Chapitre 186 Suite de l’affaire Sarranti.
Nous avons annoncé que les débats étaient ouverts depuis deux jours. La séance à laquelle nous faisons assister le lecteur était donc la troisième et, probablement, la dernière séance.
Disons rapidement ce qui s’était passé dans les deux premières séances.
Après les formalités préliminaires, on avait lu l’acte d’accusation, que nous ne rapporterons pas, mais que les personnes curieuses de ces sortes de pièces pourront retrouver dans les journaux du temps.
De cet acte, il résulta que M. Gaetano Sarranti, ancien militaire, né à Ajaccio, en Corse, âgé de quarante-huit ans, officier de la Légion d’honneur, était accusé d’avoir, dans la soirée du 20 août 1820, volé avec effraction une somme de trois cent mille francs dans le secrétaire de M. Gérard, assassiné une femme au service de M. Gérard, et enlevé ou tué les deux neveux de M. Gérard, sans qu’on ait jamais pu retrouver trace de leurs personnes ou de leurs cadavres.
Crimes prévus par les articles 293, 296, 302, 304, 345 et 354 du code pénal.
Après la lecture de l’acte d’accusation, on avait, dans la forme ordinaire, interrogé l’accusé, qui avait répondu non à toutes les questions qu’on lui avait faites, sans donner d’autres marques d’émotion que la douleur qu’il avait paru éprouver en apprenant la mort ou la disparition des deux enfants.
L’avocat de M. Gérard avait cru embarrasser énormément M. Sarranti en lui demandant pourquoi il avait si brusquement quitté la maison où il avait été accueilli avec tant de bienveillance ; mais M. Sarranti avait simplement répondu que, la conspiration dont il était un des chefs principaux ayant été dénoncée à la police, il avait été, d’après les instructions de l’empereur, rejoindre M. Lebastard de Prémont, général français au service de Rundjet-Sing.
Puis il avait raconté comment, pour donner suite à son projet, il était, accompagnant le général, rentré en Europe, et venait d’essayer, de complicité avec lui, d’enlever le roi de Rome du palais de Schœnbrunn, tentative qui avait, ainsi qu’il l’avait appris depuis son arrestation, échoué, à son grand regret, avouait-il.
Ainsi, tout en repoussant l’accusation de vol et d’assassinat, il sollicitait celle de criminel de lèse-majesté et ne récusait l’échafaud civil que pour réclamer à grands cris l’échafaud politique.
Mais ce n’était point là l’affaire de ceux qui le voulaient condamner. Ce que l’on désirait trouver dans M. Sarranti, c’était l’ignoble voleur, l’immonde assassin, qui veut s’approprier la fortune ensanglantée de deux malheureux enfants, et non le conspirateur politique qui, au risque de sa vie, veut substituer une dynastie à une autre et changer, à main armée, la forme d’un gouvernement.
Le président avait été forcé d’arrêter M. Sarranti au milieu des explications données par lui.
Ces explications faisaient passer dans tout l’auditoire un frisson sympathique qui le gagnait, lui, magistrat, comme les autres et malgré lui-même.
Puis était venue la déposition de M. Gérard.
Nos lecteurs se souviennent de sa première déposition faite devant le maire de Viry, le lendemain du crime. La seconde était identiquement la même. Il est donc inutile que nous la rapportions ici, puisque le lecteur la connaît déjà.
La fin de la première séance avait été remplie par la déposition des témoins ; cette déposition, toute à la charge de Sarranti, était un long panégyrique de M. Gérard, près duquel, s’il fallait en croire les témoins, saint Vincent de Paul n’était qu’un misérable égoïste.
Le premier de ces témoins était le maire de Viry. Le lecteur connaît déjà le bonhomme. Dupe du trouble dans lequel était M. Gérard au moment où celui-ci lui annonça la catastrophe, il avait pris la stupeur du criminel pour la stupeur de la victime. On avait entendu aussi le témoignage de quatre ou cinq paysans, fermiers et propriétaires de Viry, qui, n’ayant eu avec M. Gérard que des rapports de fermage, à l’occasion d’achats ou de ventes de terres, déclaraient que, dans toutes ces transactions, M. Gérard s’était montré d’une exactitude rigoureuse et d’une rigide probité.
