‹ Les Mohicans de Paris Tome IVChapitre 32 sur 74 · Chapitre 188 Suite de l’affaire Sarranti.

Chapitre 188 Suite de l’affaire Sarranti.

Dès lors, la question était nettement posée : d’un côté, la conspiration, réfugiée dans sa foi impériale, dans la religion de son serment, se faisant, non pas un bouclier, mais une palme de son crime lui-même ; de l’autre, le ministère public, décidé à poursuivre dans M. Sarranti, non le criminel de haute trahison, le coupable de lèse-majesté, mais le voleur de cent mille écus, le ravisseur des enfants, l’assassin d’Orsola.

Se défendre de ces accusations, c’était les admettre ; les repousser pas à pas, une à une, c’était admettre leur existence.

Emmanuel Richard, par ordre de M. Sarranti, n’avait donc pas même fait face un seul instant à la triple accusation que poursuivait l’avocat du roi ; il laissait le public juge de cette singulière position d’un accusé avouant un crime qu’on ne voulait pas lui faire avouer, et qui entraînait, non pas un allégement, mais une aggravation de peine pour celui dont il était accusé.

Aussi, dans le public, le jugement était-il prononcé.

En toute autre circonstance, après le plaidoyer de l’avocat de l’accusé, sans doute la séance eût été suspendue, afin de donner un instant de repos aux juges et aux jurés ; mais, après ce qui venait de se passer dans l’auditoire, toute halte sur la pente que l’on descendait était dangereuse, et le ministère public pensa que mieux valait en finir, dût-on finir au milieu d’une tempête.

M. l’avocat du roi se leva donc, et, au milieu de ce profond silence qui s’étend sur la mer entre deux bourrasques, il prit la parole.

Dès les premiers mots, tout l’auditoire comprit que l’on était retombé, des hauteurs poétiques et fulgurantes d’un Sinaï politique, dans les bas-fonds de la chicane criminelle.

Comme si la terrible sortie de l’avocat de M. Sarranti n’avait pas eu lieu ; comme si ce titan à moitié foudroyé ne venait pas de faire chanceler sur son trône le Jupiter des Tuileries ; comme si le regard n’était pas encore ébloui de ces éclairs que l’aigle impériale, en passant au plus haut de l’éther, venait de faire flamboyer sur la route, M. l’avocat du roi s’exprima ainsi :

— Messieurs, depuis quelques mois, plusieurs crimes ont fixé l’attention publique, en même temps qu’ils excitaient l’active sollicitude et la surveillance des magistrats. Prenant leur source dans l’agglomération d’une population toujours croissante, peut-être aussi dans la suspension de quelques travaux ou dans la cherté des subsistances, ces crimes n’étaient certainement pas plus nombreux que ceux dont nous avons à gémir d’ordinaire, et qui sont le tribut crétois que la société paie chaque année aux vices et à l’oisiveté, qui veulent, comme le Minotaure antique, un certain nombre de victimes !

Il était évident que le procureur du roi tenait dans son estime cette période à effet, car il fit une pause et jeta un regard circulaire sur cette mer d’autant plus agitée dans ses abîmes, peut-être, qu’elle était muette à sa surface.

Le public resta impassible.

— Cependant, messieurs, continua le procureur du roi, l’audace de plusieurs coupables s’était ouvert une nouvelle carrière dans laquelle on était moins habitué à la rencontrer et à la poursuivre, et elle inquiétait davantage par la nouveauté et la hardiesse de ses attentats, mais, je le dis avec joie, messieurs, le mal dont nous avons à gémir n’est pas si grand qu’on veut le croire ; on s’est plu seulement à l’exagérer. Mille bruits mensongers ont été répandus à dessein ; la malveillance les créait elle-même ; à peine créés par elle, on les accueillait avidement, et, chaque jour, le récit des prétendus crimes de la nuit portait l’effroi dans les âmes simples, la stupeur dans les esprits crédules.

