‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 29 sur 74 · Chapitre 185 Cour d’assises de la Seine - Audience du 27 avril - Affaire Sarranti.

Chapitre 185 Cour d’assises de la Seine - Audience du 27 avril - Affaire Sarranti.

Le lecteur, en apprenant de la bouche même de Salvator que celui-ci se rendait au Palais de Justice, pour y assister aux derniers débats de l’affaire Sarranti, a dû comprendre qu’il ne fallait pas moins que la nécessité absolue où nous étions de suivre M. de Marande dans la chambre de sa femme, pour que nous ne le conduisissions pas à l’instant même dans cette grande et terrible salle du Palais de Justice où le crime vient chercher son châtiment, et, malheureusement, parfois aussi, par une fatale erreur, l’innocence sa condamnation.

Trois statues devraient être placées aux trois angles de cette grande salle, dans l’attente d’une quatrième, qui alors resterait peut-être éternellement absente : celles de Calas, de la Barre et de Lesurques !

Vers les onze heures du soir, au moment où le roi Charles X tenait son conseil, à l’instant où des centaines d’équipages faisaient résonner le pavé de la rue d’Artois, devant l’hôtel de Marande, les abords du Palais de Justice présentaient un spectacle bien autrement curieux que celui du boulevard des Italiens.

En effet, depuis la place du Châtelet – en allant du nord au sud – jusqu’à la place du Pont-Saint-Michel, le pont au Change, la rue de la Barillerie, le pont Saint-Michel, et toutes les rues avoisinantes ; et – en allant de l’ouest à l’est –, depuis la place Dauphine jusqu’au pont de la Cité, les quais de l’Horloge, Desaix, de la Cité, de l’Archevêché, des Orfèvres, étaient couverts d’une foule si compacte, si pressée, si houleuse et si murmurante, qu’on eût cru que la vieille île du Palais, devenue flottante, oscillait au milieu de la Seine, faisant un suprême effort pour résister à l’ouragan qui la poussait vers la mer ! Ce qui contribuait à donner à cette foule une grande ressemblance avec un océan orageux, c’était le mugissement sourd et profond, lugubre et monotone dont elle faisait retentir toutes les rues d’alentour, et qui montait comme une marée furibonde jusqu’aux voûtes du vieux palais de saint Louis.

C’était ce soir-là, ou plutôt cette nuit-là, car la soirée était déjà assez avancée, que devaient se clore les débats de cette affaire Sarranti qui préoccupait avec tant de raison, à un si haut degré, l’attention publique, depuis le jour où le Moniteur avait publié l’acte d’accusation.

Les lecteurs ne s’étonneront donc pas qu’un procès destiné à faire époque dans les fastes de la justice criminelle eût attiré autour du Palais un si grand concours de populaire, et dans la salle d’audience une foule beaucoup plus considérable que la salle ne le comportait. Pour éviter la confusion, le trouble, et qui sait ? les désordres qu’aurait pu occasionner une telle affluence, M. le président avait jugé nécessaire de faire distribuer à l’avance des cartes d’entrée aux personnes, ou du moins à une partie des personnes qui en avaient sollicité ; les avocats eux-mêmes en avaient reçu un certain nombre pour chacun des jours d’audience.

Il avait été impossible de satisfaire aux sollicitations innombrables des uns et des autres : plus de dix mille demandes de billets avaient été adressées à M. le président depuis le jour qu’avait été publié l’acte d’accusation. La diplomatie, les deux législatures, la noblesse, la robe, l’armée et la finance avaient sollicité cette faveur ; peu de ces requêtes avaient été exaucées.

