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Chapitre 190 Les amants de la rue Mâcon.

Nous avons dit l’effet produit à l’intérieur de la salle par le prononcé du jugement ; l’effet ne fut pas moins grand à l’extérieur.
À peine ces mots : « À la peine de mort ! » étaient-ils tombés des lèvres du président, que ce fut comme un long gémissement, comme un immense cri d’effroi qui, parti de l’intérieur de la salle d’audience, s’en alla, à travers mille poitrines, retentir jusqu’à la place du Châtelet, et faire frissonner les spectateurs, comme si le tocsin que contenait, avant la Révolution, la tour carrée de l’Horloge, donnait – ainsi qu’il avait fait, en chœur avec la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois, dans la nuit du 24 août 1572 – le signal des massacres d’une nouvelle Saint-Barthélemy.

Toute cette foule se retira triste et morne, s’écoulant lentement et lugubrement, le cœur serré par l’arrêt terrible qui venait d’être rendu.

Quiconque, ignorant ce qui se passait, eût vu cette multitude ainsi consternée ; quiconque eût assisté à ce départ silencieux, à cette désertion muette, n’eût pas trouvé d’autre motif à cette lente et sombre retraite que quelque catastrophe extraordinaire, comme l’éruption d’un volcan, l’arrivée de la peste, ou les premières rumeurs d’une guerre civile.

Mais aussi celui qui, ayant assisté toute la nuit à ces terribles débats ; celui qui, dans cette immense salle, à la lueur tremblante des lampes et des bougies pâlissant devant les premières clartés du jour ; celui qui eût entendu prononcer la mortelle sentence et qui, ayant vu s’écouler cette foule menaçante, se fût trouvé tout à coup, sans transition, transporté dans le nid charmant qu’habitaient Salvator et Fragola, eût éprouvé une impression bien douce, une sensation pareille à celle que doit donner l’air frais d’une matinée du mois de mai au débauché qui vient de passer la nuit dans une orgie.

Il eût vu d’abord cette petite salle à manger dont les quatre panneaux représentaient des intérieurs de Pompéi ; puis Salvator et Fragola, assis de chaque côté d’une table de laque sur laquelle était posé un service de thé en porcelaine blanche d’une finesse éclatante, sinon d’un grand prix.

Au premier coup d’œil, on eût bien vite reconnu deux amoureux, ou plutôt deux amants, ou plutôt encore deux créatures qui s’aiment.

Mais, à moins de querelle entre eux – ce qui semblait impossible à la façon dont la charmante enfant regardait le jeune homme –, on eût compris que quelque rêverie soucieuse et mélancolique planait au-dessus de la tête et du cœur de tous deux.

Et, en effet, le visage candide de Fragola, qui semblait une fleur de printemps s’ouvrant au soleil d’avril, portait, au milieu de ce chaste et tendre regard fixé sur son amant, l’empreinte d’une émotion si profonde, qu’elle touchait presque à la douleur, et cela, tandis qu’à côté d’elle, Salvator paraissait en proie à un si grand chagrin, qu’il ne songeait même pas à consoler la jeune fille.

Et, cependant, cette tristesse était bien naturelle des deux parts.

Salvator, absent toute la nuit, était rentré depuis une demi-heure et avait raconté à la jeune fille, dans leurs émouvants détails, toutes les aventures de cette nuit : et l’apparition de Camille de Rozan chez madame de Marande, et l’évanouissement de Carmélite, et la condamnation à mort de Sarranti.

Le cœur de Fragola avait plus d’une fois tressailli en écoutant ce funèbre récit, dont les détails étaient presque aussi tristes dans les salons dorés du banquier que dans la sombre salle de la cour d’assises. Si, en effet, le corps de M. Sarranti avait été condamné à mort par le président du tribunal, le cœur de Carmélite n’était-il, pas, lui aussi, condamné à mort par la mort de Colomban ?

La tête baissée sur la poitrine, elle songeait.

Lui, la tête appuyée dans ses deux mains, méditait de son côté ; car tout un horizon s’ouvrait devant lui.

Il se rappelait cette nuit où il avait franchi avec Roland les murailles du château de Viry ; il se rappelait cette course du chien à travers les prés, à travers la forêt, et qui avait abouti au pied du chêne ; il se rappelait, enfin, l’acharnement avec lequel le chien avait gratté la terre et l’impression terrible qu’il avait ressentie, lui, Salvator, quand le bout de ses doigts crispés avait touché les cheveux soyeux de l’enfant.

Quel rapport ce cadavre, enterré sous un chêne, pouvait-il avoir avec l’affaire de M. Sarranti ? Au lieu d’être une preuve en sa faveur, ne serait-il pas une preuve contre lui ?… Et puis, Mina, n’était-ce pas la perdre ?

Oh ! si Dieu daignait faire descendre un rayon de sa lumière dans le cerveau de Salvator !…

Peut-être aussi par Rose-de-Noël…

Mais la nerveuse enfant, n’était-ce pas la tuer que de la remettre sur ce sanglant chapitre de son enfance ?

— D’ailleurs, lui, quelle mission avait-il reçue de fouiller dans toutes ces ténébreuses profondeurs ?