L’auditoire se regardait, ignorant où le procureur du roi voulait en venir. Seuls les habitués des cours d’assises, ceux qui viennent chercher là ce qui leur manque chez eux l’hiver, c’est-à-dire une atmosphère attiédie et un spectacle qui cesse pour eux d’être nouveau et émouvant à cause de l’habitude, mais qui, à cause de l’habitude même, leur est nécessaire ; ces habitués-là seuls, accoutumés aux phraséologies de MM. Bérard et de Marchangy, ne s’inquiétaient pas du chemin dans lequel s’engageait le procureur du roi, sachant que, de même qu’on dit en style populaire : « Tout chemin conduit à Rome », on peut, sous certains gouvernements et dans certaines époques, dire en style de Palais : « Tout chemin conduit à la peine de mort. »

N’était-ce pas par ce chemin-là qu’on avait conduit Didier à Grenoble ; Pleignies, Cotteron et Carbonneau à Paris ; Berton à Saumur ; Raoulx, Bories, Goubin et Pommier à la Rochelle ?

Le procureur du roi reprit avec un geste de majestueuse et suprême protection :

— Rassurez-vous, messieurs, la police judiciaire a les cent yeux d’Argus ; elle veillait, elle allait chercher les Cacus modernes dans leurs retraites les plus cachées, dans leurs antres les plus profonds ; car rien n’est impénétrable pour elle, et les magistrats répondaient aux clameurs mensongères qui circulaient en faisant leur devoir plus rigoureusement que jamais.

« Oui, nous sommes loin de le nier, de grands crimes ont été commis, et, organe inflexible de la loi, nous avons nous-même requis contre ces crimes les différentes peines qu’ils avaient encourues ; car nul, messieurs, soyez-en bien convaincus, n’échappe au glaive vengeur de la loi. Que, dès à présent, la société se rassure donc : ses plus audacieux perturbateurs sont déjà entre les mains de la justice, et ceux qu’elle ne tient pas encore ne tarderont pas à trouver devant elle la peine de leurs attentats.

« Ainsi, ceux qui, cachés aux environs du canal Saint-Martin, avaient pris ses abords déserts pour le théâtre de leurs attaques nocturnes, jetés à cette heure dans les cachots, tentent vainement de repousser les preuves que l’instruction a rassemblées contre eux.

« Le sieur Ferrantès, un Espagnol ; le sieur Aristolos, un Grec ; le sieur Walter, un Bavarois ; le sieur Coquerillat, un Auvergnat, ont été arrêtés avant-hier au soir dans l’obscurité de la nuit. Aucune trace ne révélait leur présence, cependant ; mais il n’est point d’abri qui ait pu les protéger contre les yeux vigilants de la justice, et la force de la vérité a déjà arraché des aveux à ces consciences effrayées… »

Les auditeurs continuaient de se regarder, se demandant tout bas ce que le sieur Ferrantès, le sieur Aristolos, le sieur Walter et le sieur Coquerillat avaient de commun avec M. Sarranti.

Le procureur du roi reprit :

— Trois forfaits partis de mains plus criminelles encore sont venus exciter l’horreur et l’indignation publique. Un cadavre a été trouvé près de la Briche : c’était celui d’un malheureux soldat qui venait d’obtenir son congé. Dans le même temps, un pauvre ouvrier tombait sous des coups meurtriers dans les champs de la Villette. Enfin, un charretier de Poissy était tué, quelques jours après, sur la grande route de Paris à Saint-Germain.

« En peu de temps, messieurs, le bras de la justice a atteint les auteurs de ces derniers attentats aux extrémités de la France.

« Mais on ne s’est pas borné à ces récits : on a raconté cent autres crimes ; on a parlé d’un malheureux succombant, rue Charles X, sous les coups des assassins ; un cocher avait été, disait-on, trouvé baignant dans son sang, derrière le Luxembourg ; un attentat odieux avait été commis sur une malheureuse femme, rue du Cadran ; une voiture des postes royales aurait été dévalisée à main armée, il y a deux jours, par le trop célèbre Gibassier, dont le nom, plus d’une fois prononcé dans cette enceinte, est certainement venu jusqu’à vous.

« Eh bien, messieurs, tandis que l’on s’efforçait d’alarmer ainsi les citoyens, la police judiciaire constatait que le malheureux trouvé rue Charles X était mort d’un épanchement de sang dans les poumons ; que le cocher avait été frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante en s’emportant contre ses chevaux, et que cette malheureuse femme sur laquelle on appelait un si touchant intérêt était victime, purement et simplement, d’une de ces scènes tumultueuses que provoque la débauche ; et, quant au trop célèbre Gibassier, messieurs, je vais, en vous donnant une preuve non équivoque qu’il n’avait pas commis le crime qu’on lui impute, vous offrir la mesure de la confiance que vous pouvez avoir dans ces calomnieuses inventions.