Il en résultat que toutes les places étaient à ce point occupées, qu’on eût dit des spectateurs soudés les uns aux autres et ne faisant plus qu’un seul corps ; aussi entendait-on de temps en temps, à la porte et dans les couloirs, où on s’écrasait, la voix d’un malheureux qu’on étouffait. Non seulement la queue des spectateurs se prolongeait jusqu’au bout de la galerie et obstruait les nombreux escaliers qui aboutissent aux diverses portes d’entrée, mais encore, ainsi que nous l’avons dit, cette immense file de spectateurs non privilégiés avait – comme un serpent gigantesque – sa queue à la place du Pont-Saint-Michel et sa tête à la place du Châtelet.

Plusieurs banquettes avaient été spécialement réservées pour le barreau ; mais elles avaient été bientôt envahies par un grand nombre de dames qui n’avaient pu trouver place sur les bancs qu’on leur avait préparés dans l’enceinte inférieure, vis-à-vis du banc des avocats.

Les débats n’étaient ouverts que depuis deux jours, et, bien que, jusqu’ici, on n’eût aucune preuve du crime dont M. Sarranti était accusé, on disait au Palais, et on répétait dans la foule que le verdit devait être rendu dans la journée.

On s’attendait à chaque instant à l’entendre prononcer – nous parlons, du moins, de ceux qui n’assistaient que de loin à la séance – ; et, quoiqu’il fût onze heures, quoiqu’il circulât dans la foule un bruit, réel ou faux, d’après lequel on venait d’envoyer l’ordre formel que le crime fût jugé et l’arrêt rendu séance tenante, aucune nouvelle n’arrivait au-dehors, et les plus patients commençaient à pousser des cris énergiques que n’arrêtaient pas entièrement les gendarmes éparpillés çà et là dans la foule.

Pour ceux qui assistaient aux débats, l’intérêt, au contraire, allait croissant, et treize heures d’audience dans un même jour – la séance avait commencé à dix heures du matin –, treize heures d’audience n’avaient pas diminué l’attention des uns, ni ralenti la curiosité des autres.

Du reste, outre l’intérêt qu’excitait l’accusé dans le cœur de chacun, ces débats, déjà si palpitants, avaient été rendus plus intéressants encore par le talent remarquable avec lequel ils avaient été présidés, et, en même temps, par l’énergie et le bon goût de l’avocat qui défendait M. Sarranti.

Quant au talent du président, il était incomparable. Impossible d’apporter, dans des fonctions si graves et si pénibles, un esprit d’analyse plus net et plus précis, une élocution plus élégante et plus facile, un sentiment plus élevé des convenances et une plus scrupuleuse impartialité. – Car, disons-le en passant, puisque nous en trouvons l’occasion, nous qui nous piquons en toute chose de cette scrupuleuse impartialité dont nous louons M. le président de la cour d’assises, le talent du président, son habileté et son équité exercent sur la marche des débats, et même sur l’attitude du public, une influence extraordinaire ; on ne saurait croire combien elle leur inspire de grandeur et de dignité, et donne aux séances de nos cours de justice ce caractère imposant qui leur est propre.

La solennité de ce soir-là avait précisément à la fois le caractère imposant dont nous parlons et un caractère sombre lugubrement fantastique que l’on comprendra suffisamment quand nous aurons, en quelques mots, fait la mise en scène de cette séance.

Tout le monde, ou à peu près, connaît la salle d’audience de la cour d’assises de Paris. C’est un immense rectangle, plus long que large, sombre, profond et haut comme une église.

Nous disons sombre, bien que cette salle reçoive le jour par cinq immenses fenêtres et deux portes vitrées, placées d’un seul côté de la salle, sur la face gauche en entrant ; mais, soit que la face de droite, à travers laquelle ne pénètre aucune lumière – excepté quand s’entrouvre la petite porte par laquelle entre et sort l’accusé – soit, disons-nous, que ce mur sombre, qu’essayent en vain d’égayer des panneaux de papier bleu, jette à la muraille qui le regarde son obscurité, bien plus que celle-ci ne lui envoie sa lumière, ou soit que le temple de la justice conserve comme un reflet de la boue immonde dont le crime a souillé son pavé, on est pris tout à coup, en entrant dans la salle de la cour d’assises, d’une tristesse noire, d’un frisson de dégoût, d’une impression analogue à celle qu’on éprouverait si, en entrant dans un bois, on mettait le pied sur un nid de couleuvres.

