais à Livourne une affaire importante ; j’y arrivai le 19 novembre ; M. de Bedmar y arriva à son tour. Alors, je ne sais comment cela se fit, nous eûmes, sur le port même de Livourne, et au moment où il y débarquait, une discussion pour une cause bien futile, à propos d’un commissionnaire. La discussion s’envenima ; bref, je me trouvai insulté et lui demandai raison de cette insulte, tout en lui laissant le choix des armes, comme c’est mon habitude : il eut le tort de choisir le pistolet, arme brutale, qui déchire, qui casse, qui tue. Séance tenante, nous prîmes rendez-vous aux cascines 2 de Pise. Arrivés sur le terrain, nos témoins nous placèrent à vingt pas ; on jeta un louis en l’air pour savoir qui tirerait le premier : le sort lui échut. Il tira… un peu bas ; la balle me traversa la cuisse.
— Vous traversa la cuisse ? s’écria madame de Marande.
— Oui, madame, sans attaquer l’os, heureusement.
— Mais je n’ai jamais su que vous ayez été blessé.
— À quoi bon vous tourmenter d’une blessure qui était guérie au bout de quinze jours ?
— Et, tout blessé que vous étiez, monsieur ?…
— Je l’ajustai… Ce fut à ce moment, je vous l’ai dit, que j’hésitai : c’était un fort beau garçon, dans le genre de M. de Valgeneuse ; je me disais : « Peut-être, comme M. de Valgeneuse, est-il aimé d’une mère, d’une sœur ! » J’hésitai… En appuyant d’une ligne à droite ou à gauche, je le manquais, et, comme j’étais blessé, le duel finissait là. Mais je me rappelai que M. de Bedmar avait indignement trompé une jeune fille ; que lui aussi avait tenu au bout de son pistolet le père de cette jeune fille qui était venu lui demander raison de l’outrage, et qu’il avait, le misérable ! tué le père de cette jeune fille. Alors je visai droit à la poitrine ; la balle lui traversa le cœur, et il tomba sans pousser un soupir.
— Monsieur, s’écria madame de Marande, monsieur… vous dites que mon père ?…
— Avait été tué en duel par M. de Bedmar, madame ; c’est la vérité. Vous voyez bien que j’ai eu raison de ne pas plus lui faire grâce qu’en pareille circonstance je ne ferais grâce à M. de Valgeneuse.
Et, saluant sa femme d’un visage aussi calme qu’il était entré, M. de Marande sortit, suivi par le regard effaré de madame de Marande.
— Oh ! murmura Lydie en laissant retomber sa tête sur son oreiller, que Dieu me pardonne ! mais il y a des moments où je crois que cet homme m’aime… et que je l’aime !
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