« En entendant dire que Gibassier avait arrêté la malle entre Angoulême et Poitiers, j’ai fait venir M. Jackal.

« M. Jackal m’a affirmé que le nommé Gibassier était à Toulon, où il subissait son temps, sous le numéro 171, et où son repentir donnait un tel exemple, qu’on était en train, en ce moment, de solliciter de Sa Majesté Charles X la remise des sept ou huit ans de bagne qui lui restent encore à faire.

« Par cet exemple incroyable, et qui me dispense d’en choisir d’autres, jugez du reste, messieurs, et voyez par quels grossiers mensonges on entretient la curiosité, disons mieux, la malveillance publique.

« Gémissons, messieurs, de voir ces bruits circuler, et que les maux dont on s’est plaint retombent, en quelque sorte, sur ceux qui les ont propagés !

« La paix publique a été troublée, dit-on ; on se renferme chez soi en tremblant dès que la nuit est venue ; les étrangers ont fui une ville désolée par les crimes ; le commerce est ruiné, perdu, anéanti !

« Messieurs, que direz-vous si l’esprit de malveillance de ces hommes qui cachent leurs opinions bonapartistes ou républicaines sous le titre de libéraux avait seul provoqué ces malheurs par des calomnies ?

« Vous seriez indignés, n’est-ce pas ?

« Mais un autre mal a été enfanté par le désastreux manège de ces mêmes hommes qui menacent la société en ayant l’air de la prendre sous leur protection, en annonçant, chaque jour, des forfaits impunis, en répétant que des magistrats inattentifs laissent le crime jouir tranquillement de l’impunité.

« C’est ainsi qu’un Sarranti, sur le sort duquel vous avez à prononcer à cette heure, a pu se flatter, depuis sept années, d’être à jamais à l’abri des poursuites de la justice.

« Messieurs, la justice est boiteuse ; elle arrive à pas lents, dit Horace. Soit ! mais elle arrive infailliblement.

« Ainsi un homme – c’est du criminel que vous avez sous les yeux que je parle –, un homme commet un triple crime, de vol, de rapt, d’assassinat. L’attentat commis, il quitte la ville qu’il habite, il quitte le pays qui l’a vu naître, quitte l’Europe, il traverse les mers, il s’enfuit au bout du monde, et va demander à un autre continent, à un de ces royaumes perdus au cœur de l’Inde, de le recevoir comme un hôte royal ; mais cet autre continent le rejette, ce royaume le rejette, et l’Inde lui dit : “Que viens-tu faire parmi mes fils innocents, toi, coupable ? Éloigne-toi d’ici ! Va-t’en ! Arrière, démon ! Retro, satanas !...” »

Quelques éclats de rire, contenus jusque-là, se firent entendre tout à coup, au grand scandale de MM. les jurés.

Quant à l’avocat du roi, soit qu’il ne comprît pas l’hilarité de la foule, soit qu’au contraire, la comprenant, il voulût la refouler ou la tourner à son profit, il s’écria :

— Messieurs, le frémissement de l’auditoire est significatif : c’est un blâme méprisant jeté par la foule au criminel, et la condamnation la plus sévère ne sera pas plus cruelle pour lui que ce sourire de dédain…

Quelques murmures accueillirent ce détournement de l’opinion de l’auditoire.

— Messieurs, dit le président s’adressant à l’auditoire, rappelez-vous que le silence est le premier devoir du public.

Le public, qui avait le plus grand respect pour la voix impartiale du président, lui tint compte de son admonestation, et le silence se rétablit.

M. Sarranti, le sourire sur les lèvres, le front haut et calme, tenait sa main dans celle du beau moine ; et, quant à celui-ci, pieusement incliné déjà sous l’arrêt que son père ne pouvait éviter, il rappelait vaguement ces saints Sébastiens dont les peintres espagnols nous ont légué le type, et qui, le corps percé de flèches, respirent la plus sublime mansuétude, la plus angélique résignation.

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