On entendit encore vingt ou vingt-cinq témoins de Vanves et du Bas-Meudon, c’est-à-dire tous ceux qui avaient reçu de M. Gérard, depuis qu’il habitait parmi eux, de nombreuses marques de sa bienfaisance et de sa générosité.
Ceux de nos lecteurs qui se souviennent du chapitre intitulé Un philanthrope de village1 comprendront quel effet dut produire sur le jury le récit des bonnes actions de l’honnête M. Gérard, et notamment le récit de la dernière, c’est-à-dire de celle qui avait failli lui coûter la vie.
M. Sarranti, interrogé lui-même sur M. Gérard, répondit, avec sa bonne foi toute militaire, qu’il le croyait un parfait honnête homme, et qu’il fallait que celui-ci fût trompé par de graves apparences pour porter contre lui, M. Sarranti, une si cruelle accusation.
Ce à quoi le président lui avait demandé :
— Mais, enfin, que dites-vous pour votre justification, et comme expliquez-vous le vol des cent mille écus, la mort de madame Gérard et la disparition des enfants ?
— Les cent mille écus étaient à moi, avait répondu M. Sarranti, ou, pour mieux dire, c’était un dépôt que m’avait confié l’empereur Napoléon. Ils m’ont été rendus de la main même de M. Gérard. Quant à l’assassinat de madame Gérard et à la disparition des enfants, je n’en puis rien dire, madame Gérard étant en parfaite santé et les enfants jouant sur la pelouse au moment où je quittai le château, c’est-à-dire à trois heures de l’après-midi.
Tout cela était si peu probable, que le président avait regardé les jurés – lesquels avaient secoué la tête de l’air le plus significatif.
Quant à Dominique, son aspect, pendant tout le cours des débats, était celui d’un homme pris d’une fièvre allant jusqu’au délire. Il se levait, il se rasseyait, tirait son père par le pan de sa redingote, ouvrait la bouche comme s’il voulait parler, puis, tout à coup, poussait un gémissement, tirait son mouchoir de sa poche, essuyait son front couvert de sueur, laissait tomber sa tête dans ses deux mains, et, pendant des heures, demeurait comme anéanti.
Quelque chose de pareil, au reste, se passait du côté de M. Gérard ; car – préoccupation inexplicable pour les assistants – ce n’était pas Sarranti, c’était bien plutôt Dominique que M. Gérard suivait des yeux.
Quand Dominique se levait, il se levait lui-même, comme poussé par un ressort ; quand Dominique ouvrait la bouche pour parler, la sueur coulait sur le front de l’accusateur, qui semblait près de s’évanouir.
Ces deux pâleurs luttaient ensemble : c’était à celle qui arriverait jusqu’à la lividité.
Au milieu de ces scènes mystérieuses dont les deux acteurs avaient seuls le secret, un incident inattendu vint jeter son cri rauque et discordant dans le concert de louanges qui s’élevait autour de M. Gérard.
Un vieillard de quatre-vingts ans, pâle, décharné, maigre comme Lazare ressuscité, répondant à l’appel qui lui était fait, s’avança d’un pas lent, mais égal, ferme et sonore comme celui de la statue du commandeur.
C’était ce vieux jardinier de Viry, père et grand-père de tout un monde d’enfants, et qui cultivait les jardins du château depuis trente ou quarante ans, quand l’événement était arrivé ; c’était ce fidèle serviteur dont on se rappelle qu’Orsola avait demandé le renvoi pour s’assurer de sa puissance de domination sur M. Gérard.
— Je ne sais qui a commis l’assassinat, dit-il, mais je sais que la femme assassinée était une méchante femme : elle s’était emparée de l’esprit de cet homme, qui n’était pas son mari, et dont elle voulait devenir la femme (et il montrait M. Gérard). Elle l’avait fasciné et elle exerçait sur lui un pouvoir qui n’avait pas de bornes. Ma conviction est qu’elle haïssait les enfants et qu’elle pouvait faire de cet homme tout ce qu’elle voulait.
