Chapitre 189 Suite et fin de l’affaire Sarranti.
Nous ne suivrons pas plus loin l’avocat du roi dans son plaidoyer ; nous dirons seulement qu’une fois le sujet abordé, il retraça le plus longuement qu’il put les charges résultant des accusations des témoins de M. Gérard, épuisant toutes les ressources banales, toutes les fleurs classiques de la rhétorique du Palais. Enfin, il termina son plaidoyer en requérant l’application des articles 293, 296, 302 et 304 du code pénal.
Un murmure de douleur et un frisson d’effroi courut par toute la foule ; l’émotion était à son comble. Le président demanda à M. Sarranti :
— Accusé, avez-vous quelque chose à dire ?
— Pas même que je suis innocent, tant je méprise l’accusation portée contre moi, répondit M. Sarranti.
— Et vous, maître Emmanuel Richard, avez-vous quelque chose à dire en faveur de votre client ?
— Non, monsieur, répondit l’avocat.
— Alors les débats sont fermés, dit le président.
Il y eut dans tout l’auditoire un immense mouvement d’intérêt, suivi d’un profond silence.
Le résumé du président séparait seul l’accusé de la sentence. Il était quatre heures du matin. On comprenait que ce résumé serait court, et, à la manière dont l’honorable président avait conduit les débats, on comprenait qu’il serait impartial.
Aussi, dès qu’il ouvrit la bouche, les huissiers n’eurent pas besoin d’imposer le silence à la multitude : la multitude fit silence d’elle-même.
— Messieurs les jurés, dit le président d’une voix dont il n’avait pu bannir l’émotion, je viens de clore des débats dont la longueur est à la fois pénible pour votre cœur, fatigante pour votre esprit.
« Fatigante pour votre esprit ; car ils durent depuis plus de soixante heures.
« Pénible pour votre cœur ; car qui ne serait ému en voyant comme partie plaignante un vieillard, modèle de vertu et de charité, l’honneur de ses concitoyens, et, en face de lui, accusé par lui d’un triple crime, un homme que son éducation appelait à parcourir une carrière honorable et même brillante, et qui proteste, par sa voix et par celle d’un digne religieux, son fils, contre la triple accusation dont il est l’objet.
« Vous êtes encore comme moi, messieurs les jurés, sous l’impression des plaidoiries que vous venez d’entendre. Il faut donc nous faire violence, descendre au fond de nous-mêmes, nous recueillir avec calme dans ce moment solennel, et reprendre avec sang-froid l’ensemble de ces longs débats. »
Cet exorde causa une émotion profonde dans l’âme des spectateurs, et la foule, muette et haletante, suivit avec une fervente attention l’analyse du président.
Après avoir passé en revue avec une consciencieuse fidélité tous les moyens de l’accusation, et avoir fait ressortir ce que le défaut de défense avait de désavantageux pour l’accusé, l’honorable magistrat termina son discours en ces termes :
— Je viens d’exposer devant vous, messieurs les jurés, aussi consciencieusement et aussi rapidement qu’il m’a été possible, l’ensemble de la cause. C’est à vous, maintenant, c’est à votre haute sagacité, c’est à votre suprême sagesse, de discerner le juste d’avec l’injuste, et de décider.
« Pendant que vous accomplirez cet examen, vous serez ébranlés à tout instant par ces profondes et violentes émotions qui viennent assaillir le cœur de l’honnête homme au moment où il va porter un jugement sur son semblable, et proclamer une terrible vérité ; mais ni la lumière ni le courage ne vous manqueront, et, quel que soit votre jugement, il émanera de la justice souveraine, surtout si vous prenez pour guide le seul guide infaillible : la conscience !
« C’est dans la loi de cette conscience, contre laquelle viennent se briser toutes les passions – car elle est sourde aux paroles, sourde à l’amitié, sourde à la haine –, que la loi vous investit de vos redoutables fonctions ; que la société vous remet ses pleins pouvoirs et vous charge de ses plus graves et de ses plus chers intérêts. Que les familles, confiantes en vous comme en Dieu même, viennent se placer sous votre protection, et que les accusés, enfin, qui ont le sentiment de leur innocence, vous remettent entre les mains leur vie en toute sécurité et vous acceptent sans trembler pour juges. »
Ce résumé, net, précis et court, empreint, du premier au dernier mot, de la plus scrupuleuse impartialité, fut constamment écouté dans le plus religieux silence.
À peine le président avait-il cessé de parler, que tout l’auditoire se levait spontanément comme un seul homme et donnait les plus vives marques d’approbation, auxquelles se mêlaient les applaudissements des avocats.
M. Gérard avait écouté le président la pâleur de l’angoisse sur le front : il sentait que, dans l’âme de cet homme juste qui venait de parler, était non pas l’accusation, mais le doute.
Il était quatre heures à peu près quand le jury se retira dans la salle des délibérations.
On emmena l’accusé, et – fait inouï dans les fastes judiciaires ! – pas une des personnes présentes depuis le matin ne songea à quitter sa place, quelque temps que dût se prolonger la délibération.
Ce fut donc, à partir de ce moment, dans la salle, un colloque immense et des plus animés qui s’établit sur les diverses circonstances des débats, en même temps qu’une horrible anxiété s’emparait de tous les cœurs.
M. Gérard avait demandé s’il pouvait se retirer. Sa force avait été jusqu’à entendre requérir la peine de mort ; mais elle n’allait pas jusqu’à l’entendre prononcer.
Il se leva pour sortir.
La foule, nous l’avons dit, était bien pressée, et, cependant, il se fit à l’instant même un passage sur sa route : chacun s’écartait comme pour faire place à quelque animal immonde ou venimeux ; le plus déguenillé, le plus pauvre, le plus sale des auditeurs se fût cru souillé par le contact de cet homme.
Vers quatre heures et demie, un coup de sonnette se fit entendre.
Un frisson, parti de l’intérieur de la salle, au tintement de cette sonnette, se communiqua au-dehors. Aussitôt, comme une marée qui monte, le flot revint battre la salle, et chacun s’empressa de se rasseoir. Mais c’était une émotion vaine : le chef du jury faisait demander une pièce de la procédure.
Cependant, les premiers rayons d’un jour pâle et gris filtraient à travers les fenêtres et commençaient à effacer la lumière des bougies et des lampes. C’était l’heure où les plus robustes organisations sentent la fatigue ; c’était l’heure où les plus joyeux esprits comprennent la tristesse ; c’était l’heure où l’on a froid.
Vers six heures, un nouveau coup de sonnette se fit entendre.
Cette fois-ci, il ne pouvait plus y avoir de méprise : c’était bien le verdit de grâce ou l’arrêt de mort qui allait être prononcé, après deux heures de délibération.
Un mouvement électrique se communiqua à toute l’assemblée, dont on vit, pour ainsi dire, le frissonnement à la surface. Le silence se rétablit comme par enchantement dans cet auditoire si bruyant et si agité une seconde auparavant.
La porte de communication entre la salle d’audience et la salle des délibérations s’ouvrit, les membres du jury parurent, et chacun s’efforça de lire à l’avance sur leur visage l’arrêt qui allait être prononcé : les traits de quelques-uns d’entre eux annonçaient la plus vive émotion.
La Cour entra quelques moments après.
Le chef du jury s’avança, et, la main sur la poitrine, mais d’une voix faible, il commença la lecture du verdict.
Cinq questions avaient été soumise au jury.
Elles étaient ainsi conçues :
« 1o M. Sarranti est-il coupable d’avoir, avec préméditation, commis un homicide sur la personne d’Orsola ?
« 2o Ce crime a-t-il été précédé des autres crimes ci-après spécifiés ?
« 3o A-t-il eu pour objet de préparer ou de faciliter l’exécution de ces crimes ?
« 4o M. Sarranti a-t-il, dans la journée du 19 ou dans la nuit du 19 au 20 août, commis un vol avec effraction dans l’appartement de M. Gérard ?
« 5o A-t-il fait disparaître les deux neveux dudit Gérard ? »
Il se fit une pause d’un instant.
Aucune plume ne saurait rendre l’anxiété suprême de ce moment rapide comme la pensée, et qui, cependant, dut paraître un siècle à l’abbé Dominique, resté avec l’avocat près du banc vide de l’accusé.
Le chef du jury prononça les paroles suivantes :
— Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est : « Oui, à la majorité sur toutes les questions, l’accusé est coupable ! »
Tous les yeux s’étaient fixés sur Dominique : il était debout comme les autres.
À travers la grise atmosphère du matin, on vit sa pâleur se changer en lividité ; il ferma les yeux et se retint à la balustrade pour ne pas tomber.
L’auditoire tout entier étouffa un soupir de douleur.
L’ordre fut donné de ramener l’accusé.
Tous les yeux se tournèrent alors vers la petite porte.
M. Sarranti reparut. Dominique lui tendit la main en disant ces seuls mots :
— Mon père !…
Mais lui écouta le verdict de mort comme il avait écouté l’acte d’accusation, sans donner aucun signe d’émotion.
Dominique, moins impassible, poussa une espèce de gémissement, regarda d’un œil ardent la place qu’avait occupée Gérard, tira d’un mouvement convulsif un rouleau de papier de sa poitrine ; puis, avec un effort suprême, repoussa ce rouleau dans sa robe.
Pendant le court instant qui contenait tant de sensations différentes, M. l’avocat général, d’une voix plus altérée qu’on n’eût dû s’y attendre de la part d’un homme qui venait de provoquer cet arrêt rigoureux, requit, contre M. Sarranti, l’application des articles 293, 296, 302 et 304 du code pénal.
La Cour entra en délibération.
Le bruit se répandit alors dans la salle que, si M. Sarranti avait tardé de quelques secondes à reparaître, c’est que, tandis qu’on élaborait son arrêt de mort, il s’était profondément endormi. En même temps, on disait que le verdict de culpabilité n’avait été rendu qu’à la stricte majorité.
Après cinq minutes de délibération, la cour se rassit, et le président prononça, avec émotion et d’une voix étouffée, l’arrêt qui condamnait M. Sarranti à la peine de mort.
Puis, se retournant vers M. Sarranti, qui avait écouté calme et impassible :
— Accusé Sarranti, dit-il, vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation.
Sarranti s’inclina.
— Merci, monsieur le président, dit-il ; mais mon intention n’est pas de me pourvoir.
Dominique sembla, par ces mots, tiré violemment de sa stupeur.
— Si, si, messieurs ! s’écria-t-il, mon père se pourvoira, car il est innocent.
— Monsieur, dit le président, la loi défend de prononcer de pareilles paroles lorsque l’arrêt est rendu.
— À l’avocat de l’accusé, monsieur le président, s’écria Emmanuel, mais non pas à son fils. Malheur au fils qui ne croit pas toujours à l’innocence de son père !
Le président semblait près de défaillir.
— Monsieur, dit-il à Sarranti – lui donnant ce titre contre toutes les habitudes –, avez-vous quelque demande à faire à la Cour ?
— Je demande à voir librement mon fils, qui ne refusera pas, je l’espère, de m’assister comme prêtre sur l’échafaud.
— Oh ! mon père, mon père, s’écria Dominique, vous n’y monterez pas, je vous le jure.
Puis, à voix basse, il ajouta :
— Et si quelqu’un y monte, ce sera moi !
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