Mais, ce soir-là, au lieu de la teinte sombre qu’elle revêt communément, la cour d’assises éclatait de lumières encore plus tristes peut-être que son obscurité.

Qu’on s’imagine, en effet, toute cette foule éclairée étrangement par les lueurs vacillantes de cent bougies, par le reflet des lampes qui, recouvertes d’abat-jour, donnaient aux visages des jurés je ne sais quel air étrange, quelles lugubres pâleurs particulières aux inquisiteurs peints par les peintres espagnols.

En entrant dans la salle, cette demi-obscurité lumineuse, ou, disons mieux, cette demi-clarté sombre, vous reportait, malgré vous, aux séances mystérieuses du conseil des Dix ou de l’Inquisition. Toutes les géhennes et les tortures du Moyen Âge revenaient à l’esprit, et on cherchait dans le coin le plus ombreux de la salle le masque livide du tourmenteur.

Au moment où nous pénétrons dans l’enceinte, M. l’avocat du roi se dispose à prononcer son réquisitoire.

Il est debout.

C’est un homme haut de taille, pâle de visage, osseux et sec comme un vieux parchemin, un cadavre vivant, n’ayant plus de la vie que la voix et le regard ; car, de geste, de mouvement, il n’en est pas question. Encore cette voix est-elle faible comme un souffle ; encore ce regard est-il vague, sans expression arrêtée. Cet homme, pour tout dire, semble l’incarnation de la procédure criminelle ; c’est un réquisitoire en chair et en os : en os surtout !

Mais, avant de faire entendre les personnages principaux de ce drame, disons quelle place ils occupaient dans la salle d’audience.

Au fond de la salle, au centre du bureau circulaire, est le président, assisté des juges qui forment la cour.

À la gauche de celui qui entre, ou à la droite du président, au-dessous de deux de ces hautes fenêtres vitrées, sont les quatorze jurés. – Nous disons quatorze au lieu de douze, car M. l’avocat du roi, attendu la longueur présumée des débats, a requis l’adjonction de deux jurés supplémentaires et d’un magistrat assesseur.

Dans l’enceinte circulaire qui borde le bureau de la cour, est l’honnête M. Gérard, la partie civile.

C’était bien le même homme, à peu près chauve, aux yeux gris, petits, enfoncés, ternes, aux sourcils épais et grisonnants, du milieu desquels s’élançaient, comme des soies de sanglier droites et roides, de longs poils qui, se joignant dans la ligne d’un nez recourbé en bec de vautour, formaient, au-dessus de l’œil, une arcade d’une courbe exagérée et hors de toute proportion ; c’était, enfin, cette physionomie lâche et basse qui avait fait une si singulière impression sur l’abbé Dominique, à son entrée dans la chambre à coucher du mourant.

La figure d’un homme qui demande à la justice de le venger d’un assassin est d’ordinaire, quelle que soit sa laideur coutumière, touchante, intéressante au plus haut point, tandis que la figure de l’accusé excite le mépris et le dégoût ; mais, ici, c’était le contraire, et, si on eût consulté le public qui composait cette assemblée, à l’unanimité – en voyant, à droite, le beau et honnête visage de M. Sarranti, la loyale, sereine et belle figure de l’abbé Dominique –, à l’unanimité, le public eût dit que les rôles étaient intervertis, que l’assassin était la victime, et que celui qui passait pour la victime était l’assassin. Sans autre raison, sans autre preuve que l’inspection rapide des deux hommes, il était impossible de s’y tromper.

Maintenant, quand nous aurons dit que M. Sarranti, escorté de deux gendarmes, causait de temps en temps, appuyé sur la barre, avec son fils et son avocat, nous aurons fait connaître dans tous ses détails la mise en scène de cette triste solennité.

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