— Avez-vous quelque fait à raconter ? demanda le président.
— Non, répondit le vieillard ; seulement, tout à l’heure, j’ai entendu parler du caractère de M. Gérard, et je crois de mon devoir, moi qui, depuis quatre-vingt ans, ai vu tant d’hommes, de dire ce que je pense de celui-là. La servante voulait devenir maîtresse ; peut-être les enfants la gênaient-ils pour cela. Je la gênais bien, moi !
Pendant que le vieillard parlait, Dominique semblait triompher, tandis qu’au contraire, M. Gérard était pâle comme un mort. Ses mâchoires tremblantes faisaient claquer ses dents les unes contre les autres.
Cette déclaration produisit une profonde émotion dans tout l’auditoire.
Le président fut obligé de réclamer le silence, et, en renvoyant le vieillard, il dit :
— Allez, mon ami ; MM. les jurés tiendront compte de votre déposition.
L’avocat de M. Gérard objecta alors qu’on avait voulu renvoyer le jardinier, dont les services, à cause de son grand âge, étaient devenus à peu près inutiles, et qu’en ce moment, c’était Orsola, que cet homme avait l’ingratitude d’attaquer, qui avait sollicité sa grâce.
Lui qui regagnait son banc, appuyé d’une main sur son bâton, de l’autre au bras d’un de ses fils, lui s’arrêta court, comme si, marchant dans les grandes herbes du parc, une vipère l’eût mordu au talon.
Puis il revint sur ses pas, et, d’une voix ferme :
— Ce que monsieur vient de dire, reprit-il, est, moins l’ingratitude dont il m’accuse, la pure vérité. Orsola avait d’abord demandé mon renvoi, et M. Gérard le lui avait accordé ; puis elle lui a demandé ma grâce, et M. Gérard la lui a accordée encore. La servante voulait essayer son pouvoir sur le maître, peut-être pour s’assurer de ce qu’elle en pourrait faire dans une circonstance plus importante. Demandez à M. Gérard si c’est vrai.
— Ce que dit cet homme est-il vrai, monsieur ? demanda le président s’adressant à M. Gérard. Gérard allait répondre que c’était faux ; mais, ayant levé la tête, il rencontra les deux yeux du jardinier qui cherchaient les siens. Ébloui par eux comme par les éclairs de sa conscience, il n’eut pas le courage de nier.
— C’est vrai ! balbutia-t-il. Excepté cet incident, tous les témoignages, ainsi que nous l’avons dit, furent en faveur de M. Gérard.
Quant aux témoignages en faveur de M. Sarranti, l’accusé n’en avait pas sollicité un seul : il se croyait accusé de conspiration bonapartiste, et, comptant en assumer sur lui toute la responsabilité, il n’avait pas cru avoir besoin de témoins à décharge.
Puis l’accusation avait tourné comme sur un pivot, et M. Sarranti s’était trouvé en face d’un vol, d’un double rapt et d’un assassinat. L’allégation alors lui avait paru tellement insensée, qu’il s’en était remis à l’instruction elle-même de faire reconnaître son innocence.
Ce n’était que trop tard qu’il s’était aperçu du piège dans lequel il était tombé, et, sur ce fait de vol, de rapt et d’assassinat, il lui avait répugné d’appeler aucun témoignage. À son avis, sa dénégation devait suffire.
Mais, peu à peu, par cette brèche qu’il avait laissée ouverte, était entré le soupçon, puis la probabilité, puis, sinon dans l’esprit du public, au moins dans celui des jurés, une presque certitude.
M. Sarranti était comme un homme emporté par une course trop rapide vers un abîme inconnu : il voyait l’abîme, il le mesurait ; mais il était trop tard ! aucun appui ne se présentait auquel il pût se retenir. Il ne pouvait manquer d’être précipité. L’abîme était profond, effroyable, hideux : il devait y perdre non seulement la vie, mais encore l’honneur.
Et cependant Dominique lui disait incessamment tout bas :
— Ayez courage, mon père ! je sais, moi, que vous êtes innocent !
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