Et, cependant, n’avait-il pas pris le nom de Salvator, et Dieu ne semblait-il pas lui mettre dans la main le fil à l’aide duquel il pouvait se retrouver dans ce labyrinthe de crimes 1 ?

Il irait trouver Dominique. – N’était-il pas obligé envers ce prêtre à qui il devait la vie ? – Il mettrait à sa disposition toutes ces demi-lueurs de vérité, qui l’éblouiraient comme des éclairs.

Cette résolution arrêtée, il se levait pour la mettre à exécution, lorsque le bruit de la sonnette retentit.

Roland, qui, couché près de son maître, avait lentement soulevé sa tête intelligente, se dressa sur ses pattes en entendant le tintement du bronze.

— Qui va là, Roland ? demanda Salvator. Est-ce un ami ?

Le chien écouta son maître, et, comme s’il l’eût compris, il alla lentement à la porte en secouant la queue ; ce qui était un signe infaillible de sympathie. Salvator sourit et alla ouvrir la porte. Dominique, pâle, triste et grave, apparut sur le seuil. Salvator jeta un cri de joie.

— Soyez le bienvenu dans ma pauvre demeure ! dit-il. Je pensais à vous ; j’allais chez vous.

— Merci ! dit le prêtre ; vous voyez que je vous ai épargné la fatigue du chemin.

Fragola, à l’aspect de ce beau moine, qu’elle n’avait vu qu’une fois, près du lit de Carmélite, s’était levée. Dominique s’apprêtait à parler. Salvator fit un geste de prière pour qu’au lieu de parler, le moine écoutât. Le moine rapprocha ses lèvres entrouvertes et attendit.

— Fragola, dit Salvator, chère enfant de mon cœur, viens ici.

La jeune fille s’approcha, appuyant son bras au bras de son amant.

— Fragola, continua Salvator, si tu crois que ma vie, depuis sept ans, a été de quelque utilité aux hommes, si tu crois que j’ai fait quelque bien sur la terre, agenouille-toi devant ce martyr, baise le bas de sa robe, et remercie-le ; car c’est à lui que je dois de ne pas être depuis sept ans un cadavre !

— Oh ! mon père, s’écria Fragola en se jetant à genoux.

Dominique lui tendit la main.

— Relevez-vous, mon enfant, dit-il ; remerciez Dieu, et non pas moi : Dieu seul donne et ôte la vie.

— Alors, dit Fragola, c’est l’abbé Dominique qui prêchait à Saint-Roch, le jour où tu voulais te tuer ?

— Le pistolet, tout chargé, était dans ma poche ; ma résolution était prise ; une heure encore, et j’allais cesser d’exister. La parole de cet homme m’a retenu sur le bord de l’abîme : j’ai vécu.

— Et vous remerciez Dieu de vivre ?

— Oh ! oui, de toute mon âme ! dit Salvator en regardant Fragola. Voilà pourquoi je vous ai dit : « Mon père, quelle que soit la chose que vous désiriez, cette chose vous parût-elle impossible, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, avant d’aller frapper à aucune porte, venez frapper à la mienne ! »

— Et, vous le voyez, je suis venu !

— Que désirez-vous que je fasse ? Ordonnez !

— Croyez-vous mon père innocent ?

— Oui, sur mon âme, c’est ma conviction ; et peut-être puis-je vous aider à acquérir la preuve de son innocence.

— Je l’ai ! répondit le moine.

— Espérez-vous le sauver ?

— J’en suis sûr !

— Avez-vous besoin du concours de mon bras et de mon intelligence ?

— Nul ne peut m’aider que moi-même dans la poursuite de mon œuvre.

— Que venez-vous me demander, alors ?

— Une chose qu’il me paraît impossible que j’obtienne par votre entremise ; mais vous m’avez dit de venir à vous pour quelque chose que ce soit, et j’aurais cru trahir un devoir en ne venant pas.

— Dites votre désir.

— Il faut qu’aujourd’hui, demain au plus tard, j’obtienne une audience du roi… Vous voyez, mon ami, que c’est chose impossible… par vous du moins.

Salvator se tourna en souriant vers Fragola.

— Colombe ! lui dit-il, sors de l’arche, et ne reviens qu’avec le rameau d’olivier !

Fragola, sans répondre, passa dans la chambre voisine, se coiffa d’un chapeau ayant un voile, jeta sur ses épaules une mante d’étoffe anglaise, rentra, donna son front à baiser à Salvator, et sortit.

— Asseyez-vous, mon père, dit le jeune homme. Dans une heure, vous aurez votre audience pour aujourd’hui, ou pour demain au plus tard.

Le prêtre s’assit en regardant Salvator avec un étonnement qui allait jusqu’à la stupéfaction.

— Mais qui êtes-vous donc, demanda-t-il à Salvator, vous qui, sous une si humble apparence, disposez d’un si grand pouvoir ?

— Mon père, répondit Salvator, je suis comme vous : je dois marcher seul dans la voie que je me suis tracée ; mais, si jamais je raconte ma vie à quelqu’un, je vous promets que ce sera à